CHAPITRE VI POÈMES ALLÉGORIQUES
Les deux grands genres allégoriques de la poésie narrative, l'allégorie animale et l’allégorie morale, se trouvent représentés dans l’œuvre de Rutebeuf par le dit de Renard le Mal-tourné (Renard le Bestourné) et par le Voyage du Paradis (/« Voie de Paradis). ,
Toutefois, Renard le Mal-tourné ne se rattache au roman de Renard que par le titre et par les noms des personnages. Il ne s’agit pas d'une nouvelle aventure de Renard; ce n’est pas un récit, mais une suite de traits satiriques qui visent des personnages du xin° siècle, trop bien cachés pour nous sous les noms des héros du célèbre roman, Noble le lion. Ysengrin le loup, Bernard l'âne, ete. L’allure purement satirique du dit est bien marquée dès les premiers vers :
Renard est mort, Renard est vif,
Renard est ord, Renard est vil, Et Renard règne!
ex POÈMES ALLÉGORIQUES. 135
Faute de comprendre suffisamment les allusions, nous perdons tout le sel de cette pièce, que nous n'essaierons pas d'analyser. Rappelons seulement que le’ nom de Renard revient souvent dans les autres poésies de, Rutebeuf, personnifiant toujours l'hypocrisie religieuse, celle que le poète reproche volontiers aux ordres mendiants, particulièrement aux Jacobins.
Le Voyage du Paradis a plus de rapports avec le roman de la Rose de Guillaume de Lorris que Renard le Mal-tourné avec le roman de Renard. Le cadre du récit est aussi un songe, comme dans une autre pièce de Rutebeuf (le dit d'Hypocrisie), où le trouvère raconte, sous le voile de l’allégorie, l'élection du pape Grégoire X. Ce cadre, dont l'idée était empruntée au Songe de Scipion de Cicéron, avait d’ailleurs été employé au moyen âge avant le roman de la Rose. Guillaume de Lorris n’était pas non plus l'inventeur des personnages allégoriques, qui jouent déjà un rôle important dans la poésie des troubadours, et il imitait un « Voyage du Paradis » antérieur à celui de Rutebeuf.
Il y à une ressemblance frappante entre le début du petit poème de Rutebeuf et l'introduction du
roman de la Rose
Me semblait qu'il était matin; C'était en mai, je le révais,
Au temps amoureus, plein de joie, Temps où toute chose s'égaye, Que l’on ne voit buisson ni haie
136 RUTEBEUF. k
Qui en mai parer ne se veuille
Et couvrir de nouvelle feuille.
Les bois recouvrent leur verdure, Qui sont secs tant que l'hiver dure; Et la terre s'enorgueillit
De la rosée qui la mouille,
Et oublie la pauvreté
Où elle a tout l'hiver été.
Ainsi s'exprime Guillaume de Lorris. Même description dans Rutebeuf :
Mi-mars, tout juste en ,a saison Que de terre sort la vermine
Où elle a tout l'hiver été,
Et s’éjouit devant l'été,
Les arbres se couvrent de feuilles; De fleurs s’enorgueillit la terre
Et se couvre de fleurs diverses,
De bleues, de jaunes, de perses; Le prudhomme, en voyant le jour, Retourne travailler son champ.
À cette époque, et au point du jour, Rutebeuf a un songe. Il se voit prenant écharpe et bourdon et commençant un pèlerinage dans la voie de Paradis. Il laisse à gauche un chemin très large et très plaisant, mais qui va toujours en se rétrécissant et au bout duquel on trouve un peuple félon qui ne laisse échapper aucun pèlerin. Rutebeuf prend le chemin de droite, et couche, le soir, dans la cité de Pénitence, où il est bien accueilli par un prud’homme qui lui offre l'hospitalité :
Quand fus en l'hôtel de mon hôte, Le bourdon et l’écharpe il m’ôte
Tui-même, sans autre appeler ; Puis m'interroge sur ma terre,