V. Constatations nécessaires
Ces constatations, je les ai faites dans une lettre à M. le Directeur delà Chronique Médicale, insérée dans ce journal, le l"" novembre 1904. Cette lettre a une histoire que je ne raconterai pas; mais je dois dire que j’ai été obligé de contraindre .M. le Directeur à la publier. Quant aux constatations, elles sont tirées d’un article du même journal dû à la plume d’un pasteurien collaborateur et protégé de M. 1e Directeur. Cet article a une histoire qu'il faut connaître pour saisir la portée des constatations.
Ce pasteurien, dans un article précédent, avait sottement parlé de la théorie microzymienne, qu’il appelait « doctrine des microzymas », el de mes amis. M. Michaut m’avaif informé et presque mis en demeure d’y répondre. Je le fis dans une première
lettre à M. le Directeur, à la fois pour rétablir la vérité dans la science et dans l’histoire et pour venger mes amis. Cette lettre se trouve dans le numéro du 15 juillet de la Chronique.
Le pasteurien ne se le tint pas pour dit et fit, avec impertinence et plus de sottise, l'article dont il est parlé plus haut. 11 plaît a M le Directeur d'appeler polémique la manière de son collaborateur : à son aise ! Cela dit, voici les constatations nécessaires extraites de la lettre que je l’ai contraint de publier : ^
1. Je constate d’abord que votre collaborateur savait que je suis né en 1816; je précise, c’était le 15 octobre. Je constate aussi que, dans le monde où l’on se respecte et où 1 on respecte même la propriété scientifique et littéraire, que le Décalogue et la loi humaine protègent comme toute autre propriété , monde, auquel appartiennent MM. Michaut et ' H. Grasset, et appartenaient Jacolliot et mon collaborateur Estor, mais auquel n appartenaient ni Pasteur, ni Duclaux, plagiaire comme lui; dans ce monde, dis-je, la parole d’un vieillard de quatre-vingt-huit ans, qui n en a jamais imposé à personne, ni menti pour se faire valoir et s’enrichir, est respectée, et on la croit lorsqu’elle affirme que L. Pasteur était un plagiaire effronté.
2. Je constate ensuite que votre collaborateur me fait décréter « l’immortalité physiologique des microzymas » : là il a presque égalé un autre pasteurien, M. Cornil, qui taisait le microzyma « éternel ». Il fallait leur esprit pour me faire dire une telle bêtise.
3. Je constate aussi, qu’il a osé écrire que M. Béchamp reste muet sur les résultats pratiques de sa « théorie ». Pour pouvoir écrire cela, il faut être ignorant, ou pasteurien de l,a conspiration du silence.
Le premier résultat pratique de la découverte des microzymas éléments anatomiques dans les tissus et humeurs, a été celui de leur découverte, à l’état de liberté, dans tous les pus, dans le vaccin comme dans les autres ; d’où la démonstration que les seuls agents actifs du vaccin sontles microzymas. Les pasteuriens ont si bien plagié la découverte, et si bien démarquée, qu’ils appellent virus les microzymas morbides des pus virulents.
Le secohd résultat pratique, c’est que, dans l’étal de santé, les microzymas sont toujours sphériques.
Le troisième résultat pratique, c’est la découverte de l’aptitude des microzymas d’une origine quelconque à devenir bactéries par développement.
Le quatrième résultat pratique, c’est la découverte que, dans l’état pathologique, le développement vibrionien des microzymas éléments anatomiques d’un organe, voire d’une cellule, peut s’opérer pendant la vie.
Le cinquième résultat pratique, c’est la découverte que le corpuscule vibrant de la pébrine des vers à soie est le parasite de cette maladie.
El tous ces résultats avaient donné lieu, en 1870, à ma communi cation à l’Académie de médecine : Les Microzymas, la Pathologie, la Thérapeutique.
Voilà comment K M. Béchamp reste muet sur les résultats pratiques de sa théorie ».
Jusque-là qu’avait fait Pasteur?
11 s’était fait m^efeem du vin.
Or, en 1868 je publiais une expérience qui datait de 18G4, où je démontrais que les œufs d’oiseaux, qui, physiologiquement, sont destinés à devenir des oiseaux, ne sont plus que de vulgaires appareils à fermentation, lorsque, par de vigoureuses secousses, on vient à rompre et à mêler le jaune avec le blanc; et je démontrais qu’en mettant ainsi les microzymas dans une situation anormale, ils agissent comme de vulgaires ferments. Cette expérience était le commencement d’autres expériences démontrant qu’il y avait des fermentations spontanées, c’est-à-dire sans le concours des germes de l’air.
Cette expérience je l’ai invoquée comme la base de ma communication : Les Microzymas, la Pathologie et la Thérapeutique, à l’Académie de médecine : laqùelle, au fond n’était que la vérification expérimentale de l’aphorisme fameux d’Hippocrate :
Quæ faciunt in homine sano acliones sanas, eadem in ægroto, morbosas.
Alors, tandis que je continuais les études relatives à la théorie microzymienne de l’organisation vivante, en 1872, Pasteur tenta les deux audacieux plagiats que voici :
En 1864 j’avais démontré que les cellules du ferment qui fait le vin, existent en nature, en parasites, sur les grains de raisin; huit ans après. Pasteur plagiait la découverte.
Longtemps après le Mémoire sur la fermentation spontanée des œufs, deux élèves de l’Ecole Normale constataient les résultats de semblables fermentations de plusieurs espèces de fruits : Pasteur les plagia, pour pouvoir plagier aussi la fermentation spontanée des œufs, etc. Et ces plagiats, il les appela « Ses idées nouvelles ».
Là-dessus, toujours en 1872, il se vanta effrontément que, grâce à ses « idées nouvelles », il avait ouvert une nouvelle « voie à la médecine ». C’en était trop. Moi d’abord pour l’origine des ferments du vin. Ester et moi, pour la théorie microzymienne et les maladies, nous dénonçâmes les plagiats à l’Académie des sciences. Il faut lire la dénonciation dans les Comptes rendus mêmes, t. LXXV, p. 1284, 1519, 1523 (1872).
Les pfeuves des plagiats ont convaincu J. -B. Dumas et Elie de Beaumont, les deux secrétaires perpétuels d'alors. Pasteur se le tint pour dit ; mais il équivoqua, appelant « réclamations de priorité » ce qu’en style académique nous dénoncions comme plagiats. Mais nous avons tenu à constater que nos « observations étaient restées sans réponse ». L’Académie le constata à son tour (Comptes rendus, t. LXXV, p. 1831).
Alors, que (U Pasteur? Mais ce que font ses pareils ! Il brCila ce qu’il venait d’adorer, et, n’ayant pas réussi, il renonça à plagier la découverte de la théorie microzymienne des maladies physiologiques, et, par suite, à entrer dans la « voie nouvelle » qu’il disait avoir ouverte, et que nous avions prouvé avoir depuis longtemps hardiment parcourue. C’est évident ; par sa tentative, même avortée, le plagiaire donnait d’avance un démenti au>f assertions de votre collaborateur.
Cependaht, s’il ne voulait plus faire de la médecine scientifique avec la théorie microzymienne qu’il n’était point parvenu à plagier, il ne désespéra jamais d’en faire autrement pour atteindre à la richesse. En attendant, il se fit brasseur, et dans la brasserie, ce que votre collaborateur appelle les « idées pasteuriennes » lui vinrent illuminer l’esprit. Lisez bien et admirez !
« Lorsque l’on voit, disait l’illuminé, lorsque l’on voit la bière et le vin éprouver de profondes altérations, parce que ces liquides ont donnéflsi/e à des organismes microscopiques qui se sont introduits d’une manière invisible et forliiilemenl dans leur intérieur, où ils ont ensuite pullulé, comment n’être pas obsédé par la pensée que des faits du même ordre peuvent et doivent se présenter quelquefois chez l’homme et chez les animaux! « (Louis Pasteur, Etudes sur la bière, p. 42, 1876). C’est moi qui souligne pour qu’on réfléchisse.
L’intérieur d’un homme comparé à l’intérieur d’un tonneau de bière ou de vin, voilà bien une idée pasteurienne, succédant au grand plagiat avorté de 1872. Pas d’autre commentaire.
4. Je constate que votre collaborateur me félicite d’avoir « survécu à ma théorie microzymienne ». Les preuves qu’il donne que cette théorie est bien morte, c’est qu’elle n’a que deux adeptes et n’a pas même réussi à se maintenir à l’Université cléricale de Lille ! La seconde preuve, c’est que le pasteurisme est tellement vivant, qu’il compte 38 établissements semblables à celui de la rue Dutot, de par le monde! ! ! Mais l’insuccès de l’une, les succès de l’autre, ne prouvent que le fait de l’insondable sottise de l’esprit humain des médiocres comme Pasteur.
5. Je constate que votre collaborateur a assuré que « Pasteur n’a jamais discuté ou polémiqué avec M.Béchamp ».
La place me manque pour montrer qu’il connaît l’histoire aussi mal (jiieles rnicrozymas. Qu’il consulte donc le Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 4 mai 1886, il y verra que j’y ai dit en face de Pasteur ces paroles qui sont toujours vraies: « Le système protoplasmique, faux dans son principe, l’est aussi dans ses conséquences; il en est de môme des doctrines microbiennes: pour la dignité de la science et de la raison, il est temps qu’elles soient abandonnées. »
Au lieu de M. Cornil, à qui je répondais, ce fut Pasteur qui se leva pour la réplique. 11 fut sans dignité et si outrecuidant que je fus obligé de me tenir à quatre pour ne pas lui crier : « Vous
mentez » Bref, la discussion fut si vive, que le président Trélat, ne put s’empêcher de prononcer ces paroles que jecopie au procèsverbal ; « C est un grand et solennel débat qui s’agite en ce moment devant 1 Académie ; il ne saurait se terminer d’une manière incidente. ). En effet, une commission fut nommée; mais quoique en majorité composée de pasteuriens, je n’ai pas pu obtenir qu’elle se réunisse. Je n insiste pas sur ce honteux parti pris.
6. Je constate que, dans une note de la page 592, votre collaborateur me décoche cette lourde impertinence ; « Les lecteurs de la Chronique n auront pas vu sans effarement M. Béchamp faire de Pasteur un partisan de la génération spontanée. » Cela est d’autant plus répréhensible et inexcusable que j’ai dit, non pas que Pasteur était paz-f/san de la génération spontanée, mais qu’il l’avait affirmée dans deux de ses Mémoires, et que c’est moi qui l’ai fait revenir de son erreur et de salégèreté. En fait, c’est en plagiant ma vérification de la vieille hypothèse des germes, que Pasteur tint pour non avenue, qu’il commença à combattre Pouchet et les autres spontéparistes. La brochure» Louis Pasteur, ses plagiais, ses statues », où je répétais cela, votre collaborateur me l’a demandée, et je la lui ai envoyée.
En fait cependant. Pasteur n’a pas résolu le problème; car si après ma vérification de l’hypothèse des germes, on n’admet plus la génération spontanée dans le présent, on ne l’affirme pas moins nécessaire aux origines. J’en prends à témoin les évolutionnistes, M. Hæckel en tête et Littré lui-même, cité en/faveur de Pasteur par votre collaborateur. En effet, Littré admet sans hésitation que l’expérience démontre qu’il n’y a pas de génération spontanée aujourd’hui; mais il ajoute que «rien de ce qui se fit au moment créateur ne se refait... »
Mais qu’est-ce que le moment créateur sans Dieu, sinon la génération spontanée à une époque qu’on ne sait pas, et qu’on recule sans cesse?
Littré était partisan de la génération spontanée dans le passé comme Louis Pasteur lui-même, selon une réserve de l’un de ses mémoires; ce qui explique la tendresse des évolutionnistes pour le pasteurisme
La théorie microzymienne seule démontre qu’il n’y a jamais eu de génération spontanée, dans aucun temps, parce que les corps simples lavoisieriens étaient autrefois ce qu’ils sont aujourd’hui.
De tout ceci il résulte que M. le D" Michaut avait raison sur tous les points contre votre collaborateur.
7° Je constate, enfin, que croyant me blesser, votre collaborateur a cité cet aphorisme qu’il attribue à Pascal ; « La science est une langue bien faite. »
Si Pascal a dit cela, je lui demande pardon, il a dit une sottise ! En effet, la science n’est pas une langue. Elle est constituée par un ensemble varié de faits bien établis, lesquels pour être exactement nommés, classés, exigent la connaissance d’une langue appropriée, avec beaucoup de senscommun, de bon sens et de sens droit.
C’est ce que Lavoisier avait, pour découvrir et coordonner les laits de la chimie. Dans le Discours préliminaire de son Traité de chimie, il rappelle que Condillac, dont il était disciple, disait, dans sa Logique, que Valijèbre est à la fois une langue el une melhode analy ligue; que l’art de raisonner se réduit à une langue bien faite. Voilà le langage d’un philosophe, et d’un vrai savant.
Ceux qui se mêlent de science feraient bien de lire et méditer ce
discours admirable.
Certainement les auteurs du microbisme n’avaient pas une langue bien faite à leur usage, à commencer par le principal mot de leur vocabulaire. Aussi le microbisme ne procède-t-il pas de la méthode et de la langue de Lavoisier. C’est pourquoi les microbistes raisonnent et expérimentent à tort et à travers, comme Louis Pasteur, qui, après n’avoir point voulu admettre que le corpuscule vibrant est le parasite de la pébrine, tenant cette maladie pour constitutionnelle, analogue à la tuberculose, a fini par faire de la phtisie et de toutes les maladies physiologiques, dont les microzymas, éléments anatomiques du malade devenus morbides sont les agents, des maladies parasitaires, dont le germe du microbe est dans 1 air depuis 1 origine.
Je finis là mes constatations en négligeant tout le reste de l’article de votre collaborateur. » A. Béchamp.
Ces constatations ne sont point un hors-d’œuvre ; elles sont aussi un éclaircissement à ma lettre à M. le D*' Michaut, d’abord parce qu’elles exposent suffisamment l’histoire de la période posthémiplégique de la vie scientifique de Pasteur ; ensuite et surtout parce qu’elles prouvent que l’affirmation : « l’œuvre médicale du plagiaire commence avec l’étude des fermentations » a été démontrée fausse par Pasteur lui-même. En effet, l’avant dernier alinéa de la troisième constatation est une citation où Pasteur assurait qu’il avait été « obsédé >> par la « pensée » que l’homme « peut et doit » devenir malade, comme le vin et la bière le deviennent, par l’introduction dans son intérieur d’organismes microscopiques du dehors. C’est donc de l’étude des altérations du vin que daterait l’obsession. Il faut donc fixer la date du commencement de ces études pour avoir celle de l’obsession ; ce qui est facile, car elles sont la suite des miennes.
La première publication où je démontrais que les altérations du vin, dites mq/ad/es par le vulgaire, sont de véritables fermentations dont je faisais connaître les produits, est de 1862 : Comptes rendus, t. LIV, p. 1148. L’année suivante je publiais les leçons suc la labrication du vin que je venais de faire, et où je rappelais que les altérations étaient le fait de ferments figurés divers. Pasteur connaissait ce livre, dont il avait mal parlé de la préface dans les Comptes rendus mômes. En 1864, je publiais la théorie physiologique de la fermentation et enfin la découverte de l’origine des ferments qui font le vin. (Comptes rendus, t. LX, p. 626.)
Avant 1864 Pasteur ne s’était point occupé des altérations du vin ou, du moins, n’avait rien publié; c’est seulement alors qu’il fit
paraître une Note pour en arriver au chauffage des vins en vue de tuer les organismes microscopiques qui les altèrent et pour le conserver. Il y avait là un double plagiat, l’iin à mon égard, l’autre à l’égard d’Appert qui avait chauffé les vins pour les conserver. J’ai critiqué la partie systématique absolument fausse du chauffage du vin, en faisant comprendre qu’il faut protéger, au lieu de tuer, les ferments qui font vieillir le vin. (Comptes rendus, t LXI,p. 403.) Les constatations disent comment ces deux plagiats ont été suivis, huit ans après, de celui concernant l’origine des ferments qui font le vin. Elles établissent ainsi que Pasteur ne s’est dit « obsédé « qu’après sa tentative avortée du plagiat des faits de la théorie microzymienne ; Car, en fait, il ne s’est dit « obsédé >> qu’en 1876, vingt ans après son premier Mémoire sur la fermentation douze ans après les préliminaires du chauffage des vins, quatre ans après avoir vainement tenté le plagiat de 1872. D'où il résulte que la prétendue obsession a été un mensonge de plus à son actif.
La conclusion la plus générale de ces constatations nécessaires est celle-ci, exprimée avec les paroles d’un autre :
Pasteur n’a jamais été à la tête : créateur et maître d'une idée : mais toujours à la suite. A « la suite » non pour aider au progrès de la médecine, mais pour l’enrayer au profit de son charlatanisme scientifique.
Et maintenant il me reste à remercier encore une fois : M. le D‘‘ Michaut de son heureuse initiative; et M. le D*" Lutaud du titre donné à la publication et de m’avoir désigné comme auxiliaire de là lutte qu’il soutient depuis bientôt un quart de siècle contre une entreprise d’imposture.