I. — Augustin Thierry
Augustin Thierry, élève de rÉcole normale en 1811. professeur, quitta ru niversité en 1815 pour faire du journalisme. Il écrivit dans le Censeur européen et dans le Courrier français de nombreux articles qu'il devait réunir plus tard dans ses Lettres sur l'histoire de France (1827) et dans ses Dix ans d'études historiques (1834). Il publia en 1825 VHistoire de la conquête de l'Angleterre par les \ormands 4 vol.;. Puis il devint aveugle ; mais il continua, avec l aide de sa femme et ses secrétaires, à préparer de nouveaux ouvrages, et il donna encore : les Récits des temps mérovingiens 1S3.3-40;, le? Considérations sur l'histoire de France (1840) et l'Essai sur le Tiers-État •,1845). ^
Augustin Thierry est guidé dans ses études par une idée générale : l'antagonisme persistant entre la race conquérante et la race conquise. Il développe aisément cette thèse pour l'Angleterre, où la lutte entre les races bretonne, saxonne et normande explique la formation et la rivalité des partis. Mais il exagère quand il veut expliquer par là, en France, les conflits de la noblesse franque avec la bourgeoisie gallo-romaine).
On peut reprocher à Tliierry de n'avoir pas toujours su clislinj^uer, ni établir, la valeur critique des ddciuuents qu'il utilisait, et d'avoir cru sans Contrôle à leur aullicnticité. Mais si, sous ce rapport, son leuvre a subi, en un temps où nous sommes devenus plus scrupuleux, une certaine dépréciation, son style à la fois simple et coloré assure A son œuvre pluf< de dUr*ée.
Meurtre de Thomas Becket (18*25).
L'archcvcque de Cuiitcrhury, Tlionias Becket, se fît le défenseur des Anglais de rncc contre les barons normands et contre le roi d'Angleterre Henri II ; de plus, il protestait contre les Statuts de Claretidon, qui asscrvissaient le clergé d'Angleterre. Le roi résolut de s'en débarrasser, et envoya contre lui quatre chevaliers suivis de plusieurs hommes d'armes. — La narration d'Augustin Ihierry est faite d'après des documents ; chaque phrase est, dans l'édition complète, appuyée par une citation. Aussi est-on frappé par le ton très simple, presque sec, de ce récit : ce sont les faits qui parlent et non Vaiiletir. Celui-ci nous laisse le soin de réfléchir et de nous émouvoir. Il ne nous impose pas la personnalité.
Thomas Becket venait d'achever son repas du matin, et ses serviteurs étaient encore à table ; il salua les Normands ' à leur entrée et demnnda le sujet de leur visite. Ceux-ci ne lui firent aucune réponse intellig'ible, s'assirent et le regardèrent fixement pendant quelques minutes. Renault, fils d'Ours, prit ensuite la parole : « Nous venons, dit-il, de la part du roi pour que les excommuniés soient absous, que les évêques suspendus soient rétablis et que vous-même donniez raison de vos desseins contre le roi. — Ce n'est pas moi », répondit Thomas, << c'est le souverain pontife luimême qui a excommunié l'archevêque d'York, et qui seul par conséquent a droit de l'absoudre. Quant aux autres, je les rétablirai, s'ils veulent me faire leur soumission. — Mais de qui donc », demanda Renault, « tenez-vous votre archevêché? Est-ce du roi ou du
l. Les Normands. Uichard le Breton, llugues do Morville, Guiliamne de Trary el lUnault, fils dC)ur(*. Ces quatre chevaliers, partis de Normandie pour l'Anglelorre. lo jour de Noël 117(t. arrivèrent à Canterbury le 3m déornibre.
^•"^^ Î-ES GRANDS ECRIVAINS fRANÇAtS
pape? — J'en tiens les droits spirituels de Dieu et du pape, et les droits temporels du roi. — Quoi, ce n'est pas le roi qui vous a tout donné ! — Aucunement », répondit Becket. Les Normands murmurèrent à cette réponse, traitèrent la distinction d'argutie, et firentdes mouvements d'impatience, s'agitant sur leur siège et tordant leurs gants, qu'ils tenaient à la main. « Vous me menacez, à ce que je crois », dit le primat"^, « mais c'est inutilement ; quand toutes les épées de l'Angleterre seraient tirées contre ma tête, vous ne gagneriez rien sur moi. — Aussi ferons-nous mieux que menacer», répliqua le fils d'Ours, se levant tout à coup ; et les autres le suivirent vers la porte, en criant : « Aux armes î »
La porte de Tappartement fut fermée aussitôt derrière eux : Renault sarma dans l'avant-cour, et prenant une hache des mains du charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie ; il ne le voulut point ; et on allait l'entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer que rheure des vêpres avait sonné. « Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église », dit l'archevêque ; et, faisant porter sa croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef ^ par une grille de fer entr'ouverte. A peine il avait les pieds sur les marches de l'autel, que Renault, fils d'Ours, parut à l'autre bout de l'église, revêtu de sa cotte de mailles, tenant à la
2. Primat, du latin ecclésiastique /jn'ma*', atis, désigne un archevêque qui a la primauté et l'autorité sur les autres archevêques et évêques du pays. — 3. Nef, du latin «ayeni, signifie souvent encore navire; mais se dit aussi de la partie principale d'une église, depuis lentrée jusqu'au chœur, la voûte gothique ressemblant à la carène renversée d'un navire.
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main sa lar^e épée à deux (rancliants, et criaul : « A moi ! à moi ! loyaux servants du roi. » Les autres conjurés le suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds, et brandissanl. leurs épées. Les g^ens qui étaient avec le primai voulurent alors fermer hi ^i-ille du chœur ; lui-même le leur détendit, et tjuitla l'autel pour les en empêcher ; ils le conjurèrent, avec de Jurandes instances, de se mettre en sûreté dans Té^j^lise souterraine, ou de monter Fescalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on parvenait au laîte de Tédilice. Ces deux conseils turent repoussés aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient, une voix cria : « Où est le traître ? ^> Becket ne répondit rien. « Où est Farchevêque ? — Le voici, répondit Hecket ; mais il n'y a pas de traître ici. Que venez-vous l'aire dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement ? quel est votre dessein? — Que tu meures. — Je m'y résigne ; vous ne me verrez point fuir devant vos épées ; mais, au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à aucun de mes compap^nons, clerc ou laïc '*, grand ou petit. » Dans ce moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules ; et celui qui le lui porta lui dit: « Fuis, ou tu es mort. » Il ne fit pas un mouvement ; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres... Guillaume de Tracy leva son épée, et, d'un même coup de revers, trancha la main d'un moine saxon appelé Edward Grim "' et blessa Becket à la tête. Un second
4. Laïc, du latin Inïcam, s'oppose à clerc, et se dit de toute personne n'ayant prononcé aucun vn-u ecclésiastique. On dit aussi lai ffrèrc-l.iij. Aujourd'hui la forme luhiui' s'emploie au maseulin comme au fé'minin. — 5. Ce moine a laissé un rt'-citen latin du meurtre de T. Becket.
(irnnds ècrivniiis. 27
'"^ii • I.KS (;H VM)S KCUIVAINS l'HANÇAIS
coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre terre ; un troisième lui fendit le crâne, et fut asséné avec une telle violence, que Fépée se brisa sur le pavé, l'n homme d'armes, appelé Guillaume Maltrel, p<^ussa du j)ied le cadavre immobile, en disant : u Qu'ainsi meure le traîlre qui a troublé le royaume et fait iasuri;er les Anglais, »
{Histoire (le la conquête de VAn(jleterre, livre IX.) Le dévouement à la Science (1834).
A. Thierry, devenu aveugle, expose dans cette Préface les raisons qui le soutiennent et qui le consolent. Il nous donne ici une admirable leçon d'énergie niorale, et un exemple que nous devons tous méditer.
A force de dévorer les longues pages in-folio ^ pour en extraire une phrase et quelquefois un mot entre mille, mes yeux acquirent une faculté qui m'étonna, et dont il m'est impossible de me rendre compte, celle de lire, en quelque sorte, par intuition, et de rencontrer presque immédiatement le passage qui devait mintéresser. La force vitale semblait se porter tout entière vers un seul point. Dans l'espèce d'extase qui m'absorbait intérieurement, pendant que ma main feuilletait le volume ou prenait des notes, je n'avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. La table où j'étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs ; les employés de la bibliothèque ou les curieux allaientet venaient par la salle; je n'entendais rien, je ne voyais rien ; je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma lecture. Ce souvenir m'est encore présent ; et
1. In-folio, les livres du plus grand format, dont chaque pa^e occupe une feuille entière d'impression ; tandis que les autres ouvrages contiennent, par l'euille, 4, x, 12, 10 pages. De là les expressions in-4", in-S", etc.
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depuis celte époque de premier travail, il ne m'arriva jamais d'avoir une perception aussi vive des personna^'-es de mon drame, de ces hommes de race, de imeurs, de physionomies et de destinées si diverses, qui successivement se présentaient à mon esprit, les uns chantant sur la harpe celtifjue l'éternelle attente du retour d'Arthur-^, les autres navii;u;mt dans la tempête avec aussi peu de souci ireux-mèmes c[ue le cy^ne qui se joue sui- un lac ; d'autres, dans l'ivresse de la \ictoire, amoncelant les dépouilles des vaincus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partag'e, comptant et recomptant par tète les familles, c(">mme le bétail ; dautres eulin, privés par une seule défaite-' de tout ce qui failc{ue la vie vaut quelque chose, se rési^^nant à voir l'étranger assis en mailre à leurs propres foyers, ou, frénétiques de désespoir, courant la foret pour y vivre comme vivent les loups : de rapine, de meurtre et d'indépendance '. Gomme on l'a souvent remarqué, toute passion véritable a besoin d'un confident intime : j'en avais un à qui presque chaque soir je rendais compte de mes acquisitions et de mes découvertes de la journée... Cet ami, ce conseiller sur et fidèle, dont je ref^relte chaque jour davantage d'être séparé par l'absence, c'était le savant, ringénieuY M. Fauriel "', en qui la sa^Mcité, la justesse d'esprit et la grâce de langage semblent s'être personnifiées. Ses jug^emenls pleins du linesse et de mesure étaient ma rè^le dans le doute; et la sympathie avec laquelle il suivait mes travaux me stimulait à marcher en avant. Karement je sortais de nos louj^s entretiens
-'. Arthur. Au vi' siècle, les Bretons de la (irande-nrelagne lut- Lèrent contre l'invasion saxonne. Le roi breton, Arthur, fllt tué dans une bataille. Mais les légendes celtiques le représentaient comme vivant dans lile mystfh'ieuse d'Avalon ; il devait revenir un jour pour chasser les envaliisseurs. Cf. Liltëratiire, p. il. — :i. La bataille de IL-islitufs (lOfiO). — 4. Allusion au.x o(///./i(".s' {ont. hors; l.itr, loi). Voirie roman de W. Scott. /ivi/i/io^?. — .j. Fauriel (1772- lHi4; fut professeur à la Faculté des Lettres de Paris, de 1^30 à \><'^'^■. il y enseigna la littérature méridionale, sur laquelle il a laissé d'admirables travaux.
S'M? LES GHANDrt ÉCfilVAlNS FRANÇAlfe
s.ins que ma pensée eût lait un pas^ sans qu'elle eût ^aj^né (juelque chose en netteté ou en décision. Je me rappelle encore, après Ireize ans, nos promenades du soir, qui se prolong-eaient, en été, sur une g^rande partie des boulevards extérieurs, et durant lesquelles je racontais avec une abondance intarissable les détails les plus minutieux des chroniques et des ]ét;endes, tout ce qui rendait vivants pour moi mes vainqueurs et mes vaincus du xi*^ siècle, toutes les misères nationales, toutes les souffrances individuelles de la population anglo-saxonne, et jusqu'aux simples avanies éprouvées par ces hommes morts depuis sept cents ans, et que j'aimais comme si j'eusse été l'un d'entre eux. Tantôt c'était un évêque saxon chassé de son siège parce qu'il ne savait pas le français ; tantôt des moines dont on lacérait les chartes comme de nulle valeur parce qu'elles étaient en langue saxonne ; tantôt un accusé que les juges normands condamnaient sans l'entendre parce qu'il ne parlait qu'ang-lais ; tantôt une famille dépouillée par les conquérants et recevant d'eux, à litre d'aumône, une parcelle de son propre héritage : faits de bien peu d'importance, à ne les considérer qu'en eux-mêmes, mais où je puisais la forte teinte de réalité qui devait, si la puissance d'exécution ne me manquait pas, colorer l'ensemble du tableau.
J'atteignis le but au printemps de 1825, après quatre ans et demi d'elTorts sans relâche^. Le succès que j'obtins passa mes espérances ; mais il y eut à cette joie, quelque g^rande qu'elle fût, une bien triste compensation : mes yeux s'étaient usés au travail, j'avais en partie perdu la vue.
Si. comme je me plais à le croire, l'intérêt de la science] est compté au nombre des grands intérêts nationaux,
6. C'est en 1823, en effet, que parut V Histoire de la conquête de V Angleterre par les A^ormands.
j*ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple, je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servît à combattre l'espèce d'alFaissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle ; qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plai^-nentde manquer de foi, qui ne savent où se prendre, et vont cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement '. Pourquoi se dire avec tant d'amertume que, dans le monde constitué comme il est il n'y a pas d'air pour toutes les poitrines, pas d'emploi pour toutes les intellig^ences? I/étude sérieuse et calme n'est-elle pas là ? et ny a-t-il pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous? Avec elle, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids ; on se fait à soi-même sa destinée; on use noblement sa vie. \oilà ce que j'ai fait et ce que je ferais encore ; si j'avais à recommencer ma route, je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle et soulTrant sans espoiret presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science.
(Dix ans d'études historiques,, préface.)
A la môme école que .\. Tiuerry, mais fort au-dessous de lui. appartient le baron de Baranle 1 1782-18(36 , auteur d'une Histoire des ducs de Bonrgoijne, exacte, pittoresque, agréable à lire.
7. A. Thierry proleste ici contre le in;il du sircle, contre la mélancolie qui, depuis Reiu'-. Ohermann, Adolphe, etc., était devenue moins un état sincère et douloureux qu'une mode.
838 LÈS ghands Écrivains fHAN'çîAis
H. — Guizot (1787-1874).
Né à Nîmes, trune famille protestante, François (îuizot fit ses éliules à Genève et vint à Paris l'aire son droit, en 1805. II commença par donner des articles à divers journaux, entre autres au Piihlicisle, flirigé par Suard. En 1812, il fut nommé suppléant de Lacretelle à la Sorbonne. Dans sa chaii-e de Sorbonnc, il étudia les inslitulions de la Fi-ance ; ce cours l'ut fermé en 1822, el repris seulement en 1828, sous le ministère Martignac. La Révolution de 1830 l'interrompit de nouveau, et fit de Guizot un politique. Nous parlons ailleurs de son rôle comme orateur et comme ministre. Ses principaux ouvraj^es, en grande partie tirés de ses cours de la Sorbonne, sont : Histoire du gouvernement représentatif (1822), Essais sur Vhisloire de France (J82.3), Histoire de la Révolution d'Angleterre (parue en trois fois, de 1820 à 1856\ Histoire de la civilisation en Europe et en France depuis la chute de l'Empire romain (1.S28-1830 , Washington (1841)^ Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps (1858-1868;.
Guizot, en disciple de Montesquieu, et en libéral de l'école doctrinaire, commence par étudier les institutions parlementaires, et en particulier celles de l'Angleterre. Puis il s'applique à chercher les lois générales et les principes directeurs de la civilisation, afin de suivre le développement des droits du citoyen dans la société. Il découvre trois éléments de la civilisation en Frâiice : Vêlement romain, qui explique le principe d'autorité et d'organisation administrative ; l'élément germain ., qui est celui de l'individualisme et de l'indépendance ; l'élément chrétien, qui est synonyme d'égalité et d'association. De la lutte, de la combinaison, de la fusion de ces trois éléments, se forme la civilisation moderne.
Guizot est donc un philosophe de l'histoire, un homme qui cherche l'esprit des institutions, et qui d'ailleurs se base sur une étude exacte et savante des documents: chez lui, comme chez Montesquieu, Vanalyse a précédé la synthèse. Personne ne fut moins utopique que ce théoricien de- la civilisation.
Il néglige peut-être trop la peinture pittoresque et vivante des hommes et des faits; il écrit volontiers d'une manière sentencieuse ; il dédaigne de plaire. Ce qui le sauve de la froideur, c'est la conviction de sa double foi religieuse et libérale, et l'ardeur mesurée mais profonde avec laquelle il plaide pour ses idées.
XIX*" SIKCLR 83^.>
L'esprit français aux XVIIP et XIX^ siècles.
M. de Talleyrand me disait un jour : « Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1780, ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre. » Quel puissant plaisir en elFet que celui d'un grand niouvcnienl intellectuel et social qui, loin de suspendre et de troubler à cette époque la vie mondaine, l'animait et l'ennoblissait, en mêlant de sérieuses préoccupations à ses frivoles passetemps ; qui n'imposait encore aux hommes aucune soulTrance, aucun sacrifice et leur ouvrait pourtant les plus brillantes perspectives ! Le xvni^ siècle a été certainement le plus tentateur et le plus séducteur des siècles ; car il a promis à la fois satisfaction à toutes les «randeurs et à toutes les faiblesses de l'humanité; il l'a en môme temps élevée et énervée, flattant tour à tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres penchants, l'enivrant d'espérances sublimes et la berçant de molles complaisances. Aussi a-t-il fait, pêlemêle, des utopistes et des ég'oïstes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et des incrédules moqueurs, enfants très divers du même temps, mais tous charmés de leur temps et d'eux-mêmes, et jouissant ensemble de leur commune ivresse, à la veille du chaos. Quand j'entrai dans le monde en 1807, on venait de sortir de ce chaos; l'enivrement de 1789 avait bien complètement disj)aru ; la société, tout occupée de se rasseoir, ne sonj^'-eait plus à s'élever en s'amusant; les spectacles de la force avaient remplacé pour elle les élans vers la liberté. La sécheresse, la froideur, Tisolement des sentiments et des intérêts personnels, c'est le train et l'ennui ordinaires du monde ; la France, lasse d'erreurs et d'excès étranges, avide d'ordre et de bon sens commun, retombait dans cette ornière. Au milieu de la réaction générale, les lidèles héritiers des salons lettrés du \^ fii'' siècle v demeuraient seuls étran-
810 LKS GHANOS HCRIVAINS FHANÇAIS
f^ers ; seuls ils conservaient deux des plus nobles et des plus aimables dispositions de leur temps, lej^oût désintéressé des plaisirs de l'esprit et cette promptitude à la sympathie, cette curiosité bienveillante et empressée, ce besoin de mouvement moi-al et de libre entretien, qui répandent sur les relations sociales tant de fécondité et de douceur.
[Mémoi l'es pour servira Vhistoire de mon temps, 1858j. Cromwell (1832).
Ce portrait de Cromwell devra être comparé avec cel ui que trace Bossuet {Oraison funèbre d'Henriette de France'). Le deuxième paragraphe pourra devenir l'occasion d'une courte analyse du Cromiuell de V. Hugo, qui se termine par ces mots : « Quand donc serai-je roi ? » Enfin on signalera aux élèves le CromweU de Carlyle, dans le livre intitulé : Les Héros.
CromAvell mourut dans la plénitude de son pouvoir et de sa grandeur. Il avait réussi au delà de toute attente, bien plus que n"a réussi aucun autre des hommes qui, par leur génie, se sont élevés, comme lui, au rang- suprême, car il avait tenté et accompli, avec un égal succès, les desseins les plus contraires. Pendant dix-huit ans, toujours en scène et toujours vainqueur, il avait tour à tour jeté le désordre et rétabli Tordre, fait châtier la révolution, renversé et relevé le gouvernement de son pays. A chaque moment, dans chaque situation, il démêlait avec une sagacité admirable les passions et les intérêts dominants pour en faire les instruments de sa propre domination, peu soucieux de se démentir pourvu qu'il triomphât d'accord avec l'instinct public, et donnant pour réponse aux incohérences de sa conduite Funité ascendante de son pouvoir. Exemple unique peut-être que le même homme ait gouverné les événements les plus opposés et suffi aux plus diverses destinées. Et dans le cours de cette carrière si forte et si changeante, incessamment en butte à toute sorte d'ennemis et de complots, Cromwell eut de plus cette faveur du sort que jamais sa vie ne fut
S il
oirecli\ eiiRMil attaqiice; le souverain contre lequel était écrit le pamphlet : Tuer n'est pas assassiner, ne se vit jamais en face d'un assassin. Le monde n'a point connu d'exemple de succès à la fois si constants et si contraires, ni d'une fortune si invariablement heureuse au milieu de tant de luttes et de périls.
Pourtant Cromwell mourut triste. Triste, non seulement de mourir, mais aussi, et surtout, de mourir sans avoir atteint son véritable et dernier but. Quel que fût son égoïsme, il avait l'àme trop «ii^rande pour que la plus haute fortune, mais purement personnelle et éphémère, comme lui-même ici-bas. sulTit à le satisfaire. Las des ruines qu'il avait faites, il avait à cœur de rendre à son pays un gouvernement régulier et stable, le seul gouvernement qui lui convînt, la monarchie avec le Parlement. Et en même temps ambitieux au delà du tombeau, par cette soif de la durée qui est le sceau de la grandeur, il aspirait à laisser son nom et sa race en possession de l'empire dans l'avenir. Il échoua dans l'un et l'autre dessein : ses attentats lui avaient créé des obstacles que ni son prudent génie ni sa persévérante volonté ne purent surmonter; et comblé, pour son propre compte, de pou\oir et de gloire, il mourut déçu dans ses plus intimes espérances, ne laissant après lui, pour lui succéder, que les deux ennemis qu'il avait ardemment combattus, l'anarchie et les Stuarts.
Dieu n'accorde pas aux grands hommes qui ont posé dans le désordre les fondements de leur grandeur le pouvoir de régler, à leur gré et pour des siècles, même selon leurs meilleurs désirs, le gouvernement des nations *.
{/lisloire de lu dévolution dWmjlelerre, La liêpublique et Cromwell, t. II, livre \'III, Perrin et C'®, éditeurs.)