‹ les grands ecrivains francais rutebeufChapitre 22 sur 57 · Vieux dicton · texte numérisé non relu

Vieux dicton

Château-Landon, petite ville de grand renom, Personne n'y passe qui n'ait son lardon,

: S'il est douleur comme la mienne, , Dit Sainte Église.

J'étais sur ferme pierre assise :

La pierre s’ébrèche et se brise, Et je chancèle…. À Pris ont César, pris ont saint Pierre Et ont emprisonné mon père Dedans sa terre.

GCeus-ci ne l'y vont point chercher, Pour qui il commença la guerre :

I1 n’en est plus, Plus un de lui qui se souvienne :

S'il fit folie, qu'il la boive!

Maïitres ès arts, Décrétistes et médecins, Vous, les gens de Justinien, Et autres anciens prud'hommes, . Comment laissez-vous en exil Maitre Guillaume ?

Pour moi fit de sa tète heaume; Or est chassé de ce royaume Le bon prud'homme, Qui exposa son corps, sa vic!

Lui fites de Ghâteau-Landon La moquerie..….

Il est en son pays reclus, . À Saint-Amour, Et nul de lui ne prent défense.

EE y peut faire long séjour...

Les gens dous, francs et débonnaires, À qui jadis on voulait bien, Sont oubliés.

Et ceus qui ont fausse la face, Qui sont de la divine grâce Pleins par dehors, Ils auront Dieu et les trésors Qui de tout mal gardent le corps...

Ha! Fortune, chose légère, Qui oins devant et poins derrière, Comme es marûtre !

Clergé, comme êtes mes fillâtres!

Oublié m'ont prélats, pasteurs; De moi s'éloignent.

Guillaume est relégué en Bourgogne, où il demeurera le temps qui lui reste à vivre, car nul ne le délivrera.

I1 aurait la pais, je l'assure, S'il voulait convenir, jurer Que vrai fût fable, Que droit füt tort et Dieu diable,

Qu'insensés fussent raisonnables, Et noir füt blanc.

Mais il aimerait mieux être emmuré, ou défait, ou défiguré. L'Eglise ne se décourage pas. Le paradis est de tel merrain qu'on ne l'a pas en un clin d'œil en flattant Dieu. On n’est pas saint pour cheminer en cherchant les bons mets. Dieu, continue l'Eglise, saura venger son ami fidèle :

S'il meurt pour moi, je le plaindrai.

Dire vrai a coùté à maints Et coûtera ; Mais Dieu, qui est et qui sera, S'il veut, en peu d'heure fera Cesser ce bruit.

Où trouver un si vaillant homme que lui? Ni le pape ni le roi n’ont pu le détourner de la droite voie.

On l’appelait maitre et seigneur — et de tous maîtres le plus grand — seigneur et maitre... Prions Jésus-Christ et la Vierge Marie qu'ils le protègent.

Les premiers vers de cette complainte ressem-

blent singulièrement au début du second sonnet de la Vita Nuova de Dante :

O voi che per la via d’amor passate, Attendete e guardate S'egli è dolore alcun quanto'l mio grave.

sé d'éde PM: r'hoé Dués D Ne fe | DA CALE T

On dirait une traduction, vers pour vers. Il n’est pas invraisemblable que Dante, qui vint à Paris au commencement du règne de Philippe le Bel, se soit inspiré de Rutebeuf, qui d’ailleurs imitait Jérémie. Les collègues de Guillaume de Saint-Amour, à qui Rutebeuf reproche d'oublier leur défenseur et leur ami, avaient pourtant adressé une supplique au roi en 1259, pour obtenir le rappel de l’exilé. En cette circonstance, saint Louis se conduisit comme un bon père de famille, respectueux de la discipline, qui gronde sévèrement son fils pour la peine qu'il a encourue, mais qui secrètement demande au maître de lever la punition. Il répondit à la supplique que Guillaume était un monstre, indigne de pardon, mais il écrivit au pape en sa faveur. C'est seulement après la mort d'Alexandre IV ct de son successeur immédiat, que Guillaume de Saint-Amour revint à Paris, où on lui fit une réception triomphale. Quant à son livre sur les Périls des derniers temps, tous les exemplaires n’en avaient pas été brûlés, car il fut imprimé au xvi° et au xvi siècle, et il fut poursuivi à cette époque comme au temps de sa nouveauté. On le dénonça à Louis XII, qui, par un arrêt rendu en Conseil privé, rappela la condamnation prononcée par Alexandre IV,ordonna de saisir tous les exemplaires , et défendit aux libraires de le mettre en vente sous peine de mort. On peut conjecturer qué la persécution dirigée contre Guillaume de Saint-Amour atteignit aussi son défenseur intrépide, Rutebeuf. Une bulle d’Alexan-

dre IV ordonnait de brûler à Paris non seulement le livre des Périls, mais aussi des « chansons et rythmes inconvenants » composés contre les frères Prêcheurs et Mineurs. Rien n’établit absolument que les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes réprouvés; mais il se plaint à plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement, et il nous apprend, dans le dit d'Hypocrisie, que les gens prudents se cachaient pour lire ses vers. Toutefois, l’existence même des poésies de Rutebeuf, et de beaucoup d’autres aussi hardies, prouve que nos ancêtres du xin° siècle jouissaient encore d’une grande liberté de parole, toutes les fois que la croyance et le dogme n'étaient pas en jeu.

Cette grande querelle fut, semble-t-il, d'autant plus vite oubliée qu’elle avait été plus vive. En 1274, au moment de la mort de saint Thomas d'Aquin, l'Université réclamait la dépouille mortelle de celui qu'elle avait voulu exclure du nombre de ses maîtres. Elle écrivait au chapitre général des frères Prècheurs : « Nous réclamons humblement, comme le plus beau des présents, le corps de celui que nous n'avons pu ravoir pendant sa vie; car il est tout à fait indigne, il n’est pas décent qu'une autre nation ou qu'une autre ville que la très noble cité de Paris, mère de toutes les études, possède la dépouille et le tombeau du grand docteur dont elle à d’abord formé, nourri et réchauffé l'esprit et duquel elle a reçu ellemême plus tard d’ineffables enseignements. »

Le monde et l'Église

Dans un bon nombre de ses poésies satiriques, Rutebeuf fait porter ses critiques, soit sur toute l'Eglise, clercs séculiers et réguliers, soit sur la société entière de son temps, cleres et laïques. Ces pièces reviennent souvent sur les mêmes idées, et pe se prêtent pas à un classement méthodique. Nous les passerons en revue, en commençant par les plus générales.

Il faut d’abord mettre à part le dit d'Aristote, qui appartient plutôt au genre didactique pur qu'au genre satirique. Rutebeuf place dans la bouche d’Aristote, s'adressant à Alexandre, quelques enseignements moraux : Il faut se défier des parvenus; ceux que la faveur porte aux honneurs sont comme un ruisseau grossi par les pluies, qui est plus violent que l’eau qui coule naturellement : ils sont plus cruels qu'un comte ou un châtelain puissants par leurs ancêtres. Mais si tu vois un homme qui vaille ton bienfait, ne le lui refuse pas et ne prends pas garde à sa parenté.

Dès que nature en l’homme a mis Sens et valeur et courtoisie,

Il est quitte de vilenie.

Un homme est tel comme il se fait.

L'un fait lui-méme sa noblesse,

Un autre met la sienne en pièces...

Celui-là est vrai gentilhomme

Qui fausseté et trahison

Hait.ct repousse, et honneur aime...

L'on peut bien régner quelque temps

Page 1