‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 208 sur 261 · IV. — La Comédie au XIX'^ siècle · texte numérisé non relu

IV. — La Comédie au XIX'^ siècle

La comédie^ au xix'' siècle, n'est plus, comme pendant la période classique, un genre déterminé, tout à fait distinct de la ti^agédie et du drame ; elle admet tous les sujets, tous les caractères, toutes les conditions, tous les tons. On peut dire qu'elle ne se distingue du drame romantique que par le dénouement, non pas que celui-ci soit toujours chez elle heureux ou gai, mais parce qu'il ne comporte pas en général) de mort violente. Le nom même de comédie a paru trop étroit à quelques auteurs de la fin du xix^ siècle ; ils ont fait des pièces, tout simplement. Cependant les genres et les espèces ne peuvent s'altérer ni se confondre entièrement. On voit subsister: le vaudeville, la comédie de mœurs (en vers ou en prose), la comédie ù thèse, la comédie historique, la comédie burlesque, la comédie rosse. Toutes les pièces dont nous allons parler, de Scribe à Sardou et à ^L Rostand, peuvent se classer plus ou moins exactement sous l'une de ces étiquettes.

J. Scribe (1779-1861). — Eugène Scribe a donné, de 1810 à 1861, plus de quatre cents pièces. Il n'a disparu que lentement et graduellement du répertoire ; on reprend encore parfois, avec succès, quelques-unes de ses meilleures comédies. Enfin, aucun écrivain français n"a été plus souvent traduit et représente à l étranger.

A l'ouverture du Gymnase (Théâtre de Madame) en 1820, il devint le fournisseur attitré d'une scène où l'on ne pouvait faire jouer que des pièces en un acte. De là, cette abondance de vaudevilles où le sujet est ranjassé avec tant de précision et de sûreté : Le plus beau jour de la vie, la Demoiselle ù marier, le

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Charlatanisme, la Manie «/es places, etc. Scribe n'eut qu'à reprendre uu peu plus tard le thème de quelques-uns de ses vaudevilles, pour faire de grandes comédies : mais la nécessité de resserrer son action et de ci'oquer vivement ses personna.i,^es, lui avait formé la main. — (Cependant, il a\ait pénétré au Thëàtre-Françaiit en IH22, avec Valérie ; il y donnait, en 1827, le Mariaffe d'arfienl, puis Bertrand et Raton (1S33}, la Camaraderie [ISM). la Calomnie il8iO\ le Verre d eau {\S\0), Une Ijhaine (IS41), etc. — Depuis IS23, Scrilie écrivait avec un ég-al succès des livrets doperas et doperas-comiques : la Dame blanche (1825), la Muette de Porlici (182S), Robert le Diable (1831), la Juive (1833). les Iluff nenots (U36), clc.

Il ne faut pas demander à Scribe une profonde psychohjjj^iiî ni un style : il est préoccupé avant tout de nous attacher par une intrij^'ue bien faite; il excelle à poser, à compliquer, à dénouer son sujet.

On aurait tort cependant de lui refuser toute faculté d'observation et toute portée morale. Il nous a laissé dans ses vaudevilles une jjalerie de ci'oquis exacts et piquants: le j^^arde national, le vieux soldat de l'Empire, le frinj^ant oflicier mondain de la Restauration, le journaliste faiseur, proto-type d'Emile de (lirardin et de .T. Janin, le nég:ociant parvenu, le notaire, le petit employé. Tous ces bonshommes-là sont vivants: costumes, gestes, manies. lanji:age, tout a été copié d'après nature. Et c'était un grand mérite de renouveler ainsi les personna}j:es de la comédie de mœurs, et de les substituer aux imitations de Mt)lière, de Regnard, de Dancourt et de Reaumarchais. dont Picard et Du\al avaient usé encore.

2. Emile Augier ^iS20-ls80 . —Emile Aug^iei- débuta à l'Odéon, en ISl», avec deux petits actes en vers, la Ci((uë. Mais il abandonna bientôt la comédie de g:enre, pour traiter des thèses morales. C'est ainsi qu'en 18i9, il fit applaudir dans Gabrielle (cinq actes en vers) une courag^euse et éloquente apologie de la famille et du mariage. Car, le croirait-on? il fallait du courag'e à cette époque pour scmlenir devant le public une autre thèse que celle du droit à la j>assion. — Désormais, dans toutes ses pièces, la plupart écrites en prose, Emile Augiei- va soutenir les mêmes idées.

Ainsi, dans le Mariage d'aiifmpe (1855), il fait saisii* au vif le danger de la mésalliance morale ; la femme sans honnêteté n'est pas réhabilitée par le mariag^e, il lui restera toujours « la nostalgie de la boue ». — On envie la jeune lille richement <lotéf ; Augner montre dans Ceinture dorée (1856) qu'il lui est l)lus diflicile qu'à toute autre de faire un mariage selon son cœur, surtout si, comme Caliste, elle a l'àme noble, et si elle

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apprend que la fortune de son père est due à de louches spéculations. Le père devra restituer rar^ient mal ^aj^né ; alors le prétendant honorable, qui n'avait osé se déclarer et qui est aimé, tendra la main à la jeune tille. — Dans Un Beau Mariage (1859), autre j^enre de mésalliance : un Jeune savant, qui pourrait avoir une belle carrière, s'est marié dans un monde trop frivole ; il en soulYre, et il convertit sa femme à sa vie sérieuse, par son couraf,^e et son dévouement à la science. — Les Effrontés (1861) et le Fils de Gihoi/er (1862) sont deux comédies qui se font suite. Dans la première, c'est encore un conflit entre l'honneur et l'argent ; Clémence est sur le point d'en être la victime. L'e/fronté Vernouillet, d'abord honteux d'avoir été condamne comme escroc, relève la tète, édite un journal, se crée des protections politiques, et s'il ne réussit pas à épouser Clémence, il continue à prospérer. C'est là qu'apparaît le fameux Giboyer, le bohème, le déclassé, le nouveau Figaro, bon à tout et propre à rien. Ce personnage devient le héros du Fils de Giboyer, pièce où la politique et la polémique prennent décidément trop de place. — ■ Dans la Contagion (1.866), Paul Forestier {\^6S), Jean de Thommeray (1S7'2), Augier attribue au désœuvrement, à l'ambition mal comprise, à la blague, la décadence de la jeune génération. — Il écrit en 1876 une pièce sur le divorce, Madame Coverlet. et enlS78il fait ses adieux au public par les Fonrchanihault : là, il traite encore la thèse de l'intégrité et de la beauté de la famille, mais en y mêlant des situations et des sophismes où l'on sent de plus en plus l'influence de Dumas fils.

Nous avons laissé de côté les deux chefs-d'œuvre : le Gendre de M. Poirier (1854), et Maître Guérin (J83 4)T'La première de ces pièces est tirée du roman de Jules Sandeau : Sacs et parchemins. M. Poirier est le M. Jourdain du règne de Louis-Philippe" Ce ne sont plus les allures et les costumes des gentilshommes qu'ambitionne un bourgeois enrichi de 18 iO: ce sont leurs titres de noblesse et leur influence politique. « Je suis ambitieux », dit piteusement M. Poirier, qui soutient que « le commerce est la véritable école des hommes d'Etat », et qui a donné sa fille au marquis de Prestes, pour devenir lui-même baron et pair de France. La pièce, très spirituelle et très équitable, où aucun des deux partis n'est systématiquement sacrifié à l'autre, est à la fois un chef-d'œuvre dramatique et un document social. — Quanta Maître Guérin, c'est l'admirable peinture d'un homme au caractère absolu, et qui s'enrichit, et qui est très fort ; mais qui perd l'estime de tous les siens, et qui, abandonné par eux, doit mourir isolé et exploité. Augier écrit dans une langue sobre et vigoureuse, parfois un

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peu déclamatoire, parfois tr<)p volontairement spirituelle. Mais il est, au xix" siècle, notre plus robuste tempéramenl dramati(iue.

Nous donnofjs deux scèiies essentielles du Gendre de M. Poirier, œuvre qui mérite de devenir classique.

Le Gendre de M. Poirier (1854).

Augier a écrit cette pièce en collaboration iwcc Jules Sandeau. Gaston de Prcsies, un gentilhomme ruiné, a épousé la tille d'un riche négociant, M. Poirier. Celui-ci espérait que son gendre deviendrait diplomate, et l'introduirait lui-même à la Cour de Louis-Philippe. Mais (jaston de Presles, légitimiste, « émigré à l'intérieur », ne reccnnait pas le roi usurpateur. Il est décidé à vivre de ses rentes. Enfin, M. Poirier veut avoir Avec lui une explication dctînitive.

M. P01RIb:H,I.K MARQUIS G.VSTON DK PRESLES

Poirier. — Kn vous donnant ma fille et un million, iepensaisque vous consentiriez à prendre une position.

Gaston. — Xe revenons pas là-dessus, je vous prie.

Poirier. — Je n'y reviens que pour mémoire... Je reconnais que j'ai eu tort d'imag^iner qu'un g"enlilhomme consentirait à s'occui)er comme un homme ; et je passe condamnation. Mais dans mon erreur, je vous ai laissé mettre ma maisonsurun tonquejene peux pas soutenir à moi seul ; et puisqu'il est bien convenu que nous n'avons à nous deux que ma fortune, il me parait juste, raisonnable et nécessaire, de supprimer de mon train ce qu'il me faut rabattre de mes espérances. J'ai donc songé à quelques réformes que vous approuverez sans doute.

Gaston. — Allez, Sully ! allez, Turgot 1... coupez, taillez, j'y consens ! \'ous me trouvez en belle humeur, profitez-en !

Poirier. — Je suis ravi de votre condescendance, .l'ai donc décidé, arrêté, ordonné...

(iA§TON. — Permettez, beau-père : si vous avez décidé, arrêté, ordonné, il me j^araîl superflu que vous me consultiez.

*}ii l.bS GhANDS KCttlVAlNS fKA^içiAis

PoiHiK». — Aussi ne vous consulté-je pas ; je vous mets au courant, voilà tout.

Gaston. — .\h I vous ne me consultez pas ?

Poirier. — Cela vous étonne ?

Gaston. — Un peu, mais je vous Tai dit, je suis eu belle humeur.

PoiRiLu. — Ma première réforme, mon cher garçon...

Gaston. — \ ous voulez dire : mon cher Gaston, je pense? La lang-ue vous a fourché.

Poirier. — Cher Gaston, cher j^'^arçon... c'est tout un... De beau-père à gendre la familiarité est permise.

Gaston, — Et de votre part, monsieur Poirier, elle me flatte et m'honore... \'ous disiez donc que votre première réforme ?...

Poirier, se levant. — C'est, monsieur, que vous me fassiez le plaisir de ne plus me gouailler. Je suis las de vous servir de plastron.

Gaston. — Là, là, monsieur Poirier, ne vous fâchez pas !

Poirier. — Je sais très bien que vous me tenez pour un très petit personnage et pour un très petit esprit, mais...

Gaston. — Où prenez-vous cela ?

Poirier. — Mais vous saurez qu'il y a plus de cervelle dans ma pantoufle que sous votre chapeau.

Gaston. — M\ ! fi 1 voilà qui est trivial... vous parlez comme un homme du commun.

Poirier. — Je ne suis pas un marquis, moi 1

Gaston. — Ne le dites pas si haut, on finirait par le croire.

Poirier. — Qu'on le croie ou non, c'est le cadet de mes soucis. Je n'ai aucune prétention à la gentilhommerie. Dieu merci ! je n'en fais pas assez de cas pour cela.

Gaston. — Vous n'en faites pas de cas ?

Poirier. — Non, monsieur, non! Je suis un vieux

libéral, tel que vous me voyez : je juge les hommes sur leui" mérile, et non sur leurs litres ; je me ris des hasards de la naissance ; la noblesse ne m'éblouit pas, et je m'en moque comme de 1 an quarante : je suis bien aise de vous l'apprendre,

Gaston. — Me trouverie/.-vous du mérite, par hasard?

Poirier. — Non, monsieur, je ne vous en trouve pas.

Gaston. — Non ? Alors, pourquoi m*ave/.-vous donné votre lille?

Poirier, interdit. — Pourquoi je vous ai donné...

Gaston. — \^ous aviez donc une arrière-pensée ?

Poirier. — Une arrière-pensée ?

Gaston. — Permettez ! \^otre fille ne m'aimait pas quand vous m'avez attiré chez vous ; ce n'étaient pas mes dettes qui m'avaient valu l'honneur de votre choix; puisque ce n'est pas non plus mon titre, je suis bien obligé de croire que vous aviez une arrière-pensée.

Poirier, 5e rasseyant. — Quand même, monsieur!... quand j'aurais taché de concilier mes intérêts avec le bonheur de mon enfant, quel mal y verriez-vous ? Qui me reprochera, à moi, qui donne un million de ma poche, qui me reprochera de choisir un gendre en état de me dédommager de mon sacrifice, quand d'ailleurs il est aimé de ma fille : j'ai pensé à elle d'abord, c'était mon devoir ; à moi, ensuite, c'était mon droit.

Gaston. — Je ne conteste pas, monsieur Poirier. Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de manquer de confiance en moi.

Poirier. — C'est que vous néles pas encourageant.

Gaston. — Me gardez-vous rancune de quelques plaisanteries? Je ne suis peut-être pas le plus respectueux des gendres et je m'en accuse, mais dans les choses sérieuses, je suis sérieux. Il est très juste que vous cherchiez en moi l'appui que j'ai trouvé en vous.

Poirier, à part. — Comprendrait-il la situation ?

Gaston. — Voyons, cher beau-père, à quoi puis-je

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VOUS être bon, si tant est que je puisse être bon à quelque chose ?

Poirier. — Kh bien ! j'avais rêvé que vous iriez aux Tuileries.

Gaston. — Encore ! c'est donc votre marotte de danser à la cour ?

Poirier. — Il ne s'agit pas de danser. Faites-moi l'honneur de irie prêter des idées moins frivoles. Je ne suis ni vain, ni futile.

Gaston. — Qu'êtes-vous donc, ventre-saint-gris? expliquez-vous.

Poirier, piteusement. — Je suis ambitieux.

Gaston. — On dirait que vous en rougissez; pourquoi donc? Avec l'expérience que vous avez acquise dans les affaires, vous pouvez prétendre à tout. Le commerce est la véritable école des hommes d'Etat. C'est là qu'on puise cette hauteur de vues, cette élévation de sentiments, ce détachement des petits intérêts qui font les Richelieu et les Colbert.

Poirier. — Oh ! je ne prétends pas...

Gaston. — Mais qu'est-ce qui pourrait donc bien lui convenir à ce bon monsieur Poirier? Une préfecture ? Fi donc I Le conseil d'État ? Non I Un poste diplomatique I Justement l'ambassade de Constantinople est vacante...

Poirier. — J'ai des goûts sédentaires : je n'entends pas le turc.

Gaston. — Attendez ! {Lui frappant sur l'épaule.) Je crois que la pairie vous irait comme un gant.

Poirier. — Oh ! croyez-vous?

Gaston. — Mais, voilà le diable ! vous ne faites partie d'aucune catégorie... Vous n'êtes pas encore de l'Institut.

Poirier. — Soyez donc tranquille ! Je paierai, quand il le faudra, trois mille francs de contributions directes. J'ai à la Banque trois millions qui n'attendent qu'un mot de vous pour s'abattre sur de bonnes terres.

Gaston. — Ah ! Ma(.liia\el ! Sixte-Quint I vous les roulerez tous .

PoiRitR. — ,Ie crois que oui.

Gaston. — Mais j'aime à penser (jue votre ambition ne s'arrèle pas en si l)eau chemin ? il vous faut un titre.

Poirier. — Oh I je ne tiens pas à ces hochets de la vanité ; je suis, comme je vous disais, un vieux libéral.

Gaston. — Raison de plus. Un libéral n'est tenu de mépriser que lancienne noblesse : mais la nouvelle, celle qui n'a pas d'aïeux...

PoiRihR. — Celle qu'on ne doit qu'à soi-même.

(taston. — \'ous serez comte.

Poirier. — Non ! il faut être raisonnable, baron seulement.

Gaston. — Le baron Poirier !... Cela sonne bien à l'oreille.

Poirier. — Oui, le baron Poirier.

Gaston (// le regarde et part d'un éclat de rire.) — Je vous demande pardon ; mais là, vrai î c'est trop drôle! Baron ! Monsieur Poirier ! Baron de Catillard !

Poirier, à part. — Je suis joué !...

[Entre le duc de Montmeyran, ami de Gaston.)

G.\sTON. — Arrive donc, Hector ! arrive donc ! — Saistu pourquoi Jean-Gaston de Presles a reçu trois coups d arquebuse à la bataille d'Ivry? Sais-tu pourquoi François-Gaston de Presles est monté le premier à l'assaut de La Rochelle ? Pourquoi Louis-Gaston de Presles s'est l'ait sauter à La Hof;ue? Pourquoi Philippe-Gaston de Presles a pris deux drapeaux à Fontenoy? Pourquoi mon grand-père est mort à Quiberon ? C'était pour que M. Poirier fût un jour pair de France et baron.

Poirier. — S.ivez-vous, monsieur le duc, pourquoi j'ai travaillé quatorze heures par jour pendant trente ans? Pourquoi j'ai amassé, sou par sou, quatre millions en me

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j)^i^■alll de tout ? (^'est alin que M. le marquis Gaston de Presles, qui n'est mort ni à Quiberon, ni à Fontenoy, ni à la Iloj^ue, ni ailleurs, puisse mourir de vieillesse sur un lit de plume, après avoir passé sa vie à ne rien faire.

Le Duc. — Bien répliqué, monsieur !

Gaston. — Voilà qui promet pour la tribune.

(Acle II, se. V.)

M. Poirier est donc décidé à réformer sa maison. Il veut commencer par renvoyer son cuisinier, Vatel, qui se prétend descendant du fameux maître d'hôtel du prince de Condé, dont M"* de Sévigné a raconté la mort tragique.

POIRIER, puis LE PORTIER, et VATEL, cuisinier.

Poirier, seul. — Ah ! mais il m'ennuie, mon g-endre. Je vois bien qu'il n'y a rien à tirer de lui... Ce g^arçon-là mourra dans la gentilhommerie finale. Il ne veut rien faire, il n'est bon à rien... il me coûte les yeux de la tête... il est maître chez moi... Il faut que cela finisse (Il sonne. Entre un domestique). Faites monter le portier et le cuisinier. {Le domestique sort.) Nous allons voir, mon gendre I... J'ai assez fait le gros dos et la patte de velours. Vous ne voulez pas faire de concessions, mon bel ami ? A votre aise ! je n'en ferai pas plus que vous; restez marquis, je redeviens bourgeois. J'aurai du moins le contentement de vivre à ma guise. {Entre le portier.)

Le Portier. — Monsieur m'a fait demander?

Poirier. — (3ui, François, monsieur vous a fait demander. Vous allez mettre sur-le-champ l'écriteau sur la porte.

Le Portier. — I^'écriteau ?

Poirier. — « A louer présentement un magnifique appartement au premier étage, avec écuries et remises. »

Le Portier. — L'appartement de monsieur le marquis ?

1'(»ii{1l;k. — Vous l"a\ez dit, François.

I.E Portier. — Mais monsieur le marquis ne ma pas donné d'ordres.

Poirier. — Qui est le maîlre ici, imbécile ? à qui est rhôtei?

Le Portier. — A vous, monsieur.

Poirier. — Failes donc ce ([ne je vous dis, sans réllexioii.

Le Portier. — Oui, monsieur. (Entre \ aiel.)

Poirier. — Allez, François. [Le portier sort.) Approchez, monsieur Vatel ; vous préparez un <;Tand dîner pour demain ?

Vatel. — Oui, monsieur, et j'ose dire que le menu ne serait pas désavoué par mon illustre aïeul. Ce sera vraiment un objet d'art, et monsieur Poirier sera étonné.

Poirier. — Avez-vous le menu sur vous?

\\\TEL. — Non, monsieur, il est à la copie; mais je le sais par cceur.

Poirier. — Veuillez me le réciler.

V.\TEL. — Le potage aux ravioles à Tltalienne et le potage à l'orge à la Marie Stuart.

Poirier. — V^ous remplacerez ces deux potages inconnus par la bonne soupe grasse avec des légumes sur une assiette.

Vatel. — Gommenl, monsieur?

Poirier. — Je le veux. Continuez.

\'atel. — Relevé : la carpe du liliin à la Lithuanienne, les poulardes à la Godard... le filet de bœuf braisé à la Napolitaine, le jambon de Wesphalie, rôtie madère.

Poirier. — \'oici un relevé plus simple et plus sain : la barbue sauce aux câpres .. le jambon de Bayonne aux épinards, le fricandeau à Toseille, le lapin sauté.

\\vTEL. — Mais, monsieur Poirier... je ne consentirai jamais...

Poirier. — Je suis le maître ici... entendez-vous? Continuez.

!:)() I.HS GRANnS ÉCKÏVAINS FÏIANÇAÏS

X^Ari'i.. — Entrées : les lilels de volaille à la Concordat... les croustades de triiU'es g-arnies de l'oie à la royale, le faisan étofTé à la Montpensier, les perdreaux rouges farcis à la bohémienne.

Poiiumi. — A la place de ces entrées, nous ne mettrons rien du tout, et nous passerons tout de suite au rôti, c'est l'essentiel.

\^\TEL. — C'est contre tous les préceptes de l'art.

Pomn-R. — Je prends ça sur moi : voyons vos rôtis.

Vatel. — C'est inutile, monsieur, mon aïeul s'est passé son épée au travers du corps pour un moindre atfront, je vous donne ma démission.

Poirier. — J'allais vous la demander, mon bon ami ; mais, comme on a huit jours pour remplacer un domestique..

A'^atel. — Un domestique ! monsieur, je suis un cuisinier.

Poirier. — Je vous remplacerai par une cuisinière. En attendant, vous êtes pour huit jours encore à mon service et vous voudrez bien exécuter le menu.

\'^ATEL. — Je me brûlerais la cervelle plutôt que de manquer à mon nom.

Poirier, à part. — Encore un qui tient à son nom ! [Haut.) Brûlez-vous la cervelle, monsieur Vatel, mais ne brûlez pas vos sauces... Bien le bonjour. ( V^a/e/sor^.) Et, maintenant, allons écrire quelques invitations à mes vieux camarades de la rue des Bourdonnais. Monsieur le marquis de Prestes, on va vous couper vos talons rouges !

(Acte III, se. IV, Calmann Lévy, éditeurs.)

3. Alexandre Dumas fils (1821-1895). — Dumas fils débute au théâtre, en 1852, par la Dame aux Camélias, pièce tirée d'un roman qiiil avait publié en 1848. Le sujet en est banal et peu moral ; mais la forme en était simple, et d'un réalisme de style et de mise en scène qui frappa le public. — Il donna ensuite, avec des succès divers, provoquant souvent plus de

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scandale que irapplaudisseinenls, Diane de Lysle (1853)^, le Demi-Mnnde [IHft^], lu Question (Vnrçjent (1857), Vn Père pro- (licfue (1839', l'Ami des femmes [lS6i), les Idées de M'"* Auhray 'I867K In Princesse Georf/es ;i87n, la, Femme de (Claude ; IK7S), l'Pjlranffère ,1876i, Denise (\i^H:-)\ Frnncillnn is«7).

Dumas lils soutient que le lliéàlre dctit être utile ; il est, en cela, le disciple de Diderot. « Toute littérature, écrit il, qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, rutile, on un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte. I.a ropi-odurtion pure et simple des faits et des hommes est un travail de ^retlier et de photo^^raphe, et je délie ({u'on me cite un seul écri\'ain, consacré par le temps, qui n'ait pas eu pour dessein la plus-value humaine. » — Dumas fds ne se contente pas, comme Augier, de rappeler la société présente, {jAtée par les bêtises romantiques, à la pratifjue des vieilles vertus de famille : il est réformateur, et la (hêse anime et gAte toutes ses pièces.

Il est à la fois un des esprits les plus généreux et les plus faux de notre temps : il a des idées justes, et il aboutit à des conclusions absurdes ou monstrueuses. Tantôt, dans les Idées de M"" AubrH}/, et dans Denise, il confond le pardon avec l'estime, et prêche le mariage dans des conditions qui en bannissent pour plus tard la sécurité morale. Tantôt, dans la Femme de Claude, il exige le châtiment de la femme coupable jusqu'au meui-tre, et écrit: Tue-la ! — Enfin, aux embairas ou contTits ilu mariage, il ne trouve qu'un remède, le divorce [la Femme de Claude, la Princesse Georges, l'Élraiir/ère, etc.).

Dumas fds est, en soi, un réaliste, un esprit aigu et pénétrant ; mais il est aussi « le fils de Dumas père » : de là, toute une partie romanesque dans ses pièces. Ses intrigues sont souvent bi/arres jusqu'à l'absurde, comme dans l'Étrancfère et dans la Princesse Je Bagdad. Parfois, il les obscurcit par un symbolisme ibsénien avant Ibsen, comme dans la Femme de Claude. Ces « poussées de romantisme » se retrouvent aussi dans les tirades de ses raisonneurs ou de ses jeunes gens et de ses jeunes filles; une poésie intempesti^•e et luxuriante envahit la pièce, entre deux scènes i-éalistes.

I.e style de Dumas est cinglant, spirituel, souvent oratoire et éloquent. Ce n'est pas, à vrai dire, un style dramatique. Tous les personnages parlent dans ces pièees la même langue, et leur style ne les caractérise jamais. Ce naturaliste manque au plus haut point de naturel. Au fond, c'est un pamphlétaire, un joiuMialisto, uu prédicateiu*. qui donne à sa poléinicjue la forme dramatique, parce qu'il est, encore une fois, » le fils de Dun)as l^ère ».

752 LHS GHANDï^ ÉCRI\ .\IN> FRANÇAIS

i. Eugène Labiche (1815-lR88)est. après Scribe, le plus illustre roprésentant du vaudeville. Il a su, comme Scribe lui-même, introduire dans ses petites pièces, aux intrif^ues légères, des types bien observés : bourgeois, employés, notaires, étrangers, etc. Il est peut-être supérioir à Scribe par un certain don de finesse ironique, de bon sens à la fois bienveillant et malin qui apparaît dans ses meilleures pièces : le Misanthrope et l'Aiivercfnat (1832 , le Voynge de M. Perrichon (1860), la Poudre aux yeux (1861), la Cagnotte (1864), etc. De plus, il renouvelle la forme du grand vaudeville, en construisant d'ingénieuses et ahurissantes intiigues bâties sur des quiproquos^ et disposées en un crescendo étourdissant : le modèle du genre est le Chapeau de paille d/Za/j'e. Enfin, dans le dialogue, toujours aisé et naturel, il a tantôt des coq-à-l'ânc des plus comiques, tantôt des mo/s plus profonds que ceux de Dumas fils : M. Perrichon dira par exemple à celui qu'il croit avoir sauvé : « Vous me devez tout... je ne roublierai jamais. » Ce sont déjà les mots de nature dont le Théâtre libre s'atti'ibuera l'invention. — Le mérite de cette œuvre, en apparence légère et superficielle, se dégage de plus en plus. Emile Augier a écrit: « Le théâtre de Labiche gagne cent pour cent à la lecture ; le côté burlesque rentre dans l'ombre, et le côté comique soi't en pleine lumière.» Ce côté à la fois comique et moral du théâtre de Labiche est particulièrement sensible dans la scène suivante.

Le voyage de M. Perrichon 1860 .

M. Perrichon, ancien carrossier, a entrepris un voyage en Suisse, avec sa femme et sa fille. Deux jeunes gens qui prétendent à la main de M'-^ Perrichon suivent la famille. — A l'acte II, un de ces jeunes gens, Armand, sauve M. Perrichon d'une chute mortelle, au cours d'une excursion dans la montagne ; le rival d'Armand, Daniel, remarque que M. Perrichon commence à « prendre en grippe » celui qui l'a sauvé. Alors il a l'ingénieuse idée de « se faire sauver » par Perrichon. — La scène que nous citons nous montre la rentrée de M, Perrichon ; le carrossier est persuadé qu'il a sauvé Daniel.

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