LE MÉDECIN CONTEMPORAIN
L’esprit du médecin moderne est souvent très cultivé. Les hautes études auxquelles il est généralement obligé de se livrer, la fréquentation des chimistes, des micrographes, des bactériologistes, des hommes qui étudient la science pure, l’empêchent de se figer dans la matière. Sa pensée s'élève vers les espoirs les plus hauts, vers les découvertes les plus puissantes.
Le vieil antagonisme entre la science et la religion, qui se maintient depuis la plus haute antiquité, doit disparaître. Dans le Duel de Lavedan, son médecin vain et prétentieux dit à son frère l’abbé Daniel, avec un fanatisme étroit, avec une suffisance aveugle : « Tu ne serfe à rien. Je bataille, moi; je lutte avec la maladie et la douleur et quelquefois je les fais prisonniers et je les désarme. Il n’y a que cela de passionnant et qui vaille la peine d’être
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homme : ce duel de toute minute, avec la souffrance et la mort. » Ce discours est indigne d’un médecin. Les vrais savants qui furent libres penseurs, furent les plus tolérants des hommes. Nous aimons à évoquer ici le souvenir du grand Littré, qui fut le plus libéral et le plus respectueux des incroyants. Le médecin sectaire est fort heureusement un être rare. Le duel entre la médecine et la religion ne doit pas être une course à l’influence, mais une course au bien. L’étroit esprit de caste ne doit pas hanter les êtres vraiment bons. La médecine matérielle et l’Eglise immatérielle doivent se compléter et unir leurs missions dans un accord parfait pour le bonheur de notre pauvre humanité éternellement souffrante. Jusqu’à leur dernier souffle, nous devons donner de l’espérance à nos pauvres malades et à leur entourage. Oui, marchands d’espérance, nous le sommes nous médecins, tout comme le sont les prêtres, et c’est là le plus beau rayon de notre gloire commune.
La science est très exactement représentée aux yeux du public contemporain par le médecin, qui en est la figuration la plus tangible, dans la vie de chaque jour. Le médecin a conquis ce rôle sur l’ingénieur et le chimiste, qui sont beaucoup plus savants, mais qui ne pénètrent pas dans l’intimité des familles, qui n’apportent pas, comme nous le faisons, un peu de mystère et beaucoup
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d’espoir, qui ne soulagent pas les maux, qui ne dorent pas l’horizon de la vie. La confiance en nous a augmenté dans le public éclairé depuis plus de cent ans, grâce à l’évolution progressive de la médecine scientifique. Dans l’antiquité, elle eut un moment d’éclat quand les maîtres de l’École d’Alexandrie et Galien firent leurs belles recherches sur le jeu de nos organes. Puis la routine régna en maîtresse jusqu’au xvne siècle. A ce moment les Italiens et Harvey donnèrent un lustre incomparable à la médecine expérimentale en expliquant le problème de la circulation du sang. A la fin du xviue siècle, Lavoisier et la phalange des grands chimistes français, anglais, suédois, éclairèrent les mystères de la respiration. Puis Bichat décrivit la constitution anatomique des tissus. Laënnec découvrait l’auscultation, et Avenbrugger la percussion, Cruveilhier à Paris, Rokitansky à Vienne, créèrent 1 anatomie pathologique, suivie bientôt de l’étude microscopique des tissus sains et malades, œuvre admirable due au génie de Virchow, de Lebert et de Charles Robin.
Liebig, Wœlher, J. -B. Dumas, Cahours, Wurtz fondèrent la chimie biologique. Magendie, Ludwig et Claude Bernard affirmèrent la puissance de la physiologie pendant que Duchennede Boulogne et Charcot métamorphosaient la pathologie nerveuse. Enfin, Pasteur, synthétisant toutes les découvertes récentes de la chimie et de la médecine,
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créa la microbiologie et révolutionna la science. Après lui, letriomphede la médecine fut salué par l’humanité entière. Si les médecins sont honnêtes et sages, prudents et modestes, leur domaine social s’enrichira de tous les territoires perdus par un grand nombre de professions. S’il veut être le confident et le conseiller des familles et des gouvernants, il doit être digne de la confiance que les individus et les collectivités placent en son savoir et en son dévouement pratique.
Le médecin a augmenté son autorité scientifique aux dépens du pharmacien, qui a cessé d’être un savant pour devenir un commerçant qui ne prépare plus ses matières premières et se contente de faire les mélanges prescrits par les ordonnances.
Les pharmaciens savants sont aujourd’hui des professeurs qui font des découvertes dans leurs laboratoires, mais n'exercent plus dans une officine, comme le faisaient, au milieu du siècle dernier, Pelletier et Caventou qui découvrirent la quinine, Robiquet, Mialhe, Gobley, auxquels nous devons la découverte de plusieurs alcaloïdes, de la substance qui constitue l’élément actif de la salive, la ptyaline, et un des éléments chimiques les plus importants des œufs et du cerveau, la lécithine.
Quelque grand que soit l’essor de la médecine moderne, quelque élevé que soit le rang social du médecin, l’état
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moral des médecins et des malades ne s’est pas sensiblement modifié. Dans tous les pays civilisés et éclairés on peut observer de bons et de mauvais médecins, des charlatans, des poseurs, des exploiteurs, des ignorants, et, au-dessus d eux, une masse immense de praticiens modestes, dévoués, généreux, simplement héroïques, dirigés par une élite de maîtres savants et désintéressés. Les siècles se sont succédé, et la mentalité des malades n’a guère changé. Le Christianisme, l’Islamisme, la Réforme, le Philosophisme, le Solidarisme, n’ont pas empêché la foule d’admirer les hâbleurs médicaux et les marchands d’orviétan et n’ont pas augmenté le nombre des malades justes et reconnaissants envers le médecin honnête qui les a guéris ou soulagés.
Le danger qui menace la médecine actuelle est sa tendance à fréquenter le laboratoire plus que la salle d’hôpital. On semble oublier que l’on apprend à soigner les malades en suivant l’évolution de leurs maladies pendant les plus belles années de sa jeunesse. Les études effectuées dans le laboratoire ne doivent être qu'un complément, accessible seulement aux jeunes médecins qui connaissent parfaitementla médecine clinique ; elles ne doivent s’adresser qu’à une élite peu nombreuse. Aussi, le nouveau certificat d’études médicales supérieures, s’il est maintenu, doit être réservé à un nombre très limité de candidats au professorat
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Les médecins qui ont fréquenté les laboratoires de bactériologie et de médecine expérimentale ne doivent pas chercher à éblouir leurs confrères et leurs malades par une phraséologie bizarre, sonore et incompréhensible, qui fait sourire les physiciens et les chimistes.
Si nos jeunes médecins ne s'arrêtent pas sur une pente glissante et dangereuse, ils deviendront aussi ridicules que les médecins de Molière, avec leurs vocables grécolalins qui cachent notre ignorance sous une auréole savante. Ils ont imaginé dans le sang une multitude de substances qu’ils n’ont jamais isolées ; ils les ont douées, sans savoir si elles existent, des propriétés les plus mirifiques et nous ont doté d’une espèce de chimie bizarre, qui n’est que la vieille alchimie mise au goût du jour. Je voudrais bien savoir si l'on a vu à l’état pur des précipitines, des bactériolysines, des hémolysines, des agressines, des anticorps, etc. Que signifient tous ces corps inconnus, introuvables, doués de propriétés vitales qui nous rappellent les plus mauvais temps de l’Histoire de la médecine. Quelle différence entre ce langage fantaisiste et la langue précise des fondateurs de la Bactériologie moderne, Pasteur et son élève Duclaux! Quand les grands mots creux envahissent une science on peut être certain que les découvertes l’abandonnent.
Retournons à la saine chimie, à la saine physiologie ;
Daremberg.
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ne prenons pas les hypothèses pour des réalités. Ne revenons pas à Paracelse, à Yan Helmont, à Stahl, au vitalisme détruit par Magendie, Cruveilhier, Claude Bernard et Pasteur. Si la jeune science verse dans l’alchimie, nous préparerons la revanche des médecins réactionnaires qui voudront nous ramener à la vieille médecine d’antan, à celle qu’aimait Caton, qui résumait toute l’hygiène de l’estomac dans l’usage de la tête et les feuilles d’un chou.
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Un dimanche matin de l'automne de 1 8g5 , la France, l’Europe et la Science apprirent que l’illustre savant venait d’entrer dans l’immortalité. La mort l’avait surpris dans ce petit appartement de Villeneuve-l’Etang, très modestement installé au-dessus d’anciennes remises impériales. Les élèves, les amis, les admirateurs du maître vinrent se recueillir devant l’humble lit de fer qui contenait sa dépouille mortelle. Sa figure pâlie conservait toute son énergie ; ses beaux yeux doux et clairvoyants étaient tristement fermés. Ici reposait la fragile enveloppe du plus merveilleux conquérant scientifique de tous les temps.
Du petit lit du modeste savant, le corps du grand homme fut porté sur un haut catafalque. A ses pieds la foule admiratrice vint honorer son souvenir et glorifier sa mémoire. Le grand Français fut conduit par l’Europe entière à l’immortalité parmi les fleurs et les étendards. Il appartient au monde qu’il a ébloui par ses admirables découvertes. Ceux qui l’ont aimé le retrouvent dans la crypte de la rue Dutot, de cet Institut, où ses restes, sacrés pour nous et pour la science, seront à l’abri des vicissitudes humaines, dans le sanctuaire créé pour lui par l’admiration reconnaissante de sa patrie.
Il était heureux de vivre chaque année, pendant quelques mois, à Villeneuve-1’ Etang, entouré de ses chers enfants et petits-enfants. Chaque dimanche, quelques amis se réunissaient autour du glorieux vieillard. On le rencontrait dans un des rares sites peu humides du parc. Assis au milieu des siens, il faisait toujours un accueil cordial à ses élèves. Il aimait les voir arriver avec leurs jeunes femmes et leurs enfants. Excellent père, admirable grand-père, les ébats de l'enfance le charmaient. Quand le bruit des jeux des cerfs-volants, des ballons, des bicyclettes cessait et que l’heure du goûter sonnait, Pasteur était souvent assez bon pour nous émerveiller, en nous racontant de sa voix claire, nette et entraînante, l’histoire d’une de ses immortelles découvertes. Sa parole
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d’abord hésitante s’éclaircissait, et à l’ombre des arbres séculaires, c’était une merveille d’entendre le grand savant parler avec enthousiasme de ses premiers travaux sur la dissymétrie moléculaire, et aborder les plus grands problèmes de la constitution des mondes. Puis, très simplement, il faisait causer ses visiteurs, s’intéressait aux travaux des chimistes et des médecins et donnait toujours un avis judicieux ou un conseil lumineux. Avant de se retirer, il engageait ses hôtes à visiter les écuries où résidaient les chevaux chargés de fournir le sérum guérisseur de la diphtérie, et ne manquait jamais d’attirer l'attention sur un grand beau vieux cheval de selle, que lui avait envoyé le maréchal Canrobert. Puis les enfants étaient conduits aux cages réservées aux milliers de cochons d’Inde destinés aux travaux de l’Institut Pasteur ; et souvent on leur donnait, dans un panier, quelques petits cobayes qu’ils emportaient avec joie.
D’autres fois, hélas ! on arrivait pendant une des rares crises de découragement qui étreignait le noble vieillard arraché par la maladie à ses travaux de laboratoire. Il voyait avec mélancolie la vieillesse implacable l’entraîner douloureusement dans la descente de ces pentes rapides, qu il avait gravies, alerte et joyeux, pendant les douces années de la jeunesse et de l’âge mur. Depuis 1868, un mal incurable s’était installé dans son être ; avec une vail-
aa LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE
lance et une sérénité admirables, il lutta contre l’inexorable évolution morbide. Grâce aux soins incomparables de l’éminente compagne de sa vie, grâce à la tendresse attentive de ses chers enfants, pendant vingt-cinq ans il put triompher des redoutables atteintes de la maladie. Nul plus que lui ne connut les angoisses de la souffrance physique. Si la gloire fait un doux oreiller aux pensées des grands hommes, la maladie le leur rend parfois bien dur. Elle n’épargne pas plus les maîtres de nos corps que les souverains de nos esprits.
Ce fut par un travail acharné que ce puissant destructeur des erreurs enseignées par les plus grands savants de son temps, put extraire de son cerveau, sans cesse haletant, les idées géniales, futurs germes d’où sortirent les immortelles vérités qui illuminèrent le monde scientifique. Il ne les mit au jour qu’après leur avoir imposé une longue incubation cérébrale, les avoir passées au crible de la plus sévère expérimentation, et les avoir armées de toutes les défenses nécessaires à affronter sans danger les attaques des savants étonnés.
Depuis que Pasteur nous a quittés pour entrer dans l’histoire, ses découvertes, ses doctrines ont subi l'épreuve déprimante des années avec un succès éclatant. Elles sont incontestées et jettent sur son nom vénéré les rayons d’une gloire pure. Dans le monde entier, les savants sont
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enrégimentés dans son école, qui est le sanctuaire de la science expérimentale universelle. Véritable Napoléon scientifique, sur les ruines des erreurs effondrées, il a construit le monument impérissable de la science actuelle. Révolutionnaire fécond et implacable, il a détruit, avec une puissante ardeur, les vaines créations des siècles passés, parce qu’il savait que ses mains habiles pourraient installer la vie et la fécondité là où gisaient la mort et la stérilité. Sur les ruines qu’il a faites et qui ont englouti quelques savants arriérés et récalcitrants, ont germé les espoirs éclatants et les joyeuses reconnaissances des sériciculteurs, des viticulteurs, des brasseurs, des éleveurs de bétail, des vétérinaires, des médecins et des enragés. L’étendue des horizons qu’il a ouverts aux expérimentateurs s’accroît sans arrêt. Les maladies des hommes et des animaux sont chaque jour attaquées par des sérums ou des vaccins. La force, la santé et la richesse de l’humanité trouvent des défenseurs ardents et judicieux dans cette admirable pléiade de savants qui furent formés ou inspirés par le grand maître. La renommée de l’Institut Pasteur est pieusement entretenue par Roux, Chamberland, Grancher, Metchnikoff, Yersin, Calmette, Martin.
Pasteur fut un chercheur persévérant sans obstination, un créateur sagace sans emballement, un expérimentateur habile sans inutile minutie, un penseur qui savait
coordonner sans trop généraliser, un lutteur qui défendait la vérité avec autant de ténacité que de modestie.
La vie de Pasteur pourra être donnée en exemple à tous les jeunes gens laborieux qui veulent demander uniquement au travail les moyens de parvenir. Louis Pasteur n’était pas Parisien, il n’appartenait pas au monde des Sciences, des Lettres, ou de l’Université. Il naquit le 27 décembre 1822 à Dole, dans le Jura. Son père, ancien soldat décoré par Napoléon, était tanneur. C’était un brave homme, intelligent, courageux; il sut guider, encourager son fils et la postérité lui en devra une éternelle reconnaissance. C’est en octobre 1 838 que Louis Pasteur quitta pour la première fois Dole, par la diligence, pour venir compléter son éducation à Paris, afin d’entrer à l’École normale, but suprême de ses aspirations. L’arrivée dans la grande ville fut triste, profondément triste. Le jeune collégien de Dole ne venait pas conquérir la capitale comme l’étudiant de Balzac qui jetait à la grande ville le cri plein de confiance : « A nous deux. » Pasteur était un Jurassien craintif, doux et timide, incapable de lutter avec Tar tarin.
En 1842, il était reçu bachelier ès sciences. Son examen de chimie obtint la note « médiocre ». Cette mésaventure démontre quelle est la vanité de ces premiers examens qui donnent bien rarement l’indice exact de la
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valeur d’un homme. A vingt ans, les fonctions cérébrales ne sont pas encore en pleine activité. La personnalité n’est pas formée, et le collégien très ordinaire peut devenir un grand homme. Les fleurs les plus brillantes, les plantes les plus savoureuses ne sont pas des primeurs hâtives ; la nature aime à prendre son temps pour élaborer ses chefs-d’œuvre.
En i843, il était reçu le quatrième à l’Ecole normale et, en 1 846 , il aurait été envoyé dans le lycée de la petite ville de Tournon, sans l’appui du grand chimiste Balard, qui avait conquis une grande renommée scientifique en découvrant le brome. Si l'administration est incapable de deviner les grands hommes, les maîtres savent heureusement réparer les méfaits des bureaucrates ignorants et suffisants. Balard s’attacha Pasteur en qualité de préparateur et le guida dans ses premiers pas à travers les chemins abrupts de la chimie naissante. Quelques années après, en i852, Dumas, le grand Dumas, qui partage avec Wurtz l’honneur d’avoir assis sur des bases immuables la chimie organique, savait déjà que Pasteur était un grand esprit : « Vous me faites bondir, lui disait-il, quand vous me parlez dans votre lettre de la nécessité de laisser la place libre à ceux que vous citez. Quelle opinion avez-vous donc de votre jugement? Le moment venu, on trouvera bien moyen de faire ce que veulent les intérêts
de la science dont vous êtes l’un des plus fermes appuis et l’une des plus glorieuses espérances. »
Ces illustres savants n’étaient pas gâtés par le gouvernement. On rougirait de honte si on revoyait les mansardes sordides, les courettes enfumées, les recoins poussiéreux, les caves obscures où, vers le milieu du xixe siècle, travaillaient Balard, Claude Bernard, Wurtz, Sainte-Claire Deville. Mais l’enthousiasme et la bonne humeur remplaçaient le confort et le luxe que l’Etat moderne a su dispenser aux savants, qui lui donnent un radieux éclat. La simplicité, la gêne sont souvent d’excellents bouillons de culture pour le génie et les plus grandes découvertes ont été faites dans des petits laboratoires. Dans les palais actuels, encombrés d’innombrables élèves, règne la science démocratique qui instruit les masses, mais ne sait pas faire germer la fleur rare qui se réfugie loin des multitudes et de leurs vaines agitations. Les vrais savants n’iront jamais féconder leur génie dans la galerie des Machines. L’enfantement patient et laborieux d’une découverte ne se fait pas en public, mais dans le calme du silence et du recueillement.
Comme ils étaient simples, tous ces savants qui furent nos maîtres ! 11 faut lire les lettres que le grand physicien Biot écrivait au père de M. Pasteur, au vieux soldat décoré par le grand Empereur, à l’humble tanneur juras-
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sien. « Quant à la bonté que vous avez de vouloir me faire goûter des fruits de votre jardin, je vous en suis très reconnaissant et je l’accepte de grand cœur, tout aussi cordialement que vous me l’adressez. » Ils étaient tous aussi bons, aussi reconnaissants, aussi peu fiers de leurs œuvres admirables. Dans le même temps, M. Littré vivait au milieu des paysans du petit village de Mesnil-le- Roy, il abandonnait ses travaux pour aller les soigner, et il était plus heureux d'accueillir les paniers de raisin ou de prunes que les paysannes reconnaissantes lui apportaient, que de recevoir les hommages des grands de la terre.
Pasteur montra pendant toute sa vie qu’il avait grandi auprès de ces hommes aussi grands par le cœur que par l’esprit. A peine était-il entré à l’Ecole normale qu’il s’acquittait d’une dette de reconnaissance envers M. Barbet, chef de l’institution où il avait achevé ses études, en venant le dimanche donner des répétitions à ses élèves. Plus tard, il fut toujours le disciple reconnaissant et dévoué de Biot, de Balard, de Dumas. Quand il fut un grand maître, admiré par tous, il n’oublia jamais qu’il était arrivé péniblement, que ses premiers travaux avaient été encouragés par d’autres grands maîtres. Il fut toujours bienveillant pour tous les jeunes gens avides de science, et curieux de toutes les nouveautés qu’il lançait à travers le monde. II fut bon, dévoué, encourageant pour ses élèves.
S’il fut dur, inexorable pour les savants faux ou vrais qui essayaient, par des sophismes, de saper son œuvre, il fut toujours juste pour ceux qui le combattaient avec des armes loyales. Il aimait à répéter à ses émules et à ses continuateurs qu’une attaque ardente mais ingénieuse était souvent féconde, en forçant l’expérimentateur à varier ses expériences, à leur donner une forme plus nette, plus précise, plus saisissante, imposant la conviction sans réplique.
« Il se traitait, dit M. Vallery-Radot, comme un adversaire implacable, offrant un mélange étonnant d’imagination ardente et d’observations patientes. » Il savait quelles sont toutes les conditions d’une bonne expérience. Elle doit être bien conçue; sa gestation, comme toutes les gestations, doit être le produit fécond de l’union intime de l’effort et de l’enthousiasme. Du produit encore informe de cette conception, le savant, grâce à sa longue patience, à son habileté technique fera, après de longs, fatigants et attentifs travaux, une œuvre complète et parfaite, donnera un corps idéalement beau à sa pensée, créera un chef-d’œuvre. Pasteur savait à quel prix on fait les chefs-d’œuvre. Les mots qui lui étaient les plus habituels étaient : volonté, effort, enthousiasme.
Les profanes s’étonnent souvent en apprenant que les savants sont enthousiastes. Mais sans enthousiasme, il est impossible de faire une découverte. Pasteur fut pendant
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toute sa vie un enthousiaste incorrigible. A vingt-deux ans, il parlait avec enthousiasme des leçons de chimie que Dumas faisait à la Sorbonne. A vingt-six ans, il s’enthousiasmait pour la révolution de i848. Il disait à son père : « Je vous écris du poste du chemin de fer d’Orléans, où je suis garde national. Je suis très heureux d’avoir été à Paris aux journées de février. Ce sont de beaux et sublimes enseignements que ceux qui se déroulent ici sous les yeux, et, s’il le fallait, je me battrais avec courage pour la sainte cause de la République. » Et, poursuivant son élan d’enthousiasme, il alla porter ses économies, cent cinquante francs, sur une baraque improvisée, place du Panthéon, au faite de laquelle resplendissaient les mots : « Autel de la Patrie. » Et son père, le vieux soldat décoré de l’Empereur, lui répond : « Provoque une souscription dans ton Ecole en faveur de ces pauvres exilés polonais qui ont tant fait pour nous. Ce sera une bonne œuvre. » Quels braves gens !
Pasteur fut un grand patriote. Quand il occupa la chaire de chimie de la Faculté de Lille, en 1 854 , il ne manqua pas, dans sa leçon d’ouverture, d’envoyer un salut admiratif « aux héros vaillants qui, à cette heure, se couvrent de gloire sous les murs de Sébastopol ». Quand il devint un prince de la science, il n’aimait sa gloire que pour le lustre qu’elle donnait à la France, à cette France qu’il
3o LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE
avait vue, en 1870, sanglante et terrassée, qu’il avait aidé à panser et à relever. Il l'aimait comme on aime un ancêtre chéri et respecté qui vous a donné la vie. Il adorait la patrie, comme il avait adoré son père et sa mère. Pasteur recherchait toujours les idées simples, les conceptions larges, et les fixait dans son cerveau. Sa religion était celle d un honnête homme : « Le dimanche, écrivait-il en i84 1 , je ne lis aux offices que les ouvrages philosophiques de M. Droz. Et je crois, en agissant ainsi, malgré tout ce qu’en pourrait dire le cagotisme irréfléchi et niais, me conformer aux plus belles idées religieuses. » Il écrivait à Sainte-Beuve en 1 865 : « Ma philosophie est toute du cœur et point de l’esprit... Je les admire, tous nos grands philosophes ! Nous avons, nous autres, l’expérience qui redresse et modifie sans cesse nos idées ; et nous voyons constamment que la nature, dans la moindre de ses manifestations, est autrement faite que nous ne l'avions pressenti. Et ceux qui devinent toujours, placés qu ils sont derrière ce voile épais du commencement et de la fin de toutes choses, comment font-ils donc pour savoir? » Il serait bon de graver ces paroles sagaces au-dessus de la porte d’entrée de tous les cours de philosophie. Les sciences doivent se garder de la vieille philosophie qui les plongerait dans les profondeurs insondables de l'incohérente rêverie.
Pasteur ne se laissa jamais entraîner dans le courant
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des utopies. Il avait des qualités et des vertus solides qui lui permirent de ne jamais dévier du chemin qu'il s’était tracé. A vingt-huit ans, il avait déjà montré qu’il serait un grand homme. Celui qui à cet âge découvrait les lois de la dissymétrie moléculaire, ce phénomène physicochimique qui intriguait depuis vingt ans Mitscherlich et Biot, cet homme avait déjà au front la marque du génie. Il avait été conduit à l’étude de la cristallographie et des formes diverses des cristaux d’acide tartrique par un maître aussi éminent que modeste, le Pr Delafosse, qui eut l’insigne honneur de diriger pendant un demi-siècle les travaux cristallographiques en France et de former des élèves illustres tels que Pasteur, Descloizeaux, Friedel. Pasteur aimait à dessiner les formes cristallines observées dans le champ du microscope, comme il aima plus tard à dessiner la forme des ferments figurés, tels que les levures et les innombrables microbes qu’il a découverts. Il avait toujours aimé le dessin. Pendant ses vacances de collégien, il aimait à faire au pastel le portrait de tous ses amis. En s’habituant dès l’enfance à reproduire les formes humaines et leurs aspects divers, il a été plus tard tout préparé à ne pas laisser passer inaperçues les formes variables des infiniment petits.
Si l’éducation première de Pasteur a influencé ses travaux, le bonheur qu’il sut installer à son foyer lui permit
3a LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE
de suivre avec ardeur et sécurité le cours de sa vie savante. Le i5 janvier 1849, ^ arriva à Strasbourg pour occuper la chaire de l’éminent chimiste Persoz. Le 10 février, il écrivait à M. Laurent, recteur de l’Académie strasbourgeoise, pour lui demander la main de sa fille. « Je n’ai aucune fortune, disait-il ; tout ce que je possède, c’est une bonne santé, un bon cœur et une position dans T Université. » Comme la réponse définitive avait été ajournée à quelques semaines, il écrivait à Mme Laurent ces lignes admirables : « Je n’ai rien de ce qui peut plaire à une jeune fille. Mais mes souvenirs me disent que, quand j’ai été beaucoup connu des personnes, elles m’ont aimé. » Cette histoire du mariage de Louis Pasteur nous donne, entrois mots, la description de son caractère: coup d’œil sagace, modestie, persévérance. Il sut faire la conquête de sa femme, comme il sut conquérir la vérité scientifique. Il avait pressenti le bonheur: rien ne le détourna de la réalisation de son rêve. Et Mllu Laurent devint Mme Pasteur, comme les mystères de la fermentation alcoolique ou des générations spontanées s’évanouirent devant son patient et lumineux génie.
Mme Pasteur comprit quel est l’admirable rôle de la femme d’un savant possédé par le génie créateur : rôle difficile, effacé, œuvre constante d’abnégation et de sollicitude, qui donne au grand homme le repos, la distraction,
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la gaieté réconfortante, qui l’encourage d’un mot tendre dans les instants d’humeur sombre et de préoccupation décevante, qui sait lui dorer la vie matérielle en lui permettant de ne jamais s’en préoccuper, qui sait être mère autant qu’épouse, et guider les enfants dans le chemin de l'énergie et de la vertu. Pasteur trouva dans son intérieur familial toutes ces joies nécessaires et suffisantes. Il ne fréquentait ni les salons, ni les théâtres, ni les politiciens. Aucun snobisme, aucune petite vanité n’envahit son cerveau pénétré de ses études, tandis que son cœur s’abandonnait paisiblement à l'amour des siens. Pasteur ne s’éparpillait pas. Fuyant toute banalité, il ne dispersait pas ses pensées. Il concentrait ses facultés intellectuelles ou affectives sur des idées ou des êtres soigneusement choisis ; il se contenta d’aimer sa famille, son pays et son laboratoire. Aussi sa vie inspire-t-elle l’admiration et l’affection.
Un jour, le grand Pasteur, qui avait découvert les agents microbiens de la fermentation lactique, de la fermentation alcoolique, de la fermentation acétique, des maladies des vins, des maladies des vers à soie, le grand Pasteur, qui depuis quinze ans était sur la voie qui le conduisit à la découverte de l’origine parasitaire des maladies contagieuses de l’homme et des animaux, et de leur guérison possible par des vaccins appropriés ; ce grand Pasteur
ÛAREMBERG.
accepta une candidature au Sénat dans le département du Jura, son pays natal. Les électeurs firent bien inconsciemment une œuvre méritoire en lui donnant 62 voix, tandis que deux politiciens inconnus en obtenaient 446- Sa fille lui écrivit la veille de l’élection une lettre lui souhaitant un échec. On a vraiment du bon sens dans la famille Pasteur ; quand un membre penche à droite ou à gauche, un autre le redresse.
Si Pasteur n’aimait guère les salons, il savait parfaitement tenir la place digne d’un grand savant quand il s’y laissait entraîner. Un jour, dans un des derniers salons où l’on cause, la maîtresse de la maison, après avoir écouté un éloquent réquisitoire de l’élégant philosophe Caro contre les matérialistes, se tourna vers Pasteur et lui demanda ce qu’il pensait de Dieu et de l’immortalité de l’âme. « Rien qui puisse vous intéresser, Madame, lui répondit-il, je ne suis ni philosophe, ni théologien ; mais, si vous le désirez, je serai très heureux de vous dire ce que je pense de la rage. » C’est dans ce même salon qu’un de nos plus spirituels guerriers, interrogé sur ce qu’il pensait de Jeanne d’Arc : « Jolie fille, répondit-il ; est-ce pour un mariage ? » Les hommes de valeur ne sont pas toujours disposés à jouer le rôle de marionnettes savantes.
Quand Pasteur pensait que de son contact avec les grands de la terre pourrait sortir une mine bienfaisante
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pour la science et ses applications, il était heureux de mettre tout son savoir à leur disposition. Lorsqu’en i865 il fut appelé à prendre place parmi les élus de Compiègne, on le vit apporter son microscope dans le salon impérial et montrer aux souverains et à leurs amis les microbes des diverses fermentations. Le monde de la cour ne se doutait guère que la plus petite découverte faite au fond du laboratoire infime de la rue d’Ulm durerait plus que tout le décor des palais impériaux.
La gloire des guerriers et des politiques est fugitive et contestée. Le souvenir de leurs hauts faits ne peut se débarrasser des taches sanglantes qui rougissent leur auréole. La gloire des grands savants comme Descartes, Pascal, Lavoisier, Ampère, Pasteur, est pure et éternellement radieuse, parce qu elle n’a fait verser aucune larme, et qu’elle éblouit l’humanité par ses lueurs d’espérance.
Pasteur était accueillant dans les Congrès, dans les Académies, où il encourageait les jeunes savants, les écoutant, les dirigeant paternellement. Et comme il était bon au milieu des siens qu'il adorait et de ses amis intimes qui le chérissaient, s’occupant, s’inquiétant de tous et s’oubliant toujours ! Il a inspiré les plus affectueux, les plus tendres, les plus persévérants dévouements. Cet homme, qui recevait sans cesse les hommages des souverains, était sensible à la moindre attention du plus humble de ses élèves.
Il pleurait à chaudes larmes quand, au début de la vaccination antirabique, les parents venaient au modeste laboratoire de la rue d’Ulm, le remercier d’avoir sauvé leur enfant mordu par un chien enragé.
Quelles angoisses l'étreignaient quand il fit ses premières inoculations avec l’aide du Pr Grancher ! Il ne dormait plus. Ce grand homme ne méprisait pas ses semblables, son cœur ne s’était pas émoussé devant le spectacle constant des misères humaines. Il était passionné pour l’humanité, comme il était passionné pour la vérité. Il inspirait les dévouements qu’il méritait.
L’Europe entière acclamait Pasteur dans l’apothéose inoubliable du jubilé de 1892 . Le grand et modeste savant, déjà accablé par la maladie, fut heureux de cette gloire, surtout pour la France. Il avait l ame d’un vrai patriote. Il répétait sans cesse que, si la science n’a pas de patrie, le savant en a une qu’il doit chérir comme une mère aimée. Aux Congrès de Genève, de Londres, de Copenhague les acclamations enthousiastes qui le saluaient faisaient bondir de joie son cœur de Français. La France a perdu un de ses enfants qui l’ont le plus aimée.
Ce travailleur infatigable qui se levait au milieu de la nuit pour surveiller ses expériences, qui prenait souvent ses repas sur le coin d’une table de son laboratoire, qui n’a jamais connu les plaisirs mondains, a renouvelé la
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science, comme l’avaient fait avant lui Harvey et Lavoisier.
Pasteur a accompli une révolution dans la médecine. Cet illustre chimiste introduisit dans l’étude des maladies les méthodes de la chimie. Il découvrit le rôle des infiniment petits, des microbes, dans les maladies contagieuses et infectieuses, en usant des procédés des chimistes. Il isola ces microbes par des cultures successives qui les purifiaient, qui éliminaient petit à petit les microbes étrangers et ne maintenaient dans le liquide nourricier que le microbe recherché. De même, un chimiste, par des distillations fractionnées ou des cristallisations successives, élimine les impuretés et isole le corps liquide ou solide qu’il veut étudier. Un chimiste de génie pouvait seul surmonter toutes ces difficultés.
Le génie scientifique est fait d’imagination, de jugement et de persévérance. Pasteur avait toutes ces éminentes qualités. 11 savait du premier coup donner une direction sûre aux idées géniales qui germaient dans son cerveau. Il ne les adoptait qu’après une discussion sévère, il ne les suivait qu’après un contrôle minutieux ; puis il ne les abandonnait plus et prouvait leur justesse par un luxe inouï de preuves indiscutables. Aussi Wurtz, un grand maître lui aussi, a-t-il pu dire avec raison que Pasteur était le premier expérimentateur de notre temps.
Il eut des adversaires ardents : Pouchet, Jolly, Ber-
thelot, Trécul, Claude Bernard, Péter, Jules Guérin, Colin d’Alfort, Koch de Berlin. Aucun n’a pu entamer son œuvre. C'est un bloc immuable autour duquel la science viendra souder ses nouvelles découvertes. Pasteur n'a pas tout vu, mais tout ce qu’il a vu, a été bien vu.
Pasteur a promené la flamme révolutionnaire à travers la vieille médecine et cependant il n’était pas médecin. S'il eût été médecin, peut-être son esprit ardent à la découverte aurait-il été obscurci par les préjugés ou les traditions. Il fit la médecine en chimiste, et il fit delà grande médecine.
Non seulement il a montré la nature parasitaire des maladies épidémiques et infectieuses en étudiant les microbes du charbon, du choléra des poules, du rouget du porc, de la septicémie, du furoncle, etc., mais il a prouvé qu'on peut prévenir les maladies infectieuses en inoculant préventivement aux animaux et aux hommes des virus atténués, domestiqués par des procédés empruntés à la chimie et à la physique, qui rendent l’être ainsi vacciné réfractaire aux atteintes du mal.
La découverte du vaccin de la rage humaine a été le grand triomphe de cette méthode. Elle a imprimé le sceau de l’immortalité sur la gloire de l’illustre savant, du grand bienfaiteur de l’humanité. C’est après elle qu’on peut plus que jamais répéter avec Huxley : « Les décou-
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vertes de M. Pasteur suffiraient à elles seules à couvrir la rançon de guerre de cinq milliards payés à l’Allemagne par la France. » Grâce à Pasteur et à la glorieuse phalange de ses élèves, si nous avons été les vaincus des œuvres de la guerre, nous sommes aujourd’hui les vainqueurs des travaux de la paix.
Les admirables découvertes de Pasteur ont été le fruit d’une longue patience. Ce n’est pas par l’elfet du hasard, ou d’une intuition subite, c’est à la suite d’une série de minutieuses observations, de sagaces interprétations, de judicieuses généralisations que le grand expérimentateur a transporté ses études du terrain mort de la chimie sur le terrain vivant de la maladie. L’illustre centenaire Chevreul disait : « C’est en examinant les recherches de
M. Pasteur dans l’ordre chronologique, c’est en considérant ensuite l’ensemble, que l’on peut apprécier la rigueur des jugements du savant dans les conclusions qu'il en déduit, et de la perspicacité d’un esprit pénétrant qui, fort des vérités qu’il a trouvées, se porte en avant pour en établir de nouvelles. » L’analyse et la synthèse des idées de Pasteur nous montrent quelles pentes il a gravi pour atteindre les sommets d’où il a découvert tout le nouveau monde des infiniment petits qui nous entourent, les uns nous aidant à vivre, les autres nous aidant à
mourir.
4o LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE
Le premier échelon des découvertes de Pasteur a été l'explication de la nature des fermentations. Un vieux chimiste, Lémery, disait : « La fermentation est une ébullition causée par des esprits qui cherchent une issue pour sortir et, rencontrant des parties terrestres qui s’opposent à leur passage, font gonfler et raréfier la nature jusqu’à ce qu’ils soient détachés. » Liebig, le grand chimiste allemand, pensait que les fermentations sont : « les mouvements intestins qui se propagent d une substance albuminoïde en décomposition, le ferment, la levure par exemple, vers une autre substance capable d’éprouver un dédoublement, la matière fermentescible, le sucre par exemple. »
Pasteur vint, et la lumière se fit dans ce fatras.
C’est en 1857 que Pasteur présenta à l’Académie des Sciences cet incomparable Mémoire sur la fermentation lactique, qui nous décrit en quatre pages impérissables la nature et la marche d’une fermentation. Il avait démontré que les fermentations ne se produisent qu’en présence d’un organisme microscopique, d'un vibrion, qui emprunte l’oxygène nécessaire à sa vie, non pas à l’air extérieur, mais à la substance dont il détermine la fermentation. Puis, en 1861, Pasteur découvre que l’agent de la fermentation butyrique est un vibrion qui meurt au contact de l’air, un vibrion anaérobie.
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La découverte de l’existence de ces êtres microscopiques, qui sont doués de la vie sans air, incite Pasteur à étudier le rôle de la levure de bière dans la fermentation alcoolique.
Il démontra que pour faire fermenter du moût de raisin, la levure est seule nécessaire. « Les fermentations, a-t-il dit, sont des métamorphoses chimiques provoquées parla présence d’êtres microscopiques qui se développent et se multiplient aux dépens de certains éléments du milieu fermentescible. La levure est un être anaérobie, puisque à l’abri de l’air un kilogramme de levure décompose environ ioo kilogrammes de sucre en alcool et en acide carbonique. »
Avant la Révolution française, Lavoisier avait démontré que pendant cette fermentation, le sucre du raisin était décomposé en alcool et en acide carbonique. Cagnard- Latour considéra plus tard le ferment de la bière comme un être organisé. Cependant Fabroni, Fourcroy, Rouelle le jeune, le marquis de Ballion et tous les autres expérimentateurs de ce temps disaient que la fermentation n’était pas un phénomène vital, mais un simple phénomène d’altération chimique, s'exécutant au contact de l’air, en dehors de tout être animé, grâce à des actions catalytiques, à des forces occultes que personne ne pouvait définir. Quand Pasteur publia scs premiers travaux sur la
4a LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE
nature animée des fermentations, les savants du monde entier, entraînés par le grand chimiste allemand Liebig, professaient encore la nature purement chimique des phénomènes fermentatifs. En cinq ou six expériences, Pasteur apporta la lumière la plus étincelante dans ce fatras obscur; et, véritable Hercule scientifique, il transporta, d’un geste lent et sûr, le chaos des fermentations des sombres profondeurs de l’antre mort de la chimie à la surface lumineuse des eaux limpides de la microbiologie.
Ce coup de tonnerre retentissant éveilla les médecins, comme Davaine, qui comprit la nature animée, c’est-àdire microbienne, du charbon ou sang de rate des animaux de boucherie, et des chirurgiens, comme Lister, qui pensa à détruire les germes de l’air qui produisaient sur les plaies des fermentations infectieuses.
Mais si quelques grands esprits s’ouvraient à la vérité sous les chaudes effluves des découvertes pasteuriennes, la masse des savants, refusant d’abandonner le casque de l’erreur séculaire, partait en guerre contre Pasteur. La jeune génération, qui admire les découvertes du maître et s’incline devant l’œuvre de son génie, ignore quelle énergie indomptable Pasteur déploya pendant trente ans pour défendre la vérité contre des adversaires nombreux, puissants, ardents et violents.
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Nous gardons le souvenir des luttes vraiment homériques qu’il eut à subir, pour détruire cette théorie des générations spontanées, qui nous paraît aujourd’hui ridicule et qui était cependant adoptée par les plus grands chimistes de l’époque. Il faut admirer la technique précise, les expériences ingénieuses, les appareils simples à l’aide desquels il arriva à démontrer que les liquides fermentescibles ne fermentaient jamais quand ils étaient tenus à l’abri des germes de l’air dans des ballons fermés par des bourres de coton, ou simplement coudés pour arrêter les poussières atmosphériques.
Pasteur fit toutes ses admirables découvertes avec de petits ballons de verre, une verrerie élémentaire et d’antiques microscopes. Il savait se servir de tout, se débrouiller partout, aussi bien sur le mont Blanc, dans une vieille salle du café d’Arbois, que dans son laboratoire. Il n’avait pas été en vain l’élève du « père Balard » dont les appareils les plus élégants étaient fabriqués avec de vieilles casseroles et des débris de tuyaux de poêle.
Il fallait entendre, il faut encore lire les discours prononcés dans les séances émouvantes où la parole vibrante, dure, quelquefois cruelle de Pasteur luttait contre les attaques de Berthelot, de Frémy, de Claude Bernard, deTrécul, de Pouchet à l’Académie des Sciences, ou contre celles de Colin d’Alfort, de Jules Guérin, de Peter, de
Béchamp à l’Académie de Médecine. Avec la fougue superbe d’un lion indompté, il fonçait sur ses contradicteurs à coups d’expériences irréfutables et les terrassait tous les uns après les autres. Il fut, parmi nous, le souverain glorieux de la science démesurément étendue par lui.
Jusqu’en 1880, ses recherches fondamentales sur la nature animée des ferments furent contestées avec acharnement. Ses adversaires pensaient avec raison que s’ils détruisaient la théorie microbienne des fermentations, ils détruisaient du même coup toute son œuvre physiologique et médicale sur la nature bactérienne des maladies infectieuses, et sur la constitution physico-chimique des virus atténués.
L’histoire doit conserver le souvenir des deux plus célèbres polémiques que Pasteur eut à soutenir contre ses plus éminents contradicteurs. En 1879, ^ répondit par un Mémoire mémorable aux attaques formulées par Claude Bernard à ses expériences sur les fermentations. Claude Bernard s'obstinait à penser, comme le pensait Liebig, que les ferments sont des matières albuminoïdes altérées au contact de l’air. La levure de bière elle-même n'agissait pas comme une plante cellulaire vivante, mais comme une matière albuminoïde qui avait commencé à s’altérer au contact de l’air. Avec un grand luxe de raisonnements et d’expériences, Pasteur démontrait que dans la fermenta-
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tion alcoolique, chaque mouvement de décomposition des cellules vivantes de la levure détruit l’équilibre des molécules de sucre, en leur soustrayant une partie de leur oxygène. Il affirme de nouveau que cet oxygène n’est jamais pris à l’air par la levure, quand elle remplit la fonction d’agent fermentatif. Et il conclut en disant : « Pour moi, qui ne suis pas enchaîné à un système, je constate simplement qu’il existe une vie sans air et que, quand elle se manifeste, la fermentation apparaît. »
Pasteur n’était enchaîné à aucun système ; il n’était enchaîné qu’à la recherche de la vérité et à la destruction de l’erreur. Expérimentateur ingénieux et impeccable, observateur loyal et avisé, il aimait à répéter la belle maxime de Bossuet : « Le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient. » Parmi toutes les idées, enfants de son cerveau, son génie sut laisser périr dans l’oubli celles qui naissaient mal venues, et fit éclore avec amour et patience celles qui apparaissent fortes et fécondes.
En 1882, Pasteur dut lutter avec vigueur contre les attaques les plus injustes d’un jeune professeur de Berlin, depuis fort célèbre, Robert Koch, qui traitait le maître français, déjà illustre, comme on ne traite pas un mauvais élève. Aussi, Pasteur, le 25 décembre 1882, lui envoya une épitre que l’on peut résumer par cette phrase
altière: « Il y a dans votre brochure une foule de passages où r importance de l’erreur, ainsi que s’exprime Pascal, est vraiment trop grande. » Robert Koch essayait de ridiculiser la doctrine et les bienfaits de la grande découverte des virus atténués ou virus vaccins, effectuée par Pasteur en 1880 et acclamée triomphalement en 1881 au Congrès de Londres. En 1887, professeur de Berlin n’était pas encore convaincu et, au Congrès deVienne, nous avons entendu son élève, le professeur Lœffler, nier très nettement les effets de la vaccination charbonneuse.
L’œuvre de Pasteur est immense. En expliquant la nature intime des fermentations, Pasteur portait un coup décisif à la théorie de la génération spontanée qui avait passionné les savants des siècles derniers. Cette question est aujourd’hui définitivement jugée par les mémorables expériences de Pasteur. Mais, en 1860, un grand nombre de naturalistes et de chimistes pensaient que les liquides fermentescibles produisaient eux-mêmes leurs ferments. Pouchet, de Rouen, vint un jour à l’Académie des sciences avec une cuve à mercure sur laquelle était une éprouvette remplie d’une infusion de foin. Et il montrait que cette infusion avait fermenté, quoiqu elle fût à l’abri de l’air et que l’ébullition eût tué tous les germes qu elle pouvait contenir. L’expérience semblait être désastreuse pour Pasteur. Mais le lundi suivant, il vint à l’Académie
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des sciences avec deux cuves à mercure sur lesquelles étaient deux infusions de foin. L’une avait fermenté, l'autre n’avait pas fermenté. La première était sur du mercure souillé par les poussières et les germes de l’air, la seconde était sur du mercure soigneusement stérilisé et privé de poussières et de germes de l’air. La fermentation était donc bien due à la pullulation des microorganismes.
Les expériences et les explications des adversaires de Pasteur n’étaient guère plus sérieuses que les expériences et les explications des vieux iatrochimistes, concernant la génération spontanée.
Van Helmont écrivait sans sourciller : « Les odeurs qui s’élèvent du fond des marais produisent des grenouilles, des limaces, des sangsues, des herbes et bien d’autres choses encore. » Quelles choses, oh ! mon Dieu, mais passons, et voyons comment d’après le meme auteur on peut avoir une portée de souris. « Il faut prendre une chemise sale, — ça c’est facile, — et la placer dans l’orifice d’un vase contenant des grains de blé. Le ferment sorti de la chemise sale, modifié par l’odeur du grain, donne lieu à la transformation du ferment en souris. » Ce n’est pas plus difficile que cela. Et quel dommage pour les chemises sales que l’élevage des souris ne mène pas à la fortune !
En découvrant le ferment qui transforme le sucre de lait en acide lactique, Pasteur montrait indirectement comment le lait s’aigrit et comment on peut éviter cette aigreur en tuant par la chaleur ce ferment dangereux qui cause tant de maladies infantiles. Et des milliers d’enfants doivent la vie à la propagation des doctrines pasteuriennes.
L’hygiène alimentaire a largement profité des découvertes de Pasteur pour la fabrication du vin et de la bière.
Il a démontré que le vin piqué doit son aigreur à la pullulation d’un microbe, le micoderme acétique qui produit le vinaigre, que le vin tourné est rempli de filaments grêles qui provoquent des fermentations secondaires, que d’autres microbes étrangers rendent les vins amers ou gras. Il a aussi démontré que la chaleur tue tous ces agents des maladies des vins. Aussi les vins chauffés et maintenus à l’abri de l’air se conservent indéfiniment et sont incapables de troubler les fonctions digestives. De même on chauffe les bières en bouteilles pour tuer les organismes funestes, qui peuvent les altérer; cette méthode est appelée la pasteurisation. Pour suivre les préceptes et les doctrines de Pasteur, les brasseurs chauffent et refroidissent le moût de bière à l’abri de tout contact de l’air ; de cette façon, on a toujours des bières indéfini-
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ment conservables et sans aucune mauvaise action sur l’estomac. Cette grande amélioration dans les procédés de fabrication de la bière, a rendu le nom de Pasteur très populaire dans tous les pays qui consomment cette boisson ; à Copenhague, nous avons pu voir son buste à l’entrée du laboratoire de la célèbre brasserie Jacob-Sen. En nous le montrant, le grand brasseur nous disait qu’il devait sa grande fortune à Pasteur. Combien d’autres pourraient dire qu’ils lui doivent la santé !
Après avoir prouvé que les maladies des liquides fermentescibles n’étaient pas des maladies spontanées, mais qu’elles étaient provoquées par la pullulation de certains organismes, Pasteur montra que les maladies épidémiques et contagieuses ne sont pas des maladies spontanées , qu’elles sont produites par la pullulation d’êtres microscopiques appelés microbes.
Dès 1870, il découvrait les parasites des maladies des vers à soie. En 1877, il isola et cultiva le microbe du charbon, la bactérie charbonneuse déjà étudiée par Davaine. Il l’inocula à des animaux et leur donna le charbon. Dès lors , la nature microbienne des maladies contagieuses était démontrée. Il fit la même démonstration pour les microbes du choléra des poules, du rouget du porc, de la septicémie.
La découverte des vaccins est celle d’un chimiste, tant
Daremberg.
5o LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE
il est vrai que les chimistes seront les grands pourvoyeurs de découvertes médicales. On s’est moqué autrefois des procédés pasteuriens ; on s’amusait de voir ce grand expérimentateur exposer à l’air et à la chaleur le virus du charbon pour le transformer en vaccin : on était étonné de le voir suspendre des moelles épinières de lapins rabiques pour les sécher à la lumière et les transformer en vaccin humain antirabique. On pouvait se moquer de Pasteur ; il savait qu’il était dans la bonne voie, qu’il traitait la médecine en chimiste, et la médecine n’a pas eu à se plaindre de ce traitement. La nature aime à être maniée par des hommes qui la connaissent, et il semble que les chimistes sont assez habiles à surprendre ses secrets.
La vaccination charbonneuse sauve chaque année des millions d’animaux de boucherie et a rendu , dans les deux hémisphères, la fortune à une foule de contrées absolument dévastées par cette maladie épidémique. Gabriel Charmes me disait souvent que dans son pays, le Cantal, l’aisance était revenue après la vaccination antichar bonneuse, et que Pasteur était regardé comme le plus grand bienfaiteur du département. Il en est de même en Algérie, en Tunisie, en Beauce, en Hongrie, en Australie, en Russie.
Les doctrines pasteuriennes ont non seulement imposé
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aux médecins la notion de la nature microbienne des maladies contagieuses et infectieuses, et l’obligation de se servir des vaccins produits par l’atténuation, la domestication des virus ; elles ont créé l’antisepsie, qui a transformé la chirurgie, la pratique des accouchements et l’hygiène.
Il ne suffisait pas de démontrer que les maladies infectieuses n’étaient pas spontanées ; il fallait prouver que les germes de ces maladies ne pullulent pas dans tous les terrains, dans tous les milieux, puisque tous les animaux, tous les hommes ne sont pas attaqués par un même fléau ; car le développement de ces infections est la lutte d’un petit organisme microscopique contre un grand organisme animal ou humain. C’est une attaque contre une défense. Pasteur avait déjà démontré que dans le vin, l’alcool se transforme à l’air en vinaigre, tandis que dans une solution composée d’eau et d’alcool, cette transformation ne s’opérait pas, et qu’elle s’opère au contraire dans une solution d’eau, d’alcool, et de phosphates. Il faut donc des phosphates pour permettre aux ferments du vinaigre de vivre. Généralisant cette conception aux maladies, il prouve que le microbe du charbon se développe rarement chez le chien et le porc. Il montre qu’il ne se développe jamais chez les poules, à moins qu’on les refroidisse, parce que ces volatiles ont naturellement une
température de 4i° qui est incompatible avec la vie du microbe. Il prouve que les microbes du choléra des poules devenu dans de vieilles cultures inactif sur les poules, est encore actif pour les moineaux, les serins, les jeunes poussins et qu’en passant par ces jeunes organismes, il reprend sa virulence primitive sur les poules. Ces recherches si ingénieuses permettent de ne pas regarder la virulence des microbes comme une propriété toujours identique à elle-même, et d’une puissance invariable, mais comme étant l'expression des modalités diverses de la vie des infiniment petits, sans cesse influencée par les qualités physicochimiques essentiellement changeantes des milieux organiques. C’est l’étude de ces modifications de la virulence des microbes qui a conduit Pasteur à la grande découverte des vaccins, cette admirable conquête de 1 hygiène préventive. Après avoir constaté que la virulence des microbes s’atténue, lorsqu’ils sont exposés à l'action de l’oxygène de l’air, il vit que ces microbes atténués, inoculés à des animaux sains les rendaient réfractaires à l’inoculation des microbes les plus virulents. Il appliqua cette méthode au charbon et la célèbre expérience de Pouilly-le-Fort vint montrer qu’une grande méthode était découverte, qu’une aurore nouvelle apparaissait à l’horizon.
A côté de cette méthode de l’atténuation des virus qui
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est applicable à la fabrication des vaccins du charbon, du choléra des poules, du rouget du porc, Pasteur en découvrit une seconde qui consistait à atténuer la virulence des microbes en les faisant passer d’une race à une autre. Ainsi le microbe du rouget du porc, inoculé au lapin et repris sur ce lapin, devient un vaccin pour le porc. Le microbe de la septicémie du lapin inoculé à un cochon d’Inde devient un vaccin pour le lapin. Le virus de la rage du chien inoculé à un singe devient un vaccin pour le chien.
C’est à Pasteur et à ses doctrines que nous devons l’antisepsie chirurgicale. Quand on entrait, il y a une quarantaine d’années, dans certaines salles de blessés, on était presque suffoqué par l’odeur nauséabonde des cataplasmes et du cérat, mélangés au pus et à tous les liquides sanieux sécrétés par des plaies larges et béantes.
Aujourd'hui, on ne sent pas la moindre odeur provenant des malades et de leurs plaies. En effet, on pratique l’occlusion complète des plaies et on les découvre pour les panser le moins souvent possible.
Pasteur a démontré que l’infection des blessés par le pus altéré était toujours causée par le contact des surfaces dénudées avec l’air extérieur qui est rempli de microbes provenant de la putréfaction des cadavres humains et animaux.
S’appuyant sur cette féconde doctrine, Lister fit voir
que le seul moyen de mettre un air exempt de microbes nuisibles en rapport avec les plaies, c’était de supprimer tout contact avec l’air. En effet, il est impossible d’avoir un air pur au milieu d’une grande ville et grâce aux découvertes successives de Pasteur et de Lister, dont les deux noms sont désormais inséparables, on peut opérer avec toute sécurité au milieu de l’atmosphère la plus souillée. On désinfecte les instruments et les mains des opérateurs en les baignant dans des solutions d’acide phénique ou de sublimé corrosif; on désinfecte les plaies, en les lavant avec les mêmes solutions, et en les isolant de l’air, on empêche de nouveaux microbes de remplacer ceux qu’on a tués par l’antisepsie chirurgicale. De cette façon, on est arrivé à transformer les hôpitaux empoisonnés des grandes villes en des hôpitaux aussi sains que s ils étaient placés sur le sommet du Mont Blanc, en dehors de toutes les causes d’infection et de contagion. Aussi partout les chirurgiens propres et habiles ouvrent le ventre, l’estomac, le foie, la poitrine, les articulations, enlèvent les reins, le larynx, sans que les plaies de leurs opérés laissent suinter la moindre goutte de pus.
On peut dire sans exagération en voyant ces milliers d’opérés autrefois voués à la mort avec ou sans opération et aujourd’hui, radicalement et facilement guéris, que les doctrines pasteuriennes ont opéré dans l’hygiène chirurgi-
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cale plus de progrès en io ans, qu’elles n'en avaient éprouvé en io siècles. Aussi, Lister écrivait-il à Pasteur: « Vous m’avez démontré la vérité de la théorie des germes de la putréfaction et vous m’avez donné le seul principe qui pût mener à bonne fin le système antiseptique. Si jamais vous veniez à Edimbourg, ce serait une vraie récompense pour vous que de voir à notre hôpital dans quelle mesure le genre humain a profité de vos travaux.»
Aujourd’hui, les chirurgiens font avec un succès presque certain les grandes opérations que leurs devanciers réussissaient rarement. Ce ne sont pas eux qui ont transformé la chirurgie : c’est Pasteur.
Les accouchées ont aussi largement profité des conquêtes pasteuriennes. Dès que Pasteur eut démontré que les fièvres des accouchées étaient causées par l’introduction de germes putrides sur les plaies provoquées par l’accouchement, Tarnier et Budin appliquèrent les méthodes antiseptiques aux manœuvres, aux opérations et aux soins qui précèdent, accompagnent ou suivent l’accouchement. Autrefois, à la Maternité de Paris, le tiers des accouchées succombait. Aujourd’hui, grâce à l’antisepsie obstétricale, les morts sont presque nulles dans les services d’accouchement des hôpitaux de Paris.
L’hygiène a été transformée par les idées pasteuriennes. La stérilisation de l’eau et la désinfection des objets et
locaux contaminés dérivent des idées du maître. La possibilité de supprimer les quarantaines terrestres etmaritimes est due au progrès de la stérilisation.
Telle fut l’œuvre de Pasteur. Il a imposé son triomphe par sa loyauté, sa ténacité et la clarté de ses travaux. Il a su créer une science nouvelle, la microbie, sans faire appel aux néologismes tirés du grec ou du latin. Il n’a créé qu’un mot nouveau : anaérobie, doué de la vie sans air, en parlant des microbes qui, ainsi que les vibrions septiques, vivent sans oxygène. Il réserva l’expression d’aérobie, pour caractériser tous les autres êtres microscopiques, qui, ainsi que les grands êtres de la nature, ne peuvent se passer d’air. Pasteur, comme Claude Bernard, Wurtz, J. -B. Dumas, Flourens, Buffon, Pascal, Descartes, fut un grand savant et un grand écrivain, clair, net, précis, éloquent et passionné.
Pasteur savait admirablement instituer l’expérience qui décidait la victoire. Car son grand bon sens de chimiste lui indiquait que les détails les plus vulgaires peuvent éclairer les plus grands problèmes de la science, quand ils sont au service d’une idée directrice, vraie et féconde.
Quelle que soit l’opinion de quelques retardataires obstinés, l’épreuve du temps a démontré la beauté des conceptions géniales de Pasteur. La théorie animée des fermentations l’a conduit infailliblement à nier la généra-
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tion spontanée des germes et des organismes inférieurs, puis à comparer les maladies infectieuses aux fermentations et à penser qu’elles sont produites par le développement de microbes destructeurs dans notre organisme, enfin, à atténuer la virulence des microbes malfaisants de façon à les transformer en microbes bienfaisants, préservateurs ou curateurs. Les agriculteurs lhonorent parce qu’il a découvert le vaccin du charbon ; les hommes le vénèrent parce qu’il a découvert le vaccin de la rage. Suivant ses indications lumineuses, Behring, Roux, Yersin, Ilaffkine ont découvert, en se fondant sur ses recherches consacrées à l'accoutumance des differents animaux aux virus exaltés, le sérum antidiphtérique et le sérum antipesteux. La voie tracée par Pasteur est féconde et sans cesse suivie par de nobles expérimentateurs, concourant à cette éternelle évolution scientifique, qui, sans révolution, détruit les erreurs sur son passage et recule chaque jour les barrières qui enserrent l’ignorance humaine.
Pasteur, en découvrant que la spontanéité ne pouvait plus être invoquée, ni à l’origine des fermentations, ni à l’origine des maladies infectieuses, et en démontrant que les agents malléables de ces maladies pouvaient être domestiqués et atténués, fut à la fois grand comme Jenner et grand comme Lavoisier. Il est l’immortel bienfaiteur de l’humanité et le génial souverain de la Science. Son
œuvre reste immuable, plus solide que la pierre de ses monuments.
Si le xvne siècle est le siècle de Harvey, si le xvme siècle est le siècle de Lavoisier, le xixe siècle est le siècle de Pasteur.
E. DU CL AUX
Duclaux fut un grand chimiste. Ses travaux sur les fermentations alcooliques, les diastases, le lait, le placeront parmi les fondateurs de la chimie microbienne aux côtés de Pasteur. Il fut aussi un grand écrivain scientifique et un éminent professeur. Esprit supérieur par sa compréhension rapide de toutes les questions scientifiques contemporaines, il exposait très brillamment ses idées personnelles, dans ses cours ou dans ses livres ; et dialecticien remarquable, il critiquait très ingénieusement les idées des autres.
Le plus ancien et le plus autorisé parmi les élèves de Pasteur, il sut diffuser les idées pasteuriennes, les rattacher à l’ancienne chimie, les fixer définitivement dans la science générale et les vulgariser sans jamais les rendre vulgaires. Très simple, il fut toujours très modeste. Ces deux phrases extraites de la préface de sa Chimie biologique montrent combien il déplorait les mœurs autoritaires de
6o LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE
quelques rares savants : « J’ai tâché de saisir la vérité des choses. Mais il est évident a priori que je n’y ai pas toujours réussi, et je demande pardon à l’avance des erreurs que j’ai pu commettre... Je n’ai pas voulu établir un dogme. C’est un des privilèges de la science d’avoir des croyances et point de foi. »
Sa voix douce et brève caractérisait très exactement la forme de son esprit. Son génie était un peu court et s’arrêtait sur le bord des grandes et immuables généralisations qui ont immortalisé Lavoisier, Chevreul, Adolphe Würtz, Pasteur.
C'est en 1882 que Duclaux publia son ouvrage Ferments et maladies. Les premières lignes de ce beau livre sont véritablement prophétiques et indiquent chez l’auteur un grand sens de l’évolution scientifique : « C ’est avec peine que l’homme se représente un monde où il n’y aurait ni peste, ni choléra, ni typhus, ni lièvre jaune, ni variole... Il y a vingt ans, on ne savait rien sur toutes ces maladies, et si quelqu’un s’était alors avisé de prétendre qu’un jour viendrait peut-être où l’humanité en serait débarrassée, il n’aurait rencontré qu’un sourire d'incrédulité ou même de dédain. Aujourd’hui, partout ce rêve prend corps, cette espérance ne semble pas irréalisable. »
Actuellement l’Allemagne a chassé la variole de son territoire grâce à la vaccine obligatoire. Les Américains,
E. DUCLAUX
ayant reconnu que les moustiques étaient les véhicules de la fièvre jaune, ont libéré la Havane du vomito negro en détruisant les mares et eaux stagnantes où les moustiques se reproduisent. La peste est combattue avec succès par le sérum de Yersin ou les cultures atténuées de Hafïkine. On sait que le choléra et la fièvre typhoïde sont véhiculés par l’eau ; que la peste est souvent disséminée parles rats et leurs puces. L’hygiène internationale est grandement facilitée par les progrès de l’antisepsie et de la désinfection. Les inutiles et redoutables quarantaines commencent à disparaître malgré l’inertie des pouvoirs publics que nous combattons depuis quinze ans, et qui seront bien forcés de capituler devant la poussée de l’opinion scientifique universelle. Le rêve de Duclaux s’est donc peu à peu réalisé ; et maintenant les maladies épidémiques sont aussi évitables que les autres maladies.
Dans ce même livre Ferments et Maladies, il faut lire les belles pages consacrées à l’histoire de l’évolution de la science nouvelle et exclusivement française, la Microbiologie, la science des êtres infiniment petits.
Lavoisier démontra que dans la fermentation du raisin, de l’orge, des pommes, produisant le vin, la bière, le cidre, le sucre se transformait en alcool et en acide carbonique. Avant Lavoisier, on ignorait que la fermentation alcoolique fût un simple dédoublement du sucre en alcool
Ga LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE
et en cet acide carbonique qui rend si meurtrier l’atmosphère des cuves de fermentation. C’est avec la balance que le grand Lavoisier fit cette démonstration. Laméthode était bien simple, mais il fallait la trouver. Le génie seul a des idées simples et fécondes.
Lavoisier avait résolu le problème chimique de la fermentation. En 1 83G, Cagniard-Latour fut sur le point d’éclairer sa nature biologique. Il vit que la levure introduite dans le liquide fermentescible bourgeonnait, que ses cellules se multipliaient, et il pensa que la levure agissait sur le sucre « par quelque effet de sa végétation et de sa vie ». Il le pensa, mais il ne sut pas le démontrer. C’est Pasteur qui démontra que la levure, en se multipliant, en vivant et en se reproduisant, était l’agent suffisant et nécessaire au dédoublement du sucre en alcool et acide carbonique.
C’est encore avec la balance que Pasteur résolut ce problème, « un des plus impénétrables de la nature », selon la juste expression de Fourcroy. Il prit une solution de sucre additionnée de sels minéraux cristallisés, l’ensemença avec une trace de levure, vit cette levure se multiplier en produisant une fermentation alcoolique régulière, et la levure récoltée à la fin de l’opération pesait plus que ne pesait la levure semée.
Puis Pasteur démontra que toutes les fermentations
E. DUCLAUX
non alcooliques, telles que les fermentations lactique, butyrique, étaient produites par des êtres infiniment petits, des microbes, et que chaque espèce de fermentation était causée par un microbe différent. Il montra les ferments à l’œuvre dans la fabrication du pain, la coagulation du lait, la putréfaction de l’urine, les maladies des vins et de la bière, et les maladies des vers à soie. Par cette dernière découverte, nous dit Duclaux, il démontrait que les êtres microbiens étaient non seulement capables de détruire les substances mortes, mais de désorganiser les tissus vivants.
Pasteur avait ainsi démontré la nature microbienne d’une maladie. Il démontra la nature microbienne des autres maladies. Il cultiva la bactéridie du charbon, les microbes du choléra des poules, du rouget du porc. La pathologie microbienne était créée. La petite cellule de la levure de bière, en fixant son image sur les cellules cérébrales de Pasteur, avait enfanté la plus grande découverte scientifique du dix-neuvième siècle.
Cette pathologie microbienne fut exposée magistralement par Duclaux dans l’admirable ouvrage le Microbe et la Maladie, édité en 1886. « J’ai voulu, dit-il, montrer avec quelle netteté la connaissance de la biologie des microbes explique toutes les particularités et les apparentes contradictions si souvent signalées par la médecine dans
Ùt, LES CRÉA T EU ES DE LA BACTÉRIOLOGIE
la marche, l’expansion, la puissance contagieuse des maladies virulentes, et aussi avec quelle netteté se posent et se résolvent, dans quelques cas, les questions d’hérédité. »
Dans la Chimie biologique, publiée en i883, Duclaux étudia avec une érudition parfaite et une ingéniosité captivante la vie des infiniment petits. En scrutant les mystères des fermentations levuriennes ou microbiennes, il montra combien il est important pour la conception de la vie des êtres complexes, végétaux ou animaux, de connaître les conditions de nutrition, de température, de milieu, favorables et nécessaires à ces cellules isolées, à ces êtres composés d’une seule cellule, qui ne sont pas astreints à des servitudes mutuelles, comme le sont les cellules groupées et agglomérées pour former des tissus ou des organes. Duclaux montra que ces êtres formés d'une cellule, microbe ou levure, ont une composition élémentaire aussi complexe que celle des cellules des grands animaux et que l’on rencontre dans leur trame toutes les substances qui entrent dans la constitution des êtres les plus élevés en organisation.
Les infiniment petits ont les mêmes besoins physiques et chimiques que les plantes et les animaux. Ils vivent avec eux et d’eux. Ils se nourrissent d’eux, les détruisent. Ceci tue cela, parce qu’il n’y a chez les êtres vivants
E. DUCLAUX
qu'une seule chimie biologique, qu'une chimie cellulaire. La quantité ne fait rien à l’affaire ; une cellule vigoureuse mange des milliers de cellules peu vigoureuses. Le nain résistant sait détruire le colosse affaibli.
La conception de la vie doit donc être réduite à la conception de la vie cellulaire, à la lutte de la cellule intérieure contre l’invasion de la cellule extérieure ou parasitaire. La vie humaine, d’après Duclaux, est l’ensemble de la vie des cellules de nos tissus et de nos organes ; les éléments ont des connexions réciproques et réagissent les uns sur les autres. Ces actions simultanées ou successives constituent la santé ou la maladie.
Mais, limitant le champ des investigations scientifiques, Duclaux ajoute : « Sait-on même ce que c’est que la vie pour l’avoir localisée ? Non, sans doute. Mais les relations de causalité sont étrangères à la vraie science. » Tous les savants, avec Claude Bernard et Duclaux, s’arrêteront devant l’obstacle des causes finales.
En 188g, Duclaux fonda le célèbre recueil, les Annales de l’Institut Pasteur, qui insèrent tous les travaux importants concernant l'étude des microbes. Un grand nombre de Mémoires justement célèbres ont été publiés par ces Annales depuis quinze ans. Duclaux a réalisé les espérances émises par M. Pasteur, qui écrivait dans le premier fascicule de cette Revue : « Le service que vous rendrez Dàrembekg. 5
sera apprécié des jeunes savants, de plus en plus nombreux, qu’attirent les études microbiologiques. » Dans ses Annales et dans celles de l'Institut agronomique, Duclaux publia d’innombrables travaux, des recherches originales et des revues générales concernant la nutrition intracellulaire, la migration des matières grasses, le rancissement du beurre, la valeur nutritive des fromages, les effets de la congélation et de la pasteurisation du lait, la contamination des eaux de sources, l’épuration des eaux de rivières.
Ces revues, très scrupuleusement documentées, écrites avec une verve charmante, souvent saupoudrées de quelques grains de paradoxe ou de sage scepticisme, étaient toujours un régal pour les hommes habitués aux travaux de laboratoire. Ce fut dans les Annales de l’Institut Pasteur que parut la fameuse revue consacrée à V alcool-aliment. Cette étude retentissante, destinée à exciter les méditations et les recherches des savants, devint la proie des industriels et des commerçants intéressés.
M. Duclaux fut un savant éminent. Son œuvre de chimiste et de bactériologiste restera dans l’éternel domaine scientifique. Son nom, universellement apprécié dans les laboratoires et les Académies du monde entier, a franchi les limites de nos paisibles sanctuaires pour entrer dans la célébrité. Le public aima la manière hardie et généreuse
E. DUCLAUX
avec laquelle il défendait ses idées. 11 batailla avec autant d’ardeur pour Pasteur que pour l’alcool. Ses convictions furent si sincères, que ses campagnes violentes n’apporteront aucune ombre au tableau si clair et si pur de sa belle vie scientifique.
La mort de Duclaux a privé l’Institut Pasteur de son chef respecté. Mais l lnstitut Pasteur reste un des plus ardents foyers scientifiques de notre temps. Autour de M. Roux et de ses collaborateurs se sont groupés une nombreuse phalange de jeunes gens qui reculeront sans trêve les limites du champ exploité par cette science qui est la vérité d’aujourd’hui, qui sera peut-être l’erreur de demain, mais ne cessera pas d’être le mouvement et la vie. L’école pasteurienne continuera à infuser aux générations futures cet esprit scientifique si fécond, cet esprit toujours nouveau qui sans cesse rajeunit sans heurt les vieilles doctrines, amoureuses, comme les vieilles gens, de leur heureux passé. Les vieilles gens meurent, les vieilles idées scientifiques doivent mourir. Ainsi parlait souvent Duclaux.