‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 17 sur 79 · LA POLOGNE DE 1830 I GUERRIERS, POETES, AMAZONES, CHEVALIERS ERRANTS · texte numérisé non relu

LA POLOGNE DE 1830 I GUERRIERS, POETES, AMAZONES, CHEVALIERS ERRANTS

Il n'est pas indispensable que je raconte par le menu les pérégrinations de Mickiewicz à travers l'Europe pendant les années 1829 et 1830. Les poètes ont soif de voyages, car le voyage est une source inépuisable d'extases. Sous la baguette féerique des sensations nouvelles, surgies à tous les coins de rue d'une cité célèbre, où bientôt la magie du passé, des ruines et de l'histoire, vous enivre ainsi qu'un breuvage ou qu'un songe ; en présence d'un chef-d'œuvre de musée, parmi les salles d'un palais, ou sur la terrasse qui commande un incomparable site; au pied de la statue d'un grand homme ou devant quelque apparition féminine, irrésistible de noblesse et de grâce, entrevue à la promenade, ou contemplée dans le monde, ou descendant lentement les marches d'une église, — au sré des mille enchantements de la vie errante, les poètes ne cessent de s'arrêter ravis, perdus comme dans une musique: leur âme n'est plus que mélodie et que rêve. La fraîcheur des visions éveille en eux un divin cristal : et l'écho du monde extérieur y résonne, en notes lumineuses...

Ainsi se promena le barde polonais, de Berlin à Weimar, et de Weimar à Bonn, à Coblentz, à Heidelberg, à Strasbourg, à Venise, et à Rome. Il faudrait — si ce n'était impossible dans un Essai — donner de nombreux détails sur son passage à Weimar et à Venise. 11 voyageait avec son compatriote Edouard

Odyniec, dont les lettres remarquables font partie de la littérature polonaise. Weimar, c'était pour les deux Polonais, comme pour beaucoup d'Européens d'alors, «la capitale de la poésie », puisque c'était Goethe encore vivant; Venise, c'était Venise, et puis c'était le souvenir de Byron : ces deux villes rappelaient à Mickiewicz les plus fortes émotions littéraires de sa première jeunesse.

A Weimar, ils trouvèrent le patriarche conforme à sa légende. Laissons parler Odyniec :

Il a, sans exagération, quelque chose d'olympien, la taille haute, des formes amples, le visage grave, imposant, et le front... c'est précisément le front qui est olympien. Sans diadème, il brille de majesté. Les cheveux, pas trop blancs, se font rares au-dessus du front. Les yeux, couleur de bière, clairs et vifs, se distinguent encore par une particularité, c'est une bordure qu'on dirait émaillée et qui entoure chaque prunelle. Adam Ta comparée à l'anneau de Saturne. Nous n'avons rien vu de pareil chez personne.

Pendant un dîner auquel les deux amis furent priés chez la belle-fille de Goethe, en l'honneur de l'anniversaire de l'illustre vieillard, ils se sentirent dominés par cette conversation des cimes, grandiose et un peu froide, où se plaisait le roi des lettres européennes :

Gœthe, écrit encore l'ami de Mickiewicz, me domine aujourd'hui comme le colosse de Rhodes, un pied sur la vérité, l'autre sur la poésie ; et mes pauvres pensées, comme les vagues agitées par le vent, tourbillonnent devant lui, sans que je puisse même me le représenter clairement, ni le saisir. Je cherche sous le poète le devin, sous le philosophe l'idée et la vérité, sous l'homme le cœur et l'esprit. Je cherche en lui ce que je vois en Adam ; ma vue se voile et ma tête se trouble, lorsque, en me questionnant, je ne peux dire de lui en conscience ce que je pense d'Adam. Est-ce que, chez Gœthe, comme chez le colosse defRhodes,

la tête seule serait éclairée de cette lumière qui permet de contempler sa gigantesque hauteur, mais qui n'élève pas plus haut le regard du spectateur?

Odyniec se trompe : il ne situait pas encore Gœthe assez haut dans l'espace. Gœthe était semblable au condor de Leconte de Lisle,

Qui dort dans l'air glacé, les ailes toutes grandes.

Ce feu qui embrase autour de soi, qui tantôt électrise et tantôt éblouit jusqu'à la stupeur, qui tient de l'éclair et du simoun (on va voir tout à l'heure à quel point ces images sont exactes), Odyniec avait raison de le sentir chez son compatriote. Mickiewicz représentait, lui aussi, la poésie immortelle, mais la poésie de la flamme et de la chaleur, et non point la Muse à la calme attitude, au trône dressé dans la lumière d'argent des sommets. David d'Angers se trouvait en ce moment à Weimar; il s'enthousiasma du poète polonais et entreprit de modeler son médaillon : il le pria seulement de réciter des vers pendant la pose. Adam déclama son Faris, dédié au comte Wenceslas Rzewuski, qui vivait en Orient, au milieu de tribus arabes dont il était devenu l'émir :

Qu'il est heureux, l'Arabe, lorsqu'il lance son coursier du haut d'un rocher dans le désert, lorsque les pieds de son cheval s'enfoncent dans le sable avec un bruit sourd, comme l'acier rouge qu'on trempe dans l'eau ! Le voilà qui nage dans l'Océan aride et coupe les ondes sèches de sa poitrine de dauphin. Plus vite et plus vite, déjà il effleure à peine la surface des sables, déjà il s'élance dans un tourbillon de poussière. 11 est noir, mon coursier, comme un nuage orageux. Il étale au vent sa crinière d'autruche, et ses pieds blancs jettent des éclairs. Forêts, montagnes, place, place !

« Sublime», s'écria David d'Angers, et pendant que Mickiewicz déroulait la suite des strophes, il exécuta sa remarquable effigie du poète. «Tout à coup le médaillon, jusqu'alors invisible», raconte Théodore Pavie, qui assistait à la scène, « se tourne de notre côté! C'est bien Adam Mickiewicz, ses tempes, jeunes encore, déjà sillonnées par l'orage; la fierté de sa lèvre, son œil bleu qui semblait noir, cette expression rêveuse où l'inspiration du poète et la foi du croyant confinaient à l'enthousiasme pour la patrie. »

Bien que la scène qui précède ait été révoquée en doute par le fils du poète4, on peut, en somme, l'admettre. L'anecdote qui suit est plus étrange et nos aïeux l'eussent prise pour un conte de sorcellerie :

Le 27 août 1829, veille de la fête de Gœthe, dit Holtei dans ses Mémoires, je me trouvais à Weimar. Dans une soirée donnée par Mme Ottilie de Gœthe, j'assistai à un fait qui, je dois le confesser, me jeta dans un profond étonnement. Mickiewicz fit circuler parmi les dames et les jeunes filles un plat sur lequel chacune, à son gré, pouvait déposer sa bague, mais sous la condition de l'avoir toujours portée pendant plusieurs années sans l'ôter. Lorsqu'une quantité de bagues eût été ainsi entassée pêle-mêle, Mickiewicz alla dans un coin, les considéra attentivement, et, tout à la ronde, les rendit une à une à leurs propriétaires qui lui étaient complètement inconnues, en devinant en même temps le nom de baptême et, je crois aussi, l'âge de chacune. Il était devenu pâle comme la mort, et des gouttes de sueur perlaient sur son front. Maintenant, chaque fois que, dans les feuilles françaises, son nom se trouve mêlé à des contes incroyables, soudain le pâle chercheur de bagues de Weimar réapparaît devant moi.

1. Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz. M. Ladislas Mickiewicz croit que son père ne se serait point prêté à cette sorte de récitation théâtrale. Pourquoi pas? Un statuaire peut être curieux de retrouver l'action lyrique surles traits d'unpoète, et celui-ci se prêter sans «cahotinage » à ce genre de pose.

38 LES GRANDS POÈTES ROMANTIQUES DE LA POLOGiNE

Cet esprit de divination fantastique, de rêverie voyante, accompagnait partout Mickiewicz, et je tiens à en citer un dernier témoignage. Le poète est cette fois à Venise avec Odyniec, et celui-ci raconte d'une façon délicieuse leur rêverie sous la lune :

Le crépuscule tombait tout à fait quand nous débarquâmes sur la rive. Nous étions partis exprès si tard pour contempler au clair de lune ce lieu aux poétiques réminiscences d'outre-tombe. La lune, en effet, ne nous faussa pas compagnie. Elle était dans son plein. Au coucher du soleil, elle se dessinait déjà sur le firmament, mais timide et pale comme une jeune fille à la porte d'une salle de bal ; à peine le soleil couché, elle fut aussi rayonnante qu'une jeune fille qui danse, et, lorsque nous mîmes pied à terre, elle illumina successivement devant nous d'abord la rive sablonneuse et plate, puis des champs verdoyants et des arbres, ensuite une série de légers monticules et une nouvelle étendue de sables ; enfin, par delà, non'pluslalagune, mais la pleine mer. L'Adriatique paraissait tranquille et unie comme un miroir, et cependant le sourd grondement des vagues, sans doute à raison de la marée montante, se répercutait le long du rivage, au milieu du calme de la nuit que nul autre bruit et pas même un souffle de vent ne troublait. Tout à coup, du côté de la ville, commença à nous arriver le tintement des cloches sonnant l'Angelus. Nous étions sur un monticule dominant la plaine où sans doute caracola souvent Byron. Je restais assis à terre. Adam se tenait debout, appuyé contre un arbre. Je voyais à son visage le sérieux de ses pensées. Tout à coup, il appuya sa main sur mon épaule, et, me regardant dans les yeux, il me demanda : « Sais-tu qui est avec nous? » Sans ôter sa main de dessus mon épaule, il continua à parler. Ce qu'il dit, je ne l'oublierai jamais, mais je regrette sincèrement de n'être pas en état de le répéter. Il s'agissait de Byron et de Napoléon, les deux noms de notre siècle. « Tous deux, disait-il, avaient conscience de leur mission dans une société souillée par le xvme siècle. Tous deux détestaient le mal qu'ils voyaient autour d'eux et pressen-

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taient le bien vers lequel ils auraient dû guider les hommes. Ayant, chacun dans sa sphère, la force nécessaire, ils ne remplirent ni l'un ni l'autre leur mission, parce que le sentiment de leur force, comparée à celle d'autrui, enfanta en eux un orgueil qui tua l'amour, seul capable de vaincre le mal. Byron ne fit qu'irriter et Napoléon que piétiner le mal que tous deux devinaient au sein de l'humanité et voulaient extirper. Mais, tôt ou tard, d'autres envoyés viendront qui, avec autant de lumière et de force qu'eux, mais dans un autre esprit, esprit d'amour et d'humanité, pousseront plus loin leur œuvre, car, si cette œuvre sera jamais achevée avant la fin du monde, c'est ce qu'est seul à savoir Celui qui est lui-même cet Esprit et qui en a donné l'exemple au monde. >

Ainsi passaient les heures de songe fécond, d'entretien avec les hommes et les choses de l'univers visible et du monde d'outre-tombe. Sa dernière année d'insouciance et d'ivresse, Mickiewicz la passa à Rome, en 1830. « Etre à Rome, disait-il, c'est le lot d'un petit nombre. Dans ma jeunesse, j'osais à peine y penser. » Il y vivait au milieu des artistes et dans la plus brillante société mondaine. Il visitait l'atelier de Thorwaldsen et celui d'Horace Vernet; il fréquentait chez la princesse Zénaïde Voikonsky, chez Mme de Klustine, chez ses compatriotes le comte et la comtesse Ankwicz, dont il faillit épouser la fille. Il étudiait en détail et avec amour la Ville Eternelle. «Rome, écrivait-il plus tard, est, après Nowogrodek et Vilna, l'unique ville que je connaisse beaucoup mieux que Paris. »

La réalité — et quelle terrible réalité! — l'arracha brusquement au rêve. Le 29 novembre 1830, éclatait à Varsovie la grande insurrection patriotique^ Deux jours auparavant, le barde l'avait pressentie. 11 avait éprouvé tout d'un coup un saisissement douloureux et écrit les sombres strophes : A la mère polonaise . Il ne put toutefois partir assez tôt ni prendre part à cette lutte de

géants de près d'une année. Son ami, le poète Etienne Garczynski, lui avait emprunté son dernier argent pour courir s'enrôler dans les rangs des volontaires poznaniens ; et, depuis, la Romagne soulevée interceptait presque toute communication. Il se morfondit, n'arriva à Dresde que le 19 avril 1831, ne put passer la frontière, et ne vit que du bord, en spectateur atterré, l'une des plus navrantes défaites de son pays : après une série de victoires et de revers, les Polonais furent écrasés par les Russes, Varsovie emportée d'assaut, une partie de l'armée nationale refoulée sur les territoires de Prusse et d'Autriche où elle déposa les armes ; l'émigration et la dispersion par le monde allaient commencer...

Regardons d'un peu près cette formidable levée de boucliers et ses conséquences, cette épopée à laquelle participèrent jusqu'à des enfants de quinze ans : le spectacle en vaut la peine. Elle est unique dans l'histoire du noble peuple, cette date de 1830...

Voici que je feuillette l'ouvrage publié par Straszewicz en 1832 : Polonais et Polonaises de V Insurrection. Je lis le texte et regarde les figures : la vision m'envahit, me pénètre, le temps héroïque m'apparaît! Le voilà, ce peuple que Napoléon appelait «le vaillant peuple», ce peuple de paladins qui fut le rempart de l'Europe pendantplusieurs siècles, le voilà levé en masse et en grand apparat militaire, ceint et raidi de pied en cap pour un surhumain effort! Qu'ils sont imposants, ces portraits de sénateurs et de nonces, de généraux, de chefs d'insurgés, et ces amples manteaux qui drapent l'uniforme avec une grâce cavalière î À la ceinture, les crosses haut montantes de deux pistolets s'arrondissent sur la tunique sanglée comme une taille de femme; la cravate de 1830 s'enroule à larges plis autour du col. Certains visages sont rasés : d'autres ont de grandes

chevelures et de puissantes moustaches retombantes. Je distingue l'extraordinaire beauté du comte César Plater, un visage de vierge guerrière; je l'avais pris d'abord pour sa cousine Emilie, l'amazone lithuanienne, commandant d'insurgés, «morte en regardant ses armes». Le comte César a les cheveux bouclés; ses traits, d'une délicatesse étrange, se virilisent dans la pose, tout liers de leur expression mâle; un buste évasé, merveilleux, achève l'image de cet être qu'on croirait un personnage de Shelley, quelque Laon* libérateur des peuples, une figure de lumière et de légende.

Raconter ici les batailles polonaises? Ne le croyez point, ce n'est pas là mon plan, c'est simplement la bravoure inouïe de ce peuple que je voudrais montrer. Voici d'abord les vieux, les grognards de l'épopée impériale : « Sowinski, âgé de quatre-vingts ans, s'empara du fusil d'an soldat tué, et, faisant feu jusqu'à sa dernière cartouche, il se laissa acculer dans une petite église où il lutta à la baïonnette jusqu'au moment où il tomba percé de six coups. L'œil de ce vieillard sans jambes et d'une stature de géant (dit un officier russe) était encore animé du désir de la vengeance : ses traits respiraient l'héroïsme, et nos soldats, en passant devant ce cadavre, ne pouvaient se défendre d'un sentiment de respect et d'admiration. » Aux jeunes, maintenant : « Le 25 février, Mycielski est atteint d'un biscaïen qui lui enlève trois doigts de la main gauche. A quelques minutes de là, une balle le frappe au pied et lui fait une grave blessure. Il arrache sa cravate, bande lui-même sa plaie et se précipite sur une batterie russe. Déjà, il avait tué de sa main plusieurs artilleurs et il enclouait le premier canon, lorsqu'arrive un nouvel éclat de mitraille qui lui fracasse la mâchoire. Un dernier coup de canon l'achève. Il était d'une force

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