LIVRE DEUXIÈME
boulevard d'Enfer. Là, il fallut relentir l'allure des chevaux, à cause des ornières profondes qui sillonnaient la route. Mais personne ne songeait, tant le départ avait été soudain, à poursuivre de ce côté les anciens ministres de Charles"! et ils franchissaient déjà sans accident la barrière d'Enfer, que la garde nationale et la populace groupée aux abords du Luxembourg les croyaient encore dans la prison du palais. Le succès de l'audacieuse entreprise du ministre de l'intérieur semblait dès lors assuré et il chargea M, Dutrône d'en porter la nouvelle au Palais-Royal. Il lui remit en même temps deux lettres, l'une pour le roi et l'autre pour sa mère. Il les avait écrites au Luxembourg, tandis qu'il attendait la réponse de M. Lafïitte au message qu'il lui avait adressé. Sa pensée s'était alors reportée sur le prince qui lui avait confié l'honneur de sa couronne et sur sa mère, jalouse de l'honneur de son nom. Rien ne semble mieux fait que ce trait tout intime pour donner, à un demi-siècle de distance, une idée des anxiétés que le double sentiment d'un grand péril à courir et d'un grand devoir à remplir mettait, au cours de ces tragiques événemens, dans l'âme de ceux qui s'y trouvaient mêlés.
Le reste du parcours s'effectua heureusement. Le
23i LE PROCÈS DES MINISTRES.
faubourg de Charenton, que les rapports de police présentaient comme animé d'intentions menaçantes, était presque désert. Sur les portes, on ne voyait que des femmes et des enfans attirés par la rumeur de ce rapide convoi. Enfin, à six heures, les accusés étaient réintégrés dans leurs cellules, et le canon de Yincennes annonçait au roi et à son conseil que les murailles du château et la vaillante épée du général Daumesnil protégeaient la vie des ministres de Charles X l.
Laissant leur escorte rentrer au Luxembourg, le ministre, seul dans sa voiture, se dirigea vers Paris par le faubourg Saint-Antoine, voulant apprécier par lui-même les forces de l'émeute. Mais, dans les rues qu'il traversa, régnait un calme absolu. Derrière la plupart des fenêtres, il voyait les ouvriers penchés sur leur métier, dans le mouvement alternatif et régulier de leur travail. Dans la rue Saint-Antoine,
1. A la suite de ces violentes émotions, M. de Montalivet se plaisait à raconter le trait suivant qui lui révéla, au moment où il venait de vaincre les difficultés périlleuses du jour, celles que réservait le lendemain. Comme, en approchant de Viucennes, il se félicitait tout haut devant le général Fabvier de l'heureuse issue de cette journée: « C'est une belle journée, en effet, monsieur le ministre, répondit le général, car elle rend à beaucoup la liberté que leur enlevait le sentiment d'un grand devoir à accomplir; chacun pourra maiutouant en user. »