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SUR L’HISTOIRE UNIVERSELLE

Lundi, 16 janvier 1865.

Ce fameux discours de Bossuet, qui fut composé (du moins la première partie) pour l’éducation du Dauphin, mais qui ne fut publié qu’en 1681, après le mariage du prince, s’adressait, dans la pensée du grand évêque, bien plus à la postérité qu’à son indolent et inattentif élève. On peut dire que Bossuet médita de tout temps cet ouvrage, pour lequel il amassait bien des réflexions et des pensées dès les années de son séjour à Metz, lorsqu’il avait sous les yeux le spectacle des Juifs nombreux en ce pays, et qu’il conférait avec les plus savants de leurs rabbins. Le titre complet de l’ouvrage, et qui en confirme l’idée, est celui-ci : Discours sur V Histoire universelle à Monseigneur le Dauphin, pour expliquer la suite de la Religion et les changements des ' Empires. Première partie depuis le Commencement du Monde jusqu’à l’Empire de Charlemagne 19b Cette première partie

seule a paru; et elle-même se compose de trois parties inégales et fort differentes, qu’il importe de bien distinguer pour avoir l’intelligence du monument inachevé et plus grand encore par le dessein que par l’art.

Au début, après quelques réflexions générales sur l’utilité de l’histoire, sur ce « qu’il est honteux nonseulement à un prince, mais à tout honnête homme, d’ignorer le genre humain 195 » et les changements mémorables du monde dans le passé, Bossuet établit, qu’indépendamment des histoires particulières, celle des Hébreux, la Grecque et la Romaine, l’histoire de France, il n’y a rien de plus nécessaire, pour ne pas confondre ces histoires et en bien saisir les rapports, que de se représenter distinctement, mais en raccourci, toute la suite des siècles. Cette suite va devenir l’idée essentielle de Bossuet : suite, ordre, dessein, unité providentielle, le contraire du hasard, c’est son point de vue constant, régulier, comme inévitable, et en quelque sorte la loi impérieuse de son esprit 196. Il compare d’abord l’utilité de cette histoire universelle à celle d’une carte générale, d’une mappemonde.

« J’embrasserai comme dans un tableau raccourci l’image entière du peuple romain, » disait Florus au début de son Abrégé de l’histoire romaine 197. Bossuet, lui, embrasse dans son cadre tout l’univers ancien, connu de son temps, et selon la science de son époque. Son sujet, dans sa simplicité même, est double : il' s’agit de présenter et de fixer dans la mémoire deux suites, celle de la Religion et celle des Empires :

« Et comme la Religion et le Gouvernement politique sont les deux points sur lesquels roulent les choses humaines, voir ce qui regarde ces choses renfermé dans un abrégé et en découvrir par ce moyen tout l’ordre et toute la suite, c’est

comprendre dans sa pensée tout ce qu’il y a de grand parmi les hommes et tenir, pour ainsi dire, le lil de toutes les affaires de l’univers 1S*. »

Jamais prétention plus haute ne fut plus magnifiquement et plus simplement exprimée : c’est celle, ni plus ni moins, d’un vicaire de Dieu dans l’histoire. Comme on est homme pourtant, on a besoin de moyens artificiels et de méthode. Pour aider la mémoire dans un résumé universel, il faut avoir des temps marqués, des époques ou moments d’arrêt, des stations élevées qui servent de point de repère. Ces époques, telles que la critique incomplète d’alors les admettait ou les suggérait, seront pour l’histoire ancienne au nombre de douze : Adam, Noé, Abraham, Moïse, la prise de Troie, Salomon, Romulus, Cyrus, Scipion, Jésus-Christ, Constantin et Charlemagne. Bossuet a exécuté ce premier plan : il s’est arrêté à l’avénement de Charlemagne qu’il considère comme le terme de l’ancien Empire romain et l’établissement d’un nouvel Empire. Dans la première partie de son livre, Bossuet s’est proposé de parcourir les diverses époques indiquées, et d’offrir la série des faits, leui assemblage dans chaque époque, leur synchronisme. La seconde partie du livre est entièrement consacrée à reprendre et à interpréter les faits « qui nous font entendre la durée perpétuelle de la Beligion 199 ; » la suite du peuple de Dieu, avec l’accomplissement des prophéties démontré : c’est le gros du livre, une interprétation purement religieuse de l’histoire. La troisième partie enfin, qui revient sur la plupart des grands faits humains, sera principalement politique. Cette division annoncée, l’auteur entame incontinent sa première partie, la série et le déroulement des faits à dater de la Création.

De cette partie-là, si j’avais à parler de mon propre chef et à dire ce qu’il m’en semble, je serais un peu embarrassé,, je l’avoue. On n’y a que la succession des temps et la concordance des faits, rien de plus. L’auteur s’est attaché à faire des principaux faits de l’histoire ancienne, fortement et nûment rapprochés, une contexture si étroite qu’il n’y a place dans l’intervalle pour aucune réflexion, et si unie qu’il ne se permet d’y broder aucun ornement, aucune fleur. Si cette première partie était tout l’ouvrage, il y aurait certes un regret à exprimer pour une sévérité si grande et si rigoureusement observée. C’est aride, sec, austère et nu, en admettant que ce soit exact; il ne peut y avoir que ce dernier mérite. Ce n’est, je le répète, qu’une concaténation et une juxtaposition de faits. Quelques petits mots de discussion technique ont été ajoutés dans les éditions postérieures à la première. Mais rien de brillant; pas une réflexion, ou à peine; jamais un trait qui orne. Bossuet les dédaigne et ne s y amuse pas; il attend les deux autres parties pour y mettre ses pensées tout entières. On essayerait vainement de détacher quelques passages, et c’est peut-être un éloge. On y distingue un bel endroit sur les subtilités de cette Grèce curieuse, et sur cette autre philosophie toute pratique, mâle et frugale, des Romains, et qui les rendit maîtres du monde 200. Il y a, par-ci par-là, des négligences ou des rudesses de narration (au moins dans l’édition première). L’auteur semble éviter les développements qui s’offrent d eux-mêmes et qui le tentent ; il est maigre sur Cicéron; sur César, il est la sécheresse même, pas un portrait 201. Les lettrés qui se rappellent ce que dit Florus sur César, vainqueur à Munda 202, ou Yelïéius sur Cicéron 203, sont frappés de^la différence. C’est que le

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but aussi est différent. Tous ces grands noms, en effet, tous ces grands événements du monde romain, du monde oriental ancien, à cette époque de crise, tout cela n’est pour Bossuet qu’une préparation, une belle et sévère avenue d’un aspect auguste, qui aboutit à la naissance de Jésus-Christ. On sait cette énumération grandiose des victoires et conquêtes d’Auguste, qui se termine par ces simples mots :

« ...Les Indes recherchent son alliance; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons...; la Pannonie le reconnaît; la Germanie le redoute, et le Weser reçoit ses lois : victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus : tout l’univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde 20*. »

Ici Bossuet arrive à sa région propre : on dirait qu’il va prendre l’essor, ou du moins l’aile s’entr’ouvre et se fait sentir; mais il se réserve; il attendra, pour se déployer, la seconde partie.

Malgré tout et dussé-je trahir mon côté profane, mon côté faible, il m’est impossible, à parler franc, d’admirer autant qu’on le fait cette sécheresse extrême de la première partie du Discours sur l'Histoire universelle; elle serait un vrai défaut, si cette première partie était capilale et le fonds même du Discours. Mais ce n’en est que l’exorde ou la narration; ce n’est que le piédestal du monument ou le soubassement, pour ainsi dire. C’est la seconde partie qui est la principale et qui fait le corps de l’ouvrage; c’est celle-là seule qui, avec la troisième, offre de véritables et grandes beautés 205.

Que si l’on prenait, en effet, le genre de littérature auquel se rapporte cette première partie en la détachant et en l’isolant, en ne la considérant qu’à titre d’abrégé chronologique ou de résumé et en la compa-

rant à quelques-uns des ouvrages qu’on range communément sous ce titre, on la trouverait inférieure à quelques égards 206.

11 (Bossuet) n’est point, par goût, littéraire ni profane. Il n’est point de ces voyageurs qui, allant de Paris à Jérusalem, s’oublient et passent le meilleur de leur temps à Sparte ou à Athènes. C’est un prophète qui ramasse sous son regard l’histoire de tous les peuples : il a impuissance ou dédain d’être fleuri. S’il n’était qu’un abréviateur, s’il n’avait prétendu que faire un abrégé chronologique, il se trouverait inférieur peut-être dans le détail à ces deux élégants écrivains que j’ai cités; mais il a voulu bien autre chose, il a un bien autre but.

Des hommes du xvme siècle eux-mêmes l’ont compris : d’Alembert, Daunou. Celui-ci qui, dans ses Cours, avait eu à repasser sur les mêmes canevas, qui savait la difficulté de la tâche, et que la sobriété n’effraye pas, est même allé jusqu’à louer cette première partie à l’égal des deux autres : en quoi il me paraît excéder un peu la mesure de ce qui est dû. Quoi qu’il en soit, voici le passage qui rend on ne saurait mieux l’admiration traditionnelle :

« L 'Histoire universelle de Bossuet parut en 1681. Les dates y sont empruntées d’Usserius, et assurément elles n’ont pas toute l’exactitude possible; mais c’est un chef-d’œuvre dont la première partie offre un tableau chronologique des événements mémorables depuis la Création jusqu’à Charlemagne- Je ne connais point de récit plus rapide, ni d’abrégé plus animé. On n’a jamais établi entre des notions historiques un enchaînement plus étroit et plus naturel. Tous les faits sont à la fois présents à la mémoire de Bossuet : il n’en cherche aucun; il sait, il possède tous les détails de son livre avant de commencer à l’écrire. Tant de liaison règne entre ses idées, que toujours l’une éveille l’autre, et que cette multi-

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tude d’origines, de catastrophes et de noms célèbres semble se disposer dans le seul ordre qui lui convienne. J’avoue que j’admire cette première partie au moins autant que les deux autres. »

Cette première partie ainsi expliquée, et les grands événements de l'histoire ancienne étant une fois distribués chronologiquement et par époques, de manière à venir se ranger, pour ainsi dire, « chacun sous son étendard, « on est préparé et l’on n’a plus qu’à entrer avec Bossuet, le grand généralissime, dans ce qui fait l’objet principal et le vrai dessein du livre, à savoir les considérations sur la suite du peuple de Dieu et sur celle des grands empires. « Ces deux choses rouit lent ensemble dans ce grand mouvement des siècles « où elles ont, pour ainsi dire, un même cours 207 »; mais pour les bien entendre, il est mieux de les détacher, de séparer la partie sacrée de la partie politique. Celle-ci étant réservée pour la fin, on aura donc, avant tout, la suite du peuple de Dieu et de la religion, le peuple juif à tous les moments de son existence, tant qu’il fut le peuple choisi et préféré entre tous, et depuis même qu’il est le peuple rejeté et réprouvé; la vocation divine longtemps fixée et circonscrite en lui, puis étendue plus tard et transférée à l’immensité des Gentils. Les Juifs deviennent ainsi le centre et comme la clef de voûte du Discours. Cette seconde partie va être toute une explication historique, théorique, Ihéologique et morale, du Christianisme : c’est le point de vue chrétien élevé sous lequel Bossuet concevait et ordonnait l’histoire. Elle n’avait tout son sens pour lui que par cette vue-là. C’est une vision divine perpétuelle, qu’il développe et révèle à son lecteur.

La suite du peuple de Dieu , comprenons bien toute

la force de ces mots dans la langue de Bossuet; suite, c’est-à-dire enchaînement étroit, dont pas un anneau n’est laissé flottant ni au hasard, un seul et même spectacle dès l’origine, sous des aspects et à des états différents : le Judaïsme n’est que le Christianisme antérieur et expectant. Jésus-Christ attendu ou donné, voilà le tronc de l’arbre; la religion toujours uniforme ou plutôt identique dès le commencement; toujours le même Dieu. L’idée que la religion nous donne de son objet, c’est-à-dire du premier être, est le principe d’où le reste va découler : le Dieu des Hébreux et des Chrétiens n’a rien de commun avec les autres idées imparfaites et insuffisantes, quand elles ne sont pas monstrueuses, que le reste du monde s’était faites de la divinité. Créateur pur, il est infiniment supérieur au Dieu des philosophes, premier moteur et simple ordonnateur du monde, et qui avait trouvé une matière toute faite : le Dieu de nos pères et celui de Bossuet a tout fait, la matière et la forme, l’ordre et le fond : il ne lui en a coûté qu’un mot. Et reprenant de nouveau l’histoire de la Création et des époques primitives, tous ces récits dont Moïse est censé avoir recueilli les traditions, Bossuet nous montre le grand Ouvrier à l’œuvre, tantôt bienfaisant et clément, tantôt terrible et jaloux, toujours efficace, présent, vigilant, vivant: on n’en saurait prendre nulle part une idée plus forte, celle d’un Dieu qui tient le monde à chaque instant dans sa main, qui ne lui laissepas le temps de s’engourdir, qui est toujours prêt à recommencer la création, à la retoucher, à secouer son monde. Il ne se peut de pages plus frappantes dans cet ordre de croyance, de paroles plus étonnantes et plus souveraines dans leur affirmation que celles par lesquelles Bossuet nous exprime et nous figure

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comme il l’entend le Dieu de Moïse, qui est le Dieu de Polyeucte, le Dieu d ’Athalie, le Dieu d ’Esther, tel que l’ont défini dans leur émulation pieuse ces génies de poètes religieux; mais la définition de Bossuet reste la plus marquante et la plus haute. Oh ! que ce n’est pas là un de ces dieux abstraits et froids, de ces dieux lointains comme les philosophes plus ou moins cartésiens en imaginent ! Avec Bossuet on a affaire à un Dieu précis, le seul qui compte.

Dans cette revue toute morale et nullement critique qu’il fait des Écritures, Bossuet revient avec ampleur sur ce qu’il avait déjà dit dans la première partie. Il s’arrête sur Abraham et sur cette alliance mystique de l’Éternel avec le patriarche, père et tige de tous les croyants. Mais c’est à Moïse et à la loi écrite qu’il en faut venir, à ce degré de révélation de plus, et Bossuet y insiste de toute sa puissance et de toute sa hauteur. Jamais Moïse n’a été conçu ni montré plus grand que chez Bossuet, jamais plus prophète, jamais plus poète : Moïse, de tous les mortels celui à qui il a été donné de voir Dieu de plus près. Le Moïse de Michel-Ange est au moins égalé par celui de Bossuet. Ceux qui ont le plus étudié et le mieux pénétré le caractère des poésies sacrées et des cantiques des Hébreux, les Lowth, les Herder, n’ont rien dit que Bossuet n’ait exprimé avant eux d’une parole pleine et sommaire.

Avec Moïse on a la loi. Il était temps : la tradition orale était devenue insuffisante; le désordre était partout. On sait la parole célèbre : « Tout était Dieu, excepté Dieu même208. » Israël avait presque perdu ses titres; Moïse les lui a rendus. Il lui retrace son histoire et ses origines; il lui donne par écrit la Loi, cette loi qui était la perfection avant Jésus-Christ.

xvir siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux. y

la perfection provisoire, non la perfection dernière. Moïse promet et prédit un prophète semblable à lui et en qui les fidèles reconnaissent Jésus-Christ; Moïse, vu dans la perspective où Bossuet concentre l’histoire, est le plus grand des hommes d’avant Jésus-Christ, comme, de l’autre côté de Jésus-Christ, de ce côté-ci, on a saint Paul. Bossuet les a admirablement compris tous deux dans son sens d’orthodoxie et les a célébrés de la plume ou de la parole comme nul autre que lui ne l’a su faire. Moïse n’est pas seulement un homme, un personnage réel, c’est une figure : en même temps qu’il prédit le Christ et le Messie, il le reproduit par avance dans quelques-unes de ses souffrances, de ses stations et de ses agonies douloureuses. Il goûta, lui aussi, les opprobres dans sa fuite précipitée de l’Egypte et dans son exil de quarante ans dans le désert; il but, à sa manière, le calice pendant les fréquentes révoltes de son peuple; il eut un avantgoût des choses de Jésus-Christ même par l’amertume. Cette architecture du Discours sur l’Histoire universelle, à la bien prendre, est admirable en son genre : il y a deux sommets dans ce Discours; l’un de ces sommets est Moïse, l’autre, plus élevé, est Jésus-Christ. Quand je parle d’art, je sais bien qu’il y a, dans cette seconde partie, des endroits où certaines idées mystiques, symboliques ou morales sont trop développées; il y aura plus d’une fois redondance; il y aura des moments où Bossuet s’oublierâ, s’étendra un peu trop au point de vue de la composition, où il reviendra sur ce qu’il a dit déjà, et sinon l’intelligence, du moins la satisfaction du lecteur en pourra souffrir. Bossuet était trop vivement croyant pour sacrifier à l’art.

Il est croyant (puisque j’ai touché ce mot) d’une

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façon bien remarquable, et que j’ose dire singulière, chez un aussi grand esprit et chez un génie de cet ordre; il l’est, ce me semble, sans avoir eu aucune peine pour cela, sans avoir jamais, à aucun temps, admis ni connu le doute. Je conçois au moyen âge de grandes intelligences, celles qui sont surtout de grands talents, je les conçois comme n’ayant jamais dépassé ni essayé de franchir le cercle rigoureux que la foi traçait autour d’elles; mais je ne comprends plus pareille chose au xvne siècle. Que je prenne Pascal, que je prenne Fénelon, je les trouve chrétiens, et des plus sincères, assurément; mais ils se sont fait ou ils ont dû se faire, un jour ou l’autre, les objections; ils en ont triomphé, l’un avec éclat et violence, et comme un lutteur, l’autre avec plus de douceur et d’insinuation, et par la tendresse. Bossuet, à aucun jour, ne paraît s’être posé à lui-même les questions, — la question essentielle et première. Elevé dès l’enfance à l’ombre du sanctuaire, il n’a grandi que pour en être l’honneur et le défenseur, sans hésiter et sans s’écarter jamais. Il n’a pas plus douté, à aucune heure de sa vie, des fondements de la foi que celui qu’on appelait le grand Arnauld, mais qui n’était pas vraiment grand par l’étendue de l’esprit. Lui, au contraire, il présente ce spectacle unique d’un croyant solide, affermi dès l’enfance, inébranlable, imperturbable, embrassant la diversité des points de vue, la masse des arguments, mais ne s’étendant en tou sens et ne prolongeant ses vues que pour tout réduire et ramener à l’unité première dont il ne se départit jamais. Les objections, les critiques sur l’authenticité de certains textes, sur leur altération et leur mélange, sur le degré d’inspiration qu’il y fallait raisonnablement chercher, sur ce qui est de

Moïse, par exemple, et ce qui n’est certainement pas de Moïse, s’élevaient déjà autour de lui; il n’en tenait compte; il n’admettait un moment la discussion que pour la fermer presque aussitôt et d’autorité. Il brusquait les solutions, tranchait les nœuds, coupait court aux difficultés et allait son grand chemin. Sûr de son fait, confiant à la tradition, ce vaste esprit, qui atteignait à tout par le talent et par l’éloquence, ne se laissait affecter ni entamer dans sa sécurité et sa candeur par aucun des doutes qui atteignent les plus grands ou les plus sages. C’est un phénomène.

Nous continuerons notre analyse et nous reviendrons ensuite à la véritable histoire, à celle que Bossuet admettait sans doute, et qu’il traitait, quand il le voulait, de main de maître, mais qu’il rejetait au second plan.

Lundi, 23 janvier 1865.

Dans une analyse sincère de ce célèbre Discours de Bossuet, on est aujourd’hui entre deux écueils : ou bien l’on entre absolument dans la vue de l’auteur, on se place à son point de perspective historique surnaturelle, on y abonde avec lui, et l’on choque alors l’esprit de bon sens qui prévaut généralement dans l’histoire et qui a cause gagnée chez la plupart des lecteurs; ou bien l’on résiste, au nom de ce bon sens, on s’arrête à chaque pas pour relever les hardiesses de crédulité, les intrépidités d’assertion sortant et se succédant d’un air de satisfaction et de triomphe, on se prend à discuter cette série d’explications miraculeuses acceptées sur parole, imposées avec autorité, avec pompe, et l’on se met par là en dehors du plan de l’auteur et des conditions du monument. Ce qu’il faut dire, au moins une fois pour toutes, c’est que la prétention de Bossuet, dans cette seconde partie de son Discours où il déroule et interprète l’histoire du peuple de Dieu, et où il fait de cette histoire exceptionnelle le nœud de celle de l’humanité pour tout le passé et pour tout l’avenir, est étrange si l’on s’en rend bien compte, et si l’on considère à quel prix elle se maintient. Pour lui donner raison, il faudrait,

en effet, admettre avec lui que l’intelligence de cette histoire juive et des Écritures sur lesquelles elle repose est du ressort à peu près exclusif de la théologie, de la tradition, telle que les Pères l’ont autrefois comprise et accommodée, et que la connaissance directe de la langue, la discussion des textes en euxmêmes n’est plus aujourd’hui que très-secondaire, à tel point que tout ce que cet examen produirait de contraire à la tradition devrait être de prime abord rejeté. Lui, Bossuet, il n’était pas versé pour son compte dans les textes hébreux originaux, et il ne savait ces choses que de seconde main et par les Pères. Un homme de son temps, au contraire, un habile que la nature avait doué d’une rare faculté philologique comme elle avait doué Malebranche d’un génie métaphysique éminent, avait, entrepris cet examen puisé aux sources et avait fondé la véritable critique des Écritures en l’appuyant sur la connaissance de l’hébreu, des langues orientales prochaines qui en sont comme autant de branches, et sur la familiarité avec les anciens commentateurs juifs les plus compétents. Or Bossuet combattit cet homme, Richard Simon, le dénonça comme coupable au fond « d’une dangereuse et libertine critique, » d’une malignité profonde, « d’un sourd dessein de saper les fondements de la religion »; il le fit taire tant qu’il put; il déclara subversives du Christianisme, et des prophéties sur lesquelles il se fonde, les explications les plus irréfragables ou les plus vraisemblables qui sont du ressort de la philologie pure; il l’accusa de substituer en toute rencontre des sens humains à ce qu’il appelait les sens de Dieu. Cette intolérance de Bossuet, inévitable peut-être dans sa situation et commandée par sa foi, par son caractère, éclate auj our-

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d’hui à tous les yeux; et quand on lit l’ouvrage éloquent où il s’est si bien passé de Richard Simon, il est impossible d’en séparer désormais le souvenir de ce savant qui le gênait, qui lui était une épine au pied, et qu’il supprimait autant qu’il lui était possible. Pour tout lecteur instruit des questions, Richard Simon, ce contemporain étouffé de Bossuet, brille dans le Discours sur l’Histoire universelle par son absence. C’est comme un brûlot caché sous les eaux, mais attaché aux flancs du vaisseau superbe, qu’il fera plus tard éclater. Pour parler sans figure, cette seconde partie a perdu considérablement, et elle perdra de plus en plus dans l’opinion de ceux qui examinent.

Ces réserves faites, nous reprenons la marche et le cours magnifique du talent, en nous y laissant porter. Bossuet, dans la suite du peuple juif, voit partout le Messie prédit, annoncé, et ne cesse d’y tendre. Il en est à David, à la royauté établie chez le peuple de Dieu, à Salomon qui bâtit le Temple et qui ne fait en cela que revêtir en quelque sorte de matériaux précieux l’idée de Moïse, qu’ajouter à l’arche première et au tabernacle du désert la magnificence et la grandeur. Bossuet ne le dit pas, mais Salomon, tel qu’il nous le montre dans son faste oriental et dans sa plénitude de jouissance, est de tous les saints rois celui qui s’est le plus accommodé de l’état présent, de la forme mosaïque tout acquise, qui s’y est le plus installé comme à demeure, en y mêlant les délices, et qui s’est le moins inquiété de Jésus-Christ. David, au contraire, le méritant et le combattant, David a non-seulement aperçu à l’avance le Messie dans sa forme glorieuse, il a eu un privilège entre les voyants, il a de loin aperçu les ignominies et les humiliations

du Christ jointes à sa grandeur royale : en cela il est sorti de l’horizon hébraïque circonscrit. Il était donné à David, le roi-prophète, mais le roi humble, d’avoir cette révélation. Tous les prophètes, à sa suite, prédisent et dépeignent à l’avance ce mystère du Messie, et non-seulement ils étaient les prophètes de Jésus- Christ, ils en étaient la figure par diverses circonstances de leur propre vie. Bossuet excelle à découvrir et à exprimer ces doubles sens qui sont l’attrait et le mirage des imaginations tournées au mystique, et où il triomphe après saint Augustin, après saint Bernard, après tant d’autres ingénieux talents; car ce qu’il y a eu d’esprit, à proprement parler, dépensé à ces sortes de subtilités depuis tantôt deux mille ans est prodigieux. Bossuet, en y donnant à son tour, comme le dernier des Pères et non le moins grand, a su, le genre admis, y garder une apparence de sévérité et comme une sobriété auguste. Je ne fatiguerai pas le lecteur à suivre chez lui cette interprétation et cette vue du Messie montré de loin à tous les pas, à tous les degrés et à travers tous les accidents de l’histoire juive : cette vue est capitale chez l’auteur; il ne peut pas un seul instant la laisser absente ni s’en distraire. L’histoire du Christ était écrite avant que Jésus en personne fût venu. Bossuet est à l’aise pour la reconnaître dans le langage enthousiaste et vague des prophètes, dans ce verbe de feu, sous ces images figurées qui se transmettaient de bouche en bouche et se renouvelaient sans cesse. Il entre dans l’esprit de ce ministère des prophètes, et l’on sent qu’il était digne d’en être un lui-même par le souffle de l’inspiration et par l’ardeur; il définit en larges traits cette espèce d’école et de communautés de voyants, véritable institution monastique et cénobitique, qui maintenait à grand’-

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peine et à grand renfort de menaces la pureté de la foi parmi les tribus fidèles. Cependant, du dehors, des conquérants surviennent, instruments la plupart de la vengeance divine : Nabuchodonosor en est le ministre direct; Jérusalem est détruite, et le peuple emmené en captivité à Babylone. Cyrus apparaît et châtie Babylone à son tour. Jérusalem est rebâtie et l’on a le second Temple, une ère de restauration féconde. L’imagination a beau jeu, on le conçoit, pour grouper à sa fantaisie les nuages et les assembler en toutes sortes de figures monstrueuses ou grandioses à ces horizons les plus lointains de l’histoire. Ici l’on remarque chez le peuple juif un singulier interrègne de prophètes depuis Malachie, le dernier des prophètes de l’ancien peuple, jusqu’à Jésus-Christ. Il y avait eu un concours, une effusion de bouches inspirées et prophétiques, qui est suivie d’un long silence, un silence d’environ cinq cents ans.

Ces cinq cents ans n’embarrassent pas Bossuet : « Dieu donna, dit-il, à la majesté de son Fils de faire taire les prophètes durant tout ce temps pour tenir son peuple en attente de Celui qui devait être l’accomplissement de tous leurs oracles 209. » Il franchit ce temps de silence, toujours son fil conducteur à la main, et le flambeau de l’autre. Pour n’être plus prédite chaque jour, l’attente d’un Messie n’en est pas moins constante et évidente; les Juifs vivent sur cette foi : on attend l’accomplissement des dernières prophéties, des derniers oracles que le Saint-Esprit avait laissés. Même dans l’absence des prophètes et à leur défaut « tout l’état de la nation est prophétique 21°. » O le sublime et incomparable interprète, non-seulement de n’être jamais en peine, mais de trouver à volonté, d’avoir à son service de telles explications

et appellations pour ce qui caractérise et distingue un peuple qui ne serait pour d’autres que le plus crédule et le plus superstitieux des peuples ! Il est vrai qu’à la fin la plupart attendent un Messie sous une tout autre forme que la véritable, et qu’ils ne le conçoivent que sous la figure d’un guerrier, d’un roi-pontife à la manière des Macchabées, et d’un libérateur terrestre. Mais qu’à cela ne tienne ! tant pis pour ces Pharisiens et pour le peuple gâté par eux ! Bossuet a réponse à tout; rien ne fait pli, rien ne l’arrête.

Ici de belles pages plus générales viennent consoler, cependant, de cette histoire allégorique et mystique si prolongée, et qui nous paraît, malgré tout, un peu dure : c’est un coup d’œil jeté sur l’état du monde avant la venue du Messie, sur la préparation graduelle des esprits à le recevoir. La philosophie des Grecs, qui acheminait à la connaissance de la vérité, était, si l’on en croit Bossuet, une émanation lointaine de l’Orient et de la tradition juive. Elle était insuffisante toutefois et devait l’être, l’honneur de convertir les peuples ne lui étant pas réservé. Partout, dès qu’il s’agissait des dieux, l’erreur prévalait, et, dans les divers cultes, des horreurs d’infamie et d’impureté se joignaient aux crimes. Les Romains plus graves ne faisaient pas mieux en religion que les Grecs. Folies, extravagances ou cruautés, on n’avait qu’à choisir. Les Socrate, les Platon, se sentaient' faibles et désarmés contre l’erreur publique. Le vrai Dieu était généralement ignoré, bien que le désir et l’idée s’en fissent sentir à quelques âmes 211. Comment tirer de là le genre humain ?

Bossuet, dans cet ordre de considérations morales, reprend les avantages et l’ascendant que son symbo-

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lisme sacré trop continu aurait pu lui faire perdre sur l’esprit de plus d’un lecteur. Jésus-Christ prêchant son Évangile est présenté par lui sous un jour en partie incontestable. Un nouveau modèle de la perfection est offert et révélé au monde. Il s’arrête pour contempler et démontrer cet accord parfait en toute la personne du Sauveur, dans sa vie, dans sa doctrine, dans ses miracles. Les miracles, il commence par là; naturellement et nécessairement il est tout entier croyant, et de toutes ses forces, au surnaturel et au divin dans les prodiges opérés; mais il en distingue le caractère particulier et nouveau, qui est tout humain :

« Ce ne sont point, dit-il, des signes dans le ciel, tels que les Juifs les demandaient : il les fait presque tous sur les hommes mêmes et pour guérir leurs infirmités. Tous ces miracles tiennent plus de la bonté que de la puissance, et ne surprennent pas tant les spectateurs qu’ils les touchent dans le fond du cœur m. »

Quant à la doctrine, il la montre également humaine, appropriée, et tempérant la hauteur par la condescendance :

« C’est du lait pour les enfants et tout ensemble du pain pour les forts. On le voit plein des secrets de Dieu, mais on voit qu’il n’en est pas étonné comme les autres mortels à qui Dieu se communique : il en parle naturellement, comme étant né dans ce secret et dans cette gloire; et ce qu il a sans mesure, il le répand avec mesure, afin que notre faiblesse le puisse porter sl3. »

Ces pages sont de toute beauté. On n’a jamais mieux fait entendre depuis Pascal que c’est là une nouvelle conduite, un nouvel ordre moral qui commence. Ici nous sommes au cœur en même temps qu'au sommet de l’œuvre de Bossuet. En nous suppo-

sant dociles, — plus dociles que nous ne l’avons été, — il nous a tenus par la main et nous a conduits où il voulait, au plus haut degré de l’autel, d’où nous voyons désormais toute chose, le passé et l’avenir, la terre et le ciel. Le sommet de Moïse d’où nous avions aperçu tant de choses aussi, nous ne l’apercevons plus à son tour que dans l’éloignement et comme à nos pieds.

Bossuet, à cet endroit, renouvelle de verve et de puissance. La vie de Jésus, le scandale qu’il cause par sa prédication et sa vertu même, l’attentat commis en sa personne par la Synagogue, sa condamnation et son supplice, sont résumés en une page touchante : « Le Juste est condamné à mort : le plus grand de tous les crimes donne lieu à la plus parfaite obéissance qui fut jamais 21i. » — Autant j’ai pu paraître en garde précédemment, autant je dirai ici, en toute conviction, que ces pages admirables par la simplicité et la beauté morale de l’expression sont en bonne partie vraies, de quelque côté qu’on les envisage. Il fallait bien, en effet, tout cela, tout ce sacrifice, toutes ces vertus, toutes ces croyances, pour que des pauvres et des souffrants trouvassent en eux la force d’entreprendre une telle oeuvre que celle de sauver, de tirer des duretés et des cruautés, d’affranchir de l’esclavage, de régénérer enfin le monde, et pour faire faire à la masse de l’humanité un si grand pas que celui qui l’éleva de la morale du paganisme à la morale chrétienne. Locke, Jean-Jacques, Channing, tous les chrétiens, à quelque degré qu’ils le soient (et je les prends, on le voit aussi inégaux que possible), sont d’accord là-dessus. On ne saurait mieux comprendre qu’en lisant Bossuet à cet endroit et dans tout ce qui suit, la difficulté qu’il y avait pour le

monde, pour l’univers païen, à faire ce grand pas, à sortir non plus en la personne de quelques individus d’élite, mais en masse et par classes et nations tout entières, de cette chose confuse et qui nous paraît si absurde, l’idolâtrie. Et Bossuet, la poursuivant sous toutes ses formes, va y insister encore.

Pour nous qui nous permettons de choisir chez lui et de le juger tout en l’admirant, je dirai qu’il va insister trop et gâter un peu sa cause; le théologien reparaît et se donne carrière; il va se livrer à une sorte d’analyse psychologique du mystère de la Trinité et de celui de l’Incarnation. A force de poursuivre tous les perfectionnements qu’a apportés l’Évangile dans la vie humaine et de pousser à bout les conséquences de Jésus-Christ telles qu’il les comprend et qu’il les aime, il excède et il sort de toutes les proportions de l’histoire; il est dans le dogme, il entre dans les mystères mêmes de la vie future et des récompenses destinées aux élus. Je ne crains pas de dire qu’il dépasse en ceci la mesure d’attention d’un lecteur qui serait même mieux doué et préparé que Monseigneur le Dauphin. Jésus-Christ obtenu et parfaitement défini, au lieu de passer outre pour s’étendre, comme on s’y attend, sur les progrès de l’Église par saint Paul et après saint Paul, il va encore revenir et avec une sorte d’acharnement sur les châtiments des Juifs, sur l’accomplissement des prophéties par leur entière ruine au temps de Vespasien et de Titus. Ceux qui ont étudié Bossuet savent combien, dès ses premiers sermons prêchés à Metz, il était préoccupé de cette destruction de Jérusalem et des scènes particulières d’horreur qu’elle présente; il y insiste de nouveau dans ce Discours, il les étale et les commente, y voyant l’image anticipée

du Jugement dernier. Je l’aime mieux quand ses longueurs portent sur le caractère merveilleux du Christianisme, sur le règne de la charité, sur l’explication qu’il donne de la folie et du mystère de la Croix, qu’il semblait déjà avoir épuisé; mais encore est-il décidément trop long, traînant; il abonde dans ses pensées; il y nage, mais il s’y noie. Ce peut être pour le croyant et le fidèle un trésor de réflexions chrétiennes édifiantes que cette seconde partie du Discours, mais ce n’est plus de l’histoire. Et au point de vue de l’art et de la composition, le chef-d’œuvre est manqué. Que quelqu’un ose soutenir le contraire : cette seconde partie porte en soi une superfétation de développements, et le cadre est dépassé.

Je sais qu’on ne scinde pas Bossuet. Disons la vérité et rendons toute notre pensée sans détour. Un homme un peu moins profondément croyant que Bossuet n’eût pas été si long; il n’entre si à fond dans les mystères du Christianisme divin que parce qu’il ne se contente pas, comme tant d’autres, du christianisme social.

A la fin, Bossuet, comme s’il avait pourtant la conscience de s’être un peu trop attardé, se secoue et se relève : il dit quelque chose à l’adresse des critiques et de ce Richard Simon dont il avait écarté jusque-là l’idée. Il emploie sa méthode haute et méprisante; il impose. Selon lui, quatre ou cinq faits authentiques et « plus clairs que la lumière du soleil 215 » suffisent pour garantir tout le reste de la tradition. Gare et malheur à qui ne pense pas ainsi 1 Si l’on ne voit pas, dit-il, « que tous les temps sont unis ensemble, que la tradition du peuple juif et celle du peuple chrétien ne font qu’une seule et même suite, que les Écritures des deux Testaments ne font qu’un même corps et un

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même livre 216 ; si on n’y découvre pas « un dessein éternel toujours soutenu et toujours suivi 217 »; si on n’y voit pas « un même ordre des conseils de Dieu qui prépare dès l’origine du monde ce qu’il achève à la fin des temps, et qui, sous divers états, mais avec une succession toujours constante, perpétue aux yeux de tout l’univers la sainte Société où il veut être servi, on mérite de ne rien voir et d’être livré à son propre endurcissement comme au plus juste et au plus rigoureux de tous les supplices 218 ». A un moment l’orateur impatient, le prédicateur se lève : « Qu’attendons-nous donc à nous soumettre? s’écrie-t-il. Attendons-nous que Dieu fasse toujours de nouveaux miracles, qu’ils les rende inutiles en les continuant ?...219 » Et tout le développement qui suit. Il a lancé son anathème. Une allocution à Monseigneur termine cette seconde partie, allocution essentiellement politique et qui s’adresse au futur souverain :

« Monseigneur, lui dit-il, tout ce qui rompt cette chaîne, tout ce qui sort de cette suite (la suite de l’Église), tout ce qui s’élève de soi-même et ne vient pas en vertu des promesses faites à l’Église dès l’origine du monde, vous doit faire horreur. Employez toutes vos forces à rappeler dans cette unité tout ce qui s’en est dévoyé... 820 »

Et invoquant l’exemple de Louis XIV, il présage et provoque, au milieu de magnifiques éloges au grand roi, la révocation de l’Édit de Nantes qui, en effet, se préparait :

« Considérez, dit-il au Dauphin, le temps où vous vivez et de quel père Dieu vous a fait naître. Un Roi si grand en tout se distingue plus par sa foi que par ses autres admirables qualités. Il protège la Religion au dedans et au dehors du royaume et jusqu’aux extrémités du monde. Ses lois sont un des plus fermes remparts de l’Église. Son autorité, révérée

autant par le mérite de sa personne que par la majesté de son sceptre, ne se soutient jamais mieux que lorsqu’elle défend la cause de Dieu. On n’entend plus de blasphème; l’impiété tremble devant lui. C’est le Roi marqué par Salomon qui dissipe tout le mal par ses regards. S’il attaque l’Hérésie par tant de moyens et plus encore que n’ont jamais fait ses prédécesseurs, ce n’est pas qu’il craigne pour son trône : tout est tranquille à ses pieds, et ses armes sont redoutées par toute la terre; mais c’est qu’il aime ses peuples, et que, se voyant élevé par la main de Dieu à une puissance que rien ne peut égaler dans l’univers, il n’en connaît point de plus bel usage que de la faire servir à guérir les plaies de l’Église S21. »

Erreur, abus de la parole et de l’éloquence ! erreur du temps, de la profession tant que l’on voudra, mais aussi erreur et faiblesse de caractère ou d’esprit en celui qui parle et qui, à force d’embrasser l’universalité des siècles, ne prévoit pas ce que lui garde le jugement du lendemain ! Non, Bossuet n’était que le prophète du passé.

La troisième partie du Discours sur l’Histoire universelle vient un peu tard. Bossuet y rentre dans les voies humaines et dans les explications par les causes particulières et secondes; il a quelque peine à s’y remettre et à se dégager de cette vision des prophéties dont il nous a environnés, poursuivis si longtemps, et dont il était, tout le premier, ébloui. Enfin il y parvient avec quelque effort, et il veut bien accorder qu’à moins de coups extraordinaires, que Dieu s’est expressément réservés pour rappeler sa présence, les choses se passent en général dans l’histoire comme s’il n’y avait que des causes naturelles et des conséquences nécessaires qui en découlent. Ici il est humain; il ne fera appel qu’au bon sens, à l’habileté, à la prudence. Il va expliquer en observateur politique ce qu’il a tout à l’heure imposé et commandé en prophète. C’est à quelques égards la contre-partie du précédent

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chapitre. Il parle fort bien, pour commencer, des Égyptiens, et il a un sentiment juste de l’importance de ce premier grand empire civilisé. On dirait même qu’il a d’avance quelque pressentiment de ce que notre siècle a ressaisi et remis en lumière des mystères ensevelis de l’antique Égypte; il exhorte Louis XIV à faire fouiller la Thébaïde; il est très au courant pour son temps, il cite les voyages publiés par M. Thévenot, il prédit des merveilles de découvertes, en fait de salies souterraines et de sépulcres; il prévoit enfin, sinon Champollion et M. de Rongé, du moins M. Mariette. C’est que la grandeur et l’immutabilité de ce peuple l’avaient saisi.

Il parle ensuite des deux empires d’Assyrie; mais tout cela est trop conjectural encore, et ce n’est qu’avec la Grèce que l’historique proprement dit commence. Bossuet apprécie dignement cette juste et forte proportion que portait en tout cette Grèce heureuse; il loue chez elle la passion de la liberté et de la patrie comme s’il n’était pas l’auteur de la Politique sacrée. Le génie social et civilisateur des Grecs l’a surtout gagné et lui inspire de belles paroles :

« Le mot de Civilité, dit-il, ne signifiait pas seulement parmi les Grecs la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables; l’homme civil n’était autre chose qu’un bon citoyen qui se regarde toujours comme membre de l’État, qui se laisse conduire par les lois et conspire avec elles au bien public sans rien entreprendre sur personne 222. »

Le mot de Civilisation n’est pas dans Bossuet, mais il fait rendre à ce mot de civilité tout ce qu’il peut contenir de meilleur et de plus étendu. Sur l’idéal de la liberté chez les Grecs, sur leurs philosophes, sur leurs poètes même et sur Homère dont il interprète la mythologie par le côté principalement moral, il

xvii’ siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux.

a des pages senties qu’il n’aurait jamais écrites avant 1670, avant de s’être retrempé, pour son préceptorat du Dauphin, aux vives sources de l’ancienne littérature profane. Les portraits qu’il trace d’Athènes et de Lacédémone pourraient être sans doute plus creusés; Montesquieu, en son Esprit des Lois, a opposé le caractère des deux peuples dans des chapitres qui seraient définitifs, si rien était définitif en ce monde 223. De même sur les Macédoniens et sur Alexandre : chez Bossuet, c’est une première et large vue; l’homme est bien compris dans son ensemble et posé avec son vrai caractère en termes magnifiques ; l’historien orateur est égal à son sujet, à son héros; ce portrait d’Alexandre est un portrait d’oraison funèbre; il a le mouvement et comme le soufile oratoire : chez Montesquieu, les raisons de la politique et du génie d’Alexandre sont bien autrement recherchées et déduites; c’est bien autrement expliqué; chaque parole frappe comme un résultat, et l’expression est vive, figurée; le tout gravé en airain : c’est un long bas-relief d’Alexandre 224.

On ne peut qu’admirer, en somme, la large et intelligente manière dont Bossuet a parlé de la Grèce. Il l’a sentie par les institutions -et par le génie social, autant que Fénelon a pu la sentir par la poésie et par le goût. Mais les Romains sont proprement le triomphe historique de Bossuet; c’est un peuple qui naturellement lui va 225 : il a de lui-même la suite. La milice et la politique romaines s’expliquent sous sa plume; il se plaît à ces tableaux sévères : le voilà Romain aussi franchement qu’il a été Hébreu. L’idée de discuter le fond des anciens récits ne lui vient pas plus pour Tite-Live qu’elle ne lui est venue pour Moïse; il s’applique d’ailleurs avant tout à l’esprit des insti-

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tutions. Il définit très-bien la liberté dure et pauvre du Romain, qui ne ressemblait pas à la liberté brillante et polie de la Grèce. Toute la magnificence des Romains, dans le bon temps, était publique : l’épargne ne régnait que dans les maisons des particuliers. A l’entendre nous développer le secret de ce peuple-roi dans sa discipline, dans son ordre et sa tactique, dans son courage exempt du faux point d’honneur, comparer ensemble la phalange macédonienne et la légion romaine, puis pénétrer dans les conseils de son Sénat, dans cette conduite si forte au dehors, si ferme au dedans, Bossuet se montre historien philosophe, comme auparavant il était historien prophète. Il est avec Polybe, comme auparavant il était de moitié avec Moïse. Ici encore il se rencontre et plus directement que jamais avec Montesquieu. Tous deux empruntent au même Polybe et y puisent largement : de là une ressemblance inévitable. Bossuet voit de haut : Montesquieu serre de plus près. C’est le résultat chez lui d’une étude précise; il a ramassé et comparé une bien autre quantité de faits. Chez Bossuet, c’est une vue d’ensemble et un peu de théorie, un développement; chez Montesquieu, c’est une marche sur un terrain coupé de replis à chaque pas, et dans chaque repli se lèvent des faits nouveaux. Chez Bossuet, les considérations ont plutôt le caractère moral, et chez Montesquieu un caractère politique. Quelle plus belle définition, quelle plus noble intelligence de ce qu’on appelle esprit public que dans ce passage de Bossuet !

« Qui peut mettre dans l’esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation et l’amour de la patrie, peut se vanter d’avoir trouvé la constitution d’État la plus propre à produire de grands hommes. C’est

sans doute les grands hommes qui font la force d’un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits et passent insensiblement de l’un à l’autre... Durant les bons temps de Rome, l’enfance même était exercée par les travaux; on n’y entendait parler d’autre chose que de la grandeur du nom romain... Quand on a commencé à prendre ce train, les grands hommes se font les uns les autres ; et si Rome en a porte plus qu aucune autre ville qui eût ete avant elle, ce n’a point été par hasai'd; mais c est que 1 État constitue de la manière que nous avons vue était, pour ainsi parler, du tempérament qui devait être le plus fécond en héros =a\ »

La guerre d’Annibal est très-bien touchée par Bossuet; et quand il a bien saisi et rendu le génie de la nation, la conduite principale qu’elle tint les jours de crise, et le caractère de sa politique, il ne suit pas l’historique jusqu’au bout, comme l’a fait et l’a dû faire Montesquieu. Ainsi ce Mithridate qui fournit matière à un si beau chapitre chez Montesquieu, n’est pas même nommé chez Bossuet. — A propos du Droit romain, des lois romaines qui ont paru si sages • et si saintes que leur majesté a survécu à la ruine même de l’empire, Bossuet a ce beau mot, souvent cité : « C’est que le bon sens, qui est le maître de la vie humaine, y règne partout 227 ».

La fin de cette troisième partie peut paraître brusquée. Après avoir exposé à si grands traits la constitution et le génie des Romains, Bossuet revient comme en arrière et se met à énumérer une série des faits principaux depuis Romulus. Il y a ici quelque manque d’art et d’ordonnance, et toute cette fin est courte ou même écourtée. Ce n’est plus qu’un canevas. Il ne traite ni de Sylla ni de César. Plus loin, dans le narré de l’empire, il oublie de nommer Trajan, si

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bien vengé par Montesquieu; il nomme seulement Marc-Aurèle, et sans un éloge. Toutes ces dernières pages ne sont qu’une suite de récapitulations. On sent que l’ouvrage n’est pas terminé. L’auteur conclut en revenant à son dessein principal et en rattachant cette troisième partie à la seconde par un rappel énergique des conseils divins et des ordres secrets de la Providence. L’historien, l’observateur politique a cessé son rôle : l’évêque a reparu. Un mot d’éloge, à la fois excessif et vague, sur Charlemagne qui était la fin indiquée d’avance, montre qu’il avait peu étudié de près ce dernier des grands conquérants dont il parle comme d’un saint Louis. Il eût été, en effet, bien difficile à Bossuet de poursuivre sa tâche pour les âges suivants; la critique et l’érudition historique n’avaient pas assez aplani les voies.

Tel est, — tel du moins qu’il s’est dessiné à moi en toute sincérité, — ce noble ouvrage qui restera toujours comme un puissant monument de la vue, de la force surtout, de l’ordonnance et de la méthode propres à Bossuet, en même temps que de son mâle et majestueux talent. De loin, il s’élèvera et paraîtra de plus en plus, aux regards d’une postérité qui aura, je le suppose, bien d’autres visées, comme une colonne, ou mieux une double ou triple pyramide un peu singulière d’aspect; mais en approchant, en le considérant de près, que de belles et grandes choses on y retrouvera, dites pour la première fois et de cette manière durable et superbe qui ne saurait s’imiter ! Le fond du dessein de Bossuet, on le sait maintenant, et on le tient de sa propre bouche, était dans ce livre de « prouver le Christianisme aux libertins ». C’est une démonstration par l’histoire et les faits en main, qu’il avait entreprise. Il n’y a qu’un Bossuet pour

l’avoir exécuté de cette sorte et avec cette hauteur, fût-ce même incomplètement. Mais il est juste aussitôt d’ajouter qu’il n’y a pas là de quoi décourager ceux qui ne sont nullement rivaux du grand évêque, qui procèdent d’un autre esprit et qui, sans sortir du domaine des faits positifs et du champ visuel des causes secondes, ne prétendent qu’au genre de vérité sublunaire qui est à la portée de notre recherche et de notre raison. Ils ne se rencontreront qu’à peine avec lui sur des détails et des incidents de la route; ils ne lui font pas concurrence 228.

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