Les graveurs du 19e siècle; guide de l'amateur d'estampes modernes
BRACQUEMOND (Félix), tient une place considérable dans la gravure contemporaine : c'est l'un des artistes qui ont le plus puissamment contribué à relever en France Peau-forte originale.
L'eau-forte ne pouvait trouver un plus rude champion : robuste de caractère comme de corps, persévérant, confiant en lui-même malgré les difficultés et les amertumes des débuts qui ont déconcerté tant de talents naissants . mais n'ont servi au contraire qu'à tremper plus fortement le sien.
Né à Paris en 1833, il entra tout jeune chez un lithographe où l'on n'exécutait que les productions terre à terre destinées au commerce ; il suivait en même temps les cours d'une école de dessin.
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Le peintre Joseph Guichard, élève d'Ingres, le prit dans son atelier. A dix-neuf ans. Bracquemond était en état d'envoyer au Salon un portrait , — celui de sa grand'mère , — qui attirait l'attention de Théophile Gautier. L'année suivante, en 1853. il exposait son propre portrait et recevait d'unanimes éloges.
C'est ce portrait (qui a été gravé par Rajon). où il s'est représenté tenant un flacon d'eau- forte.
Bracquemond . en effet, s'était mis à la gravure. Ici . il n'eut aucun maître ; il se forma seul, absolument seul. Il apprit la manipulation de l'eauforte par un volume de YEncyclojtédie qui lui fut prêté, acheta quelques estampes sur les quais et s'exerça en les copiant.
Son premier essai date de 1849. Il ne perdit pas de temps à tâtonner : dès 1852 il donnait son Battant de porte, pièce capitale parmi les eauxfortes modernes.
D'autres planches suivirent , vigoureuses , humoristiques, empreintes d'un cachet personnel remarquable.
Le talent lui était venu sans tarder. Pour le succès , ce fut autre chose. Certes , Bracquemond fut immédiatement compris et apprécié des artistes et des connaisseurs éprouvés ; son ami Méryon regardait cette énergique gravure presque d'un œil d'envie. Mais les récompenses qui, en France, sont la consécration officielle du mérite, mais la
faveur du public qui rapporte le profit : point!
Il revint à la peinture, travailla même pour un peintre-décorateur, reprit de temps en temps le crayon lithographique . sans cesser toutefois de graver.
Son portrait d' 'Erasme, d'après Holbein, morceau de maître dont les curieux se disputent aujourd'hui les rares épreuves d'état, fut refusé en 1863! Il prit cette mésaventure avec le calme d'un enfant de Paris qui ne s'étonne pas pour si peu . et envoya sa planche aux Refusés. Il est vrai que V Érasme fut reçu au Salon de 1864 et que deux ans plus tard Bracquemond obtint une
médaille pour une peinture , le portrait de
Mme Paul Meurice.
Bracquemond tourna son activité vers un autre objet qui l'a toujours tenté : l'art appliqué à l'ornementation , plus particulièrement à celle de la céramique. Il se mit donc à faire de la faïence avec Deck , puis , eu 1867 , à composer pour Rousseau la décoration d'un service de table en terre de Montereau , qui obtint un succès considérable et mérité. Son œuvre de graveur offre peu de pièces aussi originales et plus intéressantes que les eaux-fortes dans lesquelles il a exprimé par un trait vigoureux le galbe des sujets de fleurs et d'animaux composant le décor de ce service, ou plutôt les éléments de ce décor, car l'ouvrier céramiste découpait les sujets dans les
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épreuves , et les groupait en suite à son gré sur les pièces. La cuisson faisait disparaître le papier; le trait demeurait, donnant la forme. On n'avait qu'à ajouter la couleur.
Attaché, après 1870, à la Manufacture de Sèvres, Bracquemond n'y resta que peu de temps : un travail officiel n'était guère le fait de cet indépendant. Il accepta la direction artistique d'un atelier établi à Paris par Haviland , le manufacturier de porcelaine de Limoges , et se voua à cette occupation jusqu'en 1878 ; les personnes qui suivent les expositions de Y Union centrale conservent le souvenir d'un immense vase commémora tif du centenaire de l'Indépendance américaine , exécuté sur ses dessins.
Il ne renonçait point pour cela à la gravure; cependant l'on considérait alors son œuvre comme à peu près définitif, et l'on disait de lui qu'il gravait a encore, par intervalles ».
Tout au contraire , Bracquemond abandonna la céramique pour revenir à ses eaux-fortes, et s'y consacra cette fois tout entier. Sa réputation avait d'ailleurs fait son chemin : les planches publiées dans les albums de la Société des Aqiia-fortistes. dans l'Art et dans la Gazette des Beaux-Arts, les appréciations des journaux et des revues avaient initié le public à la saveur de sa manière très personnelle. Il n'avait jamais rien fait pour forcer la main au succès ; il l'avait attendu , non pas dans
son lit comme l'homme de la fable, mais dans son atelier. Le succès vint à lui , un peu tardif, mais raisonné, de bon aloi , et durable. Ne vaut-il pas mieux cela qu'un engouement subit et souvent éphémère ?
Bracquemond a eu toutes les médailles. 11 a été décoré en 1882. En 1884 il a obtenu la récompense suprême : la médaille d'honneur, à laquelle s'est ajoutée la satisfaction de s'entendre dire unanimement qu'il l'avait méritée plus d'une
fois déjà.
Témoignage non moins décisif, ses gravures sont maintenant classées dans les collections : les épreuves des planches qu'il exécute aujourd'hui prennent place dès leur apparition dans les portefeuilles des curieux qui, trop tard avisés, cherchent à tout prix à se procurer les états de ses premières eaux-fortes.
Mais ils ne les trouvent pas facilement. Tous les premiers états de Bracquemond sont très rares : il n'a jamais pensé à spéculer sur les manies d'amateurs.
L'œuvre que nous allons décrire en détail a deux qualités précieuses pour les collectionneurs :
Il est considérable , et offre aux recherches un champ étendu.
Il est extrêmement varié.
Varié comme sujets, car il comprend :
Des portraits, la plupart dessinés ad vivum
Des eaux-fortes originales dans le double sens du mot : le dessin est de son invention el il est plein d'originalité. ( Bracquemond a pour ainsi dire typifiê le canard, les sarcelles, les mouettes , les oiseaux aquatiques. Avec la rigueur d'un Japonais, il ramène les animaux et les plantes à une forme caractéristique. Quand il donne sa célèbre planche du Vieux Coq, par exemple, ce n'est pas un coq , c'est le coq par excellence. Il fait aussi du paysage, prenant ses sujets dans les environs de Sèvres qu'il habite, voire dans Paris même, ce qui n'est point banal. Ainsi, son eauforte originale Le Loup dans la neige, est , — loup mis à part, — un effet d'hiver pris sur le boulevard des Invalides ) :
Des reproductions très importantes d'après différents maîtres :
De nombreuses vignettes pour la librairie :
Des ex-libris, cartes de visite, marques de libraires et autres pièces similaires, dont les collectionneurs spéciaux feront leurs délices ;
Des eaux-fortes pour la céramique, qui nous le montrent ornemaniste inventif:
Des lithographies.
Varié comme facture : c'est par les gravures d'après différents peintres qu'il faut apprécier ce côté de son talent. On ne peut croire qu'un graveur dont la vigueur est le caractère dominant ait pu s'assouplir au point de pouvoir interpréter
tour à tour Holbein ou Corot , Gustave Moreau ou Millet , Delacroix ou Meissonier. Et cela en grand comme en petit : il ne se confine pas clans la limite d'un format maximum , les difficultés d'exécution matérielle n'étant pas pour lui un obstacle.
On a souvent loué Bracquemond de la connaissance approfondie qu'il possède des pratiques mécaniques , chimiques , ou si vous voulez un mot plus familier, de la cuisine de l'eau- forte. 11 est certain qu'il a des recettes de vernis et de mordants ; il est certain qu'il n'est point embarrassé de manier un burin, une hoquette de sculpteur ; qu'il est grand chercheur de procédés nouveaux ; qu'il a fait des essais de manière noire, de vernis mou, de pointe -sèche non ébarbée ; qu'il n'ignore point ce qu'est l'aquatinte « en boîte », l'aquatinte en liqueur et l'aquatinte au sel ; qu'il a tenté même des gravures en couleur par le procédé de Debucourt. Il est certain encore qu'il est au besoin un excellent imprimeur, que les mystérieux tours de main des taille-douciers ne sont point des secrets pour lui , et qu'il vous « retrousse » une planche de main d'ouvrier. Il serait surprenant qu'un artiste dont l'esprit est toujours en éveil , qui a fait de la peinture, de la lithographie , de la décoration , inventé des méthodes d'impression pour l'ornement de la céramique , imaginé des systèmes de gravure
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appliquée aux étoffes de tenture , et enfin gravé quelque sept cents eaux-fortes , fût embarrassé quand il s'agit d'obtenir un effet sur le cuivre par un grattage à Ja lime ou au papier de verre !
Ce qu'il faut signaler au contraire, c'est le peu de cas qu'il fait des expédients du métier. Son catalogue nous dira tout à l'heure exactement à quoi se réduisent en définitive tous ses divers essais de procédés. Quand on suit Bracquemond, on est frappé de la simplicité des moyens qu'il met en œuvre pour les travaux les plus considérables Son atelier de Sèvres ne ressemble nullement au laboratoire du docteur Faust, et nous ne sommes pas le premier à constater qu'il fait de l'eau-forte « avec un outillage dont la simplicité pourrait être qualifiée de préhistorique ».
Par exemple . il a toujours été un difficile en matière de papier ! Ce n'est pas nous qui lui reprocherons d'avoir l'horreur des papiers actuels, qui tuent la gravure moderne. Mais se montrer exigeant sur ce point n'est pas seulement , de la part d'un graveur, simple preuve de goût ou recherche de coquetterie ; c'est une question de vie on de mort pour ses travaux : les nuances les plus délicates d'une œuvre gravée sont bien souvent, en effet, à la merci de la qualité du papier.
Peu d'hommes sont plus sympathiques que Bracquemond : nature bonne , franche , ouverte, loyale. Il n'a que des amis. Toujours accueillant,
toujours prêt à donner un conseil aux jeunes. Et Dieu sait ce qu'il en a donné , de conseils ! Et toujours bons, car en matière d'art il a le jugement remarquablement juste et sain. Il n'est point d'ailleurs embarrassé de prendre la plume pour défendre ses idées. Il a publié des articles de critique où il se montre modéré et impartial , chose méritoire chez un homme qui est « de la partie » ; il vient aussi d'écrire un traité « Des mots Dessin, Couleur, etc. »
M. Burty. qui fut un des premiers à deviner Bracqueniond, constatait ainsi l'influence exercée, on ne peut pas dire par son enseignement , — il n'a jamais eu d'élèves au sens propre du mot, — mais par son exemple et par la sûreté de ses avis. « Il a eu dès ses débuts. » disait-il , « une action » très directe sur tout ce qui, dans l'école des » aquafortistes, est dans le mouvement. li a, dans » tous les camps, des camarades qui l'estiment. » Il a donné à tous les peintres qui voulaient » l'écouter, à Corot, à Rousseau, l'idée d'essayer » des eaux-fortes. Sinon directement . au moins w par influence, il a été le maître d'une infinité )> de jeunes graveurs qui , par inadvertance , » disent les uns, parce qu'il n'est point membre » du jury (') , assurent les autres, oublient régu- » iièrement de se déclarer ses élèves sur le
(!) Ceci a été écrit en 1878.
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livret officiel : de sorte qu'on pourrait . dans cinquante ans. feuilleter la série de ces livrets sans se douter de l'action qu'il a exercée. — Mais pourquoi dis-je cela qu'il ignore sans doute ? Il l'apprendra par ces lignes si elles lui tombent sous les yeux , et probablement m'en saura mauvais gré, car il n'est ni fielleux , ni vaniteux. C'est un homme tout simple, qui croit certainement beaucoup en lui , — et qui a raison. Son œuvre parlera toujours pour lui. C'est dans les pièces qui composent cet œuvre, énergiques, personnelles, bien françaises, — j'entends ingénument savantes et libres sans exagération , — que les amateurs puisent les éléments de leur estime. Le public d'aujourd'hui s'attache aux artistes de race et Félix Bracquemond est de ceux-là. »
Sur le mode d'exécution du catalogue nous n'avons que quelques courtes explications à donner.
La division en plusieurs sections [Portraits. — Eaux 'fortes originales. — Reproductions, — Vignettes. — Ex-libris. — Céramique, décors dicers. — Lithographies, ) a été adoptée parce que la grande diversité des sujets l'imposait.
Des titres ont été donnés aux pièces qui n'ont pas de légende, en prenant soin de conserver ceux qu'elles ont déjà reçus dans les catalogues
de ventes ou clans les articles des journaux d'art ( par exemple : le Petit Marais aux canards , le Panier de légumes, la Volaille plumée, la Nuée d'orage, etc.)
Les descriptions sont brèves et ne visent point au pittoresque : rien que les indications indispensables pour reconnaître les pièces. Il est même des cas où toute description est superflue : ne faudrait-il pas désespérer d'un amateur qui ne pourrait pas reconnaître par lui-même la Source d'Ingres, le Boissy d'Anglas de Delacroix , ou la Rixe de Meissonier?
Les dimensions sont données par l'indication du format [in-32 pour les très petites pièces, in- 18 et in-12 pour les petites, in-8 et grand in-8 pour les pièces de douze à vingt centimètres , in- 4 et grand in- 4 pour celles de vingt à trente centimètres environ, puis in- fol. et grand in- fol.). Cette indication , suffisante dans presque tous les cas, se lit beaucoup plus rapidement et parle plus vite à l'esprit que la mesure en millimètres. Toutefois, la mesure a été ajoutée pour quelques pièces difficiles à reconnaître; elle est prise non aux témoins, mais à la gravure.
A l'indication des états a été ajoutée (autant que possible) celle de leur rareté relative. Insistons encore une fois sur cette observation générale : tous les premiers états de Bracquemond sont très rares, ils n'ont pas été tirés commercialement.
Enfin . — et c'est un point que nous tenons particulièrement à signaler. — l'attention du lecteur a été appelée, par Ja nature des caractères d'impression . sur l'importance relative de chaque pièce. On a indiqué :
En caractères ordinaires les titres des croquis, esquisses, essais de procédés, eaux-fortes sommairement exécutées, et autres pièces d'un intérêt secondaire ;
En petites capitales, ceux de toutes les planches de quelque importance ;
En grandes capitales enfin, ceux des estampes particulièrement marquantes, sur lesquelles on doit juger l'artiste.
Ces nuances typographiques permettent de saisir d'un coup-d'œil l'ensemble d'un œuvre, ses parties saillantes, ses pièces plus modestes, en un mot . sa véritable physionomie : ce qui pour un catalogue nous a toujours semblé essentiel.
Dernière remarque : toutes les pièces pour lesquelles on n'a pas indiqué spécialement le mode de gravure employé sont des eaux-fortes.