‹ Les grands épisodes de la monarchie constitutionnelleChapitre 57 sur 146 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

craignit de perdre le prince de Polignac au lieu de le sauver, et renonça à intervenir.

D'autre part, sur un avis venu de Paris, M. de Polignac avait manifesté le dessein de se rendre à Cherbourg. Toutefois, il dut y renoncer, car les populations normandes étaient partout soulevées par la nouvelle du passage prochain de Charles X, qui venait d'arriver à Argentan, et gardaient rigoureusement les routes que leur colère rendait particulièrement dangereuses pour l'homme dont en ce moment la France entière maudissait le nom. C'est sans doute alors qu'il revint à Saint-Jean-le-Thomas et que, de plus en plus inquiète pour la sûreté de leur hôte, Mme de La Martinière et Mme de Saint-Fargeau recoururent de nouveau au curé de Saint- Jean. Cet ecclésiastique comptait justement parmi ses amis un sieur Leclère, ancien officier de marine, maître déporta Granville, propriétaire d'une terre voisine de l'habitation de Mme de La Martinière, avec qui il entretenait quelques rapports de voisinage, et chez laquelle il avait rencontré la marquise de Saint-Fargeau.

Le jeudi 12 août, M. Leclère reçut à Granville la visite du curé de Saint-Jean, venu auprès de lui afin de s'informer si quelque bateau devait partir prochainement pour Jersey. M. Leclère répondit que le

patron Jean Lemaître se proposait de faire le voyage le mardi suivant, et voulut connaître le nom du voyageur pour lequel le renseignement lui était demandé. Quand il sut qu'il s'agissait de l'amie de Mme de La Martinière et qu'elle avait hâte de s'embarquer, il promit de la prévenir si quelque patron du port partait plus tôt. Il se chargea même de faire viser le passeport que le curé lui laissa, passeport régulier délivré par le préfet du Calvados, et destiné à la marquise et au valet de chambre qui voyageait avec elle.

Le samedi , Mme de Saint-Fargeau vint elle-même à Granville. C'est durant ce voyage qu'à son grand déplaisir, comme on l'a vu, M. de Semallé l'accompagna. Conseillée et guidée par M. Leclère, elle loua chez un aubergiste du port, le sieur Le Pelletier, une chambre pour elle et un cabinet pour son domestique, et à Y Hôtel des Marchands, une écurie pour ses chevaux ; puis elle retint deux places, au prix de 6 francs chacune, sur le bateau du sieur Lehodey, qui devait mettre à la voile le lundi. Un autre patron, nommé Pannier, sollicité par elle de prendre la mer le dimanche, avait demandé 60 francs qu'elle ne voulut pas donner, craignant sans doute que l'acceptation de ce prix exagéré

n'éveillât les soupçons du batelier. Elle partit ensuite par la diligence qui l'avait amenée. M, de Polignac l'attendait à Saint-Jean-le- Thomas.

Elle revint à Granville, durant la nuit, dans une voiture particulière dont il occupait le siège. Elle s'installa avec lui chez l'aubergiste Le Pelletier. Mais M. de Polignac sortit au lever du soleil et ne rentra que le soir. A dix heures, M. Leclère ramena Mme de Saint-Fargeau à l'hôtellerie. Elle avait passé la soirée chez lui, avec sa femme, personne spirituelle et distinguée qui occupait dans la société granvillaise une haute situation. Comme il venait de prendre congé de la marquise, l'aubergiste Le Pelletier, qui se trouvait sur la porte de son établissement avec quelques personnes, lui dit :

« Je ne sais si cette dame s'appelle Mme de Saint- Fargeau; mais, pour sûr, l'individu qui est avec elle n'est pas un domestique, c'est plutôt un personnage important. Il parle à merveille, il a des mains d'aristocrate, il met des gants pour cirer les chaussures de sa maîtresse ; c'est peut-être Polignac.

— J'affirme que la dame est bien la marquise de Saint-Fargeau, répliqua M. Leclère ; quant au domestique, je ne le connais pas et je n'en peux répondre. »

Puis il s'éloigna.

ICi LE PROCÈS DES MINISTRES.

Mais il n'était pas îe seul à qui Le Pelletier eût fait part de ses doutes : bientôt, le bruit se répandit que le prince de Polignac était dans la ville. "Vers minuit, une trentaine de gardes nationaux rassemblés autour de la maison menaçaient de l'arrêter. Le commissaire de police, arrivant à son tour, fut accueilli par ces mots :

« C'est Polignac! interrogez-le. »

Mme de Saint-Fargeau et M. de Polignac entendaient ces rumeurs de la chambre dans laquelle ils se trouvaient et où le commissaire se présenta bientôt. La marquise protesta contre les insinuations dont elle était l'objet, montra son passeport régulièrement visé ; mais quand le magistrat eut vu et interrogé le prétendu domestique, il fut frappé de sa distinction , de son accent , de son grand air, de tous les traits qui trahissaient chez M. de Polignac l'homme de vieille race et le personnage de cour. Il lui demanda son nom, et, comme le prince déclarait se nommer Pierre Pierrot et être bien réellement au service de Mrae de Saint-Fargeau, le commissaire de police répondit :

« Je n'en crois rien ; vous n'avez pas de papiers, je suis obligé de vous arrêter. »

M. de Polignac passa la nuit à la maison d'arrêt,

Page 1