MÉTHODOLOGIE
Il résulte des lignes qui précèdent que la Critique de la raison pure n’est point un système philosophique, mais une propédeutique à un système complet qui em-
1 POAILSSX 2. T. III, p. 294 (228).
brassera la science et la métaphysique; elle n’a pas plus à édifier la métaphysique qu’à systématiser les vérités scientifiques. Mais elle peut tracer le plan d’après lequel seront édifiés les matériaux qu’elle vient d'examiner; elle peut « déterminer les conditions formelles d’un « système complet de la raison pure »; tel est l'objet de la dernière partie de la Critique de la raison pure, la Méthodologie. Ce chapitre présentait sans doute plus d'intérêt pour les lecteurs de 1781 que pour nous; ils y trouvaient, sept ans à l’avance une esquisse saisissante de la Critique de la raison pratique. Aujourd’hui, nous savons à quel point ont été réalisées les promesses énoncées en 1781. En outre la Méthodologie contient de fatigantes redites. Nous ne résumerons de ce chapitre que les parties vraiment neuves et uniques dans l'œuvre de Kant.
Discipline de laraison pure. — La raison est la faculté des règles: il semble donc qu'elle doive échapper ellemême à toute contrainte, à toute discipline. A vrai dire, tant qu’elle s'applique à des objets d'expérience, elle y trouve une pierre de touche qui lui garantit la légitimité de son exercice. Mais nous savons qu'elle est invinciblement portée à dépasser les bornes de l'expérience et il importe de lui assurer un système de règles propres à contenir son activité dans les limites tracées par la Critique.
Quelle est donc la vraie méthode de la raison pure? L'exemple séduisant des mathématiques nous invite tout d'abord à employer la méthode dogmatique. Nous
trouvons, en effet, dans ces sciences, le modèle le plus heureux d'une extension de la raison indépendamment de tout contrôle expérimental. Mais la Critique ne tarde pas à nous apprendre que la démonstration mathématique n'a rien de commun avec le dogmatisme métaphysique: La connaissance mathématique s'opère par construction de concepts, la connaissance philosophique procède par concepts; la première, construisant ses figures dans une intuition sensible, considère le général dans le particulier, la seconde considère le particulier dans le général; l’une opère sur la quantité, l’autre sur la qualité. Or tandis que le géomètre peut à priori construire un cône dans l'espace, le métaphysicien ne peut à priori déterminer la couleur du cône, parce que, d’un concept vide, il ne peut rien tirer si une matière ne lui est donnée par l'expérience. Aucun des procédés propres aux mathématiques ne devra donc prendre place dans la philosophie. Tandis, en effet, que les définitions, les axiomes et les démonstrations mathématiques jouissent d’une clarté parfaite et d'une évidence immédiate, grâce à la construction des concepts dans l’espace pur, il est nécessaire au philosophe de démontrer les anticipations de la perception, les analogies de l’expérience et les postulats de la pensée empirique !, et cette démonstration s’est faite au moyen d’une laborieuse déduction qui nous a fait reconnaitre en ces principes physiques, non pas des vérités intuitives, mais des conditions de toute expérience
1. Exception est faite naturellement pour l’Axiome de l'intuition qui est précisément le fondement de tous les axiomes géométriques.
possible. La méthode dogmatique conçue par Descartes à l’imitation des mathématiques est donc à priori frappée de stérilité 1.
Mais le dogmatisme n’est pas toujours affirmatif; 1l est parfois négatif, quand il prétend, par exemple, condamner la raison au silence en relevant contre elle les contradictions dans lesquelles elle a pu tomber. Contre une conclusion aussi tyrannique la raison doit se défendre, et c’est là son usage polémique. Elle doit montrer, par exemple, que les antinomies cosmologiques reposent sur un malentendu, et que, s’il est impossible de démontrer l'existence de Dieu, il est tout aussi arbitraire de nier dogmatiquement son existence. En tout cas, il importe, dans ces polémiques, de laisser à la raison une parfaite liberté d'investigation et de critique. « Ne laissez parler à votre adversaire que le langage de la raiïson, et ne le combattez qu'avec les armes de la raison ». Point d'appels retentissants à la morale soi-disant menacée ou à l’opinion publique. « Laissez faire ces genslà; s'ils témoignent du talent, une investigation neuve et profonde, en nn mot s'ils ne font preuve que de raison, la raison y gagnera toujours. » A quoi bon « appeler la garde »? En matière de dialectique, il n’y a pas de victoires dangereuses. Reconnaissons donc aussi à chacun le droit de soumettre au jugement publie les reflexions et les doutes qu'il n'a pu résoudre lui-même, sans le dénoncer comme un « citoyen turbulent et
dangereux ». C’est là «un droit primordial de la raison humaine qui ne reconnait d’autre tribunal que cette mème raison universelle où chacun a sa voix; et comme c'est de cette raison que doivent venir toutes les améliorations dont notre état est capable, un tel droit est sacré et ne doit pas subir d’atteinte »!.
Évitera-t-on même de porter les polémiques philosophiques devant la jeunesse universitaire? Le danger ne serait-il pas, au contraire, de les lui laisser ignorer et de livrer ses convictions au premier choc des arguments d'un dogmatisme négateur? Il est au contraire d’une sage prévoyance d’initier les étudiants à la vraie méthode critique qui leur montrera la vanité de toute polémique, positive aussi bien que négative, sur tous les problèmes dont la solution est soustraite au contrôle de l’expérence.
Quant au scepticisme, dans lequel l'esprit humain, las de controverses stériles, cherche parfois à se reposer, ce ne saurait être qu’un lieu de passage, « où la raison peut songer au voyage dogmatique qu'elle vient d’accomplir », mais où elle ne peut élire domicile, car il n’y a de vrai repos que dans la certitude. C’est encore la Critique qui sauve le sceptique de nouveaux tâtonnements; elle trace, à la suite de Hume, une « géographie de la raison humaine ». Mais tandis que Hume s'était contenté de reléguer au delà de l'horizon tous les objets absolus que recherche la raison, la Critique délimite