Mot très-fort, tristesse profonde
fi. Il mourut quelques mois après»
le i*( janvier 1560, à trente-cinq ans. 11 y en avait dix qu'il avait débuté par sa flère et courageuse poétique de l'Illustration. Il ne vit pas du moins les guerres civiles si fatales a la muse* et la discorde éclatant au sein de se propre école poétique.
1BICHEL DE MOHTAIGHE
N£ dans le Périgord, le 28 février 1533, d'une famille originaire d'Angleterre, Michel de Montaigne était fils d'un loyal écuyer qui avait servi dans les guerres d'Italie et d'Espagne. Dès la plus tendre enfance, il fut nourri dans les langues anciennes qu'il apprit en se jouanj. « Nous nous latinisâmes tant, dit-il, qu'il en regorgea jusqu'aux villages tout au tour plusieurs appellations latines qui ont pria pied par l'usage, et existent encore. » Quant au grec, il l'étudia « sous forme d'ébats » « Nous pelotions, écrit-il, nos déclinaisons à la manière de ceux qui, par certains jeux de tablier, apprennent l'arithmétique et la géométrie. » Élevé en toute liberté, il était réveillé au son des instruments. Il dut pourtant passer aussi par le collège de Guienne, à Bordeaux, « comme ces latine urs qu'on tient quatre ou einq ans à entendre des mots, et à les coudre en clauses. » Plus tard, a-t-il voulu nous peindre quelqu'un de ses maîtres dans • ces trognes effroyables de pédants enivrés en leur colère? » Quoi qu'il en soit, il garda toute sa vie la haine du régime scolastique, et sa première éducation lui laissa l'heureuse habitude de la franchise, du naturel, et d'une raison ennemie de toute contrainte.
A l'âge de seize ans, il étudia le droit, et retrouva sous d'autres robes ce jargon barbare, cette routine qui étouffait alors l'esprit des lois dans un chaos de gloses et de* commentaires. Pourvu, vers 1654, d'un office de conseiller au Parlement de Bordeaux, marié vers la trentaine par convenance plus que par entraînement, honoré de relations illustres, étranger à toute passion, sauf à l'amitié, cette volupté choisie des coeurs épicuriens, privé par la mort de la Boétie d'une tendresse qu'immortalisa son deuil éloquent, oe magistrat philosophe, soucieux avant tout de s'appartenir à lui-même, avait quarante-deux ans lorsqu'il se retira des affaires, sans autre ambition que celle de vitre chez lui et peur lui, dans sa tour de Montaigne, parmi ses livres et ses pensées. Il ne voulait que « passer en repos et à part oe peu qui lui restait de vie. » Il lui semblait a ne pouvoir faire plus grande faveur à son esprit que de le laisser en pleine oisiveté s'arrêter et rasseoir en soi. » Mais il en advint « tout au rebours, » et son imagination, « comme un cheval échappé, » se donna tant de carrière que, pour réprimer ses saillies, et « lui eu faire honte, » il crut devoir « mettre en rôle toutes ses ohimères. » On lui conseillait d'écrire l'histoire de son temps \ mais outre qu'il aimait sa sécurité autant que son indépendance, il avait « le style trop privé » pour une narration ■ équable et suivie* » Jl fit donc « des Estais, ne saehant faire de» effets. »
Ce fut vers l'époque de la Saint-Barthélémy que Montaigne, humain par sentiment, tolérant par raison, libre de tout parti, de tout intérêt, et sans arrière-pensée de vaine gloire, « se proposa lui-même à lui, pour argument et sujet d'étude. » Vers 1580, parut la première édition de ce livre « oonsubstantiel à son auteur et membre de sa vie. » Cet événement date de l'année même où il partit pour ce voyage de Suisse et d'Italie pendant lequel messieurs de Bordeaux l'élurent maire de oette ville, charge qu'il finit par accepter,- « parce qu'elle n'a ni loyer, ni gain, autre que l'honneur. »
Il l'exerça quatre ans, de 1582 à 1586, parmi les troubles civils et religieux que la ligue allait susciter en ce sièole tragique. Dana ces fonctions, il ménagea les esprits le plus doucement qu'il put ; et, au risque de passer « pour guelfe aux yeux des gibelins, pour gibelin aux yeux des guelfes, » il aima mieux -prévenir le mal que le réprimer. Considéré par Henri II, Catherine de Médicis, et Charles IX, qui le nomma chevalier de Saint-Michel, très-goûté de Marguerite de France, député par la noblesse aux États de Blois, il se lia d'affection avec mademoiselle de Gournay, qu'il nomma sa fille adoptive, et Charron, qui fut son disciple. « II mourut, dit Pasquier, en sa maison de Montaigne, où luy tomba une esquinancie sur la langue, de telle façon qu'il demeura, trois jours entiers, plein d'entendement, sans pouvoir parler. Comme il sentit sa fin approcher, il pria, par un petit bulletin, sa femme de mander quelques gentilshommes, siens voisins, afin de prendre congé d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la messe en sa chambre, et comme le prestre estoit sur l'élévation du Corpus Domini, ce pauvre gentilhomme s'eslance au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu sur son lict, les mains joinotes, et en ce dernier acte rendit son esprit à Dieu : qui fut un beau miroir de l'intérieur de son âme. »
Nous n'aurons pas l'impertinence de juger en quelques mots un tel homme, et un tel écrivain. Disons seulement que, si trop de scepticisme et d'insouciance épicurienne se montre sous les contradictions de ses pensées notées au jour le jour, la faute en est au sièole où il vécut. Ne voulant pas s'engager dans la mêlée des haines, et des colères, oette âme saine, loyale et tempérée se réfugia dans l'asile du doute, comme en ce manoir du Périgord où il s'enferma prudemment au plus fort des guerres civiles. Lorsque tant d'autres allaient droit à la barbarie par les voies d'une certitude intolérante, il y eut sagesse à se défier des affirmations absolues qui menaient au fanatisme. Sans doute, il est vrai que Montaigne risque parfois de nous conduire à l'indifférence, qu'il étourdit la raison, qu'il l'humilie et la décourage. Mais sa douce morale fut un calmant pour des esprits enfiévrés. Après tout, il respecta sincèrement les vérités universelles qui sont la conscience même; et, s'il faut se défier de son indolence trop voluptueuse, s'il ne convient pas de le suivre comme le meilleur des guides, on peut lui savoir gré d'avoir fait bonne guerre à l'orgueil des docteurs infatués. N'a-t-il pas dit lui-même, en parlant des violents qu'il voulait pacifier : « Le moyen que je prends pour rabat*
tre leur frénésie, c'est de leur faire sentir l'inanité de l'homme, de leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'autorité et révérence de la majesté divine. » Voilà pourquoi il mérita d'être un des maîtres de Pascal.
Ses jugements littéraires furent du moins d'infaillibles arrêts : en quelques lignes, il en dit plus que d'ambitieux traités de rhétorique. Trésor inépuisable d'observation et d'expérience, son livre, ouvert à n'importe quelle page, nous offre partout et toujours des pensées profondes, exprimées d'une façon durable, et se détachant avec ce relief qui les grave dans la mémoire. C'est bien, oomme disait Etienne Pasquier, un séminaire de oelles ou notables sentences, et de oonseils utiles à l'honnête homme. Ses erreurs mêmes n'ont rien de contagieux. Car il ne veut pas être cru sur parole, et nous habitue au libre examen dont il use. Non, il ne nous trompe pas, lorsqu'il dit : « Ceci est un livrs de bonne foy. » Aussi a-t-il eu, aura-t-il constamment ses fidèles. Appelons-le l'Horace français. De tous nos grands classiques, il demeurera le plus vivant. Ce privilège qu'il partage avec la Fontaine et Molière, il le doit autant à sa clairvoyance qu'au charme de ces confidences naïves qui découvrent en lui non un auteur, mais Y homme même.
Pour goûter la saveur de son style, il suffira de lire la première page venue : car il n'est aucun sujet qu'il n'égayé et ne féconde par les beautés originales de cette diction brève et colorée qui frappe à tout coup, enfonce le sens par le trait, et est* oomme une épigramme continuelle. Nul écrivain n'a jamais été plus riche en comparaisons vives et hardies, en métaphores rapides et involontaires qui obéissent à la pensée et la rendent visible. Aussi gasconne que latine et gauloise, sa langue allie la vigueur romaine à la gaillardise du patoii périgourdin. Les poètes et philosophes de l'antiquité, surtout Sénèque et Plutarque, furent pour lui ce que seront pour Bossuet les Pères de l'Église. Ils sont entrés dans sa substance. Il s'inspire, sans en être enivré, de l'esprit pur et direct des sources classiques. Il égale, il surpasse les meilleurs modèles, non-seulement par son incomparable génie d'écrivain, mais parce qu'il peint l'homme de tous les temps : voilà le seoret de son immortalité.
l/AUTBUa AU USCTBCB
C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'avertit dez l'entrée, que je ne m'y suis proposé aulcune fin, que1 domestique et privée : je n'y ay eu nulle considération de ton service3, ny de ma gloire'; mes forces ne sont pas capa-
I. Sinon. J'ai écrit pour moi. 11 dit core , un livre comub$tantiel à son
iUlenw : « J'ay faict <\ts Essais, ne sa- auctenr, et membre de sa vie. • chani faire des effects. » 8. « S'il y a variilé en moy, elle y
t. De ton utilité, « c'est , dit-il en- e»t infuse superficiellement , par,, la
Mes d'un tel dessein. Je l'ay voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que1 m'ayants perdu, (ce qu'ils ont à faire bientost), ils y puissent retrouver quelques traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vifve la cognoissaficè qu'ils ont eue de ïrioy . Si c'eust esté pour rechercher- lu faveur du monde Je me feussè paré de beàutez empruntées : je yeulx qu'on m'y vèôye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estçdè et artifice ; car c'est moy que je peirids. Mes deffauts s'y liront au vif, mes imperfections et mn forme naïfve2* autant que la révérence publicque 8 me l'a permis. Que si j'eusse esté parmy ces nations qu'-on- dict vivre encores soubs la doulce liberté des premières loix de nature, je t'asséuré que je m'y feusse très volontiers peine t tout entier et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy mesme là matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu employés ton loisir en un subject si frivole et si vain; adieu donc.
La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu, que quand elle combat nostre presumption et vanité, quand elle recognoist de bonne fdy son irrésolution, sa foiblesse, et sort ignorance. H me semble que la mère nourrice des , pltis fâulses opinions, et publicques et particulières, c'est là trop bonne opinion que l'homme a de soy. Ces gents qui se perchent à chevauchons* sur l'epicycle* de Mercure, qui veoyent si avant dans le ciœj Jls m'arrachent les dents*.
Mais pour venir à mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aulcun aultre s'estime moins, voire qu'aulcun aultre m'estime moins, que ce que je m'estime : je* me tiens de la commune sorte, sauf en ce que je me tiens7
trahison de ma complexion, et n'a petit cercle imaginé par les anciens
point clé corps qui paraisse à la veue astronomes, et dont le centre parcourt
dtï jugement. i la circonférence d'un cercle plus grand.