‹ Les grands épisodes de la monarchie constitutionnelleChapitre 2 sur 146 · RUE SAINT-BENOIT · texte numérisé non relu

RUE SAINT-BENOIT

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Le 15 décembre 1830, quatre des anciens ministres de Charles X, mis en accusation par la chambre des députés, comme coupables du crime de haute trahison, comparaissaient devant la chambre des pairs, érigée en cour de justice et siégeant au palais du Luxembourg. Après des débats émouvans qui durèrent sept jours, au milieu de Paris en armes, sous les clameurs d'une population exaspérée contre les inculpés, dont elle menaçait la vie, le président de la cour prononça une sentence rigoureuse, mais humaine, que les passions contemporaines trouvèrent insuffisante, mais dont la clémence soulagea le cœur des hommes de bien et devait honorer, par-delà les

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temps, la mémoire des juges et celle du gouvernement qui avait secondé avec ardeur leur désir de ne pas répandre le sang.

Cet épisode de notre histoire, dont les détails sont oubliés ou ignorés, n'avait jamais été raconté avec les développemens qu'il comporte. Mis en possession de documens inédits et de communications bienveillantes, il nous a paru bon d'en reconstituer le récit, en le faisant précéder d'un résumé sommaire des événemens que le procès des ministres couronna, et en le complétant par le tableau de ceux qui mirent un terme à cette'période agitée, de laquelle on peut dire qu'elle fut le prologue du grand ministère Perier, dont nous avons le dessein de raconter un jour l'instructive histoire.

C'est ce récit qu'on va lire. Il offre, à ce qu'il nous a semblé, un saisissant intérêt qui le recommande à l'attention des lecteurs, — intérêt qui résulte autant des enseignemens qu'on y pourra recueillir que du caractère dramatique de ces heures lointaines, si peu connues de la génération nouvelle et dignes cependant d'être tirées de l'oubli. — Il forme en outre la suite du livre que nous avons consacré précédem-

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ment au ministère de M. de Martignac1. Ecrit comme ce dernier dans un sentiment de sympathie respectueuse pour la monarchie constitutionnelle, ses principes, ses hommes, ses œuvres, ses procédés de gouvernement, nous osons espérer qu'il trouvera parmi cette portion du public qu'intéressent les grands souvenirs de notre histoire nationale le même accueil que son aîné.

Au moment où se déroulaient les événemens que nous allons raconter, la France sortait d'une révolution née subitement des périls qu'avait courus la liberté, — révolution à jamais regrettable qui, dans sa précipitation à se venger de ceux qui l'avaient provoquée, venait de renverser en trois jours un trône huit fois séculaire et de porter au régime parlementaire, alors même qu'elle s'accomplissait en son nom, une inguérissable blessure de laquelle devait périr, dix-huit ans plus tard, la monarchie de Juillet, fondée aussi sur ce régime. Une sanglante bataille

1. Le Ministère de M. de Martignac, sa vie politique et les dernières années de la Restauration d'après des publications récentes et des documens inédits. (Ouvrage couronné par l'Académie française.) Paris, Dcntu, 1875.

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engagée dans les rues, un roi fugitif, ses ministres succombant sous le poids de leur incapacité plus encore que sous le poids de leurs fautes, ses soldats dispersés, ses émissaires impuissans à apaiser la rébellion et reçus par ces mots : Il est trop tard.* l'émeute triomphant au nom du droit violé et poussant jusqu'à la plus intraitable fureur ses vengeances et ses représailles, tels avaient été les traits principaux des trois journées. Quand ce drame eut pris n, les ardeurs qui l'avaient rendu redoutable lui survécurent longtemps encore. Dans les imaginations et dans les cœurs restèrent des souvenirs amers et d'ineffaçables rancunes. Les ambitions déçues, les espérances trompées y déchaînèrent des colères nouvelles, et au lendemain de ce combat entrepris pour la liberté, ce n'est plus la liberté qui courut des périls, mais l'ordre public.

Dans les chambres, dans les conseils du gouverne ment, dans la presse, la lutte recommença entre les hommes qui avaient souhaité la chute de Charles X et s'en étaient réjouis, et ceux qui, surpris par l'événement sans l'avoir désiré, s'étaient rangés autour du pouvoir nouveau, non pour en faire l'instrument,

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le complice et l'esclave des passions anarchiques, mais pour l'aider à leur résister et tenter de renouer, de concert avec lui, sur un terrain plus large que celui de la Charte de 1815, la tradition du régime représentatif, inauguré par cette Charte, sagement pratiquée jusqu'au 8 août 1820 et dénaturée tout à coup par l'avènement du ministère Polignac. De ces hommes unis la veille, quoiqu'avec des intentions différentes, dans la revendication des libertés, les uns, à qui manquait l'esprit de gouvernement, se montraient crédules au point de penser qu'il leur serait aisé de contenir, sans recourir à d'énergiques mesures, le flot populaire après l'avoir déchaîné. Us continuaient à flatter la foule, à donner un aliment à ses passions, en lui laissant croire que les réformes qu'ils rêvaient, et qu'excitée par eux, elle réclamait, peuvent être le fruit d'un jour et devaient lui être spontanément octroyées. Les autres, au contraire, rendus prévoyans par l'expérience du passé, estimaient que la sécurité est le premier des biens, la condition même de la liberté. Ils entendaient avant de poursuivre l'exécution d'un programme largement libéral que l'ordre public fût rétabli et que la

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France eût affirmé sa modération et sa sagesse. Le procès des ministres fut le terrain sur lequel les exigences des uns et la ferme volonté des autres de maintenir l'ordre et de faire respecter la Charte de 1830 se rencontrèrent en un choc redoutable dont il nous a paru bon de ressusciter les bruyantes péripéties.

Ce n'est pas seulement une question d'humanité qui fut résolue le 21 décembre 1830, quand la justice de la Cour des pairs, secondant les généreuses intentions de Louis-Philippe, épargna la vie des anciens ministres de Charles X et quand l'énergie de quelques hommes de cœur et de devoir les protégea contre les fureurs d'une populace ameutée ; ce fut aussi une question d'avenir. Issu d'une révolution, le nouveau gouvernement proclamait ainsi par ses premiers actes qu'il résisterait à la domination des passions révolutionnaires et au joug de ceux qui voulaient exploiter ses embarras au profit de leur ambition et de leur popularité. Au lendemain de son avènement, il fondait sa puissance sur les bases éternelles de tout gouvernement fort, libéral et humain. Il s'assurait une longue existence, qui aurait

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duré, il est permis de le croire, bien au-delà des dix-huit années durant lesquelles elle s'est exercée, si les principes qui avaient fait la force et assuré l'impérissable gloire du ministère Perier étaient restés pour M. Guizot et ses amis l'objet d'un égal respect, — temps heureux durant lequel la France a joui librement des bienfaits de la paix et de la liberté et que tout ce qui s'est passé depuis fera regretter toujours aux amis sincères des institutions représentatives.

On peut apprécier, par ce rapide exposé, l'intérêt et le but des pages qui vont suivre. Consacrées à l'histoire des scènes dramatiques qui précédèrent et suivirent la chute de la monarchie légitime, elles permettront d'étudier dans tous leurs développemens les difficultés que rencontra dès sa naissance le gouvernement de Juillet et les efforts qu'il fit pour les vaincre. Elles démontreront, en outre, qu'après la victoire d'un parti sur un autre, quand l'œuvre du sort est accomplie, quand les débris d'une couronne gisant sur le sol de la patrie attestent que les vengeances les plus légitimes comme les plus injustes ont été satisfaites, et que toutes les fautes ont

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reçu en une fois un solennel et sévère châtiment, il n'est ni bon, ni digne, ni logique que les vainqueurs aillent rechercher parmi les vaincus des victimes expiatoires pour faire peser sur elles les dernières convulsions d'une colère épuisée. Si le roi Louis-Philippe et les plus sages de ses conseillers avaient été libres d'agir selon leur cœur, jamais M. de Polignac et ses collègues n'auraient été poursuivis ; et lorsque, durant les préliminaires de leur procès, M.Berryer, alors à ses débuts, déclarait que la Charte étant violée dans la personne du roi déchu, elle ne pouvait plus être appliquée à ses ministres; lorsqu'il s'écriait: ci Oui, ils sont coupables ! mais vous ne pouvez pas vous faire leurs accusateurs, et je ne leur vois plus de juges sur la terre de France, » il affirmait une doctrine vraie autant que généreuse et répondait à la pensée intime de toutes les intelligences droites. Mais ce fut à cette heure difficile la destinée douloureuse du gouvernement de Juillet d'être contraint de subir le despotisme de l'opinion. Du moins, il traça lui-même avec une énergique résolution et une inflexible rigueur la limite qu'il ne dépasserait pas, et provoqua une admirable et con-

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solante conjuration qui répondait aux clameurs vengeresses en proclamant les droits de la clémence, et les fit prévaloir au dernier moment. Près d'un demisiècle a passé sur ces événemens, mais le temps, en s'écoulant, n'a pas modifié pour les hommes animés de sentimens justes et humains l'expression qui était alors dans la plupart des consciences, et l'on tressaille encore en relisant ces belles paroles que M. Guizot prononçait à la tribune de la chambre des députés le 9 novembre 1830 : « Après avoir changé le gouvernement et renouvelé la face du pays, c'est une chnse misérable que de venir poursuivre une justice mesquine à côté de cette justice immense qui a frappé, non pas quatre hommes, mais un gouvernement tout entier, toute une dynastie. En fait de sang, la France ne veut rien d'inutile. Toutes les révolutions ont versé le sang par colère, non par nécessité ; trois mois, six mois après, le sang a tourné contre elles. » Les sentimens que M. Guizot exprimait avec tant d'éloquence animèrent non-seulement M. de Martignac et les autres défenseurs des accusés, mais encore leurs juges, et c'est un spectacle honnête et consolant que celui de tant d'efforts

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entrepris afin de sauver la vie de quatre hommes pour qui l'histoire plaiderait sans doute aujourd'hui les circonstances atténuantes, si leur tentative avait réussi ; qui furent surtout coupables de n'avoir pas compris leur temps, d'avoir séparé les intérêts de la couronne des intérêts du pays, et sacrifié, avec une légèreté qui n'eut d'égale que leur incapacité, les droits de la nation à leur dévoûment pour une dynastie que leur présence aux affaires mettait seule en péril.

Tel est donc le récit que nous plaçons sous les yeux des lecteurs. Ils y trouveront, ils le savent déjà, un respect profond pour le passé, une ardente admiration pour les grandes mémoires à qui les temps contemporains n'ont pas encore donné de rivales. Les hommes de 1830 avaient été formés pour la plupart à la forte école de la Restauration. Ils y avaient puisé le goût et l'amour de la liberté, et appris à en connaître les inépuisables ressources et les précieux avantages. Mais ils n'admettaient pas plus qu'elle dégénérât en licence, ni qu'elle donnât des armes à la tyrannie du nombre qu'ils ne comprenaient que, sous prétexte d'ordre public, on essayât

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de courber le pays sous le despotisme d'un seul. Ils entendaient poursuivre l'œuvre entreprise par leurs anciens : l'initiation de la France aux institutions libérales, mais aussi la défendre contre l'anarchie, et le procès des ministres fut la date décisive où, entre la politique complaisante qui flatte les défauts du pays et celle qui leur résiste, ils firent leur choix. On peut donc, surtout à cette heure de leur carrière, les offrir en exemple à leurs successeurs, et c'est pour cela que de ces récits, rédigés d'après des documens propres à remettre en lumière des vérités oubliées, se dégage le plus attachant intérêt.

Mais si l'histoire ressuscitée, ainsi que nous le faisons, avec impartialité et sagesse, peut servir, parles enseignemens qu'elle porte en soi, à éclairer le présent, elle ne doit pas être aux mains des partis un instrument de passion et de haine. Le devoir de l'écrivain politique consiste non à y rechercher ce qui peut accroître nos divisions et nos discordes, mais ce qui peut les apaiser et nous en inspirer la salutaire horreur. Les maux qu'elles ont produits, les catastrophes qu'elles ont provoquées, les efforts qui ont été tentés pour les contenir, voilà les seules

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leçons qu'il faille demander à l'histoire. C'est presqu'un crime de ne l'interroger que pour en obtenir des assimilations faciles, des souvenirs passionnés bons à exciter les partis les uns contre les autres. Aussi, lorsque des faits récens ont amené dans le gouvernement de la France de notables changemens, sans excéder d'ailleurs les limites imposées par la Constitution au droit du pouvoir exécutif, est-ce avec douleur que nous avons vu, sous des plumes emportées par la colère, les causes de la révolution de 1830 rappelées avec violence et d'ardentes provocations adressées au ministère du 18 mai dernier, au nom même des fautes du ministère du 8 août 1829. Il est devenu de mode d'établir entre la politique de Charles X et celle du président de la république, entre le cabinet de Polignac et le cabinet de Broglie des analogies pleines de sous-entendus et de menaces. Nous avons vu des hommes qui n'ont jamais pris la peine d'étudier l'histoire contemporaine, si ce n'est dans les journaux, comparer les hommes d'état actuels aux hommes d'état anciens, 1877 à 1830, les menées du parti de la cour de Charles X aux influences politiques qui ont récemment prévalu,

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s'appuyer sur cette trop facile comparaison pour provoquer avec une vivacité dépourvue de patriotisme les défiances de l'étranger contre le gouvernement actuel de la France, et pour lui prédire, alors qu'il tient son pouvoir de la Constitution et qu'il n'a pas cessé de l'exercer légalement, les mêmes catastrophes qu'au gouvernement de Charles X. Eh bien, il n'est pas nécessaire d'être l'apologiste ou le défenseur de la politique du 16 mai, pour déclarer que ces ressemblances invoquées avec colère n'existent pas. Il suffit pour cela d'un peu de justice et de bonne foi ; il suffit d'être dégagé de toute passion et de tout parti pris, pour reconnaître qu'entre la situation de 1830 et celle de 1877 les différences sont absolues, éclatantes et profondes. On n'attend pas de nous que nous fassions ici la preuve de cette assertion. L'histoire s'abaisse quand elle descend aux procédés de la polémique, et ce livre n'ayant pas été écrit en vue des événemens actuels, son auteur entend se maintenir, alors même qu'il débarrasse son chemin d'une calomnie, au-dessus des passions et des partis, dans les régions sereines où l'histoire déroule ses splendeurs, et où s'élève l'édi-

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lice de la gloire nationale. Nous supplions seulement les hommes de bonne foi de lire ces pages avecattention, de comparer le présent qui est sous leurs yeux, au passé qu'elles racontent, et c'est leur raison qui fera cette preuve. Les différences que des écrivains prévenus feignent de ne pas voir frapperont leurs yeux, et quand on osera leur dire encore que ce qui se poursuit aujourd'hui, c'est l'affaiblissement de la Constitution et la destruction du gouvernement qu'elle a fondé, ou que l'on conduit la France par les mêmes chemins et au même but que le ministère du 8 août, il leur suffira d'avoir lu l'histoire de la conspiration de Charles X et de ses conseillers contre la Charte, pour reconnaître l'inexactitude de cette accusation, pour reconnaître surtout que dans le ministère du 18 mai, on chercherait vainement M. de Polignac ou M. de Peyronnet.

19 août 1877.

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