‹ Les grands épisodes de la monarchie constitutionnelleChapitre 132 sur 146 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

pessimisme éclata notamment dans une conférence qu'ils eurent avec le ministre et au cours de laquelle ils donnèrent à entendre que la retraite du général de Lafayette devait être considérée comme un malheur public, propre à exciter la garde nationale et à faire naître de nouveaux conflits. M. de Montalivet n'eut aucune peine à percer à jour ce système d'intimidation, dont deux fonctionnaires placés sous ses ordres se faisaient l'instrument vis-à-vis de lui. Il répondit avec fermeté en mettant en relief l'exagération du langage qu'il venait d'entendre. Il insista sur l'absence de tout intérêt pour la garde nationale de Paris dans la question traitée la veille à la chambre des députés. Il ne croyait pas que personne osât pousser le général de Lafayette à une susceptibilité « assurément éloignée de la noblesse de ses sentimens,et voulût encourir une si grave responsabilité.» Enfin, il engagea les préfets à se rendre auprès du vieux soldat et à lui faire entendre le langage qui convenait le mieux à ses devoirs envers la France comme au soin de sa gloire1.

A l'issue de cet entretien, le ministre se rendit au conseil, où il apprit que le roi venait de recevoir de

1. Ces détails, comme ceux qui suivent, publiés pour la première fois, sont empruntés aux Mémoires inédits, déjà cités.

M. de Lafayette une lettre contenant sa démission. Le premier mot du prince, en la recevant, avait été :

« Je ne l'accepterai pas. »

Résolu à n'être le prisonnier de personne, il ne voulait pas cependant se donner l'apparence même d'un tort envers un homme protégé à ses yeux par les services qu'il en avait reçus, plus encore que par sa popularité. Il voulait tenter de le détourner de son dessein, et, d'accord avec lui, le conseil décida qu'on s'efforcerait de faire revenir le général sur sa détermination. Le soir, une nouvelle réunion eut lieu. Le roi avait vu le général sans obtenir de lui rien de formel, si ce n'est des récriminations et des plaintes sur la politique du gouvernement. Puis il avait envoyé auprès de lui l'un de ses aides-de-camp, M. Berthois 1 ; mais M. de Lafayette s'était tenu sur la même réserve, refusant toujours de se prononcer. Cependant sa démission n'était pas officiellement donnée. M. Dupont de l'Eure fit alors remarquer que l'attitude du général tenait moins aux opinions émises dans la chambre et au langage des orateurs qu'à un ensemble de faits politiques. Cette insinua tion mystérieuse décida le ministère à déléguer deux

I. Le bruit courut que le duc d'Orléans, envoyé aussi par son père, avait essayé vainement do modifier les intentions du général.

de ses membres auprès de M. de Lafayette afin d'obtenir une réponse précise. MM. Laffitte et de Montalivet furent désignés pour cette mission, qu'ils accomplirent à dix heures du soir.

Le général les reçut avec sa courtoisie accoutumée, dans son cabinet où il se trouvait seul, ses officiers étant réunis dans une autre pièce. M. Laffitte prit la parole et énuméra les motifs qui, selon lui, devaient détourner M. de Lafayette du dessein qu'il avait manifesté. Il parla longtemps. « Il se complaisait volontiers dans les développemens de sa pensée, nous a dit de lui un contemporain. Il était promptement satisfait de ses diccours et croyait avoir rempli tout son devoir vis-à-vis de ceux qu'il voulait convaincre, quand, par le nombre, l'enchaînement et la forme de ses argumens, il était arrivé à se plaire à luimême1. » Il ne doutait pas que le général fut touché par sa parole et se résignât à conserver le commandement de la garde nationale de Paris. Il le lui dit avec éloquence et crut l'avoir convaincu, encore que

1. Il n'est pas sans intérêt de rapprocher de ce jugement, formulé par un homme qui a beaucoup connu M. Laffite, celui que le duc de Richelieu portait sur son compte : « Ce banquier ambitieux, qui se croyait le roi d?s Halles et n'était qu'un écervelé, ne sachant ni ce qu'il voulait, ni ce qu'il faisait, capable de ruiner la France et de se ruiner lui-même par vanité. »

M. de Lafayette ne fît aucune réponse formelle et se retranchât derrière le soin de sa dignité et de sa popularité, ce qui était sa principale force. Le général se contentait d'exprimer des regrets pour les difficultés qu'il causait au roi. Tout à coup, et comme cet entretien, qui avait laissé de côté la vraie question, touchait à son terme, M. Laffitte se leva et les ministres se retirèrent sans avoir une indication positive à rapporter au roi. Mais quand ils furent seuls dans la voiture qui ramenait M. Laffitte au ministère des finances, M. de Montalivet exprima son étonnement. Il ne partageait pas la confiance de son collègue; il emportait de l'entrevue qui venait d'avoir lieu la conviction que M. de Lafayette ne modifierait pas sa décision première. A ces doutes exprimés avec vivacité, M. Laffitte répondit, au moment où il prenait congé du ministre de l'intérieur :

« Retournez donc chez le général; interrogez-le, et quand il vous aura répondu, sans doute, vous dormirez tranquille. »

Malgré ce qu'il y" avait d'un peu ironique dans cette réponse, M. de Montalivet n'hésita pas et revint chez M. de Lafayette, dans le cabinet duquel il rentrait seul, dix minutes après en être sorti avec M. Laffitte. Cette fois, M. de Lafayette montra le fond de

Page 1