UN PORTRAIT DE BRAGQUEMOND
» — M. de Lamartine?
» — C'est ici.
» Et mon ami le dessinateur-graveur Bracquemond entra » dans le chalet du bois de Boulogne dont la ville de Paris » avait fait don au grand poète pour y abriter ses dernières » années.
» — Maître, dit-il à Lamartine, je viens faire votre por- » trait.
» Bien vieux, bien cassé était alors l'auteur des Girondins » et de tant de chefs-d'œuvre. Boutonné dans sa redingote, » il avait l'air, comme on l'a écrit, d'un ancien maître » d'armes.
» Il dit à Bracquemond , avec sa courtoisie de gentil- » homme :
» — Soyez le bienvenu, monsieur... Je ne comptais plus » sur une semblable bonne fortune... Un portrait de moi , ce » sera sans doute le dernier... J'allais me mettre au travail... » Enfin, n'importe!... Combien vous faut-il de temps pour » votre séance ?
» — Une heure à peu près, monsieur de Lamartine, car » je ne voudrais pas abuser de vos précieux instants.
t> — Eh bien ! monsieur, commencez.
» Et Lamartine se plongea dans une immense bergère où, » après avoir pris la pose indiquée, il ne tarda pas à tomber » dans un profond sommeil.
» Au bout d'un quart-d'heure , le grand homme soufflait » des pois.
36 LES GRAVEURS DU XIXe SIECLE.
» Bracquemond se garda bien de le déranger dans cette » benoîte opération. Il en profita même tout à son aise pour » prendre la configuration de ses traits augustes et fatigués.
» Il poussa même la discrétion jusqu'à se retirer avant » qu'il se fût réveillé...
» Huit jours après, l'ami Bracquemond revenait au chalet » du bois de Boulogne pour soumettre et offrir quelques » épreuves de son travail à M. de Lamartine.
» — C'est superbe, monsieur Bracquemond ! lui dit celui- » ci : oui, c'est bien moi, tel que vous m'avez saisi dans la » pose que j'avais adoptée... et dans l'état d'àme où je me » trouvais... Attendez! je veux vous en laisser un souvenir!
» Et, s'emparant d'une plume, l'auteur de Jocelyn écrivit » ces mots au dessous de son image :
» En écoutant Dieu !