LES COMPTES DU COMITE
ii'i'st-ce pas là la marque qu'il ne se sent plus en sûreté?
Mal inspiré ou retenu par des raisons graves, Goullin ne partit pas. Ses collègues surent-ils l'en empêcher au moment où la discussion se resserrait ? Les représentants devenus pressants exigèrent-ils qu'il restât (i) ? Toujours est-il qu'en l'espace de quelques jours (du 18 au 22 prairial) Bô et Bourhotte adressaient deux sommations du Comité « d'avoir à remettre le compte exact et détaillé de tous les dépôts qui avaient pu leur avoir été faits « ? (2) Les représentants demandaient en même temps « la copie certifiée de l'ordre que plusieurs membres du Comité ont déclaré plusieurs fois verbalement avoir reçu du représentant du peuple Carrier, pour accélérer le jugement et 1(» supplice des brigands de la Vendée pris les armes à la main, par une submersion générale dans la Loire. » — Pas plus que la première cette exigence nouvelle des représentants ne devait être satisfaite, cet ordre général — les débats le prouveront — n'ayant jamais été donné par Carrier, du moins par écrit (3).
La double sommation était restée sans réponse. Bô et Bourbotle, obéissant aux nouvelles tendances du Comité de Salut public — modérer la violence des agents révolutionnaires en province et concentrer à Paris dans un rayon étroit tout l'effort de la Terreur (4) — se résolurent à agir.
Frappant en même temps à droite et à gauche, Bô et
(1) Le Sans-culotle Goullin, op. cit., p. 125.
(2) Arrctù de Bô et Bourbotte. Nantes, Arch. départementales et manuscrits de Verger sur la Commune.
(3j La loi du 16 iVimaire autorisait les Gomitt's révolutionnaires à lever des taxes. A la suite des discours de Cambon et de Merlin (de Thioiivillo) la Convention, le 15 nivôse an II, avait décrété que « tous les Comités révolutionnaires qui ont perçu ou fait percevoir des taxes révolutionnaires sous quelque dénomination que ce soit, qui n'étaient point exigées comme impositions par la République seraient tenus de rendre leurs comptes et que ces comptes seraient imprimés et affichés, avec le nom des imposés et la quotité des sommes payées, afin que chacun puisse se convaincre que les sommes payées ont réellement été versées dans le trésor public». Séance du i'i nivôse, Moniteur, t. XIX, 137. C'est l'application tardive de ce décret que Piielippes avait demandée et que les représentants exigeaient.
(4) Loi du 22 prairial sur la procédure et la compétence du tribunal révolutionnaire de l'uris.
Bourbotte prenaient dans la journée du 24 prairial un arrêté ordonnant à l'ag-ent national du district de Nantes de mettre sur-le-champ en arrestation Goullin, Bachelier, Gaullier père, Petit, Chevalier, Chaux, Lévêque, Mainguet, Grandmaison et Bollo^'niel, secrétaire, et le même jour donnaient l'ordre d'arrêter Phelippes et de le conduire au tribunal révolutionnaire de Paris « pour y être jugé sur les faits qui lui étaient imputés par le Comité révolutionnaire M. La part n'était pas égale pour les deux partis. Si, comme il l'a dit plus tard, Bourbotte n'ajoutait pas foi à la dénonciation du Comité, pourquoi en voyer Phelippes au tribunal de Fouquier-Tinville ? Ils furent tous écroués au Bouffay danslanuitdu 24 prairial et les scellés furent mis par Renard aux trois portes du Comité (i).
Presque au même moment Phelippes recevait du Comité de Sûreté générale une réponse à sa dénonciation du 19 floréal au sujet des exactions du Comité de Nantes et l'invitation de continuer à « exercer une surveillance active sur tout ce qui pouvait toucher aux intérêts de la République » (2).
Bô et Bourbotte ne virent qu'un moyen de tout concilier ; le 4 messidor, ils sanctionnaient leur ordre de prairial touchant Phelippes en l'envoyant à Paris ; mais en même temps ils préparaient de nouvelles mesures contre les principaux membres du Comité détenus au Bouftay!(3)
(1) Archives; départementales, Nantes. Reg. des déclarations.
(2) 26 prairial Le Comité de Sûreté générale au citoyen Phelippes Tronjolly faisant fonctions d'af"cusaleur public, etc. : « Le Comité de Sûreté générale vient d'écrire au Comité révolutionnaire de Nantes pour se faire rendre un compte exact des exactions arbitraires et du produit des ventes que tu lui as dénoncées dans ta lettre du 19 iloréal ; lorsqu'il aura recueilli sur les faits et sur la conduite de ce Comité des renseignements suffisants, il prendra des mesures convenables. Il l'invite à continuer d'exercer une surveillance active sur tout ce qui peut toucher aux intérêts delà République. » (Archives de Nantes), id.
(3) Nantes, 7 thermidor. «Je vous envoie copie de l'arrêté que je viens de prendre pour faire traduire au tribunal révolutionnaire de Paris 8 niembres du Comité révolutionnaire de Nantes et 4 de leurs digues collaborateurs mis en arrestation par mon collègue Bourbotte et moi. Je joins ici un extrait des principaux délits dont ils sont prévenus. Jetez les yeux, je vous prie, sur cette analyse d'atrocités et de dilapidations et vous verrez en quelles mains était le timon du gouvernement révolutionnaire à Nantes. — Signé : Bô. »
Voici une appréciation de Meilinet sur B6 : « C'est à cet homme es-
MEMOIRE DE GRANDMAISON r>83
Tandis que la Société populaire so réjouissait do Tarrcstaliou de ses anciens tyrans et que Bô et Bourbotte, dans une proclamation, n'épari^n aient pas l'épitliète de « scélérats » aux mend)res du Comité, ceux-ci n'épargnaient rien pour fléchir les représentants.
Du fond de sa prison, Moreau-Grandmaison adressait un long f'actum de défense aux représentants Bô et Bourbotte.
C'est du fond d'un cachot que l'Innocent eu pleurs Fait passer jusqu'à vous ses profondes douleurs.
II commence ainsi :
En Montag-nard farouche et sans littérature je ne ferai point de phrases, je vous dirai seulement la vérité et vous peindrai sans ordre et sans art les angoisses humiliantes que je ressens...
L'état que je professe (celui d'enseigner l'art de l'escrime) m'attira bientôt une foule d'ennemis. Les muscadins, les ennemis de la Révolution, qui en partie composaient mon Académie, la désertèrent de suite et dès l'année 1790 je me vis, sans fortune, réduit à soutenir une épouse vertueuse et trois enfants qui seraient aujourd'hui dans l'indigence sans une place d'adjndant-major que j'obtins le 26 novembre i'](-\2(sti//e esclcwe) dans le bataillon de la Bourse.
Il énumère ses titres de patriote. Il a falli perdre la vie dans une rixe du régiment de Rohan où les soldats sansculottes réclamaient avec raison leur décompte qui leur fut impitoyablement refusé par leur infâme colonel, le traître d'Hervilly. Il raconte sa lutte avec d'Hervilly dont il a fait sauter le chapeau ; son ardeur à détruire les derniers vestiges de la féodalité, à faire partie des expéditions contre les prêtres et les nobles. Les sorties contre les brigands l'incitent à demander du service actif. C'est alors que Chaux lui propose une place dans le Comité, dont il fait partie comme secrétaire. II
limable que nous devons la destruction de ce Comité léroce qui no s'abreuvait que de sang et qui voulait faire de Nantes une nouvelle Lyon pour s'y engraisser plus facilement. Nous lui devons peut-être là destruction d'une faction sanguinaire désorganisatrioe, aftreuse qui aurait tout détruit. Nous lui devons le bonheur de la République.» Au bas de la copie d'une lettre du conventionnel Bô adressée le 25 thermidor an II à la Soc. populaire de Nantes. —Catalogue d'autographes. Charavay, 1865.
croit devoir accepter ce poste périlleux, tout en exposant à Chaux le peu de poids de son influence et la petitesse de ses moyens moraux...
La confiance de mes coUèg-ues en mon zèle et en mon amour ardent à servir la chose publique m'assig-nèrent à diverses expéditions secrètes et dangereuses ; j'ai fait mon devoir, ma récompense est dans mon cœur.
Aujourd'hui confondu avec les scélérats et les contre-révolutionnaires, quel est donc mon crime ? Celui d'avoir adhéré à des mesures léjo;-itimes et impérieusement commandées parles circonstances. Nantes assiég-ée de tous les fléaux qu'une g-uerre civile entraîne ordinairement se voit dans la dure nécessité de faire un calcul en sacrifiant des bouches inutiles etcriminelles. Plusieurs submersions sont faites ; le Comité révolalionnaire n'en a aucune connaissance, à peine en parle-t-on dans la ville.
... La pénurie des subsistances, une insurrection éclatée, dans les prisons, la contag-ion prochaine qui menaçait de se propag-er dans la cité, oblig-èrent le représentant du peuple d'en éloig"ner 128 prisonniers détenus dans la maison d'arrêt du Bouffav, tous scélérats consommés et par le brig-andage et par des crimes de toute espèce. C'est d'après cette peinture vraie et exacte que le Comité révolutionnaire se décida à concourir au salut des habitants de la ville de Nantes en éloig-nant de ses murs celte horde de conspirateurs et de coupables conformément aux vues salutaireset à l'ordre verbal des représentants par la submersion de ces malheureux.
On dit que, parmi le nombre, il existe des individus qui n'avaient qu'un certain laps de temps à écouler pour sortir de leur captivité. — J'ig-nore et j'ai toujours ig-norc ce fait d'après le tableau que je viens d'exposer ; néanmoins cette scène affligeante et nécessitée par les circonstances eût resté dans l'oubli, si un Phelippes, dit Tronjolly, hommeméchant par caractèreet remueur éternel, n'avait reveillé cette affaire pour la convertir en crime et en rejeter l'odieux sur le Comité révolutionnaire.
L'amour de la patrie oudes haines particulières qu'il avouées au Comité sont-ds le véhicule qui l'ag-ite à nous poursuivre avec un acharnement sans exemple ? Lui qui, dans tous les temps, a manifesté les sentiments dont nag-uère le mémoire que nous vous avons adressé contre ses principes liberticides et contre-révolutionnaires en retrace si bien l'e.sprit et la vérité...
Au reste qu'on interrog-e sur mon compte le concierge, son épouse et tous les garçons de conjiance de la maison du Èouffay, tous diront que jamais mon cœur se plut à pour-» suivre les innocents, mais bien les coupables, c'est donccontre
MEMOIRE DE GRANDMAISON aSS
ces derniers que le Comité révolutionnaire a cru devoir user de sévérité.
Quant aux comptes relatifs aux bijoux et autres effets, rien ne m'a passé par les mains (i).
Toujours occupé à dépister les traîtres^ je ne me suis meslé que de tenlr^ conjointement avec mes compag-nons d'infortune, 1 ordre du jour de lancer des mandats d'amener et d'arrêt et de tenir la Correspondance, mais je puis assurer que tous, tant que nous sommes, nous sommes sans-cnloles dans l'acception du mot et que, forts de notre conscience, nous pouvons produire en notre faveur un cœur droit et des vues pures.
Si, ce que je ne puis prévoir, il existait quelques erreurs, elles proviendraient plutôt d'un défaut de connaissance des affaires que d'un esprit de rapines. J'en appelle tous mes concitoyens pour témoins.
iLesa/)pitoi/eurs, les modérés, les indulgens, les alarmistes, ilveillants, enfin les ennemis de toutes lescouleurs, jetteront remeut de l'odieux sur notre conduite, peu nous importe, iir haine et leurs persécutions sont pour nous un brevet tionneur, nous ne sommes sensibles qu'au soupçon et au lUte que les représentants du peuple et les vrais patriotes pourraient concevoir de nos actions...
Mon âme oppressée me sug-g-ère bien d'autres moyens, tous plus convictifs les uns que les autres, de vous prouver mon innocence, mais j'ai déjà trop dit et ma délicatesse est on ne peut plus humiliée de vous importuner et de vous retracer les actions de ma vie privée. Un républicain doit taire les bonnes (l'uvreset les services qu'il a rendus à son pays ; la calomnie me poursuit et je suis malheureusement oblig"é d'y répondre <'t de renouveler des faits que je n'eusse jamais mis au jour sans la position cruelle et déchirante qui m'oblig-e d'en faire le vain étalage.
Citoyens représentans, la vertu est opprimée, l'aristocratie triomphe, faites, je vous prie, cesser cette lutte accablante et tirer des fers celui qui ne les mérita jamais. J'ai dit. Jug-ez-moi (2).
Il ne fut pas donné suite à cette étrange requête ; les Représentants ne reculaient plus devant les ordres venus
(1) Grandmaison et Goullin avaient des couverts chez eux. Martin, témoin, détenu au BouiTay les a entendus en parler. Comme Grandmaison disait : a Si ma femme au moins avait l'esprit de faire effacer les noms (le dessus les couverts.» — Goullin répondit que si elle ne les avait pas fait enlever il fallait dire que c'était sa sxur, la religieuse, qui les lui avait donnés. Grandmaison répondit : « Tu as raison, car je craignais qu'ils n'eussent servi à me charger dans mon affaire. » Ils se disaient cela le i messidor. Archive^, W. 493-479, pièce 131.
(2) Archives, W. 493-479, n° 131, lettre originale inédite.
de Paris, pressentant que le procès était dès lors résolu.
Depuis que le Comité était en prison, du reste, les langues s'étaient déliées et les dénonciations affluaient à la Municipalité. Il en résulta que les membres du Comité furent avertis, dans la nuit du 6 au 7 thermidor, qu'ils allaient partir pour Paris, appelés à répondre de leurs actes devant le tribunal révolutionnaire (i).
Ils arrivaient à Versailles au moment de la chute de Robespierre. Goullin à cette nouvelle prit sa tête à deux mains et la laissant tomber surles g-enoux s'écria: «Ah ! ciel, est-il possible!» — Grandmaison répétait: «Si cela est nous sommes perdus. » Chaux s'arrachait les cheveux et pleurait, un gendarme chercha à les rassurer en leur disant que la nouvelle de la chute de Robespiere n'était pas encore confirmée. A ceux qui s'étonnaient d'un tel désespoir, Grandmaison répondait: «Robespierre estnotre défenseur; s'ilestperdu, noussommesf... «(2) Grandmaison semble s'être fait des illusions. Quel intérêt Robespierre avait-il à les sauver après les avoir fait venir au tribunal de Paris ? Se débarrasser des comparses presque sans les entendre et sans engager l'affaire au fond, les sacrifier pour tout ensevelir avec eux, comme l'a dit Chaux au cours du procès (3), voilà plutôt la tendance probable du tribunal, si Thermidor n'eût changé le cours des choses (4).
(1) L'arrêté du 24 prairial n'avait pas spécifié l'envoi du Comité au tribunal de Fouquier-Tinville. On avait pensé d'abord à les traduire devant le tribunal criminel du département, comme auteurs de « divertissements commis dans la garde de meubles appartenant à la République ». Ce ne fut que près de 6 semaines après que Bôet Bourbotte stipulaient leur renvoi devant le tribunal de Paris par l'arrêté suivant:
« Considérant que le résultat des dépositions et déclarations faites à la municipalité prouve l'abus de pouvoir de plusieurs membres, des actes arbitraires, des arrêts de mort qui ont sciemment confondu l'innocent avec le rebelle, une négligence suspecte dans la tenue des registres, une dilapidation scandaleuse dans les effets pris chez les particuliers, une immoralité révoltante; arrête que les nommés Goullin, Chaux, Bachelier, Grandmaison, "Pcrrochaux, Levêque, Naux, Bologniel, tous membres du Comité révolutionnaire de Nantes, seront traduits, sans aucun délai, au tribunal révolutioimaire de Paris. » Nantes, Archives départementales, pièces originales.
(2) Voyage des iS'i Nantais, 30 thermidor an II, p. 43.
(3) Séance du 9 frimaire. Mercure français du 30 frimaire.
(i) L'abrogation de la loi de prairial et le remplacement des juges compromis avec « la faction de Robespierre », ce fut là leur salut. On