‹ Les grands écrivains françaisChapitre 8 sur 84 · NOUVELLE DE L’AUTRE MONDE · texte numérisé non relu

NOUVELLE DE L’AUTRE MONDE

Vers les bords du fleuve fatal Qui porte les morts sur son onde.

Et qui roule son noir cristal Dans les plaines de l’autre monde;

FLÉCHIER

Dans une forêt de cyprès Sont des routes froides et sombres, Que la nature a fait exprès Pour les promenades des Ombres.

Là, malgré la rigueur du sort.

Les amants se content fleurettes,

Et font revivre après leur mort Leurs amours et leurs amourettes.

Arrivé dans ce bas séjour,

Comme j’ai le cœur assez tendre,

Je résolus d’abord d’apprendre Comment on y traitoit l’amour.

J’allai dans cette forêt sombre.

Douce retraite des amants.

Et j’en aperçus un grand nombre Qui poussoient les beaux sentiments.

Les uns se faisoient des caresses.

Les autres étoient aux abois Aux pieds de leurs Aères maîtresses.

Et mouroient encore une fois.

Là des beautés tristes et pâles.

Maudissant leurs feux violents, Murmuroient contre leurs galants Ou se plaignoient de leurs rivales.

Là défunts messieurs les abbés, Avecque leurs discrètes flammes.

Aboient dans des lieux dérobés Cajoler quelques belles âmes.

Parmi tant d’objets amoureux Je vis une Ombre désolée;

Elle s’arrachoit les cheveux Dans le fond d’une sombre allée.

Mille soupirs qu’elle poussoit Montraient qu’elle étoit amoureuse; Cependant elle paroissoit Aussi belle que malheureuse.

Tout le monde disoit : « Voilà Cette âme triste et misérable ! »

Et quoiqu’elle fût fort aimable.

Tout le monde la laissoit là.

« Ombre pleureuse. Ombre crieuse.

Hélas I lui dis-je en l’abordant D’une manière sérieuse.

Qu’est-ce qui te tourmente tant? •

Chez les morts, sans cérémonie.

On se parle ainsi brusquement,

Et dès qu’on sort de cette vie On ne fait plus de compliment.

« Qui que tu sois, dit-elle, hélas !

Tu vois une Ombre malheureuse.

Furieusement amoureuse,

Et qui n’aime que des ingrats.

« Lorsque je vivois, j’étois belle,

Mais rien ne pouvoit me toucher; J’étois fière, j'étois cruelle,

Et j’avois un cœur de rocher.

« J’étois peste, j’étois rieuse;

Je traitois abbés et blondins D’impertinents et de badins.

Et je faisois la précieuse.

« Ils venoient sans cesse m’ofïrir Et leur estime et leur tendresse;

Ils disoient qu’ils soufïroient sans cesse. Et moi je les laissois souffrir.

« Je rendois le sort déplorable De ceux qui vivoient sous ma loi,

Et dès qu’ils se donnoient à moi.

Je les laisois donner au diable.

« C’étoit en vain qu’ils s’enflammoient. Maintenant les dieux me punissent :

Je haïssois ceux qui m’aimoient,

Et j’aime ceux qui me haïssent.

« Rien ne me sauroit arrêter,

Je n’ai plus ni pudeur ni honte.

Et j’ai beau chercher qui m’en conte.

Personne ne veut m’en conter.

« En vain je soupire et je gronde,

Mes destins le veulent ainsi;

Et les prudes de l’autre monde Sont les folles de celui-ci. »

Là cette Ombre amoureuse et folle Poussa mille soupirs ardents.

Se plaignit, pleura quelque temps,

Puis en m’adressant la parole :

« Pauvre âme, dit-elle, à ton tour.

Te voilà peut-être forcée De venir payer à l’amour Ton indifférence passée.

« De nos cendres froides il sort Une vive source de flammes Qui s’attache à nos froides âmes Et nous ronge après être mort.

« Si tu fus jadis des plus sages,

Tu deviendras fol malgré toi,

Et tu viendras dans ces bocages Te désespérer comme moi. »

FLÉCHIER

« — Ombre, lui dis-je, ce présage Ne m’a pas beaucoup alarmé;

Je n’aimerai pas davantage.

Je n’ai déjà que trop aimé.

« Mais je connais une insensible Dans le monde que j’ai quitté.

Plus cruelle et plus inflexible Que vous n’avez jamais été.

» Galants, abbés, blondins, grisons,

Sont tous les jours à sa ruelle.

Lui content toutes leurs raisons,

Et n’en tirent aucune d’elle.

« L’un lui donne des madrigaux.

Des épigrammes, des devises.

Lui prête carrosse et chevaux.

Et la mène dans les églises.

« L’autre admire ce qu’elle dit,

La flatte d’un air agréable.

Et la traite de bel esprit,

Et trouve sa jupe admirable.

« Tel la prêche les jours entiers Sur les doux plaisirs de la vie.

Et te! autre lui sacrifie Toutes les belles de Poitiers.

« Tel, avec sa mine discrète.

Plus dangereux, à ce qu’on croit.

Lui fait connoître qu’il sauroit Tenir une faveur secrète.

« Rien ne peut jamais la fléchir;

Prose, vers, soins et complaisance, Descriptions, persévérance.

Tout cela ne fait que blanchir.

« Elle se moque, la cruelle,

Des vœux et des soins assidus;

Les soupirs qu’on pousse pour elle Sont autant de soupirs perdus.

« On a beau lui faire l’éloge De ceux qui l’aiment tendrement.

Cœurs françois, gascons, allobroges.

Ne la tentent pas seulement. »

« — Que je plains, dit l’Ombre étonnée, Cette belle au cœur endurci !

Nous la verrons un jour ici Souffrir comme une âme damnée.

« Hélas ! hélas ! un jour viendra Que la prude sera coquette.

Eh ! croit-elle qu’on lui rendra Tous les encens qu’elle rejette?

« Ses chagrins la consumeront;

Elle séchera de tendresse.

Et ceux qui la suivoient sans cesse Eternellement la fuiront.

« Ombres sans couleur et sans grâce.

Ombres noires comme charbon.

Ombres froides comme la glace.

Qu’importe? tout lui sera bon.

« A tous les morts qu’elle verra.

Elle ira faire des avances,

Leur dira des extravagances.

Et pas un ne l’écoutera.

« Ne crains pas pointant que sa flamme Lui donne d’injustes transports :

Nous avons les peines de l’âme Sans avoir les plaisirs du corps.

« Tu sais ce qu’elle devroit faire,

Et si tu peux l’en informer,

Dis-lui qu’elle soit moins sévère.

Et qu’elle se hâte d’aimer.

« Et puisque les destins terribles La forceront, avec le temps.

D’aimer quelques morts Insensibles, Qu’elle aime quelque bon vivant. »

Après ces mots, cette pauvre Ombre Se tut, rêvant à son destin.

Et retombant dans son chagrin Reprit son humeur triste et sombre.

Les Dieux veulent vous exempter,

Iris, de ce malheur extrême.

Et je viens de ressusciter Pour vous en avertir moi-même.

Quittez l’erreur que vous suivez.

Craignez que le Ciel ne s’irrite;

Aimez pendant que vous vivez,

Et songez que je ressuscite !

Cependant Fléchier sentit bientôt qu’il convenait de mettre fin à ces tendres jeux, bien qu’ils fussent purement platoniques; car, ainsi qu’il en convient lui-même dans un dialogue en vers entre Climène et Tircis,

A force de le dire en vers.

On apprend à le dire en prose s’5.

On peut voir encore, dans un recueil de Lettres inédites donné par Serieys, en 1802, trois lettres ingénieuses et galantes de Fléchier à M1Ie de La Vigne, un bel esprit et une savante du

FLÉCHIER

temps ,<w ; et d’autres lettres du même genre et à la même, avec les réponses, au tome premier de la Revue rétrospective (1833), et provenant du tome XIIIe des manuscrits de Conrart. Tout cela se tient et se ressemble. Son Iris paraît décidément avoir été Mlle de La Vigne, à moins encore que ce n’ait été Mlle Des Houlières. Un reste de doute est bien permis en si grave sujet.

P. S. On me fait remarquer que la pièce attribuée dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale à Fléchier se trouve imprimée dans le Recueil de poésies d’Étienne Pavillon. Mais cela ne prouve rien : on sait que quantité de pièces insérées dans le Recueil de Pavillon ne sont pas de lui. Le manuscrit de De Boze fait autorité !97.

Fléchier savait lui-même qu’on lui volait ses vers, et il ne réclamait pas. Dans une lettre écrite de Nîmes à Mlle Des Houlières, le 10 septembre 1702, il disait : « Votre attention, Mademoiselle, sur ce qui me regarde est très-obligeante. Le vol qu’on veut me faire de quelques vers que j’ai faits autrefois me touche fort peu. Ce sont des fruits de ma jeunesse qui n’ont plus de goût ni pour moi, ni pour les autres. Il y a plusieurs circonstances et applications personnelles qui faisaient tout l’agrément de ces petits ouvrages poétiques; ces sortes d’idées sont effacées, et j’abandonne sans peine ces vers que j’ai oubliés à qui les voudra. Je suis très-sensible à la bonté que vous avez eue de me donner cet avis ; ayez encore celle de me croire avec toute l’estime et la considération possible, Mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Esprit, évêque de Nîmes 23B. »

Se peut-il rien qui sente mieux son honnête homme? Il n’y avait pas de trace de Ménage ni de Cotin, au moral du moins et pour le caractère, chez Fléchier. Il put être précieux par un coin de son esprit, il n’eut jamais rien de pédant dans sa personne.

BOURDALOUE

Lundi, 19 décembre 1853.

Bourdaloue a, entre autres choses, cela d’admirable qu’il n’a point et ne peut avoir de biographie. Qu’a-t-il fait durant sa vie? Il a prêché la parole sainte, il a été l’homme du verbe évangélique; il a été une grande et puissante voix. Peu de jours avant de mourir, il prêchait encore à une solennité de vêture d’une religieuse; ce fut là qu’il prit le mal qui l’emporta. Durant trente-quatre ans, en vue de la Cour et de la ville, il avait fait la même chose : il avait prêché. Après sa mort, une lettre du supérieur de la maison professe, le Père Martineau 300 ; un Éloge mis en tête de ses Sermons par le religieux qui en fut l’éditeur, le Père Bretonneau301; une lettre de M. de Lamoignon, son ami de tous les temps 302; un autre hommage plus développé mais du meme genre, par une personne de condition, Mme de Pringy 303, c’est tout ce qu’on a sur Bourdaloue; et, je le dirai, quand on l’a lu lui-même et considéré quelque temps dans l’esprit qui convient, on ne cherche point sur son compte d’autres particularités, on n’en désire

pas : on entre avec lui dans le sens de cette conduite égale, uniforme, qui est le caractère de la prudence chrétienne et le plus beau support de cette saine éloquence; et l’on répète avec une des personnes qui l’ont le mieux connu : « Ce qui m’a le plus touché dans sa conduite, c’est l’uniformité de ses œuvres. »

On ne sait rien ou à peu près rien non plus de la vie de La Bruyère; mais, à l’égard de ce dernier, le sentiment qu’on apporte est, ce me semble, tout différent. On voudrait savoir, deviner; c’est un curieux qui en éveille d’autres; moraliste fin, piquant, satirique, on le cherche lui-même derrière ses descriptions; exquis et délicat dans ses maximes, on voudrait saisir l’occasion où elles sont nées, et connaître la part de son cœur qui est entrée dans son expérience. C’est un peintre hardi à la fois et discret, qui a voilé une partie de ses personnages et qui s’est dérobé luimême; il laisse entrevoir autant de choses qu’il en montre; on le suivrait volontiers dans sa demiombre et dans ses mystères; on cherche toujours une clef avec lui. Il pique, il aiguillonne, il irrite, c’est une partie de son art; il ne satisfait pas. Rien de tel pour Bourdaloue : sa personne et tout ce qui touche l’homme, l’individu auteur ou orateur, a disparu dans la plénitude et l’excellence ordinaire de sa parole, ou plutôt il y est passé et s’y est produit tout entier. Il a dit tout ce qu’il savait, il a dit les remèdes; il a eu de bonnne heure cette science prudente qui est le don de quelques-uns, et que la pratique du Christianisme est incomparable pour aiguiser et développer; il l’a continuellement distribuée et versée à tous par l’organe d’un puissant et infatigable talent. « On versera dans votre sein une bonne mesure qui sera pressée, entassée, comblée 804. » Cette

parole de l’Évangéliste, qu’il cite dès son premier sermon, lui est applicable. Le propre de Bourdaloue, c’est qu’il rassasie. Hors de là, dans le monde, quand il y allait par rencontre; à Bâville 30S, quand il y passait quelques jours; à la maison professe des Jésuites rue Saint-Antoine où il vivait, c’était un homme « d’un esprit charmant et d’une facilité fort aimable », d’une rare bonté et d’un parfait agrément dans le commerce; très-gai, et se plaisant avant tout à une amitié sans contrainte. « Son cœur était à découvert et, pour ainsi dire, transparent 308 », a écrit de lui le docte Huet qui, dans les dernières années, le voyait tous les jours, et qui eut la douleur de lui survivre.

Louis Bourdaloue naquit à Bourges le 28 (et non le 20) du mois d’août 1632, d’une bonne famille d’avocats, d’échevins, de lieutenants au bailliage, de conseillers au présidial, en un mot, de cette bourgeoisie déjà anoblie, et qui n’avait qu’à faire un pas pour pénétrer plus ou moins dans la noblesse. La sœur de Bourdaloue, mariée à un Chamillart, fut tante de M. de Chamillart, ministre d’État. On a remarqué que le père de Bourdaloue, homme d’une exacte probité, avait lui-même « une grâce singulière à parler en public. » Le mérite de Bourdaloue s’annonça dès l’enfance : « Il était naturel, plein de feu et de bonté, dit Mme de Pringy; il suça la vertu avec le. lait, et ne sortit de l’enfance que pour entrer dans les routes laborieuses du Christianisme 307. *» Il n’eut dans sa vie qu’une seule aventure et qui fut décisive, ce fut si, j’ose dire, l’aventure de piété qui devint le point de départ de sa carrière. Dévoré du désir de se consacrer à Dieu et contrarié sans doute par les desseins de sa famille qui le voulait engager dans

BOURDALOUE

l’état paternel, il se déroba par la fuite, vint à Paris sans l’aveu de ses parents, et se jeta dans le noviciat des Jésuites. Son père ne fut pas plus tôt instruit du lieu de sa retraite, qu’il accourut en poste à Paris et ramena son fils à Bourges. Mais bientôt, vaincu par la constance du jeune homme et assuré de la solidité de sa vocation, il le laissa libre d’entrer dans une Société, où lui-même autrefois il avait pensé à s’engager dans sa jeunesse. Une fois entré chez les Jésuites, Bourdaloue, qui n’avait que seize ans (10 novembre 1648), suivit ses études, enseigna et professa soit les lettres, soit la théologie, et fut appliqué, durant dix-huit ans, à divers emplois scolastiques où il se munissait et s’aguerrissait, sans le savoir, pour sa destination future. Dix-nuit années d’études, d’exercice continuel, de préparation laborieuse, voilà ce qu’il y a au fond de cette éloquence si forte et si pleine, et ce qui plus tard, l’expérience du monde s’y joignant, l’a composée et nourrie. Les diverses aptitudes de Bourdaloue laissaient sa principale vocation encore indécise. On sait qu’on lui confia dans un temps à élever le jeune M. de Louvois, tout à l’heure ministre. Quelques sermons que Bourdaloue eut l’occasion de prêcher pendant qu’il professait la théologie morale, avaient cependant déclaré ce qu’il était avant toute chose, et le succès qu’ils eurent détermina le choix que ses supérieurs firent de lui pour l’appliquer uniquement à la prédication. Il avait trente-quatre ans.

Jusque-là, n’admirez-vous pas cette vie constante, unie, enfermée, toute à l’acquisition des connaissances sacrées, toute à l’éducation et à la formation intérieure du talent naturel? On n’entrevoit, dans cette jeunesse de Bourdaloue, aucun de ces écarts, aucun

de ces orages qu’a laissé apercevoir la jeunesse de Massillon; aucune variation ne s’y fait soupçonner ni sentir : et bientôt son talent d’orateur sacré nous le dira encore mieux dans la droiture continue de sa simplicité éloquente. Il ne faut pas croire pourtant que Bourdaloue fût d’un naturel froid : tous ceux qui l’ont connu parlent, il est vrai, de sa douceur, mais c’est d’une douceur « qui devait lui coûter, du tempérament dont il était. » Ce tempérament plein de feu s’était, par un heureux accord et dès sa pente première, porté tout entier du côté de la règle et des devoirs : son zèle pur les animait en s’en acquittant, et lui en rendait l’exercice facile et léger. Heureuse jeunesse qui se poursuivit avec toute sa force et toute son intégrité dans l’âge mûr ! Persévérance et uniformité ardente, qui le tint toujours à l’abri de tout échec et de tout soupçon; qui se sent et transpire dans tout ce qu’il profère et enseigne, et qui lui assurait, dans l’ordre moral et chrétien, une autorité que nul en son siècle n’a surpassée, pas même Bossuet !

Après avoir prêché avec éclat dans diverses villes de province, et y avoir achevé son apprentissage de la parole publique, Bourdaloue revint à Paris en 1669, et y parut dans l’église de la maison professe des Jésuites, où la foule venait l’entendre : il y débuta en orateur consommé. L’année suivante (1670), il fut appelé à prêcher l’ Avent en présence de Louis XIV,, puis le Carême en 1672, et depuis lors il reparut dix fois à la Cour avec le même succès *. Il ne faut pas

* Le Mercure galant, de juin 1679 (page 274), annonce que le Père Bourdaloue vient d’être nommé Prédicateur ordinaire du roi. Cette nouvelle se rapporte à ce que je lis dans le Journal manuscrit de M. de Pontchâteau, à la date du 17 avril 1679 : « Le Père Bourdaloue a quatre cents écus de pension que le roi lui donne comme à son prédicateur. »

BOURDÀLOUE

croire et répéter, d’après quelques auteurs, que l’éloquence de la chaire dans le Sermon, était à naître quand Bourdaloue parut. Bossuet avait prêché la plus grande partie des siens; mais en laissant même de ce côté Bossuet, qui fait exception en tout, il y avait eu une excellente école de sermonnaires qui avaient déjà en partie réformé la chaire et en avaient banni le mauvais goût, les excès d’érudition ou d’imagination surannés et déplacés : M. Singlin, à Port-Royal de Paris; Desmares, à Saint-Roch, avaient donné l’idée d’une instruction morale, ferme, sensée et pure, et d’une éloquence judicieuse. Mais ces exemples, trop tôt interrompus, n’avaient pas eu force de loi, et il fallut en effet le règne de Bourdaloue, durant plus de trente ans, pour inaugurer et établir dans le Sermon la véritable et juste éloquence, digne en tout de l’époque de Louis XIV.

Mme de Sévigné nous a tenu au courant des succès et de la vogue de Bourdaloue, dès le début de sa carrière. Le dirai-je? je n’aime pas également tous les endroits, si souvent cités, de Mme de Sévigné à son sujet; elle abuse quelquefois, en parlant de lui, de ces folâtreries de style et de cette belle humeur d’expression qui font contraste avec les choses graves. Ainsi, quand elle dit à propos du premier Avent que Bourdaloue prêcha à la Cour (décembre 1670) : « Au reste, le Père Bourdaloue prêche divinement bien aux Tuileries. Nous nous trompions dans la pensée qu’il ne jouerait bien que dans son tripot; il passe infiniment tout ce que nous avons ouï 308. » Son tripot, c’est-à-dire la maison professe. Et encore, pour le Carême de 1671 : « J’avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue, mais l’impossibilité m’en a ôté le goût : les laquais y étaient dès le mercredi, et la presse XVII* siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux. u

était à mourir 309. » Le Bourdaloue! elle en parle comme d’un acteur; et en maint endroit elle se joue ainsi, selon son habitude et contrairement à l’idée, à la réflexion sévère que devait, ce semble, laisser et imprimer à tous une éloquence que, d’ailleurs, elle sent et décrit si bien.

Aujourd’hui, le genre de talent de Bourdaloue nous semble bien loin de prêter a de telles vivacités de couleurs, et, pour mieux essayer d’y pénétrer, je dirai d’abord l’effet assez général que cette éloquence produit à la lecture, et par quel effort, par quelle application du cœur et de l’esprit il est besoin de passer pour revenir et s’élever à la juste idée qu’il convient d’avoir de sa grandeur, de sa sobre beauté et de sa moralité profonde. Les gens du métier, les habiles ou les vertueux, qui l’ont étudiée et pratiquée à fond, ont gardé ou retrouvé, en l’appréciant, l’admi ration qu’elle inspirait autrefois : le commun des lecteurs, je le crois, a besoin de refaire un peu son éducation à cet égard. Et d’abord, n’oublions jamais que Bourdaloue était, avant tout, un orateur, non un écrivain. C’était un orateur, et il en avait tous les dons pour le genre d’enseignement sacré auquel il s’était voué : il avait l’action, le feu, la rapidité, et, en déroulant ce fleuve de la parole qui chez lui, à la lecture, nous paraît volontiers égal et surtout puissant par sa vigueur suivie et sa continuité, il y avait des endroits où il tonnait. On a dit qu’il baissait volontiers les yeux en parlant, èt qu’il s’interdisait cette éloquence du regard que Massillon s’accordait quelquefois : cela est possible; mais, dans tous les cas, cette forme de débit n’était qu’une convenance de plus, une manière de pousser plus avant, et comme tout droit devant lui, dans sa

BOURDALOUE

démonstration inflexible et sévère. Aujourd’hui, ces heureuses et vives qualités de l’orateur, parmi lesquelles il faut compter l’une des premières, « une voix pleine, résonnante, douce et harmonieuse, » ont disparu, et l’écrivain seul nous reste, écrivain juste, clair, exact, probe comme sa pensée, mais qui n’a rien de surprenant. Daguesseau a très-bien loué en Bourdaloue « la beauté des plans généraux, l’ordre et la distribution qui régnent dans chaque partie du discours, la clarté, et, si l’on peut parler ainsi, la popularité de l’expression*, simple sans bassesse et noble sans affectation ». Cette qualité moyenne de l’expression, si bien appropriée au genre, est presque aujourd’hui un inconvénient à la lecture : elle contribue à en amortir l’effet. Je faisais ces joursci une expérience : je lisais, et avec le plus de fruit que je pouvais, l’admirable sermon de Bourdaloue sur la Pensée de la mort311, mais je le lisais haut et devant de jeunes amis. Je ne crois pas qu’il y ait rien de plus parfait dans le genre pur du Sermon que ce discours qui fut fait pour le mercredi des Cendres (1672), et qui a pour texte le Memento :

« Souvenez-vous, homme, que vous êtes poussière, et que vous retournerez en poussière. » Tous les mérites de Bourdaloue y sont réunis. Il excelle d’ordinaire dans le choix de ses textes et dans le parti qu’il en tire pour la division morale de son sujet : mainte fois il est subtil ou il semble l’être dans l’interprétation qu’il donne, dans l’antithèse qu’il fait des divers mots de ce texte; on dirait qu’il les oppose à

* La popularité de l’expression, c’est assez l’éloge aussi que Cicéron dans son Orateur (chap. xi) fait donner par quelqu’un à Ennius : « Ennio delector quod non diseedit a commuai more verborum 3I0. > L’éloge est plus vrai encore pour un orateur que pour un poète.

plaisir et qu’il en joue (comme saint Augustin), et ce n’est qu’au développement qu’on s’aperçoit de la solidité du sens en même temps que de la finesse de l’analyse. Ici l’usage qu’il fait du texte est simple, et l’avertissement sort de lui-même. S’emparant de cette poussière du jour des Cendres, il va démontrer que la pensée présente et actuelle de la mort, qu elle tend à donner à chacun, est le meilleur remède, l’application la plus efficace et dans les crises de passion qui nous entraînent, et dans les conseils ou résolutions qu’on veut prendre, et dans le cours ordinaire des devoirs à accomplir et des exercices de la vie :

« Vos passions vous emportent, et souvent il vous semble que vous n’êtes pas maître de votre ambition et de votre cupidité : Memento. Souvenez-vous, et pensez ce que c’est que l’ambition et la cupidité d’un homme qui doit mourir. Vous délibérez sur une matière importante, et vous ne savez à quoi vous résoudre : Memento. Souvenez-vous, et pensez quelle résolution il convient de prendre à un homme qui doit mourir. — Les exercices de la religion vous fatiguent et vous lassent, et vous vous acquittez négligemment de vos devoirs : Memento. Souvenez- vous, et pensez comment il importe de les observer à un homme qui doit mourir, lel est l’usage que nous devons faire de la pensée de la mort, et c est aussi tout le sujet de votre attention ,ia... »

Dire le parti que Bourdaloue a tiré de ces trois points de vue et surtout des deux premiers, c’est ce que toute analyse est insuffisante à rendre et ce qu’il faut chercher dans le sermon même. Là comme toujours, il enseigne ouvertement et sans détour :

Écoutez-moi, et ne perdez rien d’une instruction si édifiante S13. » Car le propre de Bourdaloue (tant il est sûr de sa modestie et tant il s’oublie lui-même) est de se confondre totalement avec son ministère de prédicateur et d’apôtre; il ne laisse rien aux déli-

BOURDALOUE

catesses du siècle : « Écoutez-moi. — Suivez-moi. — Appliquez-vous. — Comprenez ceci. — Écoutezen la preuve. — Appliquez-vous toujours. » Ce sont les formes ordinaires de ce démonstrateur chrétien qui, de ces trois choses proposées à l’orateur ancien, instruire, plaire, émouvoir, ne songe qu’à la première, méprise la seconde, et est bien sûr d’arriver à la troisième par la force même de l’enseignement et la nature pénétrante de la vérité. S’il a, comme on l’a dit, quelque chose de Démosthène, c’est en cela.

En lisant ce sermon sur la Pensée de la mort et à mesure que j’avançais, je sentais s’évanouir ces vagues idées d’un dieu non chrétien, d’un dieu des bonnes gens, qui se sont aujourd’hui glissées insensiblement presque dans toutes les âmes. Je sentais s’évanouir également ces idées naturelles ou plutôt de naturaliste et de médecin, qui ne s’y sont pas moins glissées; ce qui faisait dire à Pline l’Ancien que de toutes les morts la mort subite était la plus enviable « et le comble du bonheur de la vie 314 » ; ce qui fait dire également à Buffon « que la plupart des hommes meurent sans le savoir; que la mort n’est pas une chose aussi terrible que nous nous l’imaginons; que nous la jugeons mal de loin; que c’est un spectre qui nous épouvante à une certaine distance, et qui disparaît lorsqu’on vient à en approcher de près 815. . . » Je sentais, au contraire, reparaître présente et vivante cette idée formidable de la mort au sens chrétien, idée souverainement efficace si on la sait appliquer à toutes les misères et les vanités, à toutes les incertitudes de la vie : ce fondement solide et permanent de la morale chrétienne m’apparaissait à nu et se découvrait dans toute son étendue par l’austère exposition de Bourdaloue, et j’éprouvais que, dans le

tissu serré et la continuité de son développement, il n’y avait un instant de pause où l’on puisse respirer, tant un anneau succède à l’autre et tant ce n’est qu’une seule et même chaîne : « Il m’a souvent ôté la respiration, disait Mme de Sévigné, par 1 extrême attention avec laquelle on est pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait de finir... 318 » A peine s’il vous laissait le temps de s’écrier, comme cela arriva un jour au maréchal de Grammont en pleine église : « Morbleu ! il a raison ! » — J’éprouvais encore que, sous la rigueur du raisonnement chez Bourdaloue, il se sent un feu, une ferveur et une passion comme chez Rousseau (pardon du choc de ces deux noms) 317, sauf que celui-ci déclame souvent en raisonnant et qu’avec l’autre on est dans la probité pure. Je reconnaissais toute la différence qu’il y a entre le développement de Bourdaloue et celui de Massillon, ce dernier ayant plutôt un développement de luxe et d’abondance qui baigne et qui repose, et l’autre un développement de raisonnement et de nécessité qui enchaîne. Peu de morceaux, peu de couplets chez Bourdaloue qui se puissent détacher; il en a pourtant, et, dans son premier point sur la Pensée de la mort, quel beau passage que celui où, par contraste avec l’effet de cette pensée présente, il montre que, si l’homme était sûr de ne point mourir et de jouir dès, ici-bas d’une destinée immortelle, il n’y aurait plus de remède ni de raison à opposer au libre débordement de sa passion !

« On aurait beau nous faire là-dessus de longs discours; on aurait beau nous redire tout ce qu’en ont dit les philosophes; on aurait beau y procéder par voie de raisonnement et de démonstration, nous prendrions tout cela pour des subtilités

BOURDALOUE

encore plus vaines que la vanité même dont il s’agirait de nous persuader. La foi avec tous ses motifs n’y ferait plus rien : dégagés que nous serions de ce souvenir de la mort, qui, comme un maître sévère, nous retient dans l’ordre, nous nous ferions un point de sagesse de vivre au gré de nos désirs, nous compterions pour réel et pour vrai tout ce que le monde a de faux et de brillant; et notre raison, prenant parti contre nous-même, commencerait à s’accorder et à être d’intelligence avec la passion.

« Mais quand on nous dit qu’il faut mourir, et quand nous nous le disons à nous-mêmes, ah ! Chrétiens, notre amourpropre, tout ingénieux qu’il est, n’a plus de quoi se défendre... Il ne faut que cette cendre qu’on nous met sur la tête, et qui nous retrace l’idée de la mort, pour rabattre toutes les enflures de notre cœur®18... »

Je suivais donc ce développement plein, pressant et sans trêve, et qui vous tient en suspens jusqu’au terme, m'arrêtant à peine à ce qui m’y paraissait plus saillant (le saillant, proprement dit, y est rare), et ne pouvant cependant méconnaître ce qu’il y avait par moments d’approprié à cet auditoire de Notre-Dame, à la fois populaire et majestueux. Car dans ce rappel mainte fois répété : Memento, homo..., l’orateur tout à coup se retourne plus particulièrement vers quelques-uns de ceux qui l’écoutent, l’ambitieux, l’avare et l’homme de fortune, le grand seigneur, la femme mondaine, et il leur dit, à chacun, après une description particulière de leur mal et en leur étalant une poussière de mort, semblable à la leur, à ce qu’elle sera un jour : Venez et voyez! —

« Je n’ai qu’à l’adresser, cet arrêt, à tout ce qu’il y a dans cet auditoire d’âmes passionnées, pour les obliger à n’avoir plus ces désirs vastes et sans mesure qui les tourmentent toujours et qu’on ne remplit jamais319... » Supposez en cet auditoire un Louvois, un Colbert, comme ils y étaient sans doute, et ressentez l’effet.

Je lisais tout cela à haute voix; et avec ce ressouvenir des premières années où l’on eût la foi vive et entière, avec ces sentiments sérieux et rassis que l’âge nous rend ou nous donne, et aussi avec ce goût d’une littérature apaisée, qui est désormais la mienne en vieillissant, je trouvais ce discours aussi excellent de forme que de fond, beau et bon de tout point. Mes jeunes amis, qui m’écoutaient et ne me contredisaient pas, résistaient cependant; et pourquoi? — Le diraije? il n’y avait pas, à leur gré (et c’est, je le sais, l’opinion du grand nombre), assez de traits chez Bourdaloue. Dans quatre lignes de saint Bernard ou de Bossuet, il y a bien autrement, me disait l’un deux, et l’on m’en citait; et ce seul désavantage amortissait le grand effet moral du saint orateur dans leur pensée. Ils auraient répété volontiers ce que disait Mme de Montespan : « que le Père Bourdaloue prêchait assez bien pour la dégoûter de ceux qui prêchaient, mais non pas assez bien pour remplir l’idée qu’elle avait d’un prédicateur. ». Ce quelque chose qu’ils concevaient au delà les empêchait de s’abandonner et de se rendre à l’impression saine et forte de

Je sais tout ce qu'on peut dire et ce qu’on a dit des Sermons de Bossuet : n’exagérons rien pourtant. Bossuet, sublime dans l’Oraison funèbre, n’a pas atteint la même excellence dans toutes les parties dp Sermon; il y est inégal, inachevé. Bourdaloue, en ce genre et du vivant de Bossuet, tout à côté de lui, était réputé le maître. Respectons ces jugements de contemporains aussi éclairés, et sans doute le jugement de Bossuet même 32°. Non, cela est trop sensible, Bourdaloue n’a pas comme Bossuet les foudres à son commandement et la main pleine d’éclairs, pas plus

BOURDALOUE

qu il n’a comme Massillon l’urne de parfums qui s’épanche 321. Bourdaloue, c’est l’orateur qu’il faut être quand on veut prêcher trente-quatre ans de suite et être utile : il ne s’agit pas de tout dissiper d’abord, de s’illustrer par des exploits, d’avoir des saillies qui étonnent, qui ravissent et auxquelles on applaudit, mais de durer, d’édifier avec sûreté, de recommencer sans cesse, d’être avec son talent comme avec une armée qui n’a pas seulement à gagner une ou deux batailles, mais à s’établir au cœur du pays ennemi et à y vivre. C’est la merveille à laquelle a su atteindre celui que ses contemporains appelaient le grand Bourdaloue, et que nous nous obstinons à ne plus appeler que l’estimable et judicieux Bourdaloue.

Nous sommes devenus difficiles : le style purement judicieux nous rebute et nous ennuie, et Bourdaloue, en parlant, ne raffinait pas : il a l’expression claire, ferme, puisée dans la pleine acception de la langue; il ne l’a jamais neuve (une ou deux fois il demande pardon d’employer les mots outrer, humaniser). Il y a des sermons (celui sur la Madeleine) 322 où son expression même ne nous paraît pas toujours suffisamment polie et distinguée. C’est Nicole éloquent, a-t-on dit. Il s’occupait des choses et non des mots; il n’avàit pas la splendeur naturelle de l’élocution, et il ne la cherchait pas : il s’en tenait à ce style d’honnête homme qui ne veut que donner à la vérité un corps sans lui imposer de couronne. Inférieur à Bossuet qui a cet éclat par lui-même et qui le rencontre dans l’inspiration directe de la pensée, il est supérieur toutefois à ceux qui le poursuivent et qui l’affectent, qui ne sont contents, en parlant des choses de Dieu et des vertus du Christianisme, que lorsqu’ils les ont figurées

en des termes forcés, singuliers, imprévus, que personne n’avait trouvés jusque-là. Quand on demande à Bourdaloue ces traits, ces lumières du discours qui lui manquent, et qu’on lui oppose sans cesse Bossuet, je crains qu’on ne fasse une confusion, et que Bossuet ne soit là que pour cacher Chateaubriand, et pour signifier, sous un nom magnifique et plus sûr, ce genre de goût que l’auteur du Génie du Christianisme nous a inculqué, je veux dire le culte de l’image et de la métaphore. Même lorsqu’on en est sobre pour soi, on la cherche et on la désire chez les autres. Dans une trame de style unie et simple, quelque chose désormais nous manque. Au reste, tous les reproches à cet égard qu’on peut faire à Bourdaloue, ou plutôt les regrets qu’on peut former à son sujet, se réduisent à ceci : il a été un grand orateur, et il n’est qu’un bon écrivain.

Plusieurs critiques ont supérieurement parlé de Bourdaloue; M. Yinet (tout protestant qu’il était) dans quelques articles du Semeur*, et le cardinal Maury dans son Essai sur l’Eloquence de la Chaire. Ce dernier, dans sa conclusion, a dit avec un bon sens élevé qui l’honore : « Enfin je ne puis lire les ouvrages de ce grand homme sans me dire à moi-même (en y désirant quelquefois, j’oserai l’avouer avec respect, plus d’élan à sa sensibilité, plus d’ardeur à son génie, plus de ce feu sacré qui embrasait l’âme de Bossuet, . surtout plus d’éclat et de souplesse à son imagination): Voilà donc, si l’on ajouté ce beau idéal, jusqu’où le génie de la chaire peut s’élever quand il est fécondé et soutenu par un travail immense 324 ! » Il lui a appliqué

* Dans quatre articles des 2 et 23 août, du 20 septembre et du 12 novembre 1843

BOURDALOUE

très-ingénieusement, pour la savante disposition des plans et la distribution des diverses parties, le mot de Quintilien qui compare cette sorte d’orateur tacticien à un général habile qui sait ranger ses troupes dans le meilleur ordre 325. Bourdaloue a donc, comme on dit, Y imperatoria virtus, cette qualité souveraine de général qui fait que tout marche en ordre et à son rang; que rien ne s’ébranle sans le mot du chef. C’est en effet l’impression que donne la savante disposition de son discours, cette forme dialectique morale et de démonstration ferme qui s’avance d’abord sur deux ou trois lignes de front, et qui aime encore à se subdiviser dans le détail par groupes de trois ou quatre arguments. Bourdaloue excelle à livrer de ces batailles rangées à la conscience de ses auditeurs. Un jour qu’il devait prêcher à Saint- Sulpice, comme la foule qui encombrait l’église faisait du bruit, tout d’un coup en le voyant paraître en chaire, le prince de Condé s’écria : « Silence! voici lennemi. »

Je ne fais aujourd’hui que courir à travers Bourdaloue en indiquant les points supérieurs par où il rachète et relève cette uniformité qui fut sa vertu, mais qui, à distance, a besoin d’être un peu expliquée pour sa gloire. Cet homme simple, modeste autant qu’éloquent, entre les mains duquel les plus grands personnages remettaient leur conscience et qu’on voulait pour confesseur habituel après qu’il vous avait converti, Bourdaloue eut l’influence la plus directe sur les dernières années du grand Condé, et à sa mort, six semaines après Bossuet, il eut à prononcer son Oraison funèbre. Non-seulement il ne fut point écrasé par la comparaison, mais cette Oraison funèbre originale et neuve se soutient à la

lecture en regard du chef-d’œuvre du grand évêque. Bourdaloue même y a peut-être l’avantage par un côté : il y reste plus réel et plus vrai, plus d’accord en tout avec la chaire chrétienne. Bourdaloue n’a prononcé dans sa vie que deux Oraisons funèbres; il estimait que la chaire est peu faite pour ces Éloges profanes; les deux fois qu’il dérogea à ses habitudes, ce fut par devoir et par nécessité, et toujours en faveur de la maison de Gondé. Un ancien secrétaire des commandements de M. le Prince père du grand Condé, Perrault, président de la Chambre des comptes, voulut en mourant, par reconnaissance pour son ancien maître, instituer une fondation en son honneur, et c’est en conséquence de cette fondation que Bourdaloue dut prononcer devant le grand Condé l’Oraison funèbre de son père mort depuis longtemps. Il ne considéra son sujet qu’à un point de vue chrétien, et ne loua dans l’ancien fauteur de tant de troubles civils que le converti du Calvinisme et celui qui avait replacé sa maison et sa race dans le giron de l’Église. Ce fut le 10 décembre 1683, dans la maison professe des Jésuites, que Bourdaloue prononça cette première Oraison funèbre : il y parlait de l’Hérésie, contre laquelle on n’avait pas pris encore les dernières mesures violentes, avec modération et avec une charité réelle :

« A Dieu ne plaise que j’aie la pensée de faire ici aucun reproche à ceux que l’erreur ni le schisme ne m’empêchent point de regarder comme mes frères, et pour le salut desquels je voudrais, au sens de saint Paul, être moi-même anathème! Dieu, témoin de mes intentions, sait combien je suis éloigné de ce qui les pourrait aigrir; et malheur à moi, si un autre esprit que celui de la douceur et de la charité pour leurs personnes se mêlait jamais dans ce qui est de mon ministère ! »

Il exhortait chacun à aider le monarque dans ses dispositions saintes, mais à l’aider surtout et à concourir pacifiquement avec lui, « ajoutant à son zèle, disait-il, nos bons exemples, l’édification de nos mœurs, la ferveur de nos prières, les secours mêmes de nos aumônes, dont l’efficace et la vertu fera sur l’Hérésie bien plus d’impression que nos raisonnements et nos paroles 82\ » En terminant cette Oraison funèbre, genre de discours pour lui tout nouveau, et dans lequel il ne demandait qu’à être supporté de son auditoire, il faisait une prière directe au Ciel pour le prince de Condé présent :

« C’est pour ce fils et pour ce héros que nous faisons continuellement des vœux; et ces vœux, ô mon Dieu, sont trop justes, trop saints, trop ardents, pour n’être pas enfin exaucés de vous 1 c’est pour lui que nous vous offrons des sacrifices : il a rempli la terre de son nom, et nous vous demandons que son nom, si comblé de gloire sur la terre, soit encore écrit dans le Ciel. Vous nous l’accorderez, Seigneur, et ce ne peut être en vain que vous nous inspirez pour lui tant de désirs et tant de zèle. Répandez donc sur sa personne la plénitude de vos lumières et de vos grâces Mt... »

Le vœu de Bourdaloue fut rempli : peu de temps après ce discours, le prince de Condé se convertit sincèrement, il s’approcha des autels; cet esprit si brillant, si curieux, si altier, que les impies s’étaient flattés de posséder, leur échappa et se rangea humblement à la voie commune. Bourdaloue fut témoin et instrument de ce retour; il assista et prépara le héros dans les deux dernières années; il l’entendit, à l’heure de la mort, proférer ces nobles paroles, répétées par Vauvenargues ; « Oui, nous verrons Dieu comme il est, Sicuti est, facie ad faciem. » Il l’entendit exprimer cette seule crainte touchante ; « Je crains que mon

esprit ne s’affaiblisse, et que par là je ne sois privé de la consolation que j’aurais eue de mourir occupé de lui et m’unissant à lui 329. » Et lorsque Condé eut légué son cœur à la maison professe de la Société, il dut, par reconnaissance, par devoir, prononcer une seconde fois une Oraison funèbre ( *).

Cet Éloge funèbre du grand Condé, dont Mme de Sévigné a esquissé une vive analyse dans une lettre à Bussy et dont elle se disait transportée331, est d’un caractère à part et garde encore l’empreinte morale de la manière de Bourdaloue; il laisse la vie glorieuse et mondaine du prince, ou plutôt, dans cette vie, il ne s’attache qu’à son cœur, à ce qui s’y conserve d’intègre, de droit, de fidèle, jusque dans ses infidélités envers son roi ét envers son Dieu, et il va dégageant de plus en plus cette partie pure, héroïque et

* Il y a une question (car l’esprit d’examen s’étend à tout) : en quel état était réellement l’esprit du prince de Condé sur la fin de sa vie? Dans la préface qu’il a mise en tête de l’Oraison funèbre du prince de Condé par Bossuet, l’abbé Bourlet de Vauxcefies a dit : « Voltaire donne à entendre que, deux ans avant la mort du grand Condé, son esprit s’était totalement affaibli. Les traditions des vieillards que j’ai vus dans mon enfance m’ont fait connaître que ce discours n’était pas sans quelque fondement. On retrouve encore cependant le héros dans les dernières paroles que l’orateur en rapporte; et cet orateur est un témoin très-grave, c’est Bossuet. Ainsi il ne faut pas croire que l’affaiblissement de cet esprit, autrefois si ferme, allât jusqu’à l’imbécillité. On a des exemples de mourants chez qui la pensée se ranime vers les derniers moments, comme un flambeau avant de s’éteindre. Mais il faut observer que Bossuet, qui avait si fort insisté sur le bonheur qu’a eu le chancelier Le Tellier de conserver toute sa tête jusqu’au dernier instant, et qui rapporte les fortes paroles de ce vieillard courageux, insiste moins sur la présence d’esprit du grand Condé : seulement il en rappelle quelques paroles, et cite une lettre au roi où le prince reparaît encore, et où se montre le chrétien 33°. » Bourdaloue est lui-même -un témoin qui compte. Mais il faut faire la part du décorum : on est toujours porté à atténuer cet affaiblissement final des personnages célèbres, quand on ne peut le nier tout à fait. De nos jours, l’abbé Deguerry a été convaincu d’avoir ainsi exagéré la présence d’esprit de Chateaubriand approchant de sa fin; il s’est vu obligé d’en convenir dans une lettre à moi-même adressée, lettre d’ailleurs violente, pleine d’emportement et de jactance, plus digne d’un prêtre que d’un chrétien. Quant au grand Condé, il reste à peu près prouvé qu’il y était très-peu dans les derniers temps de sa vie. Je ne sais qui a dit : « Condé, Marlborough et le prince Eugène sont morts en enfance. »

BOURDALOUE

chrétienne, jusqu’à ce qu’il la considère en plein dans la maturité finale et un peu tardive de ses dernières années. Lorsqu’il arrive à l’heure de cette conversion, il a un retour sur lui-même, comme il s’en permet peu d’ordinaire; mais ici le mouvement est indiqué et comme irrésistible :

« Le dirai-je. Chrétiens? Dieu m’avait donné comme un pressentiment de ce miracle, et dans le lieu même où je vous parle aujourd’hui, dans une cérémonie toute semblable à celle pour laquelle vous êtes ici assemblés, le Prince lui-même m’écoutant, j’en avais non-seulement formé le vœu, mais comme anticipé l’effet par une prière, qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction. Soit inspiration ou transport de zèle, élevé au-dessus de moi, je m’étais promis. Seigneur, ou plutôt je m’étais assuré de vous, que vous ne laisseriez pas ce grand homme, avec un cœur aussi droit que celui que je lui connaissais, dans la voie de la perdition et de la corruption du monde. Lui-même, dont la présence m’animait, en fut ému. Et qui sait, ô mon Dieu, si, vous servant dès lors de mon faible organe, vous ne commençâtes pas dans ce moment-là à l’éclairer et à le toucher de vos divines lumières? Quoi qu’il en soit, ni mes vœux ni mes souhaits n’ont été vains ! il vous a plu, Seigneur, de les exaucer, et j’ai eu la consolation de voir ma parole accomplie. Ce Prince, qui m’avait écouté, a depuis écouté votre voix secrète, et, parce qu’il avait un cœur droit, il a suivi l’attrait de votre Grâce 832... »

On voit bien que ceux qui dénient fonction à Bourdaloue n’ont pas entendu de sa bouche ces passages, et ils les ont lus négligemment. Il en a un assez pareil dans le sermon qui ouvre son premier Avent, pour le jour de la Toussaint, lorsque voulant inspirer le désir et donner un avant-goût du bonheur réservé aux Justes et auquel ils atteignent dès cette vie, il s’écrie :

« Avoir Dieu pour partage et pour récompense, voilà le sort avantageux de ceux qui cherchent Dieu de bonne foi et avec une intention pure. Le dirai-je, et me permettrez-vous de m’en rendre à moi-même le témoignage? tout pécheur et tout indigne que je suis, voilà ce que Dieu, par sa Grâce, m’a fait

plus d’une fois sentir. Combien de fois. Seigneur m’est-il arrivé de goûter avec suavité l’abondance de ces consolations célestes dont vous êtes la source, et qui sont déjà sur la terre un Paradis anticipé 1 Combien de fois, rempli de vous, ai-je méprisé tout le reste 1 etc. »

C’est ainsi qu’à certains endroits, chez Bourdaloue, le réseau de la dialectique se détend, s’interrompt tout à coup, et laisse apercevoir le cœur de celui qui parle; c’est ainsi que son ciel un peu triste et surbaissé s’entr’ouvre, et laisse passer le rayon.

Lundi, 26 décembre 1853.

Lu aujourd’hui, Bourdaloue nous paraît avant tout fructueux : c’est le caractère principal qu’il eut aussi de son temps. Il est pourtant un côté qu’il importe de bien mettre en vue et de reconnaître : Bourdaloue, vivant et parlant, eut beaucoup plus de variété et d’à-propos que l’on ne suppose, et, s’il ne semble appliqué qu’à semer le bon grain dans les âmes, il est à remarquer qu’il savait pénétrer dans ces âmes et ces esprits de ses auditeurs, et les entr’ouvrir, par des tranchants assez vifs et assez inattendus. Je ne veux point parler ici de cette science de dialectique et de ces ingénieuses subtilités de division, dans lesquelles on retrouve le théologien profond, l’ancien professeur de théologie morale : j’ai dans l’idée ces hardiesses et ces présences d’esprit de l’orateur, qui, même en développant ses thèmes généraux, s’adresse aux opinions, aux susceptibilités régnantes, et qui, pour déployer ses voiles et voguer presque contre le vent, consulte en bon pilote les courants et les flots.

Lorsque Bourdaloue parut dans la chaire (1670), un grand événement excitait au plus haut degré l’intérêt dans l’Église de France : les querelles envenimées

xvir siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux. 15

entre ceux qu’on appelait Jansénistes et le pouvoir temporel et spirituel, l’espèce de proscription qui avait mis quelques-uns des principaux chefs du parti à la Bastille, et qui avait dispersé les autres en tous sens, venaient tout d’un coup de s apaiser; Rome elle-même avait donné le signal de cette indulgence; il y avait la Paix de l’Eglise, qui ne devait être qu une trêve. L’opinion publique, celle du monde à la Cour et à la ville, dans la classe parlementaire, dans l’Université et dans la haute bourgeoisie, était très-paitagée, mais en général favorable à ceux qui avaient été frappés, et qui repassaient au jour. Des femmes, des princesses considérables par leur crédit, leur esprit ou leur vertu, Mme de Longueville, la princesse de Conti, avaient pris hautement en main la cause des opposants et des vaincus, qui semblaient moins rentrés en grâce que réintégrés dans leurs droits. M. Arnauld était présenté au roi et au Dauphin. Son neveu, M. de Pomponne, le fils d’un des exilés et des patriarches de Port-Royal, allait devenir ministre de Louis XIV. Les Pensées de Pascal, recueillies et mises en ordre par ses amis, étaient pour la première fois livrées au public, et ravivaient ce souvenir des Provinciales, qui était la blessure toujours saignante de la Société de Jésus. C’est au milieu de ces circonstances que je ne puis ici qu’esquisser légèrement, mais bien faites pour inspirer une curiosité dont nous n’avons plus idée, que le jésuite Bourdaloue, montant avec éclat dans les chaires de la capitale et dans celle des Tuileries, venait inopinément relever, soutenir l’honneur de son Ordre, et planter à son tour le drapeau d’une prédication pressante, éloquente, austère. Ajoutez comme fond du tableau la Cour de Louis XIV, telle qu’elle se dessinait à cette heure aux

BOURDALOUE

yeux d’un chrétien, M™e de La Vallière pâlissante, mais non encore eclipsee, a cote de Mme de Montespan déjà radieuse; Molière, au comble de sa faveur et de son art, et se permettant toutes les hardiesses, pourvu cju il amusat. Bourdaloue parut, et, sous sa forme grave S34, il eut un à-propos, une adresse, une justesse d application qui fit que toutes ces passions en scène se reconnurent, que toutes ces sensibilités tressaillirent, et que la doctrine théologique rivale eut désormais un adversaire digne d’elle, un émule et parfois un juge.

Je n exagère pas : il suffit de recueillir et de savoir écouter les témoignages des contemporains. Mme de Sévigné, le jour de Noël 1671, écrivait : « Je m’en vais en Bourdaloue; on dit qu’il s’est mis à dépeindre les gens, et que l’autre jour il fit trois points de la retraite de Tréville; il n’y manquait que le nom, mais il n’en était pas besoin : avec tout cela on dit qu’il passe toutes les merveilles passées, et que personne n’a prêché jusqu’ici 335. » Mme de Termes disait plus tard des Portraits de Bourdaloue : « Pour ses Portraits, il est inimitable, et les prédicateurs qui l’ont voulu copier sur cela n’ont fait que des marmousets. »

« Tout est mode en France, a dit l’abbé d’Olivet : les Caractères de La Bruyère n’eurent pas plus tôt paru que chacun se mêla d’en faire; et je me souviens que, dans ma jeunesse, c’était la fureur des prédicateurs, mauvaises copies du Père Bourdaloue. Ce grand orateur, le premier qui ait réduit parmi nous l’éloquence à n’être que ce qu’elle doit être, je veux dire à être l’organe de la raison et l’école de la vertu, n’avait pas seulement banni de la chaire les concetti, productions d’un esprit faux, mais encore les matières vagues et de pure spéculation, amusemënts d’un esprit oisif. Pour aller droit à la réformation des mœurs, il commençait toujours par établir sur des principes bien liés et bien déduits une proposition

morale, et après, de peur que l’auditeur ne se fît point l'application de ces principes, il la faisait lui-même par un detail merveilleux où la vie des hommes était peinte au naturel. Or ce détail étant ce qu’il y avait de plus neuf, et ce qui, par conséquent, frappa d’abord le plus dans le Père Bourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs tachèrent le plus d’imiter a36. »

Despréaux lui-meme ne se reconnaissait que le copiste, l’écolier et presque le singe de Bourdaloue lorsque, dans sa Satire des Femmes, U esquissait portraits sur portraits 337. Mais cet art de Bourdaloue ne sera tout à fait sensible aux lecteurs d’aujourd’hui que quand j’aurai démontré, par un exemple déterminé et bien choisi, de quelle manière il s’y prenait pour mêler à la gravité morale de son enseignement une de ces intentions précises, et quelque allusion non équivoque à un incident ou à un personnage contemporain. Je m’attacherai pour cela à l’exemple même indiqué par Mme de Sévigné, à la retraite de M. de Tréville. Or qu’était-ce au juste que M. de Tréville, et d’où vient l’intérêt que mettait à ce qui le concernait toute la Cour, et qu’y mettait Bourdaloue luimême?

Un des gentilshommes les plus instruits et des plus beaux esprits de ce temps-là, M. de Tréville, issu d’une noble famille du Languedoc, élevé avec Louis XIV, cornette de la première compagnie des mousquetaires, était de la société intime de Mme Henriette; il fut si frappé de sa mort soudaine qu’il quitta le monde le lendemain et prit le parti de la dévotion. Il y entretenait déjà des liaisons depuis quelques années : c’était un érudit en toute matière, et particulièrement en matière ecclésiastique. Il avait de vastes connaissances, une érudition étendue et curieuse; il Usait les Pères grecs en grec et les préférait aux

BOUHDÀLOUE

Pères de l’Église latine. Il avait été fort consulté par Messieurs de Port-Royal lorsqu’ils avaient traduit le Nouveau Testament dit de Mons, et son autorité l’avait emporté plus d’une fois sur celle même de M. de Saci. Le propre et le faible de cet esprit éminent était d’être rare, fin, recherché, dédaigneux, et de ne vouloir que la distinction et l’élite. Les problèmes difficiles seuls le piquaient. Figurez-vous un doctrinaire de ce temps-là, le plus ingénieux et le plus délicat, la fleur du genre, mais tombé ou monté d’une mondanité exquise dans une dévotion non moins exquise et tout exclusive. Un jour, par exemple, chez Mme de Coulanges, il se décida à lire à quelques élus, à trois ou quatre personnes en tout, un ouvrage qu’il avait composé : « C’est un précis des Pères, écrit Mme de Coulanges, qu’on dit être la plus belle chose qui ait jamais été. Cet ouvrage ne verra jamais le jour, et ne sera lu que cette fois seulement de tout ce qui sera chez moi; je suis la seule indigne de l’entendre; c’est un secret que je vous confie au moins 338. » Elle écrit cela à Mme de Sévigné. Cette méthode de cénacle était certes la plus opposée à celle de l’homme qui semait le pur froment à pleines mains, et de qui l’on a dit : « Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue. » M. de Tréville était un oracle dans le cercle intime où on l’admirait; ses amis lui trouvaient plus d’esprit qu’à Pascal même. Nul n’expliquerait mieux que lui et d’une manière plus lumineuse (au moins pendant le temps où on l’entendait) ce que c’était que la Grâce, que le Quiétisme, et toutes ces subtilités et ces hérésies des oisifs et des doctes : il brillait à développer tous ces labyrinthes de l’esprit. La Bruyère a très-finement touché ce coin singulier, et ce travers d’être en tout l’opposé du commun des mortels, dans

le portrait qu’il a donné de Tréville sous le nom d’Arsène (chapitre Des Ouvrages de l’Esprit ) :

« Arsène, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et, dans l’éloignement d’où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse : loué, exalté et porté jusqu’aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s’admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu’il a, posséder tout celui qu’on peut avoir, et qu’il n’aura jamais : occupé et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles : élevé par son caractère au-dessus des jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d’une vie suivie et uniforme, et il n’est responsable de ses inconstances qu’à ce cercle d’amis qui les idolâtrent; eux seuls savent juger, savent penser, savent écrire, doivent écrire839... »

A l’heure dont nous parlons, Tréville n’avait point encore eu d’inconstance proprement dite, mais une simple conversion; seulement il l’avait faite avec plus d’éclat et de singularité peut-être qu’il n’eût fallu et qu’il ne put le soutenir : il avait couru se loger avec ses amis du faubourg Saint-Jacques, il avait rompu avec tous ses autres amis; il allait refuser de faire la campagne suivante sous les ordres de Louis XIV :

« Je trouve que Tréville a eu raison de ne pas faire la campagne, écrivait un peu ironiquement Bussy : après le pas qu’il a fait du côté de la dévotion, il ne faut plus s’armer que pour les Croisades. » Et il ajoutait malignement ; « Je l’attends à la persévérance340. » Tel était l’homme dont la retraite occupait fort alors le beau monde lorsque Bourdaloue monta en chaire un dimanche de décembre 1671 et se mit à prêcher sur la Sévérité évangélique : il posait en principe qu’il faut être sévère, mais que la sévérité véritablement chrétienne doit consister, 1° dans un plein désintéressement, un désintéressement même spirituel et pur de toute ambition, de toute affectation même désin-

BOURDALOUE 231

téressée; — 2° qu’elle doit consister dans une sincère humilité, et 3° dans une charité patiente et compatissante. Le premier point s’appliquait à plus d’une personne parmi celles qui faisaient alors les sévères et qui se déclaraient le plus haut contre la morale relâchée. Il y avait, parmi les partisans et les amis de la cause dite janséniste et au nombre de ses patrons les plus déclarés, plus d’un prélat et d’un abbé qui savaient très-bien concilier un reste de facilité et de relâchement dans la discipline (un cumul de bénéfices, par exemple), avec le zèle pour le parti ostensiblement austère qu’ils épousaient. Bourdaloue touchait là en passant à une inconséquence très-évidente et très-sensible, et les auditeurs n’avaient qu’à faire l’application autour d’eux.

Mais c’est au second point que les auditeurs ne pouvaient s’empêcher de songer plus particulièrement à M. de Tréville. « C’est dans les plus beaux fruits, dit saint Augustin, que les vers se forment, et c’est aux plus excellentes vertus que l’orgueil a coutume de s’attacher. » Bourdaloue partait de là pour montrer que, si la sévérité évangélique est le fruit le plus exquis et le plus divin que le Christianisme ait produit dans le monde, « c’est aussi, il le faut confesser, le plus exposé à cette corruption de l’amour-propre, à cette tentation délicate de la propre estime, qui fait qu’après s’être préservé de tout le reste, on a tant de peine à se préserver de soi-même 341 ». A travers cette sévérité apparente et en partie réelle, il s’attachait à reconnaître ceux qu’il appelait des esprits superbes, ceux « qui se regardaient et se faisaient un secret plaisir d’être regardés comme les parfaits, comme les irrépréhensibles;... qui de là prétendaient avoir droit de mépriser tout le genre humain, ne

trouvant que chez eux la sainteté et la perfection, et n’en pouvant goûter d’autre;... qui, dans cette vue, ne rougissaient point, non-seulement de l’insolente distinction, mais de l’extravagante singularité dont ils se flattaient, jusqu’à rendre des actions de grâces à Dieu de ce qu’ils n’étaient pas comme le reste des hommes : Gr alias libi ago, quia non sum sicut cæieri hominum S4î ». En un mot, en ne faisant que traduire et paraphraser à peine les paroles de saint Luc sur les Pharisiens, Bourdaloue esquissait, dix-sept ans avant La Bruyère, un vivant portrait d’Arsène et de tous ceux, à la moderne, qui lui ressemblent ; de ceux qui veulent en tout la fine fleur, et qui ne quittent celle du monde que pour aller cueillir, par un surcroît de recherche et un épicuréisme tout spirituel, ce qui se peut nommer aussi la fine fleur de l’austérité.

Admirable portrait plus général et plus fécond que celui du moraliste 1 Car La Bruyère, en parlant de Tréville d’une manière si serrée et si incisive, semble avoir quelque chose de particulier à venger sur lui : on dirait qu’il a appris que ce juge dégoûté des ouvrages de l’esprit a ouvert un jour une des premières éditions des Caractères et a jeté le livre après en avoir lu quelques pages, en disant : « N’est-ce que cela? » Il y a, à cet endroit, je ne sais quoi de l’auteur piqué chez La Bruyère. Bourdaloue, qui songe sans doute, en décrivant cette forme subtile d’une dévotion orgueilleuse, à diminuer une des victoires et des conquêtes du parti contraire, se tient pourtant selon le point de vue convenable dans une peinture plus large, tout à fait permise et non moins ressemblante. Il fait très bien remarquer que, par une triste fatalité, l’orgueil,

BOURDALOUE

« cette partie la plus subtile de l’amour de nous-même, si profondément enracinée dans nos âmes, s’insinue, non-seulement dans les choses où nous aurions lieu en quelque manière de nous rechercher, mais jusque dans la haine de nous-même, jusque dans le renoncement à nous-même, jusque dans les saintes rigueurs que Dieu nous inspire d’exercer sur nous-même...

On veut pratiquer le Christianisme dans sa sévérité, mais on en veut avoir l’honneur. On se retire du monde, mais on est bien aise que le monde le sache; et, s’il ne le devait pas savoir, je doute qu’on eût le courage et la force de s’en retirer... On ne se soucie plus de sa beauté (Ici il s’agit des femmes pénitentes, dont quelques-unes l’étaient avec éclat et avec bruit), mais on est entêté de son esprit et de son propre jugement... S’il y a quelque chose de nouveau, c’est à quoi l’on donne et où l’on trouve sa dévotion... Un laïque s’érigera en censeur des prêtres, un séculier en réformateur des religieux, une femme en directrice... tout cela parce que, sous couleur de piété, on ne s’aperçoit pas qu’on veut dominer... Il semble qu’être sévère dans ses maximes soit un degré pour s’agrandir aM. »

Toute cette maladie nouvelle et qui n’est que plus subtile et plus intérieure en ce qu’elle se croit une guérison est développée par Bourdaloue dans une description admirable, et il offre en quelque sorte un miroir dans lequel ceux qu’il a en vue ne peuvent s’empêcher d’être reconnus et devaient euxmêmes se reconnaître. Il rappelle excellemment « à ces sages dévots, à ces dévots superbes qui se sont évanouis dans leurs pensées », que la vraie austérité du Christianisme consiste à être abaissé, à être oublié ( Ama nesciri ) :

i Car voilà, s’écrie-t-il, ce qui est insupportable à la nature : On ne pensera plus à moi, on ne parlera plus de moi; je n’aurai plus que Dieu pour témoin de ma conduite, et les hommes ne sauront plus, ni qui je suis, ni ce que je fais. Et parce que l’humilité même se trouve exposée en certains genres de vie dont toute la perfection, quoique sainte d’ailleurs, a un air de distinction et de singularité, la vraie austérité du Christianisme, surtout pour les âmes vaines, est souvent de se tenir dans la voie commune, et d’y faire, sans être remarqué, tout le bien qu'on ferait dans une autre route avec plus d’éclat »

Le troisième point ne s’appliquait plus que de loin à, Tréville : cependant, comme celui-ci était connu pour avoir l’esprit caustique, ironique et d’un fin railleur, il s’y trouvait encore des choses que l’auditoire, une fois dans cette direction d’un portrait commencé, ne pouvait manquer de détourner à son intention; par exemple, lorsque le prédicateur conseillait à tout converti qui se pique d’une réforme sévère, d’être patient et charitable, au risque de paraître moins agréable et moins spirituel dans les entretiens. — On a maintenant le commentaire du passage de Mme de Sévigné, et l’on voit comment Tréville fut dépeint et prêché par Bourdaloue en trois points 345.

Une autre fois, sur le sujet de la Médisance, c’est à Pascal que Bourdaloue pense évidemment et fait penser. On a dit, et j’ai moi-même écrit quelque part, que les Jésuites ne firent de réponse directe et en règle aux Provinciales qu’après quarante ans d’intervalle et par la plume du Père Daniel. En parlant ainsi', on omet et l’on oublie cette longue et continuelle réfutation qu’en fit Bourdaloue dans sa prédication publique; il n’y manque bien souvent que les noms propres; mais, les contemporains étant très au fait de ces questions et les agitant en sens divers avec beaucoup de vivacité, les noms se mettaient d’euxmêmes. C’était avec tous ces aiguillons, aujourd’hui émoussés pour nous, et, si l’on n’y prend garde, tout à fait inaperçus, que Bourdaloue armait son éloquence et faisait entrer sa morale. Dans son sermon sur la Médisance, il dépeint ce vice avec une rare justesse et en dévoile l’odieux. Il va sans dire que je ne prétends point en ce moment revenir sur le fond des Provinciales, rechercher de qui sont venus les premiers torts, et me constituer arbitre entre Pascal et

BOURDALOUE

Bourdaloue : je ne m’applique qu’à démontrer la méthode et l’art de ce dernier. Il suit donc dans toutes ses subtilités et ses retours ce vice de médisance qui,

« non content de vouloir plaire et de s’ériger en censeur agréable, veut même passer pour honnête, pour charitable, pour bien intentionné : car voilà, dit-il, un des abus de notre siècle. On a trouvé le moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu, et même dans une des plus saintes vertus, qui est le zèle de la gloire de Dieu... Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et il est du bien de l’Église de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit. Cela s’établit comme un principe : là-dessus, on se fait une conscience, et il n’y a rien que l’on ne se croie permis par un si beau motif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu’à demi; on fait valoir ses préjugés comme des vérités incontestables; on débite cent faussetés; on confond le général avec le particulier ; ce qu’un a mal dit, on le fait dire à tous, et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne : et tout cela, encore une fois, pour la gloire de Dieu. Car cette direction d’intention rectifie tout cela. Elle ne suffirait pas pour rectifier une équivoque, mais elle est plus que suffisante pour rectifier la calomnie, quand on est persuadé qu’il y va du service de Dieu s“. »

En traçant si curieusement ce qu’il nomme un détail de moeurs, si Bourdaloue n’avait pas en vue Pascal dans les Provinciales, et s’il ne le traduit pas trait pour trait à sa manière devant ses auditeurs, dont plusieurs durent être à la fois choqués et transportés, et ne purent s’empêcher d’admirer tout en protestant, il n’y a pas un seul portrait chez Saint- Simon ni chez La Bruyère 347.

Il serait facile encore de montrer que nous autres critiques et journalistes (il y en avait déjà), nous sommes atteints et notés en passant par Bourdaloue; les satiriques de profession, tous censeurs qui érigent de leur autorité privée « un tribunal où l’on décide souverainement du mérite des hommes 348 », sont repris par lui. Boileau y reçoit sa leçon, sa réprimande

très-sensible au passage; et je serais bien étonné si ensuite, dans quelque conversation à Bâville ou à Auteuil, il n’avait pas eu une prise avec Bourdaloue sur ce sujet. Mais Bourdaloue et Despréaux étaient tous deux sincères; pleins de feu, ils pouvaient quelquefois se contredire, froncer le sourcil et croiser le fer en causant : ils s’estimaient, ils étaient liés au fond par cet amour du vrai, par cette ardeur de bon jugement et cette raison passionnée qui vit dans leurs écrits à l’un et à l’autre. Après la mort du grand orateur, Despréaux, recevant son portrait des mains de la présidente de Lamoignon, pouvait dire par une association généreuse :

Enfin, après Amauld, ce fut l’illustre en France Que j’admirai le plus et qui m’aima le mieux 349

Je pourrais multiplier les exemples qui démontreraient en détail chez Bourdaloue, je ne dirai pas cette partie anecdotique (le mot est trop petit), mais bien cette large veine et cette continuelle opportunité oratoire. Ainsi, dans le sermon sur l’Hypocrisie, on a le Tartufe de Molière blâmé et dénoncé au point de vue de la chaire 350; dans le sermon de l’Impureté, l’un des plus riches et des plus complets pour la science morale, sermon qui choqua et souleva une partie de la Cour, je ne répondrais pas qu’à un certain endroit il ne fût question des Contes de La Fontaine * ; il y

* Voici ce passage où je conjecturais qu’il pouvait bien être fait allusion aux Contes de La Fontaine : « Paraît-il un livre diabolique qui révèle ces mystères d'iniquité, c’est celui que l’on recherche. > Mais, en y réfléchissant, il me paraît bien plus probable qu’il s’agissait de quelque autre ouvrage plus raffiné, peut-être de l’Aloisia, dont la publication coïncide assez bien avec la date probable de ce sermon, et que semblait également avoir en vue le chanoine Mau-

est certainement question des scandales que produisit l’affaire dite des poisons, où tant de personnes considérables furent impliquées (1680). Dans le sermon sur la Prière, c’est le mysticisme de Fénelon qui est signalé avec ses périls, et il ne tient qu’à nous de reconnaître l’auteur des Maximes des Saints confondu avec ceux qui, sous prétexte d’être des âmes angéliques et choisies, s’estiment assez habiles pour réduire en art et en méthode ces mystères d’oraison, pour en donner des préceptes, pour en composer des traités, pour en discourir éternellement avec les âmes 362. Une bonne Édition de Bourdaloue, telle que je la conçois aujourd’hui (celle du Père Bretonneau ayant été excellente pour son moment), devrait rassembler le plus exactement possible toutes les particularités, les éclaircissements et les inductions qui se rattacheraient à chaque sermon, en fixer la date et les circonstances lorsqu’il y aurait moyen : ces quelques notes au bas des pages, sans nuire à la gravité, animeraient la lecture. On y verrait que dans le sermon sur la Sévérité de la pénitence, prêché le quatrième dimanche de l’Avent en 1670, Bourdaloue, après avoir montré dans le premier point que la sévérité est nécessaire, et dans le second qu’elle doit pourtant se tempérer toujours de consolation et de douceur, n’avait paru d’abord accorder quelque chose aux docteurs jansénistes que pour le leur retirer ensuite plus expressément. La princesse de Conti, présente au sermon et ayant cru reconnaître ses amis « dans ces hommes

croix, l’ami de La Fontaine, quand il écrivait en février 1682 à un autre chanoine de Reims : « Oh ! mon peut cher, quel livre court secrètement par Paris 1 L’Ecole des filles, bagatelle ! Arétin, livre honnête 1... Il est écrit en latin, etc., etc. » Je livre ce point de détail à l’examen des bibliographes

zélés, mais d’un zèle qui n’est pas selon la science, dans ces esprits toujours portés aux extrémités, qui, pour ne pas rendre la pénitence trop facile, la réduisent à l’impossible et n’en parlent jamais que dans des termes capables d’effrayer 353 », témoigna par quelque geste qu’elle était blessée de l’allusion : ce que Bourdaloue ayant remarqué, il alla après le sermon voir la princesse, qui s’en expliqua avec lui et qui lui dit très nettement que la seconde partie l’avait fort scandalisée. C’étaient toutes ces circonstances bien connues qui, jointes au courant principal de cette éloquence et à la puissance du fond, excitaient un intérêt dont nous n’avons plus l’idée aujourd’hui.

Tous les sermons de Bourdaloue sur la Prédestination, sur la Grâce, sur la Fréquente Communion, etc., n’étaient pas seulement des enseignements de doctrine, c’étaient des à-propos frappants et vifs dans la disposition des esprits d’alors. Je n’ai pas à entrer dans l’exposé du dogme et de la morale de Bourdaloue : qu’il me suffise de dire que son mérite et sa vertu comme son grand art est de professer un juste milieu en théologie. Membre d’une Société qu’on accusait d’être accommodante et relâchée, il s’attache à prendre chez les adversaires ce qu’ils ont de juste, de moral, de profondément chrétien et raisonnablement sévère; il en ôte ce qu’ils y mettent d’excessif, et il ne leur laisse en propre que cette dureté. Admettez que tous les Jésuites aient ressemblé à Bourdaloue pour la doctrine, ce qu’on a appelé le. Jansénisme devenait inutile et n’avait plus de raison d’être. C’est en ce sens qu’on peut établir que la prédication de Bourdaloue ne fut, durant trente ans, qu’une longue et puissante réfutation des Provinciales, une éloquente et journalière revanche sur Pascal 3M. Toutefois,

BOURDALOUE

comme le nom manque; comme, au milieu de l’abondance, de la solidité et même de l’agrément relatif des preuves, il y manque de plus l’éclair et le coup de foudre cher aux Français, ce côté militant de l’éloquence de Bourdaloue lui a peu survécu et ne s’est point dessiné de loin, tandis que Pascal, visière baissée, mais brillant du glaive, dans ses immortels pamphlets, est resté avec les honneurs de la victoire 355.

Parmi les adversaires qu’il combat, il en est toutefois contre lesquels Bourdaloue a trop manifestement raison, et d’une manière qui paraît encore tout à fait piquante : ce sont ces Jansénistes de mode et de langage, non de conviction, ces incrédules et libertins du monde (comme il y en avait déjà bon nombre alors) qui faisaient les rigoristes en parole, prenaient parti en matière de dogme, et ne plaçaient si haut la perfection du Christianisme et la rigidité de la pénitence que pour mieux s’en passer : « Ou tout ou rien, dit-on; mais bien entendu qu’on s’en tiendra toujours au rien, et qu’on n’aura garde de se charger jamais du tout 356. » Le travers, l’inconséquence de ces épicuriens mondains, jansénistes par raffinement et en théorie, a trouvé dans Bourdaloue un railleur sévère.

Je dis sévère : car il ne faut pas croire que Bourdaloue, en exposant à son auditoire ces portraits fidèles, y mêlât de ces nuances, de ces inflexions marquées de débit et d’accent qui en eussent fait des peintures trop agréables et de trop fines satires : il restait lui-même, c’est-à-dire grave, uni en parlant, sérieusement digne; il n’avait pas de ces tons familiers, insinuants, touchants, que lui demandait Fénelon 367 ; il maintenait le caractère d’enseignement et

de précepte, même dans ses censures; enfin, il lui suffisait d’être frappant, utile et instructif, il n’était pas enchanteur.

Les personnes qui rient de tout, et auprès desquelles un bon mot a toujours raison, se sont autorisées quelquefois d’une parole de Mme Cornuel sur Bourdaloue; elle disait : « Le Père Bourdaloue surfait dans la chaire, mais dans le confessionnal il donne à bon marché ®58. » Ce n’est là qu’un joli mot de société. Jamais Bourdaloue en chaire n’a présenté la sévérité sans y adjoindre comme correctif la douceur :

« Non, mon Dieu ! s’écriait-il, tandis que vous me confierez le ministère de votre sainte parole, je prêcherai ces deux vérités sans les séparer jamais : la première, que vous êtes un Dieu terrible dans vos jugements, et la seconde, que vous êtes le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation 359. » Et il n’y avait pas lieu de le mettre en contradiction avec lui-même, s’il semblait quelquefois indulgent pour ses pénitents en leur donnant accès à la communion, lui qui disait en chaire : « Ouvrez-leur la porte de la salle, ou du moins ne la leur fermez pas. Ne retranchez pas aux enfants le pain qui les doit sustenter, et sans lequel ils périront. Ne le mettez pas à un si haut prix qu’il n’aient pas de quoi l’acheter 36°. »

Bourdaloue, étudié dans le détail, offrirait le plus bel exemple de la parole chrétienne édifiante et convaincante, appliquée à tous les usages et distribuée comme le pain de chaque jour, depuis. les sermons prêchés à la Cour ou sous les voûtes de Notre-Dame jusqu’aux simples exhortations pour les assemblées de charité. Il se multipliait, et on usait de lui sans relâche. Il ne porte rien de l’auteur ni de l’écrivain dans aucun de ses emplois : il ne songe à d’autre effet

BOURDALOU E

qu a celui du bien. Mais il avait une trop haute idée de la parole chrétienne pour ne pas la préparer toujours à l’avance, sachant combien les termes en doivent être mesurés : il n’improvisait pas, il aimait mieux redire ses sermons, en y adaptant des portions nouvelles pour les circonstances particulières. C’est ce qu’il fit dans plusieurs des sermons qu’il alla, par ordre du roi, prêcher à Montpellier en 1685-1686, pour y instruire et édifier les nouveaux convertis. Personne n’était plus propre que Bourdaloue à rallier ces âmes effrayées, prises par violence, et à leur offrir un christianisme à la fois sévère et consolant * 3S1. Le théologien et futur évêque anglican Burnet, qui était venu en France peu de temps auparavant (1683), et qui y avait vu les hommes les plus distingués en doctrine et en piété (sans oublier M. de Tréville qui venait de reparaître dans le monde), n’avait pas manqué de chercher Bourdaloue : « Je fus mené par un évêque, dit-il, aux Jésuites de la rue Saint-Antoine; j’y vis le Père Bourdaloue, estimé le plus grand prédicateur de son temps et l’ornement de son Ordre. C’était un homme d un caractère doux et de si peu d’emportement contre les Protestants, qu’il croyait que les gens de bien parmi eux pouvaient être sauvés : je n’ai jamais rencontré ce degré de charité chrétienne chez aucun autre théologien catholique 863. » Je ne sais si, au point de vue théologique, le témoignage de Burnet demanderait quelque explication : il résulte au moins bien certainement de cette impression

* Bourdaloue devait prêcher l’Avent de 1685 à la Cour; lorsqu’il dut partir pour Montpellier, le roi lui dit : a Les courtisans entendront peut-être des sermons médiocres, mais les Languedociens apprendront une bonne doctrine et une belle morale. » (Journal de Dangeau, 16 octobre 1685 3es.)

xvij' siècle. — Kcrivaint et Orateurs religieux. in

morale que lui avait laissée Bourdaloue, que celui-ci avait tout ce qu’il faut pour concilier. Les Anglais n’ont pas cessé d’estimer Bourdaloue; dans ce pays où l’art oratoire est sérieusement étudié et où tout est dirigé dans le sens pratique, on fait à son genre d’éloquence une place très-haute, et on lui décerne, à lui en particulier, et par rapport à d’autres noms de grands orateurs, une supériorité dont nos idées françaises seraient elles-mêmes étonnées *.

A la fin des Œuvres de Bourdaloue, on a réuni sous le titre de Pensées quelques-uns des morceaux de doctrine ou de morale qu’il écrivait à 1 avance, selon l’habitude des orateurs anciens, pour les placer ensuite au besoin dans ses discours. Il y a dans ces pages une sorte d’Essai sur l’amitié humaine considérée dans les amitiés prétendues solides, et dans les amitiés sensibles et prétendues innocentes, qui nous présente un Bourdaloue plus familier et tel qu’il pouvait être dans la direction particulière des âmes : on trouve dans ce qu’il dit de la dernière espèce d’amitié entre les personnes de différent sexe bien de l’observation et même de la délicatesse; j’y renvoie ceux de mes lecteurs qu’un Essai de Nicole n’ennuie pas. Je recommande surtout la belle pensée qui commence par ces mots : « Je veux un ami véritable et, autant qu’il se peut, un ami sincère, etc.36* » Bourdaloue, dans ces endroits, se rapproche de La Bruyère; il a du tour et quelque imprévu 368.

* On m’indique dans la Pevue d’ Edimbourg (décembre 1826) un article sur V F.loquenre de la Chaire, qui paraît être de lord Brougham : Bourdaloue y est mis fort au-dessus de Bossuet par une suite de raisons qui, toutes bien déduites qu’elles sont, prouvent seulement le genre de goût et de prétérence de la nation et du juge : en France, c’est le sentiment immédiat qui nous décide, et dans le cas présent il n’hésite pas a“.

BOURDALOUE

Bourdaloue n’était nullement ambitieux, et cette simplicité, cette droiture de conduite qu’il ne séparait, à aucun moment, de la religion, il la pratiquait pour son compte. Il refusa dans un temps la direction de la conscience de Mme de Maintenon, direction qui, certes, n’était point à mépriser, mais qui l’eût enlevé à d’autres devoirs. Il a parlé quelque part de cette forme et de cette espèce de directeur à la mode et très-goûté de son temps, « qui semble n’avoir reçu mission de Dieu que pour une seule âme, à laquelle il donne toute son attention; qui, plusieurs fois chaque semaine, passe régulièrement avec elle des heures entières, ou au tribunal de la pénitence ou hors du tribunal, dans des conversations dont on ne peut imaginer le sujet, ni concevoir l’utilité; qui expédie toute autre dans l’espace de quelques moments et l’a bientôt congédiée, mais ne saurait presque finir dès qu’il s’agit de celle-ci » : directeur délicieux et renchéri, exclusif et mystérieux, dont Fénelon est le type idéal le plus charmant (le Fénelon de Mme Guyon et avant l’exil de Cambrai). Lui, Bourdaloue, il était le contraire, et, malgré sa fonction publique et sa surcharge continuelle, il se donnait tout à tous. Qu’il s’agît du maréchal de Luxembourg mourant qui le réclamât, ou d’un pauvre homme, il était prêt également. Quelquefois, à Bâville, on s’apercevait qu’il était sorti du salon et avait quitté la compagnie sans rien dire : il était allé confesser quelque paysan malade des environs.

Dans les dernières années de sa vie, et à deux reprises, il écrivit à ses supérieurs pour être déchargé par eux de ce ministère de la parole publique dont il commençait à sentir le poids, et pour obtenir de

prendre enfin une retraite dont la nature en lui éprouvait le besoin :

« Il y a cinquante-deux ans que je vis dans la Compagnie, non pour moi, mais pour les autres; du moins P^s pour jes autres que pour moi. Mille affaires me détournent et m empêchent de travailler autant que je le voudrais à ma perfecUon qui néanmoins est la seule chose nécessaire. Je souhaite de me retirer et de mener désormais une vie plus tranquille, je d plus tranquille, afin qu’elle soit plus régulière, plus sainte^ Je sens que mon corps s’affaiblit et tend vers sa fin. J ai acheve ma course, et plût à Dieu que je pusse ajouter : J ai ete fidèle 3,7 1... »

Ces instances, dont on ne sut le détail qu’ après lui, demeurèrent sans effet : ses supérieurs le jugeaient trop utile et trop à sa place pour s’en priver. Bourdaloue mourut donc en charge et dans 1 exercice de son ministère, le 13 mai 1704, à 1 âge de près de soixante-douze ans. Il avait eu le temps de voir les éclatants débuts de Massillon, et il les avait salués de cette parole prononcée pour la première fois par saint Jean-Baptiste, parole de précurseur où le vieil athlète vaincu disparaît dans le chrétien, et où la tristesse inévitable de celui qui finit se retourne en vœux et en bénédictions vers celui qui commence ; « Ilium oporlet crescere, me autem minui... A lui désormais de grandir et de croître, à moi de m’effacer et de décliner l »

Des deux portraits originaux qu’on a de Bourdaloue, il en est un qui, plus répandu et reproduit en tête des Œuvres, pourrait, ce me semble, à première vue, induire en erreur; de ce que, dans ce portrait fait après la mort, Bourdaloue est représenté les yeux exactement fermés et les mains jointes, « dans la posture d’un homme qui médite, » on en a trop conclu que c’était là son attitude et sa tenue habi-

BOURDALOUE

tuelle ou constante en prêchant. C’est s’en faire une idée trop contrite et trop recueillie : pour se représenter avec vérité Bourdaloue vivant et éloquent, et pour corriger une impression trop monotone, il faut y joindre le portrait peint par Mlle Chéron et gravé par Rochefort : Bourdaloue y a les yeux ouverts, vifs, le nez assez aquilin, la figure maigre et un peu longue, la bouche fine, la physionomie animée, spirituelle et pénétrante; enfin il n’a pas les yeux fermés, la lèvre close et la physionomie morte (ou au repos) du portrait peint par Jouvenet et gravé par Simonneau. J’ai tâché, dans ce que j’ai dit aujourd’hui à son sujet, de prouver que ce grave et puissant prédicateur, dont il ne faut pas faire un talent triste et une parole terne, avait, en effet, la finesse, la pénétration, l’à-propos et la science de l’occasion, autant que les plus fortes armes de la démonstration oratoire, et qu’à travers ce qu’il semblait ignorer et ce qu’il aimait mieux ne pas voir pour marcher comme à l’aveugle et plus hardiment, il avait l’œil très-ouvert et trèsclairvoyant sur les hommes et les choses qui l’entouraient. — Il resterait à citer et à discuter un portrait de Bourdaloue tracé par Fénelon dans ses Dialogues sur l’Eloquence 368, portrait où la diversité et presque l’antipathie des natures se fait sentir, et où Fénelon exprime déjà sur ce talent trop réglé et trop uni à son gré quelques-uns des dégoûts modernes : mais il s’y juge peut-être lui-même encore plus que Bourdaloue, et c’est en parlant de Fénelon qu’li y aurait à y revenir un jour 369.

FÉNELON 370

Page 1