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INTRODUCTION

On dit que les Lacédémoniens cherchaient à former le corps des enfants même avant leur naissance. Ils recommandaient pour cela de ne mettre jamais sous les yeux des femmes enceintes que des statues ou des tableaux représentant des types de vigueur, de santé, de beauté. Nulle difformité ne devait frapper les regards des femmes qui devaient incessamment devenir mères, de peur que le fruit délicat qu'elles portaient dans leur sein n'en reçût une fâcheuse empreinte. Le but était louable. C'est moins cependant l'homme physique que l'hQmme moral qu'il importe de former de bonne heure, et c'est surtout dans l'ordre moral que l'exemple des Spartiates mérite d'être suivi. Il faut pour cela ne mettre sous les yeux des enfants qui commencent à réfléchir, à plus forte raison, des adolescents, que des types de grandeur et de dignité, afin que leur âme se forme, presque à leur insu, sur ces beaux modèles : ou, si Ton est obligé d3 leur parler d'hommes criminels, ne les leur peindre que pour en inspirer de l'horreur, comme faisaient ces mêmes Spartiates, qui ne montraient à leurs enfants les Ilotes ivres que

pour les prémunir contre Pivresse, dont ils voyaient les honteux effets.

Il nous a donc paru qu'il pouvait être utile à la jeunesse des écoles de Droit, pour qui nous avons écrit ce livre, de lui présenter des modèles pris dans une classe d'hommes qui, par la nature de ses travaux, se rapproche le plus des idées saintes, nous voulons parler des jurisconsultes, qu'Ulpien, grand jurisconsulte lui -môme, appelait les prêtres du Droit, Sacer dotes juris. Le Droit, en effet, n'est pas autre chose que la justice en action, et la justice en action est bien voisine de la sainteté, ou plutôt elle en est le premier échelon, la justice n'étant que la charité dans une mesure exacte et limitée, tandis que la sainteté est la charité sans mesure.

Il .ne saurait donc y avoir dans les sociétés humaines, après l'étude des choses proprement saintes, d'étude plus importante et plus utile que celle du Droit. Et comme, dans les sociétés civilisées, les lois sont si nombreuses et si compliquées, que leur étude suffit pour absorber tous les moments d'un homme, môme laborieux, il faut, de toute nécessité, qu'une classe particulière d'hommes intelligents s'y consacre entièrement pour éclairer de ses conseils les multitudes d'hommes voués, par goût ou par nécessité, à d'autres travaux. Ceux qui se livrent à cette étude dans un but principalement intéressé, se nomment légistes ou juristes; ceux qui s'y abandonnent avec amour et y trouvent les mômes satisfactions intellectuelles que le peintre éprouve devant un beau tableau, ou le sculpteur devant une belle statue, s'appellent jurisconsultes.

Il y a, en effet, entre le légiste, qu'on appelle souvent aussi homme d'affaires, et le jurisconsulte, la môme différence qu'entre l'arpenteur et le géomètre. L'arpenteur doit bien connaître un peu la géométrie, et c'est pour cela que pour marquer chez un homme la réunion, dans la proportion indispensable, de la science générale des mesures à ses appli-

LES GEANDS JURISCONSULTES. 3

cations les plus usuelles et les plus simples, on dit très-bien, en joignant les deux mots par un trait d'union, un arpenteur-géomètre. Mais quand on dit un géomètre tout court, on n'entend plus parler d'un homme qui gagne plus ou moins d'écus avec la chaîne et le compas, on veut désigner un savant épris des sciences mathématiques au point de faire passer leur étude bien avant les intérêts vulgaires. On pense aussitôt à Archimède, à Pascal, à Leibnitz, à Newton.

Un trait d'histoire servira à mettre en relief notre pensée. Après la mort de Pertinax, en l'an 493 de notre ère, un riche Romain, Didius Julianus, acheta l'empire, mis à l'enchère par les soldats prétoriens, et quelques historiens ont dit de cet acheteur de sceptre, que c'était un jurisconsulte. Ils se sont trompés en donnant ce nom, qui par lui-môme inspire le respect, à un traficant effronté, qui était bien d'une race de jurisconsultes, puisqu'il était, paraît-il, petit-fils de Salvius Julianus, le célèbre rédacteur de l'Edit des préteurs (4), mais qui n'était pas jurisconsulte lui-même, puisque son nom ne se trouve cité dans aucun livre de Droit faisant autorité, parmi ceux des maîtres de la science juridique.

Quiconque, par conséquent, s'attendrait à trouver dans notre livre une œuvre semblable à celles de Diplovataccius, de Pancirole, de Taisand et de quantité d'autres biographes, c'est-à-dire une galerie complète de tous les hommes qui ont écrit avec quelque succès sur le Droit, n'aurait pas aperçu notre dessein. Il est si facile, avec des ciseaux, de faire des livres en découpant d'autres livres, qu'on peut publier sur le Droit des ouvrages qui ont quelquefois beaucoup de succès en librairie, sans être, à proprement parler, jurisconsulte, à plus forte raison, grand jurisconsulte. Ce dernier titre ne peut être donné qu'aux hommes qui, par leurs idées propres ou par un talent d'exposition tout à fait extraordi-

(!) Voyez Hugo, Ht'sL du Droit Rom., $ 180.

naire, ont jeté dans la science un très-grand éclat et un éclat durable.

Mais si l'homme souvent vaut mieux que l'œuvre, l'œuvre d'autres fois vaut mieux que l'ouvrier. Comme tout être doué de la liberté morale peut abuser des facultés qu'il a reçues de Dieu , les grandes intelligences ne sont pas plus que les autres à l'abri des défaillances morales ni même des grandes chutes, et il arrive trop souvent qu'on a de l'admiration pour une œuvre dont on ne peut pas estimer l'auteur. Ce cas cependant se réalise rarement pour les jurisconsultes, parce que le Droit est une science si fortement assise sur des vérités de conscience indiscutables, que quiconque la cultive ne parvient pas facilement, dans les occasions où sa vertu périclite, à se faire une conscience fausse. Un jurisconsulte peut bien, quand il se livre aveuglément à quelque honteuse passion, devenir sceptique et perdre un moment le sens moral ; mais il le recouvre dès qu'il revient à sa science sainte. Chaque fois qu'il trébuche dans ses actions, les principes dont il est obligé de faire l'aliment de sa vie, l'aident à se relever ; et quand son cœur devient aussi ferme que son esprit, il ressent pour ce qui est juste une telle passion que la moindre injustice, commise à l'égard de qui que ce soit, lui cause plus de déplaisir qu'une note criarde n'en peut causer à l'oreille la plus délicate.

Tous les temps et tous les pays ont fourni des jurisconsultes de cette trempe, et ce sont ceux-là que nous aimons à présenter comme des modèles aux légistes, pour développer en eux la grandeur morale, qui est la seule grandeur véritable. Nulle étude ne nous semble plus nécessaire en un temps où le matérialisme fait tant de ravages dans les âmes, et a causé à la France, en particulier, tant de désastres. Comment notre nation, jadis si grande, est-elle tombée si bas, qu'un instant on a pu croire que son nom allait être effacé de la terre? Il n'en faut pas chercher la cause ailleurs

que dans l'affaiblissement du sens moral. Une philosophie sceptique et une littérature éhontée se sont exercées, à l'envi , à extirper des âmes tous les bons sentiments et à nourrir les mauvais. Elles ont amené alors une génération que nos pères, s'ils revenaient au monde, ne pourraient plus reconnaître comme issue de leur sang, une génération composée, en majeure partie, d'hommes incrédules et efféminés, qui n'ont pas su, au moment du péril, défendre leur patrie contre les ennemis du dehors, qui, dans bien des villes, n'ont pas même su résister à des fous criminels du dedans, et qui ont laissé ravir à la France deux de ses plus belles provinces, qu'elle aimait de l'amour qu'a une mère pour ses enfants les plus dignes et pour ceux qui lui ont le plus coûté. Puisse la jeunesse française reconnaître que notre décadence morale a été la principale cause de ces épouvantables malheurs, et puisse-t-elle s'imprégner de doctrines plus saines, des doctrines qui enseignent l'austérité, qui nourrissent le courage et qui enfantent l'héroïsme !

Dans l'ancienne Rome, les grandes familles étaient dans l'usage de faire porter aux obsèques de chacun de leurs membres les images des ancêtres, pour exciter chez tous leurs descendants un vif désir d'imiter leurs exploits et leurs vertus. Cet usage n'existe plus. Mais il est facile à quiconque veut s'élever haut dans la vie morale , de se créer des ancêtres d'adoption, en gardant toujours sous ses yeux les exemples des hommes qui ont su, dans un milieu semblable au sien, conserver des âmes droites et des cœurs sans tache. Quand ces exemples finissent par être tellement gravés dans la pensée d'un homme qu'ils n'en sortent plus, ils servent merveilleusement à épurer toutes ses joies, à calmer toutes ses douleurs , et à placer son âme dans cet état de paix inaltérable où les disciples de Zenon avaient déjà compris que se trouve le souverain bien , et où l'on ne jouit des biens qui passent que pour conquérir par leur légitime usage ceux qui demeurent.

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