L. CLÉDAT. — Rutebœuf
3h RUTEBEUF.
Voilà, avec quelques exagérations sans doute, quelle était l'existence de Rutebeuf. Nous avons réuni tous les éléments qu'on peut trouver dans ses poésies pour la connaissance de sa vie et de son caractère. L'étude détaillée de ses œuvres permettra d'apprécier son rôle politique et littéraire.
ASE CHAPITRE HI
Rutebeuf n'est pas moins varié dans le choix des | mètres que dans le choix des sujets. Le rythme qu'il manie le mieux est peut-être celui du Mariage de Rutebeuf, de la Complainte de Rutebeuf et des Grièches : deux vers de huit syllabes ! suivis d’un petit vers de quatre. C’est un peu le rythme de la pièce d'Alfred de Musset adressée à son frère revenant d'Italie : ; \
Ainsi, mon cher, tu t'en reviens Du pays dont je me souviens Comme d'un rêve, De ces beaux lieux où l'oranger Naquit pour nous dédommager Du péché d'Eve.
Toutefois, chez Rutebeuf — et c'est une diffé-
rence capitale, — les petits vers ne riment pas amsi
1. Parfois, mais rarement, on a trois ou quatre octosyllabes de suite, toujours sur même rime. Ce rythme est employé dans Richeut, le plus ancien fableau que nous possédions (1159).
deux à deux, réunissant en une même strophe deux groupes de trois vers. Chaque vers de quatre syllabes rime avec les octosyllabes qui suivent :
Je rens joyeus mes ennemis, Dolents et tristes mes amis; Or, à vrai dire, Si de Dieu j'ai mérité l’ire, De moi se peut jouer et rtre, Car bien s’en venge, etc.
Le trait s’aiguise dans le petit vers, et comme ce vers est lié par le sens avec ceux qui précèdent et au moins par la rime avec ceux qui suivent, il en. résulte un enchaînement plein de grâce, qui permet d'éviter ce qu'aurait de haché une série de couplets écourtes, indépendants les uns des autres.
Le vers le plus fréquent chez Rutebeuf est l’octosyllabe. Il emploie souvent la strophe de ‘douze octosyillabes sur deux rimes disposées comme suit : en supposant que les deux rimes soient & et é, on aura d’abord deux vers en a et un vers en é, puis encore deux vers en «& et un en 6, Ce qui constitue un premier groupe de six vers: @,@,é, — 4, &, €. Le second groupe sera disposé de même, mais on commencera par la rime en é: é,é,a, — é,é,a;il y aura donc au milieu de la strophe trois rimes en € de suite, la dernière du premier groupe et les deux premières du second. Comme exemple, voici une strophe de la Repentance de Rutebeuf :
Garantir? Las! En quel manrère?
Dieu ne fit-il bunté entière,
Qui me donna sens et savoir
Et me fit à sa forme frère?
Encor me fit bonté plus chère :
Pour moi voulut mort recevoir.
Sens me donna de décevorr L'Ennemi qui me veut avorr
Et mettre en sa prison première, Là d’où nul ne se peut ravorr Par prière ni par avorr :
N'en vois nul qui revienne arrière.
- La même disposition de rimes est appliquée à des strophes de vers de six syllabes dans la prière du Miracle de Théophile. Er
On trouve aussi la strophe de huit octosyllabes | sur deux rimes croisées :
Ha! Brichemer, beau très dous stre, Payé m'avez courtoiseMENT,
Car votre bourse n'en est pure, Chacun le voit ouverteMENT.
Mais une chose vous veus dire,
Qui n’est pas de grand coûteMENT :
Faites votre promesse écrire,
Et mettre en votre testaMENT.
Les rimes féminines alternent dans cette pièce avec les masculines; mais c’est probablement un hasard, car d'ordinaire Rutebeuf ne recherche nullement cette alternance, qui n’a été érigée en règle qu'au xvi* siècle, et dont une jeune école poétique, celle des symbolistes, tente aujourd’hui de s’affranchir.
Dans la Chanson de Pouille, tous les couplets, qui sont de huit vers, offrent les deux mêmes rimes, réparties dans le même ordre : é, ent, 6, ent, puis €,
PT A EU OP AE OU OT IN VE TERRE QC" 1 TE. | d
é. é, ent. Cette répétition des mêmes rimes dans
plusieurs couplets est imitée de la versification des troubadours. Voici deux strophes de la Chanson de
Pourlle :
Que nul ne soit désespére, Crions merci hardiemExr ;
Car Dicu est plein de charité,
De pitié jusqu'au jugemExr.
Mais lors il aura tôt conte
Un conte plein de dureté :
« Venez, les bons, à ma æite; Allez, mauvais, à damnemEnT ».
Cleres et prélats, qui rassemble Ont l'avoir et l'or et l'argexT, L'ont-ils de leur loyal chete1?
Lcur père l'avait-il avANT?
Aussitôt qu'ils ont trépasse,
ont l'avoir qu'ils ont amasse, Comme l'ombre d'un vieus fosse, Ces deus choses ont un semblaxr.
L'alexandrin s'emploie généralement au moyen
e dans les tirades ou strophes monorimes. Rute-
beuf, qui s'en sert peu, en forme des strophes de quatre vers :
Le bon roi était comte d'Anjou et de Provence,
Il était fils de roi, frère du roi de France,
Il montre qu'il ne veut faire un Dieu de sa panse, Quand pour l'âme sauver met le corps en balance.
Dans les pièces qui ne sont pas divisées en stro-
1. Cheté où chetel (latin capitale), écrit aujourd’hui cheptel, a d'abord signifié « propriété, capital, avoir ».
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phes, les vers riment deux par deux, sans croisement ni alternance :
Les clercs de Paris la cité, Je dis de l'Université, $ x Nomméement les artiens, / Non les prudhommes anciens, Ont entrepris querelle ensemble ; s Nul bien n'en viendra, ce me semble, ete.
Tels sont les prinçipaux rythmes qu'on peut rencontrer dans Rutebeuf. Nous avons particulièrement insisté sur la rime, parce que, dans nos traductions rythmées, comme nous l’expliquons dans l’avant-propos, la rime est souvent sacrifiée. Les indications sur la versification propre à chaque genre seront données dans les chapitres qui leur sont consacrés.