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Les graveurs du 19e siècle; guide de l'amateur d'estampes modernes

Quoi de plus célèbre que son œuvre d'illustrateur V Ce fut un triomphe sans égal dans les fastes de la librairie. Ce n'est pas seulement par des milliers , c'est par des millions de mains que les ouvrages illustrés par Doré ont été feuilletés : il en a été publié des éditions , simultanément , à Londres, à Edimbourg, à Madrid, à Saint-Pétersbourg, à Varsovie, à Berlin, à Milan, à Amsterdam, à Stockholm , à Pesth , à Prague , à Porto , en Amérique , et il n'est pas un homme , je dis des plus étrangers à la bibliophilie, qui ne soit capable d'en dresser de mémoire une liste suffisamment exacte et de citer tout d'un trait la Sainte Russie, — les Contes drolatiques, — le Juif- Errant , — l'Enfer, — le Roi des Montagnes, — Castagnette,

— Mwinchailsen, — les Contes de Perrault, — Atala , — Do7i Quichotte , — la Bible , — le Capitaine Fracasse^ — Tennyson , — les Fables de La Fontaine, — Londres. — V Espagne, — V Histoire des Croisades, — Roland Farieux.

Ce qui a été perdu de vue aujourd'hui , et il n'y a rien d'extraordinaire à cela . ce sont les débuts de Doré comme lithographe : et ce que presque tout le monde ignore, c'est qu'à la fin de sa carrière , trop courte quoique si remplie , Doré , dessinateur , illustrateur , peintre , sculpteur , voulut être aussi graveur à l'eau-forte.

Gustave Doré , né à Strasbourg le 6 janvier 1832, commença ses études à Bourg, où son père avait été envoyé comme ingénieur des ponts et chaussées. Dès 1845, il faisait tirer par un imprimeur du crû quelques lithographies : la Voga.e de Brou , où les personnages ont des tètes d'animaux à l'instar de Grand ville, et la Martinoire , qui représente une gigantesque glissade sur les glacis du bastion. Faite par un gamin de treize ans, cette dernière pièce, très grande, est curieuse.

Doré vint à Paris en 1847 pour être mis au lycée Charlemagne. Il se présenta bientôt à Philipon , et , sous le contrôle prévoyant de son père , conclut avec lui un traité (*) qui le liait au Journal

(1) Ce traité a été publié par M. G. Duplessis dans la notice qu'il a écrite pour le Catalogue de l'exposition des œuvres de Doré, faite au Cercle

foiir rire pour trois ans. Quarante francs par lithographie , ainsi débutait Doré , et ce n'était point mal : vingt ans plus tard on lui payait , par exemple pour l'illustration de l'ouvrage sur Londres^ deux cent mille francs, dit-on.

Philipon n'avait certes pas pressenti le futur illustrateur. Doré n'était alors qu'un collégien faisant la caricature avec une facilité remarquable, mais ne sachant pas lui-même dans quelle voie se lancer, et imitant tour à tour Toppfer, Cham , Gavarni.

Quelle école ! L'interprète du Dante et de la Bible sortant du Journal pour rire ! Il est vrai que Doré s'était bientôt mis à piocher à force la peinture. Mais le manque d'une première éducation solide en fait de dessin pesa sur lui toute sa vie. Lancé trop tôt dans la production , il avait tant dé facilité à tout faire de chic qu'il semblait pouvoir se dispenser d'études. C'est par là qu'il a donné barre sur lui aux envieux , lorsqu'il appliqua à ses tableaux le dessin de ses vignettes et qu'il s'obstina à des toiles gigantesques ; c'est par là qu'il a prêté le flanc aux critiques, surtout à celles des artistes , puritains qui se piquent volontiers d'être intraitables pour les autres sur l'article du dessin , (la fo-orme !) , et qui ne jugent pas Doré

de la Librairie en 1885. Ce Catalogue, dressé par M. Duplessis, fournit sur l'ensemble de l'œuvre de Doré des renseignements très utiles.

à un point de vue juste , quand ils visent systématiquement en lui le peintre du Masmcre des InnocenU et expriment des regrets de crocodile de cet échec qui lui fut si douloureux (*) , au lieu d'admirer franchement l'illustrateur des Contes drolatiques et du Juif-Errant dans ce qu'il a d'étonnant : l'esprit gaulois , l'imagination ardente, la production infatigable, l'invention fantastique, l'abondance des idées imprévues et grandioses , la facilité, l'effet : en un mot , le génie de l'illustration. Doré est à ne point disséquer, mais à prendre en bloc : son oeuvre est alors d'un homme extraordinaire; plus même : unique.

Doré avait commencé par les plus vulgaires caricatures : au bout de deux ou trois ans il s'était déjà très affiné et lithographiait les séries des Différents fuMics de Paris et de la Ménagerie parisienne ^ d'une observation très juste , très spirituelle , et en même temps mesurée : elles sont à regarder avec attention. Il y a là des types d'élégants de 1852 , et de « lionnes » décolletées dans leur loge à l'Opéra , que nous recommandons aux collectionneurs qui s'occupent de l'histoire des modes : ils semblent déjà aussi éloignés de nous que les personnages des estampes de Debucourt. Comme nous nous démodons vite !

(1) Voyez, à ce sujet, un très intéressant article de M. Albert Wolff, dans La Capitale de l'Art, 1886.

Enfin , dans l'album lithographie des Folies {la/'loises , s'annonçait nettement cette verve si ingénieuse et si spirituelle qu'on allait retrouver bientôt dans les bois du premier Rabelais et dans ceux des Contes drolatiques , ce chef-d'œuvre où chaque vignette est une trouvaille , depuis les grands portraits du « moyne Amador » , de « l'advocat Féron )> et du « vieulx stropiat » , jusqu'aux malicieuses petites feuilles de vigne qui soulignent, loin de les voiler, les passages les plus scabreux des amours de la « séneschalle » et du « petit paige ».

Doré venait de trouver, avec les Contes clrôlatiques, la chose la plus rare : une nouvelle formule de livre illustré. Savez-vous que ce n'est pas peu de chose? Savez-vous, ô peintres! que c'est bien autrement difficile que de faire un bon tableau? Combien, dans un siècle, se produit-il de tableaux bons ou censés tels , c'est-à-dire dignes de ne pas être refusés au Salon? i\.u train dont nous allons, c'est un compte fait : deux mille cinq cents par an , deux cent cinquante mille par siècle , au minimum. On peut calculer l'époque où la Terre sera inondée et entièrement couverte de peinture, jusqu'à quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes. Et pendant ce temps . combien se produit-il de livres illustrés vraiment réussis et dignes de la bibliothèque des bibliophiles? Si un siècle en laisse cinquante, c'est bien beau.

10 LliS GKAVKUKS DU XIX' SIECLK.

Comprenez-vous maintenant pourquoi tout ce qui est amateur de livres a une dévotion spéciale aux (jonlcs (h'ôhitiqucs , et les estime au point de s'exclamer que, de tous les ouvrages de Doré,

S'il n'en rente qu'un seul , ce sera celui-là ?

Ce qui n'est pas juste ; le Juif-Errant est aussi le chef-d'œuvre de Doré. Mais \<à Jaif-E rraiit est d'un format immense , et le bibliophile moderne répugne à l'in-folio.

La mort tragique de Gérard de Nerval , trouvé pendu dans la rue de la Lanterne, en 1855, inspira à Doré une grande composition lithographique , qui est une de ses œuvres les plus singulières.

Cependant , ce travailleur acharné sentait germer dans sa tête le « grand projet », le projet d'illustrer l'ensemble des chefs-d'œuvre de la littérature. [•nilnstreraitoiUl s'écriait-il un jour.) Il commence par préparer longuement l'illustration du Dante ; il y a dans sa carrière un espace de plusieurs années , 1855 à 1860 , où il se recueille et fait sa veillée des armes avant de se lancer dans cette immense aventure.

Ce qu'il publie pendant ce temps est exclusivement commercial et terre à terre : il dessine, avec le chauvinisme d'un enfant de Strasbourg , des bois patriotiques pour le Musée Erançais- Amjlais^ journal créé par Philipon à l'occasion de

la guerre de Crimée; des lithographies sur la révolte des Gipayes ; des illustrations pour le Joiinia} jmi/i' toiis\ il met en tableaux lithographiques, pour la vente courante, les victoires de Crimée et d'Italie, même les exploits de Garibaldi; improvisant pour le Tour du monde naissant des chasses dans l'Afrique australe ou des cascades de la Norwège ; il accompagne de lithographies les morceaux de musique composés par son frère aîné Ernest Doré, et par Emile Guimet, etc. Ces dessous de son œuvre peuvent intéresser les curieux, qui aiment à tout connaître.

Nous voici en 1861. V Enfer du Dante paraît, et bientôt commence dans le Tour du Monde la publication du Voyage en Esjmgne, faisant pressentir le Don Quichotte : c'est désormais à l'illustration sur bois que va s'employer cette prodigieuse activité. Comme lithographies nous n'aurons plus à signaler que VAlhnm de Gustave Doré, paru en 1862 chez Goupil. Les idées y sont toujours originales, mais comme exécution, c'est de la lithographie de lithographe , manquant de couleur. Mais sont-elles bien de sa main?

Faut-il rappeler quelle influence Doré a exercée sur la gravure sur bois, et comment il a contribué plus que tout autre à la faire dévier de son vrai caractère , en donnant aux graveurs , — au lieu de dessins au crayon ou à la plume à graver en fac-similé, trait pour trait , — des dessins au lavis

dont les graveurs rendaient les teintes par des prodiges àHnter2yrétation. (^)

(1) Nous reproduisons ici un article qui a paru dans le journal L'Estampe, et qui explique d'une façon très nette cette fameuse question de la gravure sur bois. Cet article n'était pas signé; il nous semble cependant y reconnaître la plume d'un graveur habile, que nous pourrions nommer, et qui est un juge très sûr en cette matière.

(> Un fait indiscutable est que la gravure sur bois en Allemagne et en Angleterre a conservé une unité de physionomie qu'elle a perdue chez nous. Cela ne veut pas dire que, dans ces pays, une seule manière de comprendre la gravure y soit pratiquée; mais en restant fidèle au caractère propre, nous pourrions dire naturel à la gravure sur bois, et en en conservant la vieille tradition tout en lui faisant subir les modifications résultant des évolutions des arts modernes, la production des v bois n chez nos voisins a un ensemble et une saveur qui nous font aujourd'hui défaut.

" Pour reconnaître en quoi nous différons des Allemands et des Anglais dans notre gravure , il faut que nous examinions quels sont le rôle fondamental et la raison d'être de la gravure sur bois.

>i La gravure sur bois a pour mission l'accompagnement . l'ornementation , ou comme l'on dit aujourd'hui où tout est tourné vers le décoratif, la décoration du texte typographique.

■^ Pour résumer toutes ces épithètes par un terme appartenant à la gravure sur bois, — quoiqu'il ne nous paraisse pas très juste, — la gravure sur bois sert à illustrer les livres. Aussi, comme le caractère typographique, la gravure sur bois, qui doit marcher de pair avec lui, est-elle en relief, et c'est cet accouplement qui est la raison de la gravure sur bois.

'> Sans lui, elle ne serait qu'une curiosité d'art. Il découle de là, pour elle, des exigences d'harmonie, de liaison avec le caractère typographique qui , si elles sont oubliées, font , de ce mélange du texte et du dessin , des œuvres disparates.

•^ Ces nécessités, qui n'ont d'autres règles que celles qui dérivent du goût (le goût est peut-être une science), furent fidèlement remplies tant que la gravure sur bois fut émise en fac-similé ; pour les besoins de notre cause nous dirons : tant que la gravure sur bois suivit la formule du trait. Dans cette formule , toutes les teintes sont exprimées par des traits qui laissent entre eux des blancs, et ces blancs, nous pouvons les comparer à l'œil du caractère typographique. D'où résultent l'harmonie d'effet, l'accord do couleurs, si on peut dire, entre le texte et le dessin gravé.

" En énonçant ce principe de gravure, il semblerait que le graveur peut

Doré , tout le premier, a perdu lorsqu'il a été gravé par la méthode d'interprétation. La gravure

remplacer le talent par l'exactitude , le scrupule qu'il apporte à suivre les traits du dessin qu'il veut conserver sur son bois ; mais il ne faut pas oublier qu'un trait peut être interprété de cent façons différentes et que, pour choisir la bonne, l'unique, il faut l'initiative la plus délicate. Nous croyons qu'une gravvire en fac-similé est encore l'œuvre la plus rare à rencontrer parfaite. fl Je ne pense pas que l'on puisse contester que ce ne soit là le véritable type de la gravure sur bois, ainsi que le rôle qu'elle doit remplir. Elle n'y avait pas manqué depuis son origine jusqu'aux vignettes de Gigoux et de Tony Johannot.

« Mais, pour que le graveur puisse exécuter un bois dans cette donnée traditionnelle, il est indispensable que le dessinateur s'astreigne tout d'abord à faire un dessin particulier, dont toutes les parties soient formellement exprimées par des traits, sans lavis ni estompage. Et c'est ici que nous différons des Allemands et des Anglais.

.1 Tandis qu'ils ont continue à pratiquer cette tradition , nous l'abandonnons' presque complètement et nous la remplaçons par une autre formule de dessin que nous appellerons : la formule des teintes. Ici le dessinateur n'a plus rien à observer en vue de la gravure.

« Il se sert du lavis, de l'estompe. Tous les moyens sont bons. Avec cette formule des teintes , la gravure sur bois aborde l'imitation de tous les genres de gravure et même de la lithographie ; mais alors ce qu'elle ne fait plus, c'est de la gravure sur bois proprement dite.

.^ Pour que les dessinateurs pussent adopter cette formule des teintes, U fallait que, par leur talent, les graveurs fussent en état d'y repondre, car, dans ce genre de gravure, l'interprétation est complète. Le sens des tailles n'est pas ou n'est que très peu indiqué. Tout est laissé à l'initiative du graveur.

» C'est ce compromis qui aboutit à l'imitation de tous les genres de gravure et sur lequel nous vivons depuis déjà un temps assez long , qui , marquant la véritable physionomie de la gravure sur bois, fait produire ces œuvres dont le seul défaut , mais il est capital , est de dissimuler le moyen par lequel elles sont produites.

« Mais le talent de nos graveurs s'est encore affirmé dans cette occurrence en luttant souvent avec succès contre la fausseté de la situation qui leur est

faite.

" C'est ainsi qu'ils nous obligent à tenir compte , par le mérite qu'ils apportent dans leurs travaux . d'œuvres qui ne sont ni chair, ni poisson.

« Ce sont les dessinateurs qui ont méconnu le principe de la gravure sur

en fac-similé , en effet , a une qualité maîtresse , elle a de l'esprit ; la gravure d'interprétation n'en a généralement pas.

bois et les éditeurs qui ont encouragé et propagé cette déviation d'un art dont le rôle est d'une clarté si absolue et d'un intérêt si grand. Les graveurs sont hors de cause, quoiqu'ils aient concouru à l'exécution d'œuvres qui n'étaient pas positivement de Jeur domaine, mais le talent et l'initiative qu'ils y ont prodigués les met en dehors de l'enquête.

" Pour nous résumer :

'> Le talent individuel du graveur sur bois s'est élevé en France, puisqu'il a abordé de front l'interprétation absolue du dessin qu'on lui confiait, pendant ([ue la production générale de la gravure sur bois française perdait en unité et en valeur par l'oubli de l'essence propre à cette gravure. »

Pour nous, si nous avions à faire illustrer un livre au moyen de bois, nous n'admettrions que des bois gravés en fac-similé, c'est-à-dire suivant la formule du trait.

Les graveurs sur bois peuvent cependant faire observer avec raison que Vunité de physionomie qu'on veut conserver ressemble beaucoup à la monotonie; qu'il est dans l'essence de toutes choses de se transformer ; qu'ils gravent ce qu'on leur donne à graver, du trait ou du lavis : que l'affaire regarde donc les dessinateurs ; — que les conditions de la gravure sur bois se sont bien modifiées depuis Gigoux et Johannot ; qu'on ne l'emploie plus seulement à l'illustration des livres, mais qu'on lui demande encore toutes les reproductions nécessaires aux journaux illustrés, pour lesquelles on leur fournit des photographies , ou des dessins faits au galop , le tout devant être interprété à court délai ; que dans ces conditions ils sont arrivés à un degré d'habileté extraordinaire. Ce qui est vrai. Il y a dans les ouvrages de Doré des gravures d'interprétation qui sont des tours de force, notamment celles obtenues par un rang de tailles blanches poussées d'un bord à l'autre de la planche. Ce sont les Mellan de la gravure sur bois. On sait qu'au dix-septième siècle , Mellan avait imaginé de graver sans jamais croiser ses tailles . au besoin il vous faisait une tête de Christ avec une seule taille partant du bout du nez et se développant en spirale. Ce sont là de ces curiosités qui vous étonnent d'abord , puis vous fatiguent autant que si l'on voyait un homme se complaire à ne marcher que sur un seul pied.

Quand les burinistes poussent systématiquement de belles tailles bien régulières, il y a des gens qui les qualifient du nom malhonnête de « chaudronniers .> ; ne peut-on pas dire, alors, que la gravure sur bois dont nous parlons tourne à la menuiserie ?

Laissons de côté les ouvrages de Doré qui contiennent des illustrations sur bois , car nous les énumérerons tout à l'heure dans le catalogue , et arrivons en 1872 , époque où Doré se met à graver à l'eau-forte.

Quand nous disons graver à Veau-forte ^ l'expression n'est pas juste, c'est dessiner sur le vernis enfumé qu'il faut dire, car Doré, comme beaucoup de peintres - graveurs , a souvent abandonné à d'autres mains le soin de faire mordre et remordre, en un mot de graver. Lui plus que tout autre n'avait pas de temps à perdre à cette besogne minutieuse , et n'était pas bomme à mettre trois ou six mois de travail sur une planche , comme font les graveurs (^). 11 fit de l'eau-forte , comme toutes choses, haut la main et vite, avec une facilité inouïe , exécutant au besoin en moins cVune heure , sur le vernis , le dessin d'une de ses plus grandes planches.

Là encore il faut prendre Doré comme il est, et son œuvre de graveur paraîtra des plus curieux. La plupart des pièces n'ont point été publiées et n'existent qu'à un très petit nombre d'épreuves.

(1) Cependant Doré a quelquefois fait mordre lui-même. Il avait, — nous raconte l'imprimeur Salmon , — un domestique qui suivait avec émotion ses travaux et en prenait pour ainsi dire sa part; c'est lui qui portEÙt les cuivres à l'imprimerie pour les faire tirer : chaque fois qu'il y en avait un nouveau, ce brave semblait triompher personnellement; il entrait dans l'imprimerie en s'écriant : Encore une planche que nous venons de faire mordre avec Monsieur!

C'est un œuvre amusant, plus amusant même que tant d'autres œuvres de peintres - graveurs auxquels on accorde si complaisamment les honneurs du catalogue raisonné : les sujets en sont variés et caractéristiques : scène d'ivrognerie rabelaisienne qui rappelle les Contes drolatiques^ pauvres et pauvresses de Londres, mendiants et contrebandiers espagnols, tètes de Christ de grandeur naturelle ( Doré a vite poussé l'eau-forte à des formats excessifs ) , et enfin la série des planches du Néophyte , ce sujet , heureux d'ailleurs , qui a tant préoccupé Doré , qu'il a travaillé avec prédilection et traité dans tous les formats , depuis la petite lithographie jusqu'au grand tableau, en passant par des eaux-fortes de dimensions croissantes. Aucun autre œuvre de graveur peut-èlre n'offrirait une particularité aussi curieuse que cette succession de neuf planches , la plupart du format le plus considérable, où le même sujet est pris , travaillé , fouillé, étudié, rebuté, repris, modifié , recommencé avec un singulier acharnement, et toujours à toute vitesse. Il n'est pas un personnage du Néophyte dont l'attitude n'ait été changée à chaque planche. On est habitué à voir dans Doré l'homme à l'exécution facile et de premier jet. Son œuvre gravé ajoute une page curieuse à sa biographie, en nous faisant prendre sur le fait son genre particulier de patience et de ténacité.

L'ŒUVRE

DE

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