‹ Les grands épisodes de la monarchie constitutionnelleChapitre 109 sur 146 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

mains, c'est la sécurité que cette modération fait naître, c'est la prospérité qu'elle encourage, c'est la protection qui promet l'ordre nouveau à ceux qui s'y soumettent ou s'y attachent. Voilà les véritables élémens de sa conservation; les autres ne sont que des illusions funestes qui perdent ceux qui les embrassent. Vous jetez les fondemens d'un trône nouveau; ne lui donnez pas pour appui une terre détrempée avec du sang et des larmes. »

C'est ainsi que M. de Martignac s'efforçait d'émouvoir les juges du prince de Polignac et de ses collègues. Un des membres de ce grand tribunal a esquissé en termes saisissans la physionomie de cette admirable plaidoirie :

« Sans vaine rhétorique, a écrit le duc de Broglie, sans affirmation de générosité à l'égard de ses anciens adversaires devenus ses humbles cliens, sans étalage de fausse sensibilité sur leur sort actuel ou d'appréhension exagérée sur leurs périls, il se plaça naturellement entre les vainqueurs et les vaincus. Il tint compte aux uns de la difficulté du temps et des hommes qu'il avait lui-même encourue, sans parvenir à la surmonter; il leur tint compte d'un dévoûment honorable même dans ses excès et digne d'une meilleure cause; il demanda compte aux autres de

leur victoire et de l'emploi qu'ils allaient en faire. — Le sang que vous verseriez aujourd'hui, leur dit-il, pensez-vous qu'il serait le dernier? En politique comme en religion, le martyre produit le fanatisme et le fanatisme le martyre. Ces efforts seraient vains, sans doute; ces tentatives viendraient se briser contre une force et une volonté invincibles; mais n'est-ce donc rien que d'avoir à punir sans cesse et à soutenir des rigueurs par d'autres rigueurs? n'est-ce donc rien que d'habituer les yeux à l'appareil du supplice et les cœurs au tourment des victimes, au gémissement des familles? Le coup frappé par vous ouvrirait un abîme et ces quatre têtes ne le combleraient pas...

« En prononçant ces paroles d'un accent solennel et prophétique, M. de Martignac se retourna vers les accusés, les couvrit en quelque sorte d'une commisération respectueuse et les remit entre nos mains avec un mélange inexprimable de grâce et d'autorité. Cicéron lui-même aurait avoué l'action, le geste et le langage (1). »

A M. de Martignac succéda M. de Peyronnet, qui

1. Notes biographiques du duc de Broglic, citées dans notre livre le Ministère de M. de Martignac, sa vie politique et les dernières années de la Restauration.

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