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Les graveurs du dix-huitième siècle

Dans les époques révolutionnaires, ajustement observé Renouvier, l'art est trop impatient pour recourir à une traduction aussi froide que celle du burin, qui, avec son travail lent, son asservissement à la peinture, sa poursuite d'une régularité absolue, reste étranger aux manières les plus vivantes. Les graveurs qui commencèrent à se produire pendant la Révolution furent donc pour la plupart, non des burinistes, mais des graveurs au pointillé *. Au point de vue de l'art , on ne peut que le déplorer, mais il n'en pouvait être autre-

1 Dans son Histoire de l'Art pendant la Révolution, considéré principalement dans tes estampes, Renouvier a analysé l'œuvre de cent cinquante graveurs environ. Ce travail, extrêmement bien fait, est du plus grand intérSt. L'énumération et la description des pièces sont complètes et exactes, les jugements portés sur les artistes sont remar- III. 26

39i LES GRAVEURS DU XVIII« SIÈCLE.

menl : il fallait faire vite, quitte à faire médiocrement, et avoir recours aux méthodes expéditives. D'ailleurs le procédé du pointillé, importé d'Angleterre, était pour ainsi dire imposé par le goût public ; la manière anglaise, comme on l'appelait, jouissait d'une faveur excessive et qu'elle était bien loin de mériter, car elle est au fond subalterne, molle et fade ; elle peut séduire un moment , elle finit bientôt par écœurer. Pourtant , deux artistes surent , par exception , s'en servir à la fois avec charme et fermeté, et soutenus par le génie de Prudhon dont ils reproduisaient les dessins, en obtenir des résultats vraiment admirables. L'un , nous le connaissons déjà , c'est Copia ; l'autre , c'est son élève Roger.

Barthélémy Roger était né à Lodève en 1770 '. De

qunble? par leur justesse, par la vivacité de la forme, par le piquant de l'expression.

Mais il est bon de remarquer que sur ces cent cinquante graveurs, presque tous appartiennent à l'école française du XVIIP siècle. C'est ainsi que Renouvier a fait rentrer dans le cadre de son travail des vignettislcs comme Moreau , Monnet , Mnrillier , Quéverdo , Borel , Chotfard , Saint-Aubin ; des graveurs de vignettes comme Ponce, Gaucher, Le Mire, Siraonet, Tilliard , Masquelier, Helman ; des burinistes comme Bervic, Miger, Anselin, Blot , Massard , Cathelin; des graveurs en couleur comme Janinet et Dcbucourt , etc. Aucun de ces artistes n'appartient on propre à la Révolution.

' 11 y il un autre artiste , L. Roger, graveur en couleur, qui a signé une Alle'cforie sur la guerre d'Amérique, in-8 rond , d'après Duplessi- Bortaux , la Bergère de:' Alpes, d'après Valni , etc., et des petites Vues de Paris, rondes.

Rectifions ici une inexactitude que nous avons commise eu indiquant, sou-^ le c" 95 du catalogue de Janinet, 73 vues de Paris par Janinet, Ouyol , Roger. C'S T3 Vues publie s chez les Campion, plus un titre avec profil de Louis XVI, à l'adresse de Lamy, sont toutes gravées p;ir Janinet. Celles de Guyol, Roger et autres forment une autre série.

ROGER. 39;i

1789 à 1795, il prit des leçons de Copia ; s'il ne nous l'avait pas dit lui-même dans une notice de sa main conservée au Cabinet des Estampes , une assez pitoyable gravure, d'après Boizot, Présage de la grandeur future de Servius Tullius , nous l'apprendrait , car elle porte l'indication grave par Roger, dirigé par Copia ; pareillement, de deux autres estampes gravées par Roger, d'après Fragonard fils , F Amour et Psyché , Psyché et Zéphyre, la première porte : cominencèpar Copia , terminé par Roger.

A la mort de Copia , Roger devint le graveur en titre de Prud'hon ; en l'an VII il était logé chez le peintre , au pavillon des A.rchives. Les pièces qu'il a gravées d'après lui , et dont le rendu est admirable de fidélité . lui assureront une réputation durable. Il n'avait pas d'imagination, était incapable de rien produire par lui-même , mais incapable aussi de modifier ses modèles , de les voir autrement qu'ils n'étaient et de chercher à briller à leurs dépens. 11 interprétait avec une rigoureuse fidélité : n'est-ce pas ce que l'on peut faire de mieux quand on a l'honneur de traduire Prud'hon ?

Pendant la Révolution, on le sait, Prud'hon , dont la position était précaire, avait cherché dans l'illustration des livres un travail relativement facile et rénmnérateur; il était même descendu jusqu'à des têtes de pages pour imprimés officiels, à des adresses de marchands, voire à des couvercles de boîtes de bonbons. Mais sur tous ces riens il avait mis l'empreinte de son génie, et, de ces simples en-têtes de lettres pour le Directoire exécutif, pour le Ministère de la Guet^re , pour le Ministère de la Police générale, pour le Département

de la Seine-Inférieure, pour les Brevets d'invention , et surtout de cette Adresse de la veuve Merlen qu'on a pu appeler « un tableau de Parrhasius, retrouvé dans un carré de papier » , de ces illustrations du Daphnis et Chloè de Didot , de la Tribu indienne, de YAminta et du Daphnis et Chloè de Renouard, il fit d'immortels chelVd'œuvre.

Qui ne connaît , dans le Daphnis et Chloè de Didot , les trois vignettes du Chevrier, du Bain et la Cigale'^ Sans parler de leur mérite comme composition, ce sont les plus parfaites qu'ait produites l'art de la gravure au pointillé. Jamais Prud'hon ne fut mieux rendu.

On saura le prix que ces planches furent payées au graveur par les quittances ici reproduites :

« Je reconnais avoir reçu la somme de trois cents >-» livres , à-compto sur la gravure de la planche de » Daphnis et Ghloé , d'après les dessins de Prud'hon , » peintre. Dont quittance à Paris , le 10 germinal an » 5. — B. Roger. »

« Je reconnais avoir reçu du citoyen Didot la » somme de trois cents livres, à-compte sur la planche » de Daphnis et Ghloé. Dont quittance à Paris , le 16 » messidor an 5''. — B. Roger. »

« J'ai reçu de Monsieur Didot la somme de cent » livres pour solde de la planche ci-dessus nommée. » A Paris, ce 20 messidor an 5. — B. Roger.

Et plus tard : « Jai reçu du citoyen Didot la somme » do soixante francs en à-compte sur celle de cent » francs , pour la retouche de la gravure de Daphnis » et Ghloé au bain. Paris , 19 brumaire an 8. Pour • acquit , le 9 nivôse an 8. — B. Roger. •»

Qui ne connaît aussi . — au moins de nom . car les

épreuves en sont fort rares, — la Grotte et la Soif de Vor, deux des vignettes destinées à illustrer la Tribu indienne ? Mais , par contre , qui connaît le texte de ce petit livre devenu à peu près introuvable ? Ce roman , essai littéraire de Lucien Bonaparte , qui s'en tint là , d'ailleurs , et fit même racheter et détruire depuis autant d'exemplaires qu'il le put , est une rapsodie mi-sentimentale , mi-libertine , inspirée à la fois de Paul et Virginie et de Fauhlas, écrite en phrases hachées de points suspensifs , et prétentieusement divisée en dix livres. On a dit que Bernardin de Saint- Pierre aurait exprimé le regret de n'en être pas l'auteur. Nous n'en croyons rien : ou bien si le propos est vrai, c'est une basse courtisanerie. Quoiqu'il en soit, comme le livre est une curiosité peu connue , on nous saura peut-être gré d'en donner en note une brève analyse ^

1 La Tribu indienne , ou Edouard et Slellina , par le citoyen L. B., Paris, Honnert, an YII, 2 vol. in-r2. — Nous devons la communication d'un exemplaire à notre ami M. Le Barbier de Tinan.

Livre L L'Hospitalité. — Edouard Milford, fils d'un riche négociant de Plymoutb , s'embarque pour aller chercher fortune à Batavia. On relâche à l'île de Ceylan , près de l'établissement portugais de Colombo. Edouard descend à terre avec quelques matelots ; ses compagnons sont faits prisonniers par des indigènes , qui les prennent pour des Portugais, leurs ennemis exécrés. Plus heureux, le beau Milford , qui se cache dans une forêt, y découvre une femme endormie. . . c'est Stellina, la plus belle des femmes de Ceylan . la fille du !■ respectable Ditulan -^ , itobare ou roi des Indiens. Séduite par la beauté de l'étranger, Stellina, au lieu de le percer de ses flèches, lui indique un refuge , la grotte de l'hospitalité, où nul mortel n'osa jamais pénétrer.

Livre n. Le Sacrifice. — Les Indiens se préparent à brûler vifs , comme il convient , leurs prisonniers. Ditulan , plus enragé que les autres , est pressé de consommer un sacrifice aussi agréable à Brahma. Les compagnons d'Edouard vont périr, lorsque Stellina survient et jure

Avant de cataloguer en détail toutes les pièces gravées par Roger d'après Prud'hon , nous voulons en signaler une, la Mort de Virginie , pour le Paul et Virginie de Didot, in-4. Dans le même ouvrage, nous trouvons une autre vignette gravée par lui , le Passage de la rivière noire, d'après Girodet.

Bernardin de St-Pierre s'était occupé des moindres détails dans la confection de cette édition de Paul et Virginie. Il y attachait une importance démesurée et semblait croire que le monde avait les yeux fixés sur lui, le ton de sa préface le prouve do reste. Il se donnait donc beaucoup de mal pour choisir les dessinateurs et les graveurs de ses huit illustrations. Etant allé \ow Girodet pour lui demander un dessin et le

qu'ils ne sont point Portugais. Le peuple hésite : le fougueux Riamir, jeune guerrier, s'élance, délivre les prisonniers et en fait don à Stellina.

Livre IIL L'Oracle. — L'Amour, ce dieu malin qu'on ne s'attendait pas à voir chez les Indiens , est venu se coucher auprès de Stellina , il allume dans ses veines un feu dévorant. Pendant ce temps , Edouard se noui'rit m des sucs nourriciers des forêts « ; mais « la boisson délicieuse '' renfermée dans ces fruits n'apaise point la soif de l'or qui le consume. « Seconde rencontre avec Stellina. Celle-ci finit par en perdre le sommeil. Elle confie ses angoisses à sa nourrice , l'excellente Emora , et consulte un oracle qui lui ordonne de fuir Riamir, cet ennemi des dieux , et de prendre un autre époux avant trois jours.

Livre IV. La Discorde. — Riamir et un autre jeune chef, l'anihitieux Orixa , se disputent la main de Stellina , qui apporte en dot la succession à la dignité d'itobare. Pendant ce temps , Stellina ne cesse de penser à Edouard.

Livre V. La Grotte. — Stellina , se baignant dans la grotte, est surprise par Edouard , qui abuse complètement de la situation.

Livre VI. Le Meurtre. — Visites répétées de Stellina à la grotte. Elle remarque avec tristesse que l'Européen change à vue d'oeil ; il a l'air de s'ennuyer, et ^ la nourriture froide que lui offrent les cocotiers " ne peut plus le satisfaire. ^ Bref, ce difficile Edouard s'est remis à penser à la fortune et voudrait que Stellina lui procurât de l'or et des

prier de lui indiquer un graveur pour l'interpréter, et ne Tayaut pas trouvé, il lui adressait le billet suivant : « A Monsieur Girodet, peintre, au Louvre. » J'avais toujours souhaité qu'un artiste aussi dis- •» tingué que Monsieur Giraudet voulut bien concourir, » par ses rares talents , à donner de la célébrité à » l'édition in-4° de Paul et Virginie que j'ai projettée , » mais il était absent de Paris lorsque je fus cliés lui » pour l'en prier. Je pensé qu'il a pressenti mes in- » tentions, lorsque dernièrement il m'a accueilli avec » des offres de service et des témoignages d'amitié » que je n'ai pas oubliés. Heureusement pour moi, un » des coopérateurs * qui , à son défaut , s'était chargé » de me composer le sujet de Paul et Virginie Ira-

diamants, Pendant ce temps , le graud-prêtre , qui a conservé une dent contre Riamir depuis que celui-ci a délivré les prisonniers , le fait assassiner.

Livre W\. La Fuite — Stellina protège la fuite d'Edouard elle conduit jusqu'à l'établissement portugais de Colombo.

Livre YIIL L'Ingratitude. — Description fort décolletée de la vie que mènent les officiers portugais ; l'auteur parle avec complaisance des postures prises sur une ottomane et reflétées par des glaces; il insiste sur ces scènes de volupté et de >■ luttes libertines •> qui durent jusqu'à ce que V l'impuissance ramène l'ordre >. — Edouard, qui est pressé d'aller faire fortune à Batavia , ne trouve rien de plus simple que de vendre Stellina, enceinte, pour une forte somme. Il compte fiévreusement son argent. Le gouverneur portugais, écœuré, le chasse.

Livre IX. La Vengeance. — Un jeune chef indien , Cosmoë , arrive à Colombo. Il poignarde Edouard. Stellina veut bien encore en mourir de chagrin.

Livre X. La Conquête. — Les Indiens sont taillés en pièces par les Portugais, qui donnent la liberté à Cosmoë. Le respectable Ditulan est conspué, car, — et c'est par là que l'auteur conclut, — . dans tous les '■' pays de la terre, les prêtres sont les artisans du crime et de l'erreur. •■

1 Le sculpteur Chaudet , sans doute.

» versant la rivière noire , vient de m'écrire pour » s'en excuser, attendu que le gouvernement lui a » confié le soin de faire une statue du premier Consul » le plus tost possible. J'ai donc été aujourd'hui, avant » l'heure de notre Institut , pour saluer Monsieur » Giraudet et le prier pour la seconde fois d'employer » pour moi ses crayons si séduisants , mais , pour la » seconde fois, il était absent.

» Quelque part où il soit , je le prie de vouloir bien » me faire sçavoir s'il aura pour agréable ce que je » lui propose , d'en régler lui-même le prix, de choisir » un artiste capable de rendre ses conceptions au » pointillé , sur le cuivre , de régler le prix de son » travail et l'époque de la livraison qui ne peut aller » au-delà du commencement de germinal an 13 , sans » déranger l'arrangement que j'ai pris avec mes sous- » cripteurs. Le dessein et la gravure doivent avoir » sept pouces et demi de hauteur et cinq pouces et » demi de largeur.

» Si Monsieur Giraudet consent à répandre un rayon » de sa célébrité sur mes travaux , je le prie de m'in- »■ diquer le jour, l'heure et le lieu où je pourrai l'en » entretenir plus en détail, en attendant, j'ai l'honneur » de l'assurer de la plus haute considération pour ses » talents et ses conceptions enchantées.

» De Saint Pierre.

» Paris , ce 22 germinal an 12 , Hôtel de Broglio, » rue de Varennes, Faubourg St-Germain *. »

Roger, en gravant Prud'hon , s'imprègne tellement de sa manière , que même lorsqu'il grave d'après

1 Cette lettre inédite fait partie de la collection de M. Portalis.

d'autres artistes , il fait souvent de leurs dessins des « Prud'hon ». Nulle part, cela n'est plus apparent que dans une vignette du Voltaire de Renouard , d'après Moreau le jeune : André, mon chef Anch^è , vous faites mon bonheur.

Roger fut fort employé par Renouard , au commencement du XIX® siècle , à la gravure de ses suites de vignettes pour Voltaire, Molière, Racine, Corneille, Lettres à Emilie , Fables de Florian, Fabliaux de Legrand d'Aussi/. Il grava nombre de vignettes d'après Desenne et autres.

Nous passons sur des estampes gravées d'après Girodet, Gérard, G. Vernet, Sicardi, etc.

Roger s'adonna aussi à la gravure du portrait ; nous citerons , parmi les plus estimables de son œuvre , sa Marie-Antoinette , grand in-fol. , qui est un chefd'œuvre de gravure au pointillé.

Il a gravé , sur le tard , la plupart des portraits qui ornent les Classiques français de Lefèvre, et une série des princes de la Maison de Bourbon, etc., etc.

Il est mort aveugle, en 1840, à Sceaux-les-Ghartreux.

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