I. — La philosophie : Descartes (i596"16r
I. Vie. — Uené Descartes, né à la Haye, en Touraine. fît de solides études au Collège des jésuites de La Flèche, travailla le droit, puis, pour voir « le grand livre du monde >» prit du service dans les armées étrangères pendant la guerre de Trente Ans. Dans les inter\alles de ses campagnes, il méditait profondément sur des c{uestions philosophiques et scientifiques. Il quitta le service en 1623, séjourna d'abord à Home, puis à Paris ; et là il prit part à des conférences de savants dans lesquelles il acquit rapidement une singulière notoriété. Il devenait célèbre, et ne se sentait plus assez tranquille. Aussi, en 1629, va-t-il s'établir en Hollande, à Amsterdam. (Vest de là (pTil écrit à Balzac la lettrf sui\anlc :
A Balzac pour lui vanter le séjour d'Amsterdam, qu il habite 163 Ij.
Dcscartcb se retira on Hollande (1629) « pour tra%'ailler plus conimodémeiit à la philosophie et aux expériences », Dans cette lettre, il oppose la solitude tirlle et pour ainsi dire inlellcctucllf des villes populeuses, A celle de la campagne, qui est dissolvante et qui expose à l'indiscrétion des importuns.
I()f ii's <;ham>s i':(;i{i\ ains ikançais
15 mai 1()31 .
J'ai porté ma main contre mes yeux pour voir si je ne dormais ])oint, lorsque j'ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici ; et maintenant encore, je n'ose me réjouir autrement de celte nouvelle que comme si ' je Favais seulement songée ^. Cependant je ne trouve pas fort étrange qu'un esprit grand et généreux comme le vôtre ne puisse s'accommoder de ces contraintes serviles auxquelles on est obligé à la cour : vous devez même pardonner à mon zèle, si je vous] invite à choisir Amsterdam pour votre retraite, et k le préférer à toutes les plus belles demeures de France et d'Italie, et même à ce célèbre ermitag^e que vous habitiez l'année passée ^. Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités qui ne se trouvent que dans les villes, et la solitude même qu'on y espère ne s'y ren- î contre jamais parfaitement. Je veux bien que vous y trouviez un canal qui fasse rêver les plus g-rands parleurs, une vallée si solitaire, qu'elle puisse leur inspirer du transport et de la joie ; mais malaisément peut-il se faire ^ que vous n'ayez aussi quantité de petits voisins qui vous vont quelquefois importuner "', et dont les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris; au lieu qu'en cette grande ville où je suis, n'y ayant ^ aucun homme, excepté moi, qui n'exerce le nég"oce, chacun y est tellement attentif à son
1. Autrement qae comme si... latin aliter ne si... — 2. Je l'avais seulement songée... Songe?' ne se construit plus qu'avec un complément indirect. — 3. Ce célèbre ermitage... le château de Balzac sur les bords de la Ciiarenle, non loin d'Angoulênie. — 4. Dans l'ancien français, et cet usage n'est pas encore tout à fait tombé au début du xvii' siècle, l'adverlie placé en tète de la phrase amène l'inversion du sujet. Cette construction n'a été conservée qu'avec aussi et peut-être. — 5. Vous vont importuner, quand l'infinitif est accompagné d'un complément pronominal, ce pronom se place, au xvn« siècle, devant lé verbe à un mode personnel qui i(^git l'infinitif. — 6. N'y ayant, comme il n'y a...
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pi'olit, que j'v pourrais demeurer toute ma vie sans
être jamais vu de personne. .le vais me promener tous
les jours au milieu d'un f^-'rand peuple avec autant de
liberté et de repos que vous en auriez dans vos allées,
cl je n'y considère pas autrement les hommes que j'y
\<)is, que je ferais " les arbres qui se rencontrent dans
\ os forêts ou les animaux qui y paissent. Le bruit même
(le leur tracas n'interrompt pas plus mes rêveries que
iViait celui de quelque ruisseau. Si je fais qnelcpie
lellexion sur leurs actions, j'en reçois le même plaisir
(|ue vous auriez de voir les paysans qui cultivent vos
impagnes ; car je vois que tout leur travail sert à
inbellir le lieu de ma demeure et à faire que je n'y
manque d'aucune chose. S'il y a du plaisir à voir
i loître les fruits dans vos vergers et à y être dans
labondance jusqu'aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en
lit pas bien autant à \oir venir ici des vaisseaux qui
iKius apportent abondamment tout ce que produisent
les Indes et tout ce qu'il y a de rare en lùu'ope ? Quel
;i litre lieu pourrait-on choisir, dans le reste du monde,
"Il toutes les commodités de la vie soient si faciles à
trouver que dans celui-ci ? Quel autre pays où l'on
|Miisse jouir d'une liberté aussi entière, où Ton puisse
lormiravec moins d'inquiétude, où il y ait toujours
It's armées sur pied, exprès pour nous g^arder, où les
iinpoisonnements, les trahisons, les calomnies, soient
moins connus, et où il soit demeuré plus de restes de
I iimocence de nos aïeux?
' lesl pendant s<jn séjour en Hollande que Dcscarles publia
- principaux ouvratres : le Discours de la niélfiode (IG.'$7 , les
ililutions yHiiï)^ le Tniilé des pussions (I6î9j. La reine (]hris-
iiie de Suède, qui admirait et comprenait ses tra\au.\. l'en^^a-
Faire. s'emploie fréquemment au xvn" siècle pour é\ iter la rép(Hition Il verbe, dans une phrase comparalivç. Cf. Ô'ohnku.i.k. Hor.ice : Et w/ue pur ce choix Albc montre en e/fet, Qu'elle in estime autiinl que me vous ;i fuit.
!<><> LKS GRANDS liCBI VAINS IHANÇAIS
gca à venir se lixcr auprès d'elle : Descartcs ci^da à ses instances et se rendit à Stockholm : il ne tarda pas à y mourir (11 fév lG5n\
2. Philosophie de Descartes. Son influence. — Nous pouvons e.\|)oser ici la philosophie fie Descartes, Disons seul ment que ses jjrincj^jcs^ essentiels consjstenj, à,réliLliliiL dâIi ious ses droits la^jam)». et à rpjpt&iiJ'n;//r)r/ff^^ pour ne pi croire qu'à Vevidence. Mais encore faut-il donner à notre raison certaines règles : et c'est l'objet du célèbre Discours de lu mélhode. dont les quatre points essentiels sont : -^1° ne recc \ oir aucune çh.asc pour vraie qu'on ne la reconnaisse évidem- j^ /ne;if telle ; — 2° Diviser chaque difficulté en autani-de^^âr-^pl celles qu'il se peut; — 3" Conduire nos pensées par ordre^ en commençant par les plus simples, pour monter par degrés jusqu'aux plus comi)osées ; — 4° Faire des dénombrements entiers^.
Pour appliquer cette méthode à la recherche de la vérité, Descartes « fait table rase » de toutes ses connaissances antérieures. Il se place en face de lui-même, et il découvre d'abord qu'il doute ; mais s'il doute, il pense : et s'il pense, il existe. C'est la fameuse formule : " Je pense, donc je suis. » — De là, il s'élève à la connaissance de l'âme, puis de Dieu. 11 cherche à déterminer l'action réciproque de l'âme et du corps ; il analyse nos facultés et nos passions; il devient un psychologue et un moraliste. ""'~~--
Or tous les grands éci'ivains du vvii* siècle sont des psychologues etdes moralistes ; même dans les genres lesplus/)oe7/f/!ze.s. c'est l'analyse des sentiments et des passions qui tient presque toute la place. Il suffît de cette constatation pour prouver l'influence de la philosophie cartésienne.
Descartes a enfm le mérite d'avoir exprimé le premier en français des idées philosophiques, pour lesquelles, jusqu'à lui. on ne se servait que du latin.
lï. — L'Académie française.
1. Origines. — Un certain nombre de gens de lettres et de beaux esprits se réunissaient, vers 1630. chez Valentin Conrart, écrivain modeste et judicieux, dont Boileau a loué « le silence prudent '>. On y voyait ensemble Chapelain, Godeau, Malleville, Faret, Desmarets, Boisrobert. Ce dernier, secrétaire de Richelieu, parla de ces réunions au cardinal, qui, persuadé que la littérature nationale pourrait gagner à une sorte de direction ou de contrôle, demanda aux habitués de Conrart s'ils consentiraient à former une assemblée officielle. Après quelques hésitations, Conrart et ses amis se laissèrent donner des s/afufs (1634. et
(les lettres patentes (1635); et, en 1637, IWeadéiiiie IVaiHaisc était fomiée.
2. Organisation et premiers travaux. — Le noiul)re des membres fut elresla ti\é à (jiiuninle. A la mort (riiu académicien, les snrvivants choisissaient librement, et par un vote secret, leui- nouveau conl'rèrc. Sous l'ancien ré^'ime, le ro\. protecteur de rAcadémie, se iV'servait d'apjtrouver rélcction. A partir de 1660, s'établit Tusa^ie des séances solennelles de réception, avec discours du récipiemlaire et réponse du directeur en exercice. Le Directeur est élu tous les trimestres ; seul le secrétnire est nommé t\ vie (secrétaire perpétuel) . En 1672, Louis XIV attribua aux académiciens une salle au palais du Louvre, et fît placer autour delà longue table i{niirante fauteuils semblables. A dater de cette époque, chaque membre reçut vm jeton de présence. Bientôt furent fondés des prix d'ehufuence. de poésie, et même de rerlu. Dès son origine, l'Académie française n'admit pas seulement des écrivains; elle réserva plusieurs de ses fauteuils aux pi-otecteurs des lettres et aux grands hommes de toute espèce.
Le premier travail de l'Académie fut la réchictitm d'un Dictionnaire, dont la première édition parut seulement en 1001. Il s'agissait d'établir l'usage certain et le bon usage des mots français, de distinguer « les termes des vers d'avec ceux de la prose », etc.. Dans cette première édition, les mots simples sont rangés par ordre alphabétique: ciiacun d'eux est suivi des « composés, dérivés, diminutifs ». Ainsi, après blé, on troiue blatier, eui})laver. De nombreux exemples accompagnent chaque mot : ces exemples étaient pris dans des auteurs dont on avait soigneusement arrêté la liste : Amyot, Montaigne, saint François de Sales, Honoré d'Urfé, Marot, Ronsard, du Bellay. Régnier, Malherbe, pour ne citer cpie les principaux'.
L'Académie devait également, d"aj)rès ses statuts, examiner les ouvrages nouveaux. C'est ainsi que Richelieu lui demanda de rédiger les Sentiments .sur le Cid, parce qu'il voulait (jue son Académie devînt une sorte de tribunal d'ai'bitragc littéraire. Mais l'Académie n'a^ant. en cette circonstance, pu satisfaire personne, renonça à ce genre de travaux. Elle ne l'édigea pas non plus la (frammaire, \a jtoétique, la rhélori(iue, iirévues par ses statuts,
1. Il a été publié un fuc-s'unile do celle prciuière édition de IliOt, à Lille, 1902. Sitôt une édition termin»-!', r.\cudéniie en préparait une autre, pour suivre le mouvement de la langue. C'est ainsi qu'on eut successivement les Diclionnuires de l(i'.»l, ITls, 1740, 1702, 17!»8, 183.), 1878. 11 ne faut pas confondre ce Dictionnaire de l'usage, avec le Dictionnaire histori^/tie, dont le premier volume a paru en 18b8, et qui en est aeluel- Icnunt il la lettre D.
1(^8 LES GRANDS ECRIVAINS FftANÇAlH