LES GRANDS JOURS DU COLLEGE DE FRANCE
Il fut une date particulièrement émouvante et célèbre dans la grande vie que nous racontons, une date où, mêlé pour sa part au plus fameux enseignement du siècle, Mickiewicz apparut à une tribune littéraire
illustre entre toutes, surgit devant l'Europe pensante, et face à face avec un auditoire immense, au milieu de l'émotion universelle, parla de la Pologne, symbole des opprimés. A cette époque, « on le vit parfois plus qu'un homme » ; il eut les accents et le délire des poètes-prophètes de la Bible : il s'exprima sur le ton où se haussaient ces inspirés, au temps des malheurs de Juda. Qui n'a remarqué l'épisode des Cours du Collège de France, parmi les événements qui se déroulèrent sous le gouvernement de Juillet? Qui ne connaît la communion et le triumvirat de pensée par où trois grands esprits concentrèrent sur eux les regards ? Qui ne sait le retentissement de leur voixd'alors?
Cousin venait de créer, dans l'antique établissement de François Ier, la chaire de langues et de littératures slaves, et y avait appelé le poète national de la Pologne. Bientôt, Mickiewicz alla droit à deux de ses collègues qu'il reconnut immédiatement pour ses frères, car ils haïssaient, eux aussi, l'égoïsme et la compression, percevaient les souffrances du droit et les angoisses de l'esprit, connaissaient les problèmes vitaux des sociétés modernes, se sentaient de taille à rendre les aspirations d'une grande masse d'hommes. Michelet, Quinet, Mickiewicz, s'étaient enfin rencontrés; et ils réunirent leur puissance.
Leur verbe de tribuns lyriques s'alluma comme une flamme éblouissante au milieu du règne de Louis- Philippe. Investie du privilège politique, infatuée d'être devenue « le pays légal », la bourgeoisie censitaire regardait le reste de la nation du haut de sa morgue prudhommesque ; hormis sa prospérité, son argent, ses intérêts matériels, son monopole électoral, rien ne l'intéressait; elle craignait toute innovation, toute générosité, toute justice, toute guerre, toute aventure. Elle subissait sans broncher les affronts
continuels de l'Angleterre; et elle s'entendait merveilleusement avec le roi, qui, selon l'un de ses ministres, faisait ainsi sa prière du matin : « Accordez-moi, mon Dieu, la platitude quotidienne. »
Mais la vraie France s'ennuyait, s'impatientait, bouillait dans cet air lourd. L'électricité latente se condensait peu à peu, et bien des gens pressentaient qu'un pareil régime serait tôt ou tard emporté par l'orage. En bas, les prolétaires voulaient du pain et des droits, réclamaient leur place au soleil; en haut, les poètes et les philosophes cherchaient un meilleur état social, écrivaient leurs magnifiques rêves, débordaient de foi dans un prochain avenir, attendaient la rénovation universelle avec une confiance et un désintéressement qu'on ne reverra plus. En un mot, on approchait de la « Révolution du mépris», et les hommes de 1848 se préparaient à prendre possession, de la scène du monde; leur optimisme, leur naïveté, leur beauté d'âme, sont passés en proverbe.
Parmi les idéalistes auxquels il fut donné de parler en public à cette époque, Quinet, Michelet, Mickiewicz, furent sans doute — avec Lamartine — les plus éloquents, les plus ardents, les plus magiques. Leur tempérament les jetait à la fournaise. Ils aimaient à brûler leur vie devant tous, à se dépenser sans compter; ils étaient à la fois savants, poètes, orateurs, hommes publics inspirés et littérateurs de combat.
Ils avaient un grand Idéal. Ils rêvaient d'une noble politique et d'un christianisme épuré. Une large émancipation intellectuelle, un patriotisme toujours en éveil, une ligne de conduite aussi fière que généreuse, et enfin l'effort sur soi-même, le perfectionnement moral, le stoïcisme et l'héroïsme, voilà ce qu'ils prêchaient. Ce grand Idéal est parfois dans l'air : si quelqu'un sait alors l'exprimer en paroles de feu, d'une voix
magnétique et devant les hommes assemblés, il embrase l'auditoire. Sous le couvert du haut enseignement des littératures et des institutions, les trois professeurs parlèrent à ceux qui les écoutaient de l'état social et politique contemporain. Ils plaidèrent pour les nationalités esclaves, rappelèrent la France à son rôle de libératrice des peuples, de chevalier de Dieu, glorifièrent l'enthousiasme qui avait soulevé les combattants de 1792 et les avait lancés au delà des frontières, non seulement pour leur liberté propre, mais pour la liberté du monde. Leur parole cinglal'autocratie, l'ultramontanisme, les jésuites, signala les déviations de l'Eglise et de la Papauté, l'abandon par ces deux puissances des voies du christianisme véritable.
Ce triple enseignement fut, avec l'apparition des Girondins de Lamartine, l'événement spirituel le plus retentissant des années qui courent entre 1840 et 1848 : il fut aussi le plus important, peut-être, si l'on en juge par les conséquences d'ordre politique, moral, social, qui en découlèrent. L'émotion qu'il souleva ne se peut décrire: il défraya la presse pendant plusieurs années, et tout Paris s'en entretint. Mais c'est surtout au pied des chaires qu'il porta, c'est avant tout sur les auditeurs qu'il eut une action vraiment prodigieuse : ceux qui s'étaient donné rendez-vous au Collège de France, pour entendre les trois voix sublimes, gardèrent de ces leçons d'apôtres un souvenir indicible et sacrée II faut se représenter ces grands jours de l'Esprit ; il faut voir cette foule « qui encombre l'amphithéâtre, les couloirs, les galeries, les cours, la rue, caria salle est trop étroite pour contenir la multitude ». Quel frémissement, quel enthousiasme,
1 . On peut voir en quels termes en parlait à la fin du siècle dernier M. de Mahy, qui, dans sa jeunesse, fut au nombre des auditeurs. (Nouvelle Hevue du 15 août 1900 : Michèle/ et Quinet.)
et aussi quelles fureurs I Amis et ennemis font rage dans l'enceinte ; cléricaux et jésuites sifflent, vocifèrent, invectivent, menacent; libéraux et républicains ripostent par des ovations, par des applaudissements frénétiques. A certains jours, la parole du maître est si poignante que des femmes et des jeunes filles s'agenouillent; d'autres s'évanouissent; des proscrits se lèvent en pleurant. Des représentants de tous les peuples opprimés sont accourus; il y a là des Polonais, des Italiens, des Hongrois, des Roumains, des Allemands, des Espagnols, des Américains du Sud.
Quelques phrases de l'un des auditeurs, écrites alors, résument l'impression produitepar ces leçons fameuses. Elles peignent la ferveur des disciples et nous expliquent à grands traits la doctrine enseignée :
Il a été donné à trois hommes de renouveler la puissance de la vie antique, alors que la parole exerçait la suprême magistrature et que renseignement s'élevait à la hauteur d'un sacerdoce. Mickiewicz, Quinet et Michelet nous apparaissaient comme les pontifes et les consuls de cette république des intelligences qui s'édifiait, en dépit d'un matérialisme sordide, sous le règne de l'argent. En leur présence, plus d'un disciple s'écriait comme le Théagès de Platon : « Etais-je auprès de toi et mes vêtements touchaient-ils les tiens, j'avançais plus encore en science et en vertu. Et maintenant que je suis à ses côtés, je voudrais que ma vie s'écoulât à t'entendre. » Ils reconstituaient la Patrie parle dévouement et le sacrifice; ils formaient des citoyens en réveillant la fierté et l'indépendance des caractères; ils cimentaient l'alliance des âmes droites et fondaientla grande fraternité... Ils enseignèrent la religion de justice, d'humanité et d'amour, la religion du devoir. Leur doctrine contient une morale plus pure, une fraternité plus vaste, une charité plus universelle que celle de leurs adversaires. Elle embrasse non seulement la secte, la tribu, mais la Patrie et le genre humain. »
*iO LES GRANDS POETES ROMANTIQUES DE LA POLOGNE
En méditant les lignes que je viens de transcrire, non seulement on peut se rendre compte du sens d'un tel enseignement, mais on en aperçoit le but, on en mesure la portée. Les docteurs dont la voix s'élevait dans les salles du Collège de France agissaient sur l'essence active de l'homme, c'est-à-dire sur la conscience et la volonté. A leur enseignement va donc se rattacher une chaîne de fortes décisions et d'actions viriles: c'est ici la plus noble école de vie publique que l'on ait connue, au xixe siècle. Jls engendreront les hauts faits ; ils forgeront des citoyens, des guerriers, des libérateurs, des soldats du droit, des vainqueurs ou des vaincus, mais de la grandeur d'àme, enfin. L'Europe de 1848, couverte d'insurrections libérales, fut l'œuvre de ces trois hommes et de quelques-uns de leurs pairs 1 ; quantité de leurs disciples y tirent le coup de feu, plusieurs de leurs amis menèrent le branle. Ils créèrent donc de la vie héroïque; et ils donnèrent de la sorte une magnifique allure à l'un des moments de la marche humaine. Parmi les triomphes spirituels, c'est là le plus fécond, le plus tangible; et ce souffle créateur du génie moral, qui projette sur la scène de l'histoire les figures d'épopée des grands jours, nous soulève parfois d'admiration et de désir au même degré que l'autre vent de l'Esprit, celui qui vient du génie esthétique et nous apporte les représentations idéales des grands artistes. Parfois même il nous brûle davantage le cœur, du moins à ces moments où nous aurions be-
1. « Dans les trois camps, hongrois, slave et valaque », écrit Micbelet en racontant un épisode de l'insurrection qui éclata en Roumanie pour l'indépendance, en 1848, « nous avions des amis, des élèves, presque des fils... Dans les trois camps, les écoles de Paris étaient représentées. » Mais il en était de même dans tous les autres camps insurrectionnels de l'Europe à cette époque; j'ai dit plus haut que, parmi les auditeurs jtuJ}ollègejhî France, il y~avaiV clés représentant s~"dë toutes les nationalités opprimées.
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soin de vie vécue, de rêve réalisé... Les plus belles fictions esthétiques ne sont peut-être, hélas! que d'admirables fantômes et que la consolation d'une seconde ; nous ne les sentons pas de chair et d'os; nous ne pouvons les étreindre et les coucher contre nous. Nobles poèmes, vous que nous avons tant aimés, dites, oh ! dites! Fûtes-vous les songes avant-coureurs des âges futurs, l'aube d'une humanité nouvelle... ou n'êtesvous qu'un chant qui va s'éteindre, l'illusion d'un jour? D'où nous arrivent vos personnages et vos cadences? Etes-vous quelque ressouvenir d'une ineffable vie? Semblables à des anges, venez-vous des éloiles de la félicité? Pour descendre vers nous, ont-elles franchi soudain les espaces, vos ailes, vos blanches ailes, qui parcouraient les univers où s'étend la splendeur? Votre message était-il de nous dire qu'il nous fallait traverser ici-bas la mer d'ombre, subir sans trêve notre âme obscure, subir ses doutes, ses angoisses, ses tentations, ses tâtonnements et ses ténèbres, et jusqu'à l'heure de déboucher enfin dans la lumière, de faire voile sur les mers où repose le Soleil des soleils? Poèmes, ô notre seul amour! O nos seuls pilotes d'ici-bas ? Aussi puissantes qu'une incantation, vos notes magiques projetaient devant notre barque une flèche éblouissante : et vous nous avez éclairé la mer d'ombre... Mais, dites, ô vous par qui notre âme fut consolée, nous serez-vous jusqu'à la fin secourables ! Amis fidèles, vous tiendrezvous à notre chevet au moment suprême, à l'heure où nous aurons vu l'ange de la mort s'asseoir au pied de notre lit, les lèvres closes, les yeux mystérieux? Vous pencherez-vous sur nous avec tendresse, pour nous cacher un peu son pâle visage, et, dans notre mémoire vacillante, entendrons-nous chanter un de ces vers qui soit pour nous comme la fenêtre du matin qu'un doigt lumineux vient d'ouvrir, et par où l'âme
s'envole, vers l'éternel jour ! Poèmes, ô chant des exilés ! Appel de la patrie céleste!
... Heureux aussi, heureux celui qui put voir, lui vivant, le frontde ses contemporains marqué de sa pensée comme d'un sceau, et auquel il fut permis de saluer ses disciples de cette apostrophe où il attestait qu'il leur avait pétri l'âme : « Quand même tant d'ennemis qui se concertent finiraient par nous briser avec cette chaire, il est aujoud'hui trop tard! Cet esprit nouveau est en vous! » Tel fut le mot d'Edgar Quinet, dans une de ses leçons de 1845. Il affirmait ainsi les résultats de sa parole; il la contemplait à l'œuvre dans le présent et dans l'avenir ; il en lisait les conséquences écrites déjà dans les cœurs de ceux quil'écoutaient, et reflétées par leurs yeux en extase; et plus tard, son frère d'armes, le merveilleux poète de notre histoire nationale, hanté sur la fin de la vie par ces grands souvenirs et repassant les journées immortelles, célébrait à son tour en ces termes l'action du verbe créateur au sein de laToule d'autrefois, de la foule enthousiaste et tumultueuse, si enfiévrée d'émotion qu'elle attendait les fils d'Abélard en grondant comme la mer, puis, les voyant paraître, soudain se taisait, haletante :
Ce qui a caractérisé le nouvel enseignement, tel qu'il parut au Collège de France, c'est la force de la foi, l'efl'ort pour tirer de l'histoire non une doctrine, mais un principe d'action, pour créer plus que des esprits, mais des âmes et des volontés. Par un bonheur singulier et qui prouve que ces pensées n'étaient pas proprement miennes, mais le génie de notre âge, c'est que le même chemin fut suivi en même temps par deux esprits éminents, Quinet et Mickiewicz, venus des deux bouts du monde, d'imagination très diverse et cependant concordant entre eux et avec moi par le sens profond de la vie, de l'âme populaire. Dès longtemps, Quinet et moi nous marchions parallèlement sur des lignes très rapprochées. Mickiewicz, sous des formes très diffé-
rentes, nous était uni par le cœur, par le fond de la pensée même. En reconnaissant l'action des sauveurs et des messies, ce qu'il croyait divin, c'était leur génie populaire. Tous pouvaient devenir sauveurs de leur race, de leur patrie. Donc, ce cours, oriental par le langage et les figures, se rattachait intimement aux nôtres, à l'inspiration des deux hommes d'Occident ; c'était l'appel à l'héroïsme, aux grandes et hautes volontés, au sacrifice illimité. La diversité extérieure n'en faisait que plus ressortir l'intérieure unanimité. Mickiewicz fut forcé de percer son nuage sombre pour cette France sympathique. Pour elle, il tirait du cœur une lumière de révélation qui n'eût point jailli peut-être clans les profondeurs obscures de son nord lithuanien. Nous l'avons vu quelquefois plus qu'un homme. Une flamme vivante (sublime et douloureux spectacle), des larmes mêlées d'éclairs erraient dans ses yeux sanglants. Faut-il rappeler la guerre que nous faisait le clergé "? Cela n'en vaut pas la peine. Ce qui l'irritait le plus, c'était notre sincérité, notre foi paisible et forte. .. Nous conservions un grand calme. Je recevais force lettres anonymes ; mes amis étaient inquiets. Des Italiens, des Polonais, m'offraient de venir en nombre. Tels m'offraient des armes. J'ai ri, mais j'eus beaucoup mieux que des armes. Et ce jour du 11 mai 1843 fut un des plus beaux jours de ma vie. Quinet et Mickiewicz, l'un à droite, l'autre à gauche, assistèrent à ma leçon proclamant notre concorde et donnant à cette jeunesse (qui plus tard put voir tant d'envies) le plus beau spectacle du monde, celui de la grande amitié! Saint nom de l'harmonie des cœurs, sous lequel heureusement nos pères mêlaient deux choses, la fraternité d'hommes, la fraternité de patrie ! Entre la Pologne et la France, ayant près de moi, devant moi, tant d'illustres étrangers, Italiens, Hongrois, Allemands, je me sentais dans la poitrine une âme : celle de l'Europe.
Les trois cours dont nous venons de résumer l'esprit n'étaient pas pour plaire au Gouvernement de Juillet. Non seulement il se souciait fort peu de voir l'enseignement public « tirer de l'histoire un principe d'action » et s'efforcer « à créer des âmes et des volontés », mais
il craignait fort qu'il ne s'établît, à la longue, dans l'esprit des foules, une comparaison entre sa sordide politique et le haut idéal dévie publique prêché par de grands citoyens à la voix retentissante. Sous prétexte que les professeurs sortaient de leur programme, le cours de Mickiewicz fut interdit en mai 1844, et celui de Quinet en novembre 1846; Michelet vit à son tour ses leçons suspendues en janvier 1848.
Mais, peu avant l'interdiction du cours de Quinet, une députation d'étudiants vint haranguer le maître à son domicile et lui remit une médaille que l'auditoire lui offrait, à lui et à ses deux collègues. Le discours des jeunes gens se terminait par ces mots : « Seuls, vous n'avez pas déserté le grand enseignement des grands jours de notre histoire, et, grâce à vous trois, la tradition s'est renouée parmi nous. »
Sur la face de la médaille, se détachait le profil des trois grands hommes, avec cette légende :