‹ les grands ecrivains francais rutebeufChapitre 55 sur 57 · L. CLépar. — Rutebæuf · texte numérisé non relu

L. CLépar. — Rutebæuf

comme dans les traits généraux de sa syntaxe, la langue est telle que nous la parlons aujourd’hui. Aussi lisons-nous facilement dans le texte Villon et Charles d'Orléans; ou du moins, nous ne sommes arrêtés que par des difficultés de vocabulaire, devant les mots qui ont disparu de la langue, mais non plus devant des formes ou des tournures qui nous déconcerlent. L

Il y a toutefois entre la langue du xv° siècle et le français moderne — qui date du xvni° siècle — toute une série de différences, d’origine commune, qui affectent à la fois le vocabulaire et la syntaxe. C'est la part de la Renaissance dans la formation de notre langue. Cette part eût été considérable, si nous avions conservé tous les termes empruntés au latin et au grec par les écrivains du xvi° siècle, toutes les constructions calquées par eux sur le latin. On peut dire que le plus souvent ils n’écrivent pas en français, mais dans une langue hybride et factice, qui n'a jamais été parlée !. L'imitation des anciens dépassait toute mesure. Bien que Rabelais s’en moque avec son écolier limousin, il n'échappe pas à ce défaut, même dans l’admirable lettre de Gargantua à Pantagruel. Les exceptions sont rares. Parmi les

grands écrivains du temps, Bonaventure des Périers est peut-être celui qui représente le mieux la pure tradition française.

1. C'est à eux aussi que nous devons cette orthographe antifrançcuise, hérissée de lettres parasites, qui n’a été que très imparfaitement corrigée depuis.

Cette tradition, appuyée sur le langage parlé, devait nécessairement triompher,.et elle prévalut au xvn® siècle. Mais le mouvement du xvi° siècle, si arüficiel qu’il ait pu être, laissa son empreinte dans notre langue. Nous n'avons pas d’ailleurs à le regretier. Les néologismés mal venus disparurent en foule, les constructions pédantesques et bizarres tombèrent dans l'oubli, mais notre vocabulaire resta enrichi de termes utiles qui lui manquaient, et la phrase française, désormais assouplie, se prêta à des effets plus variés et devint apte à prendre, dans les genres élevés, la noble allure de la période latine.

La Renaissance eut, sur la littérature, une influence

plus grande encore et plus durable que sur la langue.

Ce fut un renouvellement complet de tous les genres, qui revêtirent la forme consacrée par les classiques grecs et latins et se modelèrent sur les conceptions antiques, au lieu de poursuivre leur développement spontané et libre.

Le drame, tel que le moyen âge l’avait inconsciemment créé, tel que le comprend Rutebeuf dans son Miracle de Théophile, fait place à la tragédie, qui régnera sans partage jusqu'à notre siècle. Si la tragédie atteignit assez vite à un degré de perfection dont les vieux mystères étaient toujours restés fort loin, il faut en faire honneur à l'esprit fran- ° çais, qui arrivait à maturité, beaucoup plus qu'aux

| trois unités, sans lesquelles nous aurions certainement eu notre Shakespeare, tout aussi bien que

les Anglais, un peu plus tard qu'eux seulement. Mais on aurait tort de regretter que nos grands poètes dramatiques du xvn° siècle se rapprochent plutôt de Sophocle et d'Euripide. Notre génie dramatique n’a pu que gagner à se soumettre pendant plus de deux siècles à la forte discipline des règles classiques. Le romantisme, qui nous en a affranchis, a été injuste pour elles, semblable « à ces enfants drus et forts d’un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice ». Il n’a fait d’ailleurs que renouer la chaîne interrompue par la Renaissance; il a restauré, sans s’en douter, le vieux drame français, en apportant une plus grande variété dans les sujets et une incontestable supériorité dans l’exécution.

Le genre dramatique était bien vivant en France quand la Renaissance lui fit subir la métamorphose qui vient d’être rappelée. Le genre épique, au contaire, était mort depuis longtemps lorsque Ronsard entreprit sa Franciade. Nos chansons de geste, dégénérées au x1v° siècle, s'étaient transformées au xv® en romans de chevalerie. Au siècle suivant, on songea à ressusciter le genre, sous sa forme antique, en imitant Homère et Virgile, et depuis Ronsard les épopées à la mode classique, sans aucun rapport avec notre épopée nationale du moyen âge, se sont succédé presque jusqu'à notre temps sans jamais s'élever au-dessus d’une honnête médiocrité, et en se tenant maintes fois beaucoup au-dessous.

On peut parcourir ainsi tous les genres littéraires et leurs différentes subdivisions ; partout on

constatera, à partir de la Renaissance, la substitution des formes antiques aux vieilles formes françaises ! telles que nous les offre le siècle de saint Louis. On ne fit grâce qu'aux genres du moyen âge qui, comme le sonnet, se présentaient avec la recommandation d’une littérature étrangère. La satire fut asservie par Vauquelin de la Fresnaye à une exacte imitation d'Horace, à laquelle se soumirent tous les grands satiriques du xvr° et du xvrrre siècle, Régnier, Boileau, Voltaire. Il faut arriver jusqu’au milieu de notre siècle, jusqu'aux Chätiments, pour retrouver, dans un recueil de satires, la même variété de rythmes, la même liberté d'inspiration que dans l’œuvre de Rutebeuf.

— Il est cependant un genre littéraire dont l’antiquité n'avait pas l'équivalent, et qui est resté à peu près identique à lui-même, de Rutebeuf à Alfred de Musset, c’est le conte en. vers. L'éclipse qu'il à subie pendant plusieurs siècles n'était que partielle, car on avait alors la nouvelle en prose, due à l’imitation, non plus des classiques de l'antiquité, mais des nouvelliers italiens, auxquels nous reprenions notre propre bien sous une autre forme et à notre insu. Il y à une communauté évidente de conception, sans parler de la communauté fréquente des sujets, entre nos meilleurs fableaux et les contes de La Fontaine et de ses successeurs. Nos conteurs en

1. Toutefois, pour la comédie, il y a eu plutôt fusion des deux inspirations que triomphe de l’une sur l'autre.

vers sont les héritiers véritables des trouvères, et ici les modernes, n'étant plus gênés par un typ latin ou grec, ont toujours joui d’une grande indépendance d’allure, plus grande même que les auteurs du moyen âge, qui maintenaient par tradition le. rythme octosyllabique.

Un autre élément nouveau, que l’on voit aussi s’introduire dans notre littérature surtout à partir du xvi* siècle, c'est l'imitation des littératures : étrangères vivantes, et au milieu de tant d’imitations | la critique a parfois quelque peine à démêler la part du talent personnel et celle du génie national. Ce. qui fait le grand intérêt du développement littéraire du moyen âge, outre la valeur réelle de beaucoup d'œuvres, c’est l'unité et le caractère bien français de l'inspiration. Dans son action considérable à l’extérieur, c'est l'influence française sans mélange que notre littérature répandait alors sur le monde civilisé, et quand plus tard nous nous sommes avisés à notre tour d'imiter nos voisins, il nous est souvent arrivé de récolter à l'étranger, sans y prendre garde, ce que nous avions libéralement semé nous-mêmes quelques siècles auparavant.

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