LIVRE PREMIER. io
faisant fonctions de ministre de la guerre, approuvé en cela, comme en tout, par le roi et par le dauphin, qu'on vit le même soir rire et se frotter les mains en disant :
« Ghampagny sera bien étonné demain, en lisant le Moniteur. »
A l'issue du conseil qui s'était tenu à Saint- Cloud, les ministres rentrèrent à Paris. M. de Polignac conservait encore son imperturbable confiance, comme s'il n'eût pas compris la gravité des actes auxquels il venait d'attacher son nom. Ses collègues étaient moins rassurés. M. de Guernon-Ranville, traversant à pied le bois de Boulogne, dit à M. de Montbel, qui faisait route avec lui:
« Nous venons d'engager une partie dans laquelle nous avons mis nos têtes pour enjeu; mais, quoi qu'il arrive, notre conscience sera tranquille, car nous n'avons eu en vue que le service du roi et le bonheur de la France.
— Oui, vous avez raison, répondit le ministre des finances, advienne que pourra. »
Ils ne prévoyaient encore ni l'un ni l'autre, quelles que fussent leurs appréhensions, que l'orage était si proche et que la monarchie, selon un mot saisissant
prononcé depuis, allait sombrer sous voiles, comme un vaisseau tout armé.
Le secret des ordonnances fut rigoureusement gardé pendant cette journée. Le soir, vers onze heures, M. Sauvo, rédacteur en chef du Moniteur1, fut appelé chez M. de Chantelauze. Il y trouva M. de Montbel. Les deux ministres étaient assis devant une table faiblement éclairée, dans un état frappant de préoccupation et de tristesse. M. de Chantelauze tenait à la main un rouleau de papier. Il en défit le lien et dit à M. Sauvo :
« Monsieur, voici des actes importans à publier dans le Moniteur de demain. »
Et comme M. Sauvo, après en avoir donné reçu, parcourait rapidement les actes afin d'en connaître l'objet, M. de Montbel lui dit :
« Vous êtes bien ému ! »
— Monseigneur, il serait plus étonnant que je ne le fusse pas.
— Sans doute, cela est très grave.
— Dieu sauve le roi! Dieu sauve la France !
— Nous l'espérons bien! C'est bien notre vœu, répliquèrent les ministres, dont l'accent et la phy-
1. Né à Paris en 1772, mort en 1859, dirigea pendant, quarante
ans le Moniteur.