‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 147 sur 261 · II. — Les moralistes · texte numérisé non relu

II. — Les moralistes

l. Vauvenargues (1715-i747). — Officier dun rare mérite, Vauvenarj^nes prit part à la campaj^-ne d'Italie de 173i, et à la retraite de Bohème en 17i:?. A la suite d'infirmités contractées pendant cette dernière campai^-ne, il tenta vainement d'obtenir une place dans la diplomatie. Cest dans l'étude et dans la méditation qu'il chercha une consolation contre les maux physiques et contre les déceptions de son existence. Il fut lié avec Voltaire (jni épi-ouvait pour lui une véritable admiration, et qui a pleui"é avec émotion sa mort prématurée.

Le fond de sa philosophie et de sa morale est donc un certain stoïcisme ; mais Vauvenargues est aussi un optimiste et un enthousiaste. Il croit à la bonté de l'homme ; à l'excellence des passions, qu'il suffit de savoir diriger; à la vertu, à la gloire. Il tente de réhabiliter le sentiment contre la raison, et l'homme contre La Rochefoucauld. « Ceux qui méprisent Ihomme ne sont pas des grands hommes. »

Comme peintre de caractères, Vauvenargues est ingénieux et fin, mais bien au-dessous de La Bruyère, qu'il imite et dont il n'a pas la pittoresque précision. Comme critique, il est plus intéressant. 11 sent, il aime, il éprouve des sympathies et des répulsions : il les exprime avec délicatesse. Vauvenargues met en pratique sa maxime : « Il faut avoii' de l'âme, pour avoir du goût. »

Enfin, écrivain, Vauvenargues a des qualités précieuses. Il a dit : « La netteté est le vernis des maîtres. » Et la netteté est son premier mérite. Mais il y a joint une certaine chaleur juvénile, qui va parfois jusqu'à l'enthousiasme, sans jamais monter jusqu'à l'emphase. Son éloquence est spontanée ; elle vient du cœur.

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Les grands hommes de l'antiquité.

Le I Ire fi u marquis de Mi ru he nu '.

A \'er(liiit, le 22 mars 17'iO.

Il ne iaiit meltre clans les mains de ce jeune homme - (jiie (les li\ res qui ont de rintérèt : par exemple, j'aulais voulu lui donner les Vies de Plutarque ^. C'est une lecture touchante: j'en étais fou à son ûg"e ; le génie et la vertu ne sont nulle part mieux peints ; Ton y peut prendre une teinture de l'histoire de la Grèce et même de celle de Rome. Pour moi, je pleurais de joie lorsque je lisais ces Vies ; je ne passais point de nuit sans parler à Alcihiade, A^-'ésilas, et autres ; j'allais dans la place de Rome, pour haranguer avec les Gracques et pour défendre Caton, quand on lui jetait des pierres. Vous souvenez-vous que, César voulant faire passer une loi trop à l'avantage du peuple, le même Caton voulut l'empêcher de la proposer et lui mit la main sur la bouche, pour l'empêcher de parler ' ? Ces manières d'agir, si contraires à nos mœurs, faisaient grande impression sur moi. Il me tomba en même temps un Scnèque dans les mains, je ne sais par quel hasard; puis des lettres de Brutus à Cicéron, dans le temps qu'il était en Grèce, après la mort de César ; ces lettres sont si remplies de hauteur, d'élévation, de passion et de courage, qu'il m'était bien impossible de les lire de sang-froid. Je mêlais ces trois lectures, et

1. Mar.juis de Mirabeau, Victor I{iqui»lti. marquis de Mirabeau (1715- IT-^î»), o-;l le j)ère «iu célèbre orateur Miral)eau. Il fut économiste et philanlliropc. — 2. Ce Jeune homme, le frère cadet du marquis, Louis- Alexandre de Mirabeau. - :'.. Vies de Plutarque. les célèbres ?•;>*■ ou hinfir.tphics des grands hommes de l'antiquité, écrites en grec par Plutarque (00-130 ap. J.-C), avalent ct(' traduites au xvi" siècle par \myot. Klles étaient le livre préféré de tous ceux qui aimaient l'énergie ' t la grandeur d'àme. — i. VauvenargueS a ici un souvenir inexact. C'est un partisan de Caton. MinuciusThermus, qui fait ce geste contre un ami de César, Metellus.

j'en élais si ému, que je ne conlenais plus ce quelles mettaient en moi; j'étoulFais, je quittais mes livres, et je sortais comme un lioinine en fureur, pour faire plusieurs fois le tour (Tune lon«,^ue terrasse en courant de toute ma force, jusqu'à ce que la lassitude mît fin à la convulsion '•.

C'est là ce qui m'a donné cet air de philosophie qu'on dit que je conserve encore, car je devins stoïcien ** de la meilleure foi du monde, mais stoïcien à lier ; j'aurais voulu qu'il marrivât quelque infortune remarquable, pour déchirer mes entrailles, comme ce fou de Caton, qui fut si lidèle à sa secte '^. Je fus deux ans comme cela, et puis je dis à mon tour comme Brutus : « 0 vertu, tu n'es qu'un fantôme 1 » Cependant cet aimable stoïcien, que sa constante vertu, son génie, son humanité, son inflexible courag-e, me rendaient infiniment cher, m'a fait verser bien des larmes sur la faiblesse de sa mort : c'est une extrême pitié de voir tant de vertu, tant de force et de grandeur d'âme vaincues en un moment par le plus léger revers, au milieu de tant de ressources et de tant de faveurs de la fortune I Mais n'est-ce pas une folie que de vous conter tout cela, et prendre ce ton lugubre ? ^'ous allez croire que je veux que votre frère devienne un stoïcien, et qu'il se tue comme Caton, ou qu'il lise notre Sénèque. Ah I n'appréhendez pas cela; je ris actuellement de mes vieilles folies, et même des folies présentes ^.

5. Cf. les impressions de Chateaubriand, au château de Combourg {Mémoires d' outre-tombe, Ii ;' celles du jeune Augustin Thierry, lisant les Martyrs 'Préface de Dix ans d'études historiques), etc. — 6. Stoïcien, la doctrine stoïcienne, qui s"oppose à 1 epicurisme, eut pour initiateur Zenon (ui« siècle av. J.-C). Les stoïciens se faisaient remarquer par leur fermeté d'âme et leur désintéressement. — 7.*€aton d'Utique (95-46 av. J.-C.) se déclara contre César pour Pompée ; après la défaite de celui-ci, il se tua. Vauvenargues déclare plus loin qu'il a pitié de la faiblesse de cette mort : il considère le suicide comme une lâcheté. — 8. Il y a beaucoup d'ironie amère dans ces déclarations : Vauvenargues appelle vieilles folies ses ambitions déçues ; au fond il est resté un stoïcien.

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Je voudrais bien que celte lettre fui assez ridicule pour vous faire rire vous-même, mais je crains qu'elle n'ait que ce qui est nécessaire pour vous ennuyer un quart d'heure, car il faut bien cela pour la lire.

Maximes (1746).

Nous ne croyons pas devoir commenter ces maximes de Vauvenargues. Ce sera un excellent exercice pour les élèves que de chercher labord à les comprendre, puis à les développer. Nous rappelons que /essentiel est de bien définir les termes, dans le sens où les entendait .auteur, — et d'en chercher les rapports; — puis viennent les exemples, tirés de l'histoire ou de l'expérience, et qui sont autant de preuves de fait, pour ou contre.

— Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.

— Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.

— Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre.

— Ceux qui méprisent Thomme ne sont pas des «grands hommes.

— Les «grandes pensées viennent du cœur.

— Il faut avoir de Tàme pour avoir du <:^oiit.

— Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme.

— On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents, comme on se console de n'avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de l'un et de l'autre par le cœur.

— La servitude avilit l'homme au point de s'en faire aimer.

— La guerre n'est pas si onéreuse que la servitude.

— C'est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément,

— Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents.

— Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis, ils nous les doivent, et nous ne

•"*•» IIS (;HAM)S ICHIV.MNS KH.WÇArS

pensons pas du tout qu'ils u(; nous doivent pas leuiamitié.

— Il est Taux cpie l'é^'alité suit une loi de la nature. La nature n'a rien l'ait d'é^^^al. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

— iLsL-il vrai que les qualitésdominantes excluentles autres ? Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne, Descartes, Pascal, tous grands philosophes ? Qui a |dus de jugement et de sag-esse que Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie?

2. Chamfort I7il-1794) se fît clans les salons du -wiii' giècle, par son esprit mordant et sa misanthropie paradoxale, une place prt^pondûrante. C'était un méchant dans toute la force du terme, le Cléon de Gresset. Il a laissé dans ses Maximes et Pensées quelques phrases d'un tour vif, piquant, à remporte-pièce : « On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule » ; << La pire des mésalliances est celle du cœur » ; « Pour être heureux dans ce monde, il y a des cotés de son âme quil faudrait entièrement paralyser » ; « La pauvreté met le crime au rabais » ; « On souhaite la paresse d'un méchant et le silence d'un sot ». Il fut malheureux, malgré ses succès mondains, et mourut victime de cette Révolution qu'il avait souhaitée; mais ce ne fut pas sans avoir fourni à Sieyès le titre de sa brochure sur le Tiers P^tat.

Chamfort est, comme ^'oltaire, un excellent conteur; rien de plus vif et de plus amusant que l'anecdote suivante, que Ton croirait écrite par Saint-Simon en belle humeur.

Le duc et larchevéque ^publié en 1795).

Le duc d"A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu de son gouvernement de Berri, allait à Versailles. La voiture versa et se rompit. Il faisait un froid très aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relai et demanda pour qui c'était : on lui dit que c'était pour l'archevêque de Reims ' qui allait à Versailles. Il envoya ses gens

1. L'archevêque de Reims, Le Tellier, frère de Louvois : sa noblesse était fort récente, aussi sen montrait-il d'autant plus vaniteux.

devant lui, n'en réservant c(ii\iii, jmquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arriva. Pendant qu'on attelait, le duc charité un des gens de l'archev^Hpie de lui demander une place pour un honnête homme dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle 8oil rétablie. Le domestique va et t'ait la ci^mmission.

« Quel homme est-ce? dit rarchevè({ue. I']st-ce quelqu'un comme il faut? — Je le crois, monseigneur, il a un air bien honnête. — Qu'ap[)elles-tu un air bien honnête? Hst-il bien mis? — Monseig^neur, simplement, mais bien. — A-t-il des g-ens ? — Monseij^neur, je l'imagine. — Va-t'en le savoir. » Le domestique va et revient : « Monseigneur, il les a envoyés devant à N'ersailles. — Ah ! c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. » Le laquais va et revient. « Oui, monseigneur, il est gentilhomme. — A la bonne heure ! qu'il vienne, nous verrons ce que cest. »

Le duc arrive, salue. L'archevêque lait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croix de Saint-Louis ^. u Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre, mais je ne pouvais donner une place dans ma voilure à un homme de rien, vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce c|ue je vois ? — Oui. monseigneur. — Et vous allez à \ersailles? — - Oui, monseigneur. — Dans les bureaux, apparemment ? — Non, je n'ai rien à faire dans les bureaux, je vais remercier. — Qui ? M. de I^ouvois ^? — Non, monseigneur, le roi. — Le roi? (Ici l'archevêque se recule et fait un [)eu de place.) Le roi vient donc

i. A l'époque où se place ranccdoto, l'ortlre de Saint- Loui» n'était pas insUlil('; il he lo fut qu'en I6'.i2. -- :!. Louvois flttil-Hi"! ), niinistm «le la guorre sous Louis XI\'.

.)^»^S i,i;s <;iiAM)s i:(:i{i\AiNs ihancais

(le vous Inire (jnelquc {^tAcc récente? — Non, monsei- ^nenr, c'est une longue histoire, — Contez toujours. — ('/est qu'il y a deux ans j'ai marie ma fille à un homme peu riche (l'archevêque reprend un j)eu de l'espace qu'il a cédé dans sa voiture), mais d'un très g^rand nom. » (J/archevêque recède la place.) Le duc continue : « Sa Majesté avait bien voulu s'intéresser à ce maria^-e fl'archevêque fait beaucoup de place) et avait promis à mon gendre le premier g"ouvernement qui vaquerait. — Comment donc ? Un petit gouvernement, sans doute ? de quelle ville? — Ce n'est pas seulement d'une ville, monseig^neur, c'est d'une province. — Ouais! dit l'archevêque en reculant dans l'ang-le de la voiture, d'une province? — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc? — Le mien, celui de Berri, que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi ! monsieur, vous êtes le gouverneur... vous êtes donc le duc de... » Et il veut descendre de sa voiture. « Mais, monsieur le duc, que ne parliez-vous ? Mais cela est incroyable ; mais à quoi m'exposez-vous ? Pardon de vous avoir fait attendre... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole^ que vous étiez gentilhomme : tant de gens se le disent sans l'être ! et puis ce d'Hozier ' est un fripon I Ah ! monsieur le duc, je suis confus. — Remettez-vous, monseigneur. Pardonnez à votre laquais qui s'est contenté de vous dire que jetais un honnête homme ; pardonnez à d'Hozier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré ; pardonnezmoi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves pour monter dans votre carrosse. «

[Anecdotes.)

4. D'Hozier, célèbre généalogiste du xvii» siècle '1592-1660). On l'accuse d'avoir été souvent complaisant pour des familles dont les titres étaient peu anciens ou contestés.

Win'' siF.ci.K 509

^. Rivarol (17G4-lSOr. — Uivarol tint, lui aussi, un rang t^niiui'ut dans les salons de l*aris, et. pemlant rcniigration, dans ceux de Bruxelles, de Berlin et de Londres. Il avait de l'esprit, et du meilleur, autant {[u'un Français du xvm« siècle pouvait en avoir ; c'est tout diiv. Il écrivait sur ses Carnets des maximes tantôt profondes, tantôt piquantes : « Le peuple donne sa laveur, jamais sa conliance » ; « Les passions sont les orateurs des grandes assemblées » ; << L'n peu de philosophie écarte de la religion, beaucoup y ramène ». On disait de (pielqu'un : « Il court après l'esprit » : Rivarol répondait : « Je parie pour l'esprit ». Florian sortait un manuscrit de sa poche : « Ah 1 Monsieur, s'écriait Rivarol, si on ne vous connaissait pas. on vous volerait 1 »

Rivarol a d'autres titres que ces mois. Il a écrit, en ITS», un Discours sur l'universalité de la langue française, qui est à sa date un chel'-d'a^uvre de critique. — Il mourut à Berlin.

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