T. IT, p. 123-162 (trad. Tissor, p
PÉRIODE ANTÉCRITIQUE. 59
plus tard. Nous ne l’analyserons pas, car, en dépit de l'intervalle qui les sépare, la thèse de 1770 est plus voisine du grand ouvrage de 1781 que de l’opuscule de 1768. Le 21 février 1772, Kant écrit à Marcus Herz, qui fut à peu près le seul confident de cette méditation de dix années : « Je suis aujourd'hui en état de publier une Critique de la raison pure qui embrasse la nature de la connaissance à la fois théorique et pratique » !. Neuf ans plus tard, le 1°* mai 1781, il envoyait à Herz l’ouvrage promis et lui écrivait : « Ce livre contient le résultat de toutes les recherches diverses qui commencèrent aux notions dont nous disputions ensemble sous le titre de mundi sensibilis et intelligibilis »°. 11 y a donc bien entre les deux ouvrages, sinon unité parfaite, du moins continuité indissoluble. La théorie de l’espace et du temps passe sans modification de la thèse latine dans l'ouvrage allemand sous le nom d’Esthétique transcendantale ; celle des catégories est implicitement en germe dans la distinction des concepts abstraits (abstracti conceptus) et des idées pures (1deæ puræ)”.
Comment donc expliquer l'apparition tardive de la Critique ? Quelle soudaine hésitation a paralysé, en pleime maturité, ce penseur laborieux, au moment même où il venait de trouver l’idée maîtresse de son système? Le problème, qui n'a pas manqué d’intriguer les biographes de Kant, ne semble pas avoir recu de solution bien
. Kants Briefe, éd. ScaueerT, p. 28.
. 1bid., p. 49.
. T. I, p. 133 (224) etsuiv.
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satisfaisante. Ni ses fonctions universitaires (1l renonça en 1772 à sa charge de bibliothécaire), ni la faiblesse de sa santé dont il se plaint dans une lettre à Herz!, ni même la difficulté qu'il signale dans la même lettre de donner à des pensées nouvelles une pleine clarté, aucune de ces raisons n’est suffisante, croyons-nous, pour expliquer cette éclipse momentanée. Il en faut bien plutôt demander compte aux difficultés inattendues auxquelles Kant se heurta dans l'exécution de son plan, difficultés tout intérieures, inhérentes à la nature même d'une pensée puissante, mais de développement lent et de probité absolue. Or une question se posait, à laquelle la dissertation inaugurale de 1770, hâtivement rédigée pour une épreuve académique, ne répondait pas : si les concepts fondamentaux de la physique sont à priori, quelle garantie avons-nous qu'ils s'appliquent au réel? Si les choses et l'esprit sont deux mondes distincts, comment les premières subiront-elles la loi du second? A ces questions répondra la déduction transcendantale des concepts de l’entendement que Kant reconnaissait, dans la préface des Prolégomènes, pour «la tâche la plus difficile que l’on pût entreprendre en faveur de la métaphysique » ?. On verra plus tard qu'elle est aussi la partie la plus obscure de la Critique de la Raison pure, celle que l’auteur, dans la seconde édition de 1787, s’est cru tenu de remanier tout entière. Il n’est pas douteux que, dès le lendemain de la thèse inaugurale, le