‹ les grands ecrivains francais rutebeufChapitre 16 sur 57 · L. CLépar, — Rutcbœuf, o · texte numérisé non relu

L. CLépar, — Rutcbœuf, o

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Ni quel temps cela peut durer...

Qu'on prenne le bien quand on peut, Car on ne le prent quand on veut.

Humilité est si grand dame Qu'elle ne craint homme ni femme; Et les Frères, qui la maintiennent, Tout le royaume en leur main tiennent, Les secrets ils cherchent et fouillent, Partout s'abattent et pénètrent.

Si partout on les laisse entrer, Il y a trois bonnes raisons :

L'une est qu'ils portent bonne bouche, Et chacun doit craindre reproche; L'autre qu'on ne doit s'aviser De repousser nulle gent d'ordre; Et la troisième est pour l’habit Où l'on pense que Dieu habite, Et il le fait, point je n'en doute.

Les méchants ont peur de leurs enquêtes, et leur font joie et fète. Aussi font-ils tenir pour prud'’homme tel qui ne croit pas la loi de Rome; ils transforment ainsi un avare en homme généreux.

Bien que, dans le dit de la Mensonge, il s'agisse à la fois des deux ordres mendiants, ce sont avant tout les Jacobins que vise Rutebeuf. Il avait plus de mansuétude pour les Cordeliers ou frères Mineurs. Une pièce - obscure, le dit des Cordeliers, semble même être une apologie de cet ordre à propos d'un procès qu'un couvent de Cordeliers vient de soutenir contre « la servante qui cloche la cloche du clocher », procès où interviennent le pape, l’évêque et un prêtre Îtier, né à Reims. Les Cordeliers ont été obligés de s'installer ailleurs. Dans cette pièce, Rutebeuf épilogue sur la signification du mot Menor

Te + , | à * . à SATIRES. LES ORDRES RELIGIEUX. 67

(frère mineur) d’après le sens qu'on peut attribuer à chaque lettre. On trouve des plaisanteries dans ce goût : |

En la corde s'encordent cordée à trois cordons, . À la corde s'accordent dont nous descorderons.

Les Jacobins sont seuls pris à partie dans le dit des Jacobins et dans Le Pharisien. La première pièce est d'un rythme grave, et s'élève parfois jusqu’à l'éloquence :

Quand frères Jacobins vinrent d’abord au monde, Us étaient par dehors et purs et nets et mondes; Longtemps ils ont été comme les eaus profondes Qui sans courir jamais tournoyent à la ronde.

D'abord ne demandèrent qu'un toit où reposer,

Avec un peu de chaume ou de paille grossière. : Le nom de Dieu prèchaient aus pauvres sans monture; Maintenant n'ont que faire de gens qui vont à pied.

Tant ils ont eu d'argent de clercs et de laïques

Et d'exécutions, d'aumônes et de legs,

Que des basses maisons ont fait si grands palais ! Qu'un homme lance au poing y ferait un galop.

De tels gens ne vont pas dans le sentier de Dieu, Car Dieu ne veut avoir tonneaus sur son chantier, Ni deniers l’un sur l’autre, ni blés, ni pains entiers, Et ce sont des banquiers que les frères du jour...

Honni soit qui croira jamais pour rien au monde Que dessous simple habit méchanceté ne loge; Car tel vêt rude robe, où félon cœur repose;

Le rosier est piquant, si suave est la rose.

1. Il nous est difficile de nous associer à ce reproche de Rutcheuf, qui revient si souvent dans ses satires; c'est au goût des ordres religieux pour les « grands palais » que nous devons ces beaux cloîtres du moyen âge qui font encore l'admiration de notre temps.

Dans le Pharisien où Hypocrisie, les Jacobins ne’ sont pas nommés, mais ils sont désignés fort clairement.

Rutebeuf veut protester contre Hypocrisie, cousine germaine d'Hérésie. Elle qui avait l'habitude de coucher dans la vermine, on la prise et on Fo nore; nul n’est bien vu et honoré qui ne la flatte. Elle a fait crier merci à tous ses adversaires :

Je vous veus dire sa facon, Qui sont ses seigneurs et ses maitres Parmi la ville... è Grands robes ont de simple laine Et ils ont de simples manières; Simplement chacun se comporte, Couleur ont simple et pâle et vaine, Simple visage, Et sont cruels, félons et traîtres Vers ceus à qui ils ont affaire, Plus que lions Ni léopards, ni scorpions...

Ils nous trompent et trahissent Dieu. S'il était sur

terre, ils le tueraïent.

Autrement ils font qu'ils ne disent :

Prenez-y garde.

Hypocrisic la renarde,

Qui dehors oint et dedans larde, Vint au royaume :

Têt eut trouvé frère Guillaume,

Frère Robert ct frère Alleaume, Frère Jofroi,

Frère Lambert, frère Lanfroi …

Tel qui, croil-on, se frotte au lange,

Autre chose à sous la courroie, À mon avis.

N'est pas tout or ce qui reluit.

Hypocrisie est en renom ; Tant elle a fait, Tant ont les siens bien travaillé Que par la fraude ils ont Far Grand part du monde.

C'est par de telles gens que l’Antéchrist viendra.

. On voit que le personnage allégorique qui porte dans le titre le nom de Parisien, change de sexe et devient Æypocrisie dans la pièce. Ce personnage ne diffère pas du Faux-Semblant introduit par Jean de Meung dans le Roman de la Rose. L'un et l’autre sont la personnification de l'hypocrisie qui se couvre du manteau de la religion, ce sont les ancêtres du Tartufe de Molière. Mais l’un et l’autre, dans l'esprit de nos trouvères, appartenaient à l’ordre de Saint- Dominique. « Je suis, dit Faux-Semblant, des valets de l'Antéchrist,

Je suis des valets d'Antéchrist,

Des larrons dont il est éerit

Qu'ils ont habits de sainteté

Et vivent en telle feintise :

Dehors semblons agneaus plaintifs, Dedans sommes loups ravisseurs.

En somme, le principal reproche que l’on adresse aux Jacobins est le reproche d'hypocrisie : ils affectent, dit-on, d'avoir la robe de laine {le lange) sur la peau, mais plus d'un porte chemise ‘; ils flattent par

1.La chemise était encore un objet de luxe, On a pu dire que l'usage universel de cette pièce du costume est l'événement le plus considérable du xrve siècle, par l'influence qu'il,

a eue sur la fabrication en grand du papier de chiffe, notre papier m moderne, !

devant et frappent par derrière. Ajoutez l'amour des richessés, contraire à la lettre comme à l'esprit de leur règle, la passion de dominer, l'orgueil. Nous savons qu'ils fournirent à l'Église beaucoup d'inquisiteurs; dès cette époque, on les accuse de s’insinuer dans les maisons, de chercher à surprendre les secrets des familles. Mais leur grand crime, aux yeux de Rutebeuf et de ses amis, celui qui explique la violence de toutes ces attaques, c’est leur hostilité contre l'Université. ;

Les Jacobins reparaîtront dans les pièces relatives à l'Université, et aussi, avec les autres ordres, dans les satires sur le Monde et l'Église. Un seul ordre trouve grâce devant Rutebeuf, c'est celui de Saint- Victor : « Nul, dit-il dans le poème allégorique intitulé Foyage du paradis, nulne tient la voie de charité excepté les moines de Saint-Victor. Jamais on ne vit gens si sages; ils ne font pas leur Dieu de leur panse, comme les autres moines font. »

L'Université de Paris. Le procès de Guillaume

de Saint-Amour.

Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en général, il prend soin d'excepter les étudiants. Sa prédilection pour eux n'avait point d’ailleurs le caractère d’une tendresse aveugle, car il Les gourmande, non sans vigueur, dans le dit de l'Université de Paris. C'était à la suite d’une de ces

s SATIRES. L'UNIVERSITÉ DE PARIS. 71

querelles comme il s'en éleva plusieurs au x siècle entre les écoliers. Déjà, en 1218, l'official de Paris avait dû sévir contre ceux « qui recouraient à la force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres écoliers, enlevaient des femmes », ete. Les disputes provenaient souvent de la rivalité des ‘nations, entre lesquelles se répartissaient les écoliers, nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait à être représentée par trois examinateurs au lieu d’un dans le jury de la maîtrise ès arts, le doctorat ès lettres du moyen âge. Il est difficile de dire à laquelle de ces quereiles se rapporte le dit de l'Université de Faris. Rutebeul y donne les plus sages conseils : pourquoi quitter son pays pour venir étudier à Paris, si on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec émotion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur fils à l'Université, et dont les

économies servent à payer mille folies.

Le fils d'un pauvre paysan Viendra à Paris pour apprendre.

Tant que son père pourra prendre En un arpent ou deus de terre, Pour conquérir pris et honneur Baillera le tout à son fils;

Et lui, en reste ruiné.

Quand il est à Paris venu

Pour faire à quoi il est tenu

Et pour mener honnête vie,

Il retourne la prophétie.

Gain de soc et de labourage

Ï1 nous convertit en armure,

Et par chaque rue il regarde

Où il verra belle musarde; Partout regarde, partout muse.

Son argent part, sa robe s’use,

Et c'est tout à recommencer :

I1 ne fait point bon là semer.

Pendant carême, où l’on deit faire Chose qui à Dieu doive plaire,

Au lieu de haires, hauberts vêtent, Et boivent tant que ils s'entètent.

En a trois ou quatre qui font Quatre cents écoliers se bâttre,

Et chômer l'Université ;

N'est-ce point là trop grand malheur?

Dieu! Il n'est point si bonne vie, Quand de bien faire envie on a, Que celle de sage écolier :

Plus ont peine que porte fais,

Mais s’ils désirent bien apprendre, Ils ne peuvent pas s'appliquer

A demeurer longtemps à table.

Leur vie est aussi bien mettable Que celle des religieus.

Pourquoi laisser sa région,

Aller en pays étranger,

Si l’on y pert toute raison

Quand on y doit sagesse apprendre?

On pert son avoir et son temps Et l'on fait à ses amis honte.

Mais ils ne savent qu'est honneur!

Rutebeuf ne s'est pas borné à intervenir, par de sages avis, dans les dissensions intestines qui divisaient les écoliers, il a pris avec la plus vive énergie la défense de l'Université de Paris contre l’envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un épisode de la rivalité entre les ordres mendiants et le clergé séculier. Car il ne faut pas oublier que les universités du moyen âge n'étaient pas des univer-

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