GARREAU (L.-P.-F
« Garreau , dit Basan , a gravé en 1782 diverses » petites pièces de la suite de ['Histoire de France >> d'après les dessins de Moreaii , plusieurs paysages » d'après différents maîtres. Depuis plusieurs années » il demeure en Hollande. »
Portons encore à l'actif de Garreau :
Le Cabaret , d'après Téniers ( Galerie du Palais- Royal).
La Danse , d'après Jean Miel (id).
Le Charlatan , d'après Karel Dujardin ( Musée français)
Les Patineurs, d'après Van Ostade (id).
i'" et 2" Vues des environs de Guavana, d'après Locatelli.
Une Ferme, d'après Paul Potter.
Les Mangeurs d'huîtres, d'après Bénard , petite pièce en largeur.
Garreau a travaillé au Cabinet Poullain. Il fut . comme nous l'indique Basan, un des graveurs les })lus employés pour Y Histoire de France de Morcau.
GAUCHER (Charles-Etienne
Charles - Etienne Gaucher, graveur remarquahlè par la douceur et la déhcatesse de son burin , est né à Paris, en 1741, dans une famille de bonne bourgeoisie. On avait pensé a faire de lui un médecin, mais comme dès son enfance il annonça un goût très vif pour les arts , sa famille ne s'opposa guère à cette vocation naissante. Il commença par apprendre son métier chez Basan. C'est de son séjour dans cet atelier qu'il faut dater ces reproductions de maîtres flamands où l'on sent une main encore inexpérimentée , corrigée ou mieux soutenue par un burin rompu à la pratique , le Marchand de 'Mort aux rats d'après Vischer, par exemple.
Gaucher abandonne ensuite Basan pour entrer dans le fameux atelier de Le Bas. C'est dans cette pépinière de talents naissants , c'est dans cette véritable académie de gravure , que le futur auteur du portrait de Madame Du Barry va apprendre à ja/oc/ier le cuivre et à indiquer, d'une pointe de bonne heure habile , le fin tracé d'un délicat visage de femme ; joyeux en même temps que laborieux atelier, habilement conduit par le père Le Bas , esprit tout parisien , très fin dans
sa bonhomie , n'épargnant ni ses soins , ni son argent pour former ses élèves , ou môme pour les amuser, et accompagnant toujours ses corrections de quelque plaisanterie.
V Après-disnèe flœmande , daprès Van Tilborch , doit être une œuvre de cet heureux temps , car elle est dédiée à M. Le Bas par son très humble serviteur et élève Gaucher. C'est à la même époque que nous rattacherions les copies retournées de neuf pièces des Contes de la Fontaine de l'édition des fermiers généraux , mais bien que cette excursion dans le domaine de la vignette ait dû l'encourager , Gaucher semble s'être a'ionné de préférence à la gravure des portraits de petite dimension.
Il s'essaie d'abord timidement dans ceux de Jean- Jacques Rousseau, (1763), de l'évêque du Mans Louis de Grimai di , de Pierre Corneille, pour l'édition commentée par Voltaire (1764) , et dans celui de Racine, destiné à l'édition de Luneau de Boisgermain : tout-à-coup i] grave un chef-d'œuvre d'expression , de goût et de tine exécution , le portrait de Marie Leczinska d'après Nattier. La royale effigie, entourée d'une guirlande de lys et de roses exécutée par Ghoffard, était faite pour orner la dédicace de V Abrégé de VHisioire de France, que le président Hénault adressait à la reine. La préparation à l'eau-forte de cette petite merveille de gravure est, certes, fort agréable , mais elle ne fait pas encore présager tout ce que l'artisle mettra ensuite, dans la planche terminée, de charme et de délicatesse. Pour nous il a donné dans ce portrait sa mesure et il ne fera pas mienx.
Et pourtant, quelle plus charmante chose que l'élé-
236 LES GRAVEURS DU XVllI^' SIECLE.
gante image de cette grande impure , la Comtesse Du Barry (1770), encadrée dans des roses, toute gracieuse et souriante et ne se doutant guèi-e de la terrible fin qui l'attend ! Si le modèle était séduisant, le portrait ne l'est pas moins ; comme travail , c'est un tour de force surprenant.
A présent Gaucher est célèbre , et sa réputation de graveur de fins portraits est faite , ce qui ne l'empêche pas de s'adonner aussi à la vignette. Les travaux affluent. Tour à tour nous le voyons graver la vignette et le cul-de-lampe de \ Idylle de Berquin, d'après Marillier, un titre élégant , des fleurons et un portrait pour les Œuvres de Saint-Marc (1772) . les fleurons exécutés pour l'édition des Aventurées de Tèlèmaque, texte gravé par Drouët , édition qui formerait un très beau livre , si elle n'avait été malheureusement interrompue, faute de souscripteurs. Le Journal de Paris en faisait pourtant les plus grands éloges : « On » n'épargne rien pour rendre cette édition magni- » flque ; elle réunira au fini des estampes la ueauté et » la correction de la gravure du texte. L'impression » en taille-douce sera soignée et point sujette à varier » de ton ni de couleur. On n'emploiera que du papier » choisi, afin de donner à l'ouvrage toute la perfection » dont il est susceptible. L'exemplaire formera un » volume petit in-4'' et coûtera 168 livres en papier de » Hollande et 144 livres en papier de France.
» Les amateurs qui voudront se procurer des ^> premières épreuves les auront fidèlement en se fai- » sant inscrh'e, sans rien payer d'avance, chez le sieur » Drouët, graveur, rue et collège des Ghollets, près » Sainte-Geneviève. »
On voit que l'ouvrage coûtait un peu cher pour l'époque et ce haut prix dut dégoûter bien des bibliophiles. Cochin qui devait donner pour cet ouvrage vingt-cinq grandes compositions , s'arrêta à la treizième , le graveur de caractères et de cartes de géographie, Drouët éditeur du livre, ne pouvant ai'river k réunir les sommes nécessaires au paiement des artistes. Il ne parut donc qu'un fragment comprenant les six premiers livres.
11 faut toujours en revenir aux portraits qui constituent le vrai titre de gloire de Gaucher. Le volume des Annales du règne de Marie-Thérèse est , à ce point de vue , particulièrement favorisé par deux estampes exquises . le portrait de Joseph IF (1774) , et surtout celui de Marie-xinloinette (1775) , d'après deux dessins de Moreau. Le portrait de la jeune reine aux traits si fins et si pui's , est tout particulièrement agréable , et il a fallu tout l'art de Le Mire , qui a gravé un portrait de Marie-Antoinette de même format, pour faire hésiter l'amateur et réussir à provoquer deux admirations.
Nous ne pouvons citer tous les portraits exécutés par Gaucher à cette heureuse époque de son talent : choisissons pourtant dans le nombre celui du Dauphin. plus tard Louis XVI , à l'âge de dix-sept ans (1770) ; celui du roi de Danemarck Christian VII , jeune homme à la physionomie intelligente et originale , et dont le portrait est très probablement resté inachevé , puisqu'on ne le trouve qu'à l'état d'ébauche dans l'œuvre du Cabinet des Estampes ; celui de la Comtesse de Carcado, avec ou sans bonnet, ceux de la Baronne de Noyelles , de Cailhava , de Frèron (1771) , de
l'avocat Guérin (1771), (\\\ Duc de Brissac (1772) , de Le Normant du Coudray. etc.
Nous voici arrivés à la pièce capitale de l'œuvre de notre graveur, le Couronneinent du buste de Voltaire à la Comédie française, le 30 mars 1778, à la suite de la sixième représentation à' Irène, d'après le dessin de Moreau le jeune. Laissons Grimm . témoin oculaire , décrire le moment précis reproduit par l'estampe de Gaucher ; Voltaire est dans l'avant-scène des secondes spécialement réservée aux gentilshommes de la Chambre, entre M™^ de Villette et sa nièce M™" Denis : « La toile baissée , les cris , les applaudissements se » sont renouvelés avec plus de vivacité que jamais. » L'illustre vieillard s'est levé pour remercier le public » et l'instant d'après on a vu sur un piédestal, au miheu » du théâtre , le buste de ce grand homme , tous les » acteurs, toutes les actrices rangés en cintre autour » du buste, des guirlandes et des couronnes à la main, » et tout le public qui se trouvait dans les coulisses , » derrière eux ... Le nom de Voltaire a retenti de » toutes parts avec des acclamations , des tressaille- » ments, des cris de joie, de reconnaissance et d'admi- » ration. C'est Brizard qui a posé la première couronne » sur le buste ; les autres acteurs ont suivi son exemple » et après l'avoir ainsi couvert de lauriers. Madame » Vestris s'est avancée sur le bord de la scène pour » adresser au dieu même de la fête ces vers que » M. de Saint-Marc venait de faii-e sur le champ :
' Aux yeux de Paris enchanté, >- Reçois en ce jour un hommage " Que confirmera d'âge en âge " La sévère postérité.
GAUCHKH. 239
» Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage ■> Pour jouir de l'honneur de l'immortalité.
» Voltaire, reçois la couronne
> Que l'on vient de le présenter :
" // est beau de la mériter
" Quand c'est la France qui la donne. ■
Ces vers sont couverts d'applaudissements et on les fait répétera Madame Ves tris. Enfin Voltaire, attendri par tous ces témoignages d'admiration et semblant succomber sous le poids des lauriers dont on le charge, plus encore que sous celui des ans , sort du spectacle , porté, pour ainsi dire, sur les bras des femmes rangées sur son passage.
Le 6 mai 1778 , le Journal de Paris annonçait déjà l'apparition de l'estampe : « Nous venons d'ap- » prendre que M. Gaucher travaille actuellement à » consacrer par le burin ce moment où tout le public » ravi d'admiration et attendri à la vue d'un octo- » génaire couvert de plus de soixante ans de gloire.. » lui a présenté de son vivant la coupe de l'immor- » talité. Nous espérons trouver grâce aux yeux de » nos lecteurs de l'indiscrétion dont nous nous ren » dons coupable envers un artiste que notre annonce » prématurée pourrait peut-être offenser »
La nouvelle était prématurée en effet , et malgré la célérité promise , la gravure de Gaucher ne fut terminée que quatre ans plus tard. Ce n'est que vers la fin de 1781 que l'on distribua pour activer la souscription un prospectus rédigé par Gaucher lui-même, et dont nous extrayons ce passage qui complétera la description de cette estampe : « On n'a rien négligé » de ce qui pouvait concourir à la représentation
» fidèle d'un événement doi\t on trouve si peu d'exem- » pies dans les annales du monde. M. Gaucher, qui a » conçu le projet de l'estampe, l'a exécutée d'après un » dessin de M. Moreau le jeune. L'effet pittoresque » des lumières, des décorations, du théâtre, du costume » des acteurs, tout a été dessiné d'après nature. Le » parquet , l'orchestre , les loges sont remplis d'une » multitude de spectateurs qui tous ont les yeux fixés » sur Voltaire et qui , par l'expression et la variété » de leurs attitudes , annoncent avec allégresse les » sentiments qu'ils éprouvent. Le buste sur lequel on » pose la couronne a été exécuté avec le plus de res- » serablance qu'il a été possible ; mais ce qui ne laisse » rien à désirer dans cette partie, c'est le portrait du » grand homme auquel on rend hommage. Il est » représenté dans une loge entre Madame Denis sa » nièce et Madame la Marquise de Villette. Tous les » acteurs qui représentèrent dans la tragédie d'Irène » sont placés sur l'avant-scène , dans la même dispo- » sition où ils se trouvèrent lors du couronnement.
» C'est au génie de M. Moreau qu'on est redevable » de l'expression , du sentiment et des grâces qu'il a » sçu répandre dans ce sujet ainsi que de la chaleur » et de l'enthousiasme avec lequel il l'a exécuté. On » s'est efforcé de rendre dans la gravure toutes les
» beautés de l'original Elle paraîtra vers la fin du
» mois de janvier 1782.
» On peut en voir les épreuves chez l'auteur, rue » St-Jacques. Le prix de l'estampe sera de six livres. »
C'est ainsi qu'au dix-huitième siècle on préparait la mise en vente d'une estampe.
Cependant la pièce tant annoncée ne paraissait pas.
Gaucher crut devoir, tout en s'excusant de ses retards, faire en même temps dans le Journal de Paris , à la date du 25 mars 1782 , un dei'nier appel au public. Enfin le 10 juillet la planche fut mise en vente et bien accueillie , semble-t-il. Le premier soin du graveur fut d'en ofirir une épreuve à l'Académie française , et il l'accompagna de cette lettre assez énigmatique et qui fait allusion à une exagération de modestie qu'il aurait eu à surmonter, de la part de Madame de Villette qui n'accepta qu'à regret de figurer dans ce tableau :
« J'ose, Messieurs, vous supplier de vouloir bien » agréer un exemplaire de mon ouvrage , c'est avoir » en même temps une grâce à vous demander et
» une obligation à remplir Puisse la plus illustre
» Compagnie de l'Europe honorer de ses regards le » tableau d'un des plus beaux momens de la vie de » Voltaire! Pour l'exécuter je n'ai pas eu seulement
» à vaincre la modestie de cet homme célèbre
» mais pouvois-je manquer de persévérance?.... » Voltaire avoit daigné sourire au projet de per- » pétuer cet événement , quelques jours avant que » la mort vînt le ravir à l'admiration de son siècle ; » si je suis assez heureux pour mériter votre suffrage , » Messieurs , rien ne manquera à ma félicité que de » vous en témoigner toute ma reconnaissance ^ . . . »
L'Académie accepta l'hommage et chargea son secrétaire perpétuel , d'Alembert , de faire son remercîment à l'artiste.
Gaucher a beaucoup gravé d'après les compositions
* Mémoires secrets de Bachaumont , tome XXP. — 28 juillet 1*782. II. 16
242 LES GRAVEURS DU XVIIl SIECLE.
de son ami Cochin, pour lequel il nourrissait une admiration profonde et auquel il a, chaque fois que l'occasion s'est présentée, rendu un hommage mérité. Le frontispice des Fastes d'Ovide (1783) , la gravure pour VIliade représentant Priant rapportant à Troie le coî'ps d'Hector, et les figures de ïlconologie d'après les compositions de son dessinateur de prédilection , sont parmi ses meilleures productions. C'est du reste aux relations suivies de ces deux artistes et à la communauté de leur goût pour l'allégorie que nous devons la continuation de VAlmanach iconologique. L'idée première était de Gravelot; c'est lui qui en avait dessiné les figures et écrit l'explication. A la mort de Gravelot arrivée en 1773, cet Almanach, qui avait paru chaque année , ne continua à voir le jour que grâce à Cochin , qui se chargea du dessin des figures.
C'est probablement à cette époque que ce dernier fit appel à la plume de Gaucher, comme aussi à son burin , car nous le voyons signer la figure de Yhnpètuositè en 1777 ; celles de la Simplicité et de la Sagesse divine , en 1780 , celles de la Géographie et de la Gravure en taille douce en 1782.
La publication de VAlmanach Iconologique fut interrompue après 1782 , mais Cochin avait dès lors le projet , de concert avec Gaucher, de refondre le tout en un vrai traité (VIconologie ; les deux artistes y travaillèrent ensemble , et Gaucher grava pour cette nouvelle édition le portrait de Cochin ( 1789 ) , enguirlandé par les Grâces et couronné pai' le dieu du Goût, d'après un dessin de Monnet. Cochin mourut (1790) avant de voir paraître ce livre dont l'impression
était terminée en 1791 , et qui ne fut , par suite des événements politiques , livré au public qu'en 1796.
Le Barbier l'aîné a aussi été interprété par Gaucher dans divers ouvrages. Les Chansons de Piis sont un charmant petit livre dû à la collaboration des deux artistes , et l'on peut compléter ce volume en l'ornant d'un agréable portrait de l'auteur, Antoine de Piis , écuyer du comte d'Artois , que Gaucher a gravé pour un opuscule intitulé V Harmonie imitative (1785).
Ce portrait nous ramène à d'autres , que le graveur exécutait à la même époque. Voici le contrat par lequel Gaucher s'engageait à graver celui du Comte de Vergennes. « Je soussigné , Charles-Etienne Gau- » cher , promets et m'engage de graver le portrait » de M. le Comte de Vergennes d'après le dessin » de M. Moreau , pour le prix de sept cent vingt » livres ; laquelle somme me sera délivrée en quatre -» payemens égaux, sçavoir : cent quatre vingt livres » en commençant l'ouvrage ; pareille somme après » la gravure de la bordure et des accessoires, du » fond et du trait ; le troisième payement aux premières » épreuves ; et le quatrième et dernier lorsque la » planche sera entièrement terminée : Je m'engage » d'entretenir le tirage jusqu'à deux mille cinq cents
» exemplaires Fait double entre nous, sous nos
» signatures privées , à Paris , ce 23 juillet 1784.
» Pankoucke. — Gaucher. »
Ajoutons que c'est à la sollicitation de M. de Vergennes , alors ministre , et qui semble avoir été son protecteur , que Gaucher avait rédigé la relation d'un voyage pittoresque à Londres que diverses circons-
244 LES GRAVEURS DU XVllF SIECLE.
tances , dit son élève et ami Hérivaux, empêchèrent de paraître. Pendant ce voyage Gaucher avait été nommé membre de l'Académie des arts d'Angleterre. Le portrait très-expressif de Marmontel , historiographe de France (1786) , est , chose rare , à la fois dessiné et gravé par Gaucher. Quand à celui de Louis Gillet , dont l'acte de courage fit beaucoup de bruit (ce vieux soldat avait, dans une forêt, sauvé une jeune fille que deux malfaiteurs s'apprêtaient à violenter), Bachaumont, dans ses Mémoires secrets, s'exprime ainsi : « 4 mars 1786. Louis Gillet , ce maréchal-des- » logis offert à l'admiration du public chez Audinot , » est un des héros du jour. M. Gaucher, artiste des » Académies de Rouen , Caen , Londres et autres , » mais qui n'est pas de celle de Paris , a dessiné » d'après nature et gravé le portrait de cet officier » invalide. 11 est fort ressemblant , et tout concourt k » rendre l'estampe précieuse : sujet, exécution, acces- » soires. Au-dessous du médaillon est ce vers en » forme de légende :
« Pour servir la beauté^ le français n'a pas d'âge.
» Et au-dessous est représentée . en petit , l'action » courageuse de ce brave militaire. »
De même que plusieurs de ses amis , de môme que Cochin , que Ponce , que Ghoffard , l'habile graveur Gaucher ne s'en était pas tenu à la pratique , et avait voulu aborder aussi la théorie et l'histoire de son art. Dès l'année 1776, avait paru dans le Dictionnaire des Artistes de l'Abbé de Fontenai , une série de notices sur les graveurs , dont nous le verrons revendiquer la
paternité. Du reste l'éditeur , dans la préface do son livre . rend un juste hommage à sa collaboration : « Quant à la partie qui concerne les graveurs , nous » avons quelquefois consulté le Catalogue des gra- » veurs par M. Basan , mais celui à qui nous sommes » principalement redevable de nos observations est » M. Gaucher, de l'Académie des Arts d'Angleterre. » Cet habile artiste a bien voulu revoir tous les » articles des graveurs en taille-douce ; il en a même » composé un grand nombre qu'il sera facile au lec- » teur de reconnaître par les remarques justes et » profondes qui décèlent un homme supérieur dans » son genre et par la manière élégante dont ils sont » écrits. »
Ces éloges n'ont rien d'exagéré. Les notices sur ces graveurs sont clairement rédigées et généralement très exactes. Celles qui concernent les Audran, Laurent Cars , Lépicié , N. Tardieu , sont particulièrement soignées.
Il est toujours intéressant de voir un artiste écrire sur ce qu'il a creusé et appris par une longue pratique ; aussi le travail de Gaucher fut-il remarqué. L'Académie des sciences choisit même l'auteur du portrait de Marie Leczinska pour écrire un Traité de l'art de la gravure , qui devait faire partie des Mémoires pubhés par cette Société.
Gaucher avait aussitôt entrepris , pour mériter la distinction dont il était l'objet, des recherches de toutes sortes sur l'origine de la gravure , et il s'était mis en rapport avec divers écrivains adonnés aux mêmes études , en particulier avec le baron de Heinecken . qui avait longtemps habité Paris et avait
fait paraître, en 1771, son livre intitulé : Idée générale d'une collection d'Estampes.
« Monsieur, lui écrivait- il le 3 juin 1786 , depuis » plusieurs années je suis chargé, par l'Académie des » sciences de Paris , de composer VArt de la gravure » en taille-douce , pour entrer dans la précieuse col- » lection de cette compagnie savante; comme mon » projet est de joindre à la description des procédés » de cet art , que j'exerce depuis plus de vingt ans , » non-seulement des réflectionssurleschefs-d'œuvres » des grands maîtres dans différens genres, mais » encore une discertation préliminaire sur l'origine » des arts qui ont pour but l'imitation de la nature, » tels que la Peinture , la Sculpture et la Gravure , » j'ai consulté une multitude d'ouvrages à ce sujet » et vous devés présumer , Monsieur , que les vôtres » sont ceux que j'ay lus avec le plus d'empressement , » d'utilité et de satisfaction. . . .
» L'objet de ma lettre est de vous prier , Monsieur , » de me donner quelques éclaircissements sur l'époque » précise de l'invention de la gravure au burin et sur » celle à l'eau forte ; vos profondes connaissances , » votre zèle et votre amour pour les arts me font » espérer cette faveur
» J'ignore si , en qualité de graveur, mon nom ou » mes ouvrages vous sont connus ? 11 en est un auquel » je suis redevable d'une circonstance bien précieuse » pour moi : le roy de Prusse a daigné m'adresser une » lettre en réponce à celle que j'avais envoyé à ce mo- » narque avec une épreuve de mon estampe du Cou- » ronnement de Voltaire. Ayant eu occasion de graver » depuis le portrait du Prince Henry, d'après le buste
GAUCHER. 2i7
» de M. Houdon, j'ai fait présent de la planche au Roy » de Prusse pour lui témoigner ma reconnaissance.
» Comme littérateur, je suis infiniment moins connu : » Voici à peu près ce que j'ai fait imprimer.
» Dans le Dictionnaire des Artistes , par l'abbé de » Fontenai (2 vol. in-8 , chés Vincent , 1776) , toutes » les vies des graveurs , au nombre d'environ 200 » sont de moi; la plus grande partie n'avaient jamais » été écrites ; l'abbé de Fontenai m"a cité dans sa » préface , mais avec beaucoup trop d'éloges.
» Le Désaveu des artistes , petite brochure in-S" » chés Brunet 1776, que je fis pour réfuter un ouvrage » injurieux à M. Cochin et à plusieurs autres célèbres » artistes.
» Les Notices historiques sur la vie et les ouvrages » de MM. Le Bas dont je fus l'élève et Flipart dont je » fus l'amy, insérées dans le Journal de Paris. Enfin » VEssay sur le costume national relativement aux » arts , réimprimé l'année dernière dans les Mémoires » du Musée de Paris, in-8. Tome 2^"^®, chés Moutard.
» Mille pardon , Monsieur, de ces détails... etc.
» Gaucher.^ »
Au verso de la iieuxième page de cette pièce se trouve la plus grande partie du brouillon de la réponse du baron de Heinecken.
Reproduisons-en le dernier passage , qui concerne plus particulièrement notre artiste : « Enfin Monsieur, » je sais bien que vous avez gravé. Je possède même » de vous plusieurs estampes dont je joins ici la liste.
1 Cette lettre a été publiée en 181/2 , dans les Nouvelles Archives de l'Art français. L'original fait partie de la collection de M. Portails.
» Je sais encore par la préface de M. l'abbé de Fon- » tenay que vous avés composé les articles des graveurs » en taille-douce , mais ce Dictionnaire n'a pas été d'une » grande utilité pour moi en ce qui regarde les anciens » artistes, ayant été lié d'une amitié intime avec feu » M. le Comte de Caylus , M. Mariette et M. Watelet , » j'ai reçu d'eux tout ce dont j'avais besoin pour mon » Dictionnaire des Artistes , et pour quantité de vos » modernes maîtres, ni eux ni moi n'ont pu obtenir de » plusieurs de notices exactes .... »
La fin de la réponse manque , mais il ressort de ce fragment que le fier baron saxon traitait un peu dédaigneusement le travail de Gaucher , tout en ayant bien soin d'indiquer à son correspondant les estampes de sa main qu'il possédait , afin de se faire adroitement offrir et envoyer , sans bourse délier , celles qu'il n'avait pas encore.
Gaucher avait eu le regret en 1782 de perdre son ami Jean-Jacques Flipart , et il écrivit dans le Journal de Paris (3 août 1782) un éloge ému de ce graveur. Un peu plus tard . la mort frappait son vieux maître Le Bas , et Gaucher ne laissait pas s'écouler trois semaines, avant d'écrire encore , le 12 mai 1783 , une longue notice nécrologique qui se termine ainsi : « Les nom- » breux élèves formés par M. Le Bas ajoutent à sa » gloire ; la plupart des célèbres artistes de la capitale » se font honneur d'avoir été ses disciples ou d'avoir » profité de ses conseils. C'est en versant des larmes » siu" sa tombe que l'auteur de cet article voudroit y » répandre quelques fleurs , faible tribut de sa recon- » naissance et de son attachement à la mémoire d'un » maître et d'un ami qui lui fut cher. »
Ce fut alors que , réunis dans une commune pensée , ses deux disciples , Cochin et Gaucher, élevèrent à la mémoire de leur maître ce touchant monument de leur art , ce portrait de Le Bas , couronné par la musc de la gravure . que dessina le premier et que l'autre grava avec amour.
C'est au milieu de ces travaux divers que s'écoulait la paisible existence de Gaucher. Il demeurait dans le quartier des graveurs, rue St-Jacques, vis-à-vis Saint- Yves, et était en relation avec tout ce que la gravure comptait dartistes distingués , Cochin, Moreau, Choffard, Ponce, Madame Ponce, Basan.
Citons encore , parmi les amis de Gaucher , les graveurs Bervic , Nicolas de Launay , et François Godefroy , son ancien camarade de l'atelier Le Bas. C'est avec eux qu'il fit cet amusant Voyage du Havre de Grâce , qui a été imprimé dans la petite collection des Voyages en France , réunis par La Mésangère. Alors comme aujourd'hui, on avait l'habitude , parmi les artistes , de quitter à l'automne pour quelques jours, voire même quelques semaines, burins et pinceaux, et d'aller, en troupe, respirer l'air pur de la campagne. Cette fois . ce fut un vrai peloton de burinistes qui se mit en route à la fin de septembre de l'année 1788, pour aller admirer «l'effet imposant de la mer agitée par les vents de l'équinoxe. » Gaucher , l'écrivain le plus exercé de la bande, fut chargé d'écrire la relation du voyage, qu'il rédigea , en entremêlant la prose et les vers , à la manière du voyage de (Chapelle et de Bachaumont. Comme c'étaient pour la plupart des hommes rangés et tranquilles . d'honnêtes pères de famille , et que les incidents du voyage
250 LES GRAVEURS DU XVIIIf SIÈCLE.
rappellent un peu ceux du Roman comique, Gaucher crut devoir, dans son récit, voiler sous les transparents anagrammes qu'ils s'étaient sans doute donnés pendant le cours du voyage, les noms de ses compaj^^nons. Verbic , c'est Bervic , le graveur du beau portrait de Louis XVI ; De Nopec vous représente Ponce, l'éditeur et graveur des Illustres français, et De Valnay, l'excellent artiste Nicolas de Launay ; De Goifor, c'est Godefroy et D'Asban dissimule peu l'éditeur Basan. Quant à l'auteur, il s'intitule Scévole , comme il a signé quelquefois ses planches.
Dans sa dédicace , il prévient Madame "* qu'il va agiter les grelots de Momus, et que sa chaste muse, prévoyant qu'il aurait à tracer quelques caricatures un peu folles, s'est enfuie en lui remettant les crayons de Callot ,
' Trop heureux en stiivant ses traces •^ De vous amuser un moment , « Et d'obtenir furtivement '^ Un léger sourire des Grâces. >
Les voilà partis . gaiement , par un beau matin de septembre. Pas de place dans la diligence, mais comme des jeunes gens s'accommodent de tout (ceci est une plaisanterie, car Gaucher à cette époque a quarantesept ans et Basan soixante-cinq ) , nos voyageurs se contentent d'une voiture de place qui les conduit à Poissy, puis montent dans la galiote qui doit les mener à Rolleboise. A Mantes, première aventure. Bervic, l'homme inflammable , veut embrasser, dans les tours de l'église, la jeune fille qui les guide. En se débattant, elle fait trébucher Grigny, le fils cadet de Basan, sur une cloche , et voici le sacristain et les fidèles qui
accourent. Celui-ci, feignant de croire qu'on l'a averti pour un baptême , exige qu'on mette les visiteurs à contribution. On n'oublie pas non plus la jeune conductrice , mais Bervic , toujours galant , Tassure qu'il aurait préféré .
« Seul avec toi, dans cette conjoncture , •> Aux frais du sacrement avoir pu donner Heu. ^
Remontés dans leur patache, nos graveui-s ont à essuyer un si violent orage, «qu'il en fut parlé dans f"ir^^ •.viui.t » toutes les gazettes ». Enfin l'on arrive à RoUeboise; ^ mais là , il faut monter à cheval , et comme les chemins sont effondrés , mettre en croupe sur leurs maigres montures leurs jeunes conductrices.
Nouvel orage ! Nos cavaliers-artistes ne trouvent rien de mieux , en arrivant à l'auberge de Bonnières , que de se déshabiller auprès d'un grand feu pour faire sécher leurs effets :
« Rangés autour et presque nuds , car nos malles » étaient en avant, ne fûmes-nous pas surpris par une » cauchoise égrillarde, qu'avait appelée un gros })rieur, » notre voisin ? Le saint homme , qu'une maladresse » avait mis à tâtons avec une jeune demoiselle , qu'il » appelait sa nièce , occasionna le quiproquo en rede- » mandant de la lumière : quel spectacle s'offrit aux » yeux de la belle !
' D'abord elle s arrête, et, par pudeur, de sa main, - Fait semblant de masquer une vive prunelle. > Puis s'élançant , l'espiègle éteint notre chandelle, » Nous dit bonsoir et disparait soudain. -
Mais il faut se mettre en l'oute de bonne heure pour
arriver à Rouen avant la nuit et c'est dans l'obscurité qu'on se rend au bord de la Seine pour monter en bateau : « Scévole , qu'un oubli avait mis en retard , » les suit de loin en trébuchant à tâtons , dans un » sentier rapide et glissant ; en vain crie-t-il à son » porte-falot d'arrêter. . . On n'imaginerait jamais » l'objet de son courroux :
" C'était un gros caniche noir , ■ Vieux domestique de taverne - Instruit à porter la lanterne >i Et très-exact à remplir ce devoir.
•■■ Mais effrayé par les cris, la poursuite •■> Du trop pétulant voyageur, '^ Le pauvre chien eut si grand peur ■' Qu'il lâcha son falot et courut à son gîte. •■
Plus de lumière ! Il faut retourner au village en chercher , pour pouvoir , sans accident . passer sur la planche étroite qui conduit au bateau , et attendre à la pluie , « parce qu'il a pris fantaisie à M. Scévole d'avoir » querelle avec un chien ».
Le voyage se continue gaiement , tantôt par eau , tantôt à cheval , et Gaucher , qui a du loisir , s'occupe à crayonner vivement « la brillante cavalcade , en » commençant par la queue ».
VoiCM. de Nopec (Ponce) avec son air grave sous son bonnet . puis M. de Valnay (de Launay) , « que par » le bas du visage on eût pris pour le bon Henri IV » s'il eût eu des moustaches. Au centre M. de Goiior » (Godefroy) veillait sur M. de Ringy (Grigny) , qui » cheminait tristement , la tête inclinée et le corps » penché sur le cou de son cheval. MM. Scévole et » Verbic , les deux coryphées de la troupe, formaient
■«> lavant-garde ; le premier , ferme sur ses étriers , » la tète haute , le corps droit , aussi maigre que sa » monture , ressemblait exactement à l'incomparable » héros de la Manche.
» Le second ne se faisait honneur de sa contenance, » qu'aux dépens de quelques écorclmres sur un endroit » que la décence ne permet pas de nommer , ce qui » lui attira un étrange aventure au Port Saint-Ouen.
» A peine descendu de cheval , l'infortuné Verbic » demande une houppe , de la poudre et un miroir. » Renfermé dans une chambre , il commençait à appli- » quer le bie.i sant appareil , lorsque l'hôtesse , par » un mallieur«^ix hasai^d. ouvrit la porte sans heurter. » Qu on in- ine le sang-froid de la mégère , quand » elle vi»^ .^ toilette ainsi profanée! Des apostrophes » ell' ia aux menaces , et saisit M. de Verbic sans
> Les cheveux sans effort lut restent dans la main f '1 Orgueilleuse de sa victoire, n Elle regarde avec un ris malin " Cette perruque que l'histoire 1 Placera quelque jour au temple de Mémoire, » Ainsi qu'elle y plaça celle de Chapelain.
» Par un caprice inouï , le pauvre toupet essuya , » on ne le devinerait jamais... un des plus énormes... » de la Normandie. Après les injures , il fallut bien » procéder aux échanges . et tout étant pacifié , nous » prîmes un batelet pour nous rendre à Rouen. »
Description de cette ville où « presque tous les -•> édifices sont en bois » , et où nos graveurs , pères de famille rangés , ne se laissent pas séduire par « l'imposant cortège des nymphes de la Neustrie ».
Peu d'incidents jusqu'à Honfleur , où la vue de la mer avec son inexplicable marée les ravit d'admiration: « Le lendemain nous nous embarquâmes par un vent » frais pour le fameux passage de Honfleur au Havre , » pendant lequel il nous fallut subir le douloureux » accès du mal de mer. Après un quart d'heure de » navigation , le pilote , en se signant , nous invita à » recommander notre âme à Dieu. Personne d'abord » ne s'empressa de l'imiter ; mais tout à coup , la » dévotion devenant exemplaire , nous fûmes tous » pénétré de religion ou d'effroi. M. de Ringy, le pre- » mier , paya le tribut. Un vieux récollet le suivit , » puis une jeune provençale , à laquelle un officier » gascon prenait le plus tendre d'intérêt. Ce dernier , » par sympathie , acheva le quatuor , quoique , dit-il , » il eût fait quatre fois lé boyage des Indes sans avoir » peur. . . à dire vrai , il était temps que nous arrivas- » sions , car M . de Verbic frissonnait , M. Scévole » pâlissait , M. de Valnay palpitait , et le reste de la » compagnie eût peut-être fait chorus , lorsque nous » entrâmes dans le port du Havre. »
Nous ne nous arrêterons pas à la description que Gaucher fait de la ville , du lancement d'un vaisseau , et de la promenade obligée de tout bon parisien en mer, par un gros temps.
La petite ville de Bolbec , bien enfumée maintenant par les fabriques , est baptisée par notre graveur enthousiaste de nouvelle Paphos et de perle du pays de Caux : « Toutes les femmes y sont belles , l'ont » été ou promettent de le devenir. »
M. d'Asban (Basan) , « qui s'ennuie partout où il se » trouve et désire toujours d'être où il n'est pas », est
pourtant le [;reraier qui incline à se reposer quelques jours dans cet agréable endroit , et sa proposition reçoit un excellent accueil. Une gracieuse impression de voyage les y attend du reste. Pendant qu'on prépare les chambres , l'hôtesse est appelée auprès d'une dame souffrante , laissant nos artistes en bonne compagnie. Mais laissons raconter Gaucher : « Nous restons » accompagnés de deux jolies personnes , dont le » regard tendre et languissant aurait porté le » trouble dans l'âme la plus apathique. Une taille » moulée sur celle de la Vénus de Médicis , des traits » fins et réguliers, une gorge d'albâtre, tout paraissait » ressortir davantage sous le costume pittoresque du » pays de Caux. Telles étaient la fille et la nièce de la » maison. Sur la cheminée de la salle se trouvaient des » bouquets , des rubans et autres petits cadeaux ; nous » en demandâmes la cause , on nous dit que c'était la » fête des deux cousines ; nous ne manquâmes point de » la leur souhaiter ; mais lorsque nous voulûmes les » embrasser , quelle fut notre surprise !
" Avec grâce d'abord l'une et l'autre cousine
■1 Baisse les yeux modestement ; '> Puis de concert présente à notre empressement ■> L'incarnat velouté d'une peau douce et fine, •■ Qu'embellissait encore un sourire charmant.
» Ce baiser délicieux nous enhardit à en cueillir un >^ autre , et déjà nous nous disposions à le prendre, » lorsque la mère parut et fit échapper l'essaim folâtre » de nos bras. »
Le reste du voyage s'accomplit sans incident. Laissons nos graveurs rentrer paisiblement dans leurs
ateliers , et retrouver leurs planches commencées. Aussi bien . nous sommes-nous fort éloignés de la gravure , pour errer à leur suite dans le domaine de la fantaisie. Ajoutons seulement que l'éditeur La Mésangère voulut avoir le portrait de Gaucher pour le placer dans les petits Voyages en France . en tête du récit qu'on vient de lire.
Ce portrait de Gaucher semble bien reproduire les traits maigres et un peu anguleux , mais aussi la physionomie intelligente et franche de l'artiste : il est trop gravé dans la manière du maître pour ne pas être de lui ; mais , par modestie sans doute , Gaucher ne l'a pas signé , et il le déclare gravé par son élève et ami P... de B... Au dessous se trouve ce quatrain de son ami Hérivaux , graveur lui-même :
Chéri du dieu des arts, caressé des neuf Sœurs, Tout en lui des talents nous peint l'heureux délire : Les Grâces de concert le couronnant de fleurs. Animent tour à tour son burin et sa lyre.
On le voit , estampes historiques, vignettes, portraits gravés, histoire de l'art, articles nécrologiques, récits de voyages , petits vers . opéras-comiques même dont son ami Florian faisait le plus grand cas , Gaucher a tout abordé. 11 devint de plus pamphlétaire, ou mieux, il se crut obhgé de répondre à un véritable pamphlet , et descendant dans l'arène , de se poser en champion de l'art de la gravure outragé.
Il s'agissait alors de créer , en faveur de la gravure , une subdivision nouvelle dans les classes déjà nombreuses de l'Académie, et d'instituer des professeurs et des prix de gravure. Quatremère de Quincy dans une
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brochure intitulée Suite aux Considérations sur les arts du dessin en France critiquait paradoxalement , mais vivement cette innovation : « Où il n'y a ni inven- » tion , ni imitation de la nature , il ne saurait y avoir » d'art. Qu'est-ce que la gravure?... C'est un pro- » cédé ingénieux de dessin sur cuivre qui, par le » moyen de l'impression , multiplie le dessin ; c'est un » mode de peinture imparfait , qui , par le moyen des » ombres et des clairs , rend l'apparence incomplète » des objets. Que fait un graveur et qu'est-il? Ou il a » du génie et il dessine sur la planche ses propres in- » ventions, et , dans ce cas, c'est un peintre ; ou il n'a » point de génie, et il copie sur la planche les inventions » des autres ; dans ce cas , il n'est qu'un copiste. »
Cette fausse logique, ce dédain superbe pour un art qui a jeté un si vif éclat en France , exaspérèrent le débonnaire Gaucher. Les expressions de procédés méchaniques , de reproductions dans une mesure rètrècie , le mot méprisant de copiste, le dépit de voir refuser le nom d'œuvres d'art aux petits chefs-d'œuvre qu'il avait produits , le touchèrent assez pour lui faire prendre sa bonne plume , dont il se servait presqu'aussi bien que de son burin, et rédiger en réponse une lettre assez vigoureuse, et dans laquelle il constate qui si on fait à la gravure le reproche de manquer de coloris , il faudra le faire aussi à la sculpture , ce que personne n'oserait. Il rapporte cette heureuse définition de Cochin : La gravure est ïari de faire passer les beautés d'une langue très-riche dans une autre qui Vest moins, à la vérité, mais qui offre des équivalents inspirés parle génie. Il faut plaindre, ajoute-t-il, l'aveuglement ou l'ignorance des détrac- 11. 11
teurs des beaux-arts , rire de leur orgueilleux dédain et leur opposer le suffrage unanime des gens de goût et des amateurs éclairés. Puis il s'écrie sur un ton épique, que s'il est un art qui contribue à la richesse et à la splendeur des empires , c'est la gravure.
Quoi qu'il en soit , une petite leçon , même un peu sévère , adressée au célèbre Quatremère de Quincy , qui se permettait de traiter ainsi la gravure par-dessous jambe, n'était que trop méritée.
Dans son Essai sur l'origine et les avantages de la gravure , qu'il lut à la Société libre des sciences , arts et belles-lettres, le 9 vendémiaire an VI, Gauciier reproduit et développe les arguments qu'il n'avait fait qu'indiquer dans sa lettre à Quatremère. Mais l'étude de ce travail nous entraînerait trop loin.
Nous sommes arrivés aux dernières productions de notre artiste. Les événements delà Révolution n'arrêtèrent point ses travaux ; il grava même, à l'exemple de beaucoup de ses confrères , des estampes de circonstance : le Rappel de Necker, Hommage rendu à la '/Tiémoire de Mirabeau {1792), et une petite planche, les Adieux de Louis XVI à sa famille , qui est un de ses plus curieux ouvrages ; il continua aussi à produire de nombreux portraits , Duveyrier, Charles Villette , député à la Convention , il/™* Roland , fille elle-même d'un graveur , et , dans un autre ordre d'idées , ceux de M""^ de Graffîgny , de Bemoustier, de Cervantes , de Florian , de Parny , de Fénélon , généralement exécutés pour servir d'ornement à diverses éditions de leurs œuvres, et dans lesquels on retrouve toujours ce soin de la ressemblance , cette netteté d'exécution et cette finesse recherchée qui caractérisent ses travaux.
Il faut citer encore, parmi ses meilleurs portraits de cette époque, ceux de deux victimes de la Révolution, Malesherbes et Benjmnin de la Borde. Le dernier, qui offre une si curieuse ressemblance avec Louis XVI , a été gravé pour orner un recueil de Maximes, aussi finement pensées qu'élégamment écrites.
Nous ne nous arrêterons pas à cette foule de petites pièces , de cachets , d'emblèmes républicains , « où ses » petites figures de Liberté et d'Égalité, a dit Renou- » vier , ne prennent de lui qu'un burin extrêmement » poli » ; nous ne nous attarderons pas davantage à signaler quelques vignettes d'après Le Barbier, pour les Petits Poètes grecs , traduits par Gail , dont il a aussi gravé un fin portrait , ni la série de portraits de poètes français du XVP siècle , Passerai , Mellin de Saint-Gelais , Marot , etc. Tout cela est trop faible. Mais ses modèles étaient si médiocres , qu'il ne faut pas trop en vouloir au graveur s'il n"a pas réussi à les améliorer.
Charles-Etienne Gaucher mourut le 27 brumaire an XI ( 1804 ) , suivant la Biographie universelle de Didot.
Il laissait un œuvre d'environ quatre cents pièces , toutes de petit format , à quelques rares exceptions près, car son talent délicat et minutieux ne se prêtait pas à l'exécution des grandes estampes.
Certes , tout n'est pas parfait dans cet ensemble, il s'en faut même de beaucoup que tout soit bon : mais quel est l'artiste qui est toujours resté égal à lui-même? Nul œuvre ne présente plus de pièces précieuses par leur délicatesse que celui de Gaucher, et c'est par ses chefs-d'œuvre qu'il faut apprécier le graveur des
portraits de Marie Leczinska et de Madame Du Barry.
Nous devons toutefois indiquer le défaut capital de Gaucher : sa gravure, si moelleuse qu'elle a fait dire qu'il excellait à graver le nu . manque absolument de solidité et ne supporte pas l'action d'un tirage tant soit peu étendu. Les planches après un petit nombre d'épreuves , perdent leur netteté , s'empâtent , deviennent noires , boueuses même. Gardez-vous donc bien de condamner notre artiste d'après ces témoignages menteurs , il ne peut être justement apprécié que sur des épreuves de très grand choix.
Le catalogue de l'œuvre de Gaucher a été publié pour la première fois par nous en 1879 * .
Nous le reproduisons ici en l'abrégeant, ce qui ne le mettra que mieux à son vrai point. Personne n'apprécie plus que nous les graveurs de cette époque, mais nous pensons que c'est pousser les choses trop loin que d'accorder à leurs vignettes dépareillées les honneurs de la description détaillée. Les catalogues prennent ainsi un développement hors de proportion avec l'importance des artistes dont on s'occupe , le bon se trouve noyé dans la masse, toujours considérable, des pièces sans intérêt, le lecteur s'ennuie et renonce à se reconnaître dans ce dédale ; quelques pages et non un volume , pour Gaucher comme pour tant d'autres , c'est comme disent les mathématiciens , la quantité à la fois nécessaire et suffisante.
1 Chaiies-Élienne Gaucher, graveur; notice et catalogue, par le baron Roger Portails et Henri Draitel (Béraldi) , Paris , Morgand et Fatûut, 18';9, 1 vol. in-8.