SOUVENIRS
Ce livre n’est pas une histoire didactique de la médecine au xixe siècle. Il expose l’histoire des grands médecins dont j’ai fréquenté les personnes ou les œuvres pendant 4o ans.
J’ai connu, écouté, admiré tous ces maîtres excepté Jenner, car je ne suis pas centenaire, et Broussais dont j'ai connu la renommée étonnante et fugace par Andral. Très souvent le lundi, après la séance de l’Académie des Sciences, Andral venait dans notre appartement de l’Institut causer avec mon père qui avait été son secré taire. Quelquefois, il amenait un ou deux collègues, et pendant une ou deux heures on feuilletait et admirait les vieux incunables bien margés, les Elzévir, les Aide, les belles reliures de Beauzonnet, les gardes, les coins et les
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dos savamment ouvragés, les raretés ; une édition princeps de Cesalpin frappée de l’excommunication manuscrite de la Congrégation de l’Index, et un mince in-folio contenant une centaine de ravissantes aquarelles, dessinées par André Vésale et coloriées par lui et un de ses élèves. Elles représentaient le crâne, le cerveau et ses enveloppes, les veines et les artères encéphaliques. Flourens et son élève Gratiolet. s’extasiaient devant ces peintures fort exactes et d’un coloris charmant.
Quand les naturalistes accompagnaient Andral, on rappelait le bon vieux temps du Muséum où mon père disséquait des singes avec Duchenne de Boulogne, pour vérifier les descriptions de Galien. Et le dimanche on allait à Versailles rendre visite au camarade de laboratoire Raspail, micrographe très distingué, qui était en prison, une assez douce prison, pour crime politique contre le gouvernement de Louis-Philippe.
Quand Andral venait seul, le sujet de sa conversation était toujours le même et toujours passionnément intéressant. Il évoquait souvent l’époque glorieuse pour lui, où il combattit et détrôna Broussais, l’Hercule médical du Val-de-Grâce, ce lutteur fanatique et brutal, qui abaissa la médecine et débilita ses contemporains avec ses saignées, ses sangsues, sa diète, ses tisanes et ses éternels émollients.
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Claude Bernard était un maître dévoué et indulgent. Il était accueillant pour les travailleurs et présentait toujours avec la plus grande amabilité les notes que nous adressions à l’Académie des Sciences. A la Société de Biologie, il savait encourager par une phrase topique les travaux des jeunes présentateurs. J’aime à me souvenir qu’il défendit plusieurs fois mes travaux contre les attaques de vieux maîtres qui ne permettaient pas qu’on pénétrât sur leurs plates-bandes scientifiques, alors que j’étais un novice timide et inexpérimenté. Claude Bernard parlait avec beaucoup plus de verve à la Société de Biologie qu’à l’amphithéâtre du Collège de France où il présentait plutôt des expériences qu’il exécutait lentement et méthodiquement avec l’aide de Banvier et de Moreau.
Béhier était un professeur incomparable. Ses leçons de clinique à l’Hôtel-Dieu étaient suivies par une jeunesse enthousiaste qui écoutait religieusement l’exposé d’une médecine classique, très agréablement ornée des dernières découvertes qde lui apportaient la chimie biologique et l’histologie pathologique. Le professeur, qui était diabétique, et le savait, absorbait à petites gorgées, pendant la leçon, un flacon de vin de Banyuls, tandis que son chef de clinique, Charles Bouchard, assis au bord de la table, notait les parties les plus importantes du cours de son maître.
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Duchenne de Boulogne était un petit homme de génie, qui avait l’air d'un vieux sacristain. Il aimait à fréquenter le service de clinique de Germain Sée, à la Charité, et à donner aux élèves les plus précieux renseignements sur le diagnostic des maladies nerveuses. On a été très injuste envers ce novateur qu’on a pillé et qu’on n’a jamais remercié. On fut aussi injuste envers Davaine et envers Villemin. La modestie est une fleur qui n’est pas cultivée dans les jardins de la médecine officielle.
Charcot ne fut pas modeste, mais il fut un grand médecin et un grand professeur. Il avait une renommée européenne et l’amphithéâtre de la Salpêtrière était rempiid' étrangers, médecins, philosophes, journalistes, acteurs, attirés par le prestige de ses découvertes et de son enseignement. Son premier accueil était glacial; le second était très cordial. Quand j’assistais à une de ses incomparables leçons cliniques où il présentait les malades, à la séance suivante de l’Académie de Médecine, il venait toujours me demander si je trouvais « qu’il travaill bien ». Il était, au fond, beaucoup plus modeste qu’il n’en avait l’air. Il était très dévoué et ne craignait pas de se donner de la peine pour les autres. Pendant une séance mémorable de l’Académie de Médecine, Pasteur, retenu chez lui par la maladie, était attaqué très violemment et très injustement par les défenseurs retardataires des
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vieilles doctrines médicales. Je me permis de dire à Charcot : « Je crois que vous feriez une belle action en montant à la tribune dire quelques mots qui vengeraient Pasteur, au nom de la médecine moderne dont vous êtes le chef. » Il fit d’abord la moue, puis me dit : « Vous avez raison. » Il ferma les yeux pendant quelques minutes, me pria d’écrire une phrase finale et monta à la tribune, où il prononça un petit discours hautain et vigoureux qui cingla en cinq minutes toute la meute des assaillants de Pasteur et de ses découvertes.
Les vingt premières années de ma vie se passèrent, chaque été pendant six mois, dans le petit village du Mesnil-le-Roy où résidaient M. Littré et mon père. M. Littré était un homme petit, très vigoureux, à la chevelure longue, noire et broussailleuse ; ses sourcils énormes abritaient de grosses lunettes ; il parlait peu et pensait toujours. Quand il parlait, c’était un délice de l’entendre ; il eût fait un merveilleux professeur, s’il n’eût été un admirable et un infatigable érudit. Quand j’étais écolier, une de mes joies était de recueillir et de lui apporter pour son dictionnaire des exemples d'expressions rares que je rencontrais dans mes lectures classiques. Alors M. Littré me donnait un morceau de sucre trempé dans de l’eau-de-vie en me disant: « Merci, Georges, prends un canard. » Si à ce moment j’avais lu Henry Monnier,
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j’aurais pu dire que ce canard était le plus beau jour de ma vie.
C’est en 1881, au congrès médical de Londres, que j’eus l’honneur de connaître intimement Pasteur. A cette époque, il ne vivait pas encore dans l’apothéose. Il était très entouré par les chirurgiens anglais qui propageaient les doctrines pastoriennes, à la suite de Lister qui avait quitté Edimbourg et professait à l’Lniversité de Londres. Mais les médecins anglais connaissaient peu les travaux de Pasteur qui n’avait pas encore étonné le monde médical par la découverte du vaccin antirabique. L’efficacité du vaccin anticharbonneux était encore niée en Allemagne et les Anglais prenaient assez volontiers leur mot d’ordre scientifique en Allemagne. Depuis 2 5 ans les tendances anglaises se sont sensiblement modifiées. En août 1881, le hasard me permit de démontrer à quelques cliniciens anglais, mes amis, quelle était la grandeur de l’œuvre de Pasteur. Le grand Français voulut bien m’en témoigner une reconnaissance, qui fit de moi son éternel obligé. En 1887, pendant l’hiver, j’allai tous les dimanches le voir à Bordighera où il venait se reposer de ses immenses fatigues. Il me fit l’honneur de me demander quelques conseils sur sa santé et celle des siens. Je pus apprécier la grande bonté, la profonde indulgence de cet homme de génie, entouré d’une famille digne de son esprit et de
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son cœur. Il voulut bien être le témoin de mon entrée dans une vie nouvelle, qui fut aussi heureuse qu’éphémère. Jusqu'à son dernier jour il fut le meilleur des protecteurs, le maître le plus vénéré, l’ami le plus fidèle. Son souvenir est le plus grand de tous mes souvenirs.