‹ Les graveurs du dix-huitième siècle (volume 3)Chapitre 74 sur 193 · Le Tasse · texte numérisé non relu

Le Tasse

ler état : Avant la lettre. 400 fr. vente Sieurin. Nous indiquons ce prix à titre de curiosité.

2« état : Avec la lettre.

3« état : Avec la lettre et l'adresse d'Artaria.

30. Diane et Endymion , d'après Manlègne, ms. Avant et avec la lettre.

31. Louis XVI , gravé par M^Ue Savart sous les yeux de M. son frère, l Collection Esnauts et Rapilly.)

A la vente Martin a figuré , sous le nom de Savart , un portrait de Chaulieu. Nous croyons que cette attribution est le résultat d'une erreur. Même réflexion relativement à un portrait anonyme de Chevert.

SCHIAVONETTI (Luigi).

Graveur habile, né à Bassano, mais qui vécut à Londres. Nous traduisons de l'italien une note manuscrite que nous avons sous les yeux : « Bassanais né en » 1765 , Schiavonetti avait tant d'habileté en gravure » qu'il se mit à copier un Hector, dessiné par Cipriani » et gravé par Bartolozzi, et il fit cette copie avec une » telle ressemblance que ce graveur ayant vu cette » contrefaçon et l'ayant prise pour l'original , voulut » immédiatement avob le jeune artiste près de lui à » Londres. Il y réussit à merveille et il était tenu pour » un des premiers dans son art. Soin , franchise, » grâce caractéristique, harmonie dans les dégrada- » tions de tons et vivacité, telles étaient les qualités » qui se montraient dans toutes ses œuvres. Il fut un » exemple de tenue et fut toujours large à secourir » ses parents. Il mourut à Londres en 1810, et ses •» dépouilles furent honorées de funérailles solennelles T> par les soins des membres de l'Académie. »

Schiavonetti fut , il est vrai, ai)pelé à Londres par Bartolozzi, mais les circonstances furent telles, paraîtil, qu'il ne put recevoir ses leçons que pendant deux mois et demi.

Il a gravé très finement quelques portraits :

Louis XVI, d'après Bosc. — Marie-Antoinette, d'après Stockling ; in-8.

Le Duc d' Yorck , la Duchesse d' Yorck , d'après Huet-Villiers ; 2 jolis portraits ronds.

Caroline, princesse de Galles, d'après Boyle.

BuonapaïHe, d'après Gossin ; in-4 , bon portrait au pointillé.

La Reine de Prusse et sa sœur, d'après Tischbein.

Le Dauphin enlevé à sa mère, d'après Pellegrini , in-fol. en largeur à l'aqua-tinte.

Parmi les principales pièces de Luigi Schiavonetti, sont quatre estampes gravées au pointillé d'après les dessins de Benazech et représentant :

Séparation du Roi et de sa famille au Temple, le 7 septembre 1792.

La Défense du Roi à la barre de la Convention, le 26 décembre 1792.

Dernier entretien du Roi et de sa famille, le 20 janvier 1793.

Courage du Roi en faisant ses adieux à son confesseur, le 21 janvier 1793.

Gitons encore la Reine Elisabeth recevant la nouvelle de la mort de la reine Marie, d'après Westall.

Schiavonetti avait un frère, Nicolas Schiavonetti , graveur au pointillé.

Mort de Marat poignardé par CI lar lotie Cor day, d'après Pellegrini. N. Schiavonetti jun. fecit. 1794; in-fol.

SGHMIDT (Georges-Frédéricj.

Georges-Frédéric Sclimidt , qui fut l'un des plus merveilleux burinistes de son siècle, est né à Berlin le 21 janvier 1712. Ses parents étaient de petits drapiers d'une condition peu aisée et ne pouvant que difficilement subvenir aux frais de Téducation de leur fils , qu'ils retirèrent de l'école à l'âge de onze ans, pour lui faire apprendre leur métier. Mais chez le jeune enfant la vocation était irrésistible : tous ses moments de loisir, il les employait à dessiner. On lui laissa suivre les cours gratuits de dessni donnés à l'Académie royale; cependant, malgré ses progrès et son désir bien arrêté d'être peintre, son père exigeait qu'il s'occupât sérieusement de l'état qu'il voulait lui donner. Schmidt eût été perdu pour les arts , si les recteurs de l'Académie n'eussent pris sur eux de le placer dans un atelier ; encore rencontrèrent-ils des difficultés : au cun peintre , en ce moment , n'avait besoin d'élève ; seul, un graveur, Georges-Paul Busch, en désirait un. Schmidt se dit qu'il fallait saisir l'occasion aux cheveux , et ce fut ainsi qu'il devint graveur. Busch était trop médiocre artiste pour qu'on puisse dire de lui qu'il a formé Schmidt : le vrai maître de Schmidt ce fut luim. 38

même , son génie , son ardeur infatigable au travail , son application à imiter les procédés qu'il voyait appliqués dans les chefs-d'œuvre de la gravure judicieusement choisis comme modèles.

Sa carrière faillit être brisée dès le début : en 1730 il fut forcé de s'enrôler dans l'artillerie ; heureusement il put obtenir sa libération par l'entremise du feld-maréchal de Grumkow, lorsqu'il fut constaté qu'il n'atteindrait pas , au terme de sa croissance , la taille réglementaire.

Le voilà donc travaillant de plus belle , étudiant toujours , fréquentant assidûment l'Académie , faisant des progrès surprenants dans son art, gagnant l'amitié de M. de Knobelsdorf qui demeura son protecteur, mais , en définitive , ne trouvant nulle occasion de se faire connaître , sans ouvrage , et réduit à doimer des leçons de dessin pour vivre.

Dans cette détresse , comprenant que Berlin ne lui offrirait jamais les moyens de devenir le grand artiste dont il sentait en lui l'étoffe , il n'eut plus qu'une pensée , aller demander à Paris la perfection d'une éducation supérieure et la consécration de son talent. Il put partir le 1"' juillet 1736, muni de cent six thalers gagnés en gravant un petit frontispice de livre, le portrait d'Athanasius Dorostanus , patriarche de Constantinople. Arrivé à Strasbourg , un hasard véritablement singulier le fit descendre à l'auberge en même temps qu'un jeune homme , allemand comme lui , graveur comme lui , qui venait comme lui chercher fortune à Paris, et qui bientôt allait être , avec lui , le buriniste le plus célèbre de l'Europe : c'était Wille. Ils se lièrent d'amitié et ce fut pour la vie.

A Saverne , l'ingénieur Belle , le même qui devait publier avec Glomy le catalogue de l'œuvre de Rembrandt , vint prendre place dans le coche et fit connaissance avec nos artistes. C'est lui qui , au dire de Wille , présenta Schmidt à Larmessin , non comme élève, mais comme aide. Schmidt s'était aussi présenté à Lancret. Pendant les neuf mois qu'il resta sous la direction de Larmessin , Schmidt grava la Belle Grecque, le Turc mnoureux , le Théâtre italien^ le Jeu de Cache-Cache mitoulas, le Jeu des quatre coins, et trois sujets des Contes de La Fontaine, Nicaise , A femme avare galant escroc, le Faucon , toutes pièces d'après Lancret ; les cinq dernières portent la signature de Larmessin. Pour en finir avec les estampes, citons tout de suite un sujet pris dans Lazarille de Tormes, d'après Le Mesle , publié chez Thévenard et gravé en 1738 , ainsi que V Adolescence , d'après Cochin fils , publiée chez N. Dupuis ^

Mais ce n'est pas là qu'était l'avenir du graveur. Schmidt avait été bientôt dégoûté de travailler pour Larmessin qui , au bout de la première douzaine d'épreuves , remplaçait sur les planches son nom par le sien ; il se sentait , d'ailleurs , une prédisposition à graver le portrait ; il se rabattit sur Odieuvre , et , comme son ami Wille, tâtades vingt livres par planche que donnait maigrement l'éditeur du quai de l'Ecole.

Dans le nombre des portraits qu'il grava pour Odieuvre, il en est qui décèlent la main d'un maître :

1 Le Catalogue raisonné de l'œuvre de Schmidt , par Crayen , mentionne aussi deux petites pièces satiriques , d'après Cochin , contre la marquise du Châtelet.

Law , Parrocel , Madame de Sévigné, Madame Deshoulières, Adrienne Le Couvreur. Cette même année 1738, il donnait un portrait de Scarlali, Moldaviœ princeps , d'après Liotard de Genève , qui est d'un buriniste consommé , et restera l'un des plus rouiarquables de son œuvre , car il est d'une douceur d'aspect qu'on ne retrouvera plus guère dans ses portraits , Schmidt ayant plutôt une propension à faire montre d'une trop grande vigueur.

Ce fut Hyacinthe Rigaud qui décida de sa fortune. Schmidt avait gravé d'après lui , très délicatement, un petit médaillon de R. F. de Beauvau , archevêque de Narbonne, entouré d'ornements pai^ Cochin, pour servir d'en-tête à l'oraison funèbre de ce prélat. Encouragé par la bienveillance et les bontés de l'illustre peintre , il s'ouvrit à lui de son ardent désir d'arriver, de la confiance qu'il se croyait en droit d'avoir en luimême , de sa conviction qu'il ne lui manquait qu'une occasion pour se montrer un graveur absolument supérieur. C'était lui dire : donnez-moi un de vos portraits à graver. Rigaud lui demanda s'il avait les moyens d'entreprendre un ouvrage de longue haleine, et, sur sa réponse affirmative, il lui dit, en le frappant amicalement sur l'épaule : « Je remarque en vous ce » feu que j'aime tant chez les jeunes gens. Voici un » portrait dont l'oiigiiial est encore vivant : déployez-y » toutes vos forces, vous n'aurez pas sujet de vous en » repentir, vous pouvez compter sur moi » .

Ce portrait de Louis de In Tour d'Auvergne, Comte d'Évreux, Schmidt en fil un des chefs-d'œuvre de l'art du graveur, par la fidélité du dessin , l'air d'énergique fierté qu'il sut conserver au personnage, la fermeté, la

force de la gravure , la connaissance approfondie de toutes les ressources du burin. 11 reçut les compliments de Rigaud , et ce qui n'était point à dédaigner dans sa position, « un présent considérable ».

Peu après Rigaud lui fournissait une seconde occasion de se produire. Il le mena chez l'archevêque de Cambrai, Saint-Albin, pour lui faire obtenir l'agrément de graver son portrait. Le prélat parut d'abord trouver le graveur trop jeune , mais , sur les affirmations de Rigaud , il finit par consentir. « Il ne conclut point de » marché avec l'artiste , et pour lui faire voir combien » la recommandation de Rigaud lui donnait bonne » idée de ses talents, il l'assura que sa reconnaissance » serait proportionnée aux soins qu'il mettrait à son » travail. Schmidt eut tout lieu de se louer de la géné- » rosité du prélat, car lorsqu'il lui apporta la première » épreuve de son portrait , il en reçut 3,000 livres et » une tabatière d'or. Schmidt garda la planche pour » lui et en tira un profit considérable. La voix publique » le déclara alors un des meilleurs graveurs de l'Eu- » rope ; aussi Schmidt fut-il plus sensible à cette dis- » tinction qu'au profit. »

Le portrait de Saint- Albin {Carolus , archiepiscopus, duco cameracensis , par Franciœ) , qui ne nous semble pas aussi remarquable que celui du Comte d'Evreux, est daté de 1741. L'année suivante, l'artiste gravait son troisième portrait , d'après Rigaud , celui de Silva , ce médecin qui guérissait le nervosisme et les vapeurs des belles dauies de Bordeaux . en les menaçant du mal caduc. Il gravait aussi en petit format, d'après Tocqué, celui de l'abbé Guyot-Desfontaines , dont la bestiale figure semble expliquer les vices.

Schmidtse trouvait en relations suivies avec Rigaud, Massé, Parrocel, Le Bas, les frères Dupuis , Goustou, Gochin; mais son ami le plus intime était Wille. « J'ai » déjà observé — écrit celui-ci dans ses Mémoires — » que l'amitié entre Schmidt et moi s'étoit heureuse- » ment formée pendant notre voyage ; j'ajoute qu'elle » se fortifiait de plus en plus à Paris ; nos façons de » penser et d'agir étoient à peu près conformes : je > l'allois voir souvent lorsqu'il aidoit M. de Larmessin » dans la gravure des contes de La Fontaine , nous » ne nous lassions jamais d'être ensemble ; l'ennui » n'étoit pas de notre essence. Schmidt avoit de l'es- » prit et , quoiqu'un peu satirique , il étoit noble et » honnête par principes. » En arrivant à Paris , Schmidt s'était logé en chambre garnie, rue Galande ; dès que la chambre voisine fut libre, il décida son ami à venir l'occuper. Ce fut lui qui rendit à Wille le signalé service de le présenter à Hyacinthe Rigaud. Quelquefois les deux amis travaillèrent ensemble à la même planche ; c'est ainsi que Wille a gravé plusieurs parties du portrait de Jean-Baptisie Rousseau, d'après Aved (1740), qui figure en tête de l'édition de Bruxelles de 1743, et tous les vêtements et accessoires des portraits de Daniel le Chambrier (1742) et de PhAlippe V (1744). Leurs talents , d'ailleurs , étaient semblables . tous deux possédaient une habileté extra ordinau*e comme praticiens , tous deux poussèrent jusqu'à ses extrêmes limites la virtuosité du burin ; c'est par là qu'ils ont brillé , c'est aussi par là qu'ils ont quelquefois péché , et l'on ne peut guère leur reprocher que de s'être quelquefois trop complu à vouloir montrer comme ils savaient couper le cuivre d'une

façon régulière et conduire savamment de belles tailles. Il y a fort à parier que les années passées à Paris furent les plus heureuses de la vie de Schraidt. On était jeune, sans trop de souci du lendemain ; on avait la fièvre du travail , mais on ne dédaignait point le plaisir. L'argent manquait quelquefois, mais les jours où l'on en avait, quelle fête ! Une fois , Wille reçoit de son père un bon de quatre cents livres, une fortune! Schmidt consent à l'accompagner chez le banquier, à la condition qu'il lui donnera « non seulement un » souper, mais un souper des plus friands. G'étoit » parler. Il avoit raison , il aimoit le choisi et savoit » que le bon vaut mieux que le mauvais et que l'ex- » cellent surpasse le bon. Schmidt le savoit , car il » avoit de l'esprit et le goût fin. » Il tombait bien , du reste , et son camarade n'était pas homme à se faire prier sur ce chapitre et à refuser une occasion de gueule. Immédiatement, cet affreux gourmand de Wille mène son ami rue de la Huchette , habitée par des « rôtisseurs, fri casseurs et autres gens de bouche », dont les uns étaient remarquables « par leur science à » rôtir merveilleusement et à composer des sauces » nouvelles et d'un goût délicieux » , tandis qu'il y en a d'autres qui réduisent en charbon ce qui devrait être rôti avec soin et « dessèclient les pièces les plus juteuses. » On s'arrête au Panier fleuri , chez un marchand de vin célèbre « et nullement falsificateur », rendez-vous ordinaire des jeunes artistes, et l'on s'installe dans une chambre réservée nommée « l'estaminette », avec deux autres invités, et deux autres encore que le hasard amenait ce jour-là et qui profitèrent de la munificence de Wille. Celui-ci, se sentant de l'argent

en poche , tenait à faire les choses, comme il le dit , coûte que coûte , avec grandeur et noblesse. Les six amis étaient jeunes , gaillards et de bon appétit. Les mets étaient parfaits, les vins exquis. « Notre situation » nous parut admirable , — s'écrie l'amphytrion , — » même digne d'envie. Nous choquâmes nos verres » pleinement remplis , les uns contre les autres ; on » les vidoit souvent , on les remplissoit de nouveau. » Les contes , les rires , les charges , les plaisanteries » se succédèrent sans interruption. Chacun étoit con- » tent de soi et de moi. Nous nous séparâmes vers » minuit ; on se donnoit la main d'amitié. Chacun re- » tournoit peut-être un peu chancelant pour se reposer » dans son manoir, où souvent il ne trouvoit ni feu ni » flamme pour allumer sa pauvre petite bougie. » Et le lendemain on se remettait de plus belle au travail , en attendant quelque nouvelle partie, car Wille, avant de quitter le Panier fleuri, a complimenté le maître de l'établissement et l'a assuré « de sa stabilité et de son attachement à ses rôtis et à ses bonnes sauces ».

L'autre grand ami de Schmidt fut La Tour. Cette amitié nous a valu deux portraits du peintre de Saint- Quentin, d'après lui-même, gravés à trente ans de distance , et qui sont des planches de premier ordre. Le premier, daté de 1742, représente La Tour en tenue d'atelier, regardant par la fenêtre sur le rebord de laquelle il s'appuie, et, de la main gauche retournée en arrière , montrant une porte fermée dans le fond , clignant de l'œil au public avec l'air riant et malicieux de l'homme qui vient de faire une bonne farce. Le biographe de Schmidt raconte comment le peintre eut l'idée de se représenter dans cette attitude : « M. de La

» Tour avait parmi ses amis un certain abbé qui venoit » le voir très fréquemment et passoit souvent une » partie de la journée chez lui, sans s'apercevoir qu'il » l'incommodoit quelquefois. Un jour, le peintre , ré- » solu de faire son propre portrait , avoit fermé la » porte au verrou afin d'être seul. L'abbé ne tarda pas » à venir et à frapper à la porte. M. de La Tour, qui » l'entendoit et qui étoit dans l'attitude de dessiner, fit » le geste de pantomime que nous voyons dans son » portrait. Il semble se dire en lui-même : voilà l'abbé. » il n'a qu'à frapper, il n'entrera pas. Cette attitude » ayant plu au peintre, il prit le parti de s'y peindre. » L'inscription porte peint par de La Tour et grave par son ami Sckmidt. Le graveur logeait alors Quai des Morfondus , proche la rue de Harlay. Quant au second portrait de La Tour, nous en parlerons tout à l'heure.

Notre pays a toujours tenu à honneur d'accueillir avec une faveur exceptionnelle les talents étrangers , de les adopter, de les fah'e siens. A peine Schmidt se fut-il affù:*mé par le portrait du comte d'Évreux , que Larmessin et ses autres amis l'engageaient à se présenter à l'Académie. Une difficulté surgit : Schmidt était protestant. Elle paraissait insurmontable , et l'eût été pour un français. Rigaudfit intervenir le contrôleur général auprès du roi, et peu de jours après , l'Académie reçut la lettre suivante * :

« Fontainebleau, ce 3 mai 1742.

» Messieurs, Monsieur Schmidt, graveur, a supplié

* Abrégé de la vie de George-Frédéric Sckmidl, en lèle du Catalogue raisonné de son œuvre. Londres, l~8d.

» le roi de faire, en sa faveur, une exception à la loi v> qui défend de recevoir aucun protestant dans les Aca- » démies royales, et de permettre qu'il se présente dans » l'Académie de peinture et de sculpture. Sa Majesté , » ayant égard au mérite particulier de M. Schmidt » connu pour s'être distingué dans la gravure , ap- » prouve sa demande —

» Je suis, etc — Orry. »

Le morceau de réception du graveur fut terminé en 1744. Comme on le pense bien , c'était une peinture de Rigaud qui en avait fourni le sujet : le portrait de Mignard, premier peintre du Roi, peut passer à juste titre pour le chef-d'œuvre de Schmidt ; car, en même temps qu'il y a fait montre de toutes les ressources de son burin , il a donné à l'ensemble de ses travaux une souplesse et une harmonie qui ne laissent aucune prise à la critique. En un mot, il y évita complètement cette tendance à la régulai'ité savante , mais froide , qui donne aux planches ce que l'on a justement appelé l'aspect métallique.

En recevant le graveur à l'Académie, on avait pensé fixer en France un artiste de plus. Tout au contraire , Schmidt fut pris de l'invincible désir de retourner dans sa patrie. En 1740 , il avait résisté aux propositions de M. de Knobelsdorf, devenu intendant général des bâtiments du roi de Prusse ; mais, cette fois, rappelé officiellement et gratifié d'une pension, rien ne put le retenir, ni l'argent , ni l'offre d'une pension en France , ni la promesse d'un logement au Louvre, ni le souci de sa renommée ; il partit en septembre 1744. 11 laissait en France un élève , déjà buriniste habile , doué d'une sûreté de main sans égale , et qui , en se

SCHMIDT. oio

consacrant exclusivement à la gravure de petits portraits d'une finesse prodigieuse , allait bientôt devenir un maître unique en son genre et conquérir une célébrité européenne : Etienne Ficquet.

Schmidtfut très bien accueilli à Berlin et présenté à la reine-mère : nouvelle occasion de recevoir en présent l'inévitable tabatière d'or. 11 se maria , en 1746 , avec Dorothée-Louise Viedebandt, fille d'un marchand de Berlin, « qui n'était pas des mieux partagées de la nature », comme le montre un petit profil à l'eau-forte gravé par son mari en 1753. De ce mariage naquit un fils, assez mauvais sujet, qui dérobait, dit-on, les estampes de son père et les vendait à vil prix pour se procurer de l'argent : il mourut avant Schmidt.

Schmidt demeura à Berlin pendant treize ans, et là, ce furent encore deux peintres français qui lui fournirent les modèles de ses plus belles planches : Louis de Silvestre , pour les portraits à' Auguste III. roi de Pologne , électeur de Saxe, et de la reine Marie- Josèphe , sa femme ; Antoine Pesne , pour ceux de Fy^èdèric II , in-fol., de Christian- Aug usle , prince d'Anhalt , des ministres Baron de Cocceji et George d'Arnim, de Louise-AWertine de Brandt, Baronne de Grapendorf, dans un encadrement allégorique, et enfin pour celui de Pesne lui-même qui est un des plus beaux et des plus curieux morceaux du graveur, car il y a abandonné les procédés classiques pour adopter une manière pittoresque d'un effet singulièrement vigoureux.

En 1757. l'instable Schmidt partait pour Saint-Pétersbourg . appelé par l'impératrice Elisabeth pour graver son portrait et former les jeunes graveurs de

l'Académie. Et, comme il semble avoir été dans sa destinée de fixer sur le cuivre des peintures françaises , c'est d'après les tableaux de Tocqué qu'il gravait les beaux portraits du Comte Esterhazi, du Comte Rasoumowsky, et la très grande planche qui représente l'Impératrice Elisabeth (1761). On raconte, à ce sujet, que Tocqué avait peint le nez de Sa Majesté tel qu'il l'avait vu , c'est-à-dire très court : cela n'était pas du goût de rimpératrict3 , et Schmidt qui ne s'en souciait pas autrement , le lui fit aussi long qu'elle désirait ; si bien que lorsque le peintre vit l'estampe à Paris , il ne reconnut pas son tableau.

Remarquons pourtant ici que Schmidt savait dessiner lui-même ses modèles quand il le fallait ; témoin les portraits de VAbbé Prévost, dessiné à Paris d'après nature et gravé à Berlin par ScJvmidt (1745), ou bien encore ceux de La Mettrie , Schmidt ad vivwm pingebat et sculpebat (1757), du Compte Schouvalow, Schmidt ad vivum fecit Petrop. (1760) , du Comte de Brûhl.

Schmidt se mit à changer de manière et à faire de l'eau-forte ; c'est ainsi qu'il grava le profil de M^"^ Clairon, d'après Gochin ; celui de Schouwalow : son propre portrait , George- Friedrich Schmidt, deux fois , en 1752 à Berlin, et en 1758 à St-Pétersbourg, le dernier dit à V araignée ; celui de sa femme, Dorothée- Louise Viedebandt (1761).

Revenu à Berlin en 1762 , il publiait des eaux-fortes dans le goût de Rembrandt : la Résurrection de la fille de Jaïre, le Philosophe dans sa grotte, le portrait de Rembrandt, la Mère de Rembrandt, etc., qui jouissent d'une véritable célébrité.

Mais il n'avait rien perdu de son incomparable habileté de burin , comme le prouvent le portrait du Prince Henri de Prusse , d'après A. Van Loo , et le second portrait de Maurice Quentin de la Tour, grave par son ami Sclwiidi , graveur du roi , en 1772: à Berlin , chez l'auteur, à la Nouvelle Cologne sur le canal.

Schmidt mourut à Berlin, d'une attaque d'apoplexie, le 25 janvier 1775. Et, qui le croirait? l'illustre buriniste finit dans la peau d'un méchant dessinateur de vignettes. Oui , le grand Schmidt , dans ses dernières années, signait G. F. ScJunidt, inv. etsculp. des fleurons et des culs-de-lampe pour les Poésies diverses, Berlin, 1760, et pour les Mémoires de Brandebourg , Berlin, 1767. où la préoccupation d'imiter la manière de Cochin saute aux yeux : pour le Palladium , poëme héroï-comique , « dans le goût de la Pucelle » et dont l'auteur n'était rien moins que le grand Frédéric ; une vignette de dédicace au roi pour un livre d'Algarotti ; un Cartouche pour un plan de Berlin (1774) ; YEx-Lihris du baron de Kotlwitz.

En 1761 , Schmidt qui avait eu l'occasion de voir une très rare estampe du fameux marbre du Satyre et de la Chèvre trouvé à Herculanum , s'était amusé à la copier exactement en y ajoutant une polissonnerie de la part du Satyre et l'inscription : Il famoso Satyro colla capra , gruppo di bronzo trovato nelle rovine d'Hercolano , che si conserva nel Museo Reale di Portici. Cugliacazzi fece Napoli 1161. Cette petite estampe ne fut pas mise dans le commerce.

On nous représente Schmidt comme étant de moyenne taille , bien proportionné , le visage un peu

large , le teint pâle , le nez retroussé , les lèvres grosses , les sourcils noirs , de grands yeux , la vue très courte, honnête homme, instruit, ayant de l'esprit naturel , ne détestant pas la plaisanterie , quelquefois sarcastique , mais bon.

Il paraît que de son temps il fut quelquefois accusé d'être jaloux de ses confrères. A quoi on a répondu victorieusement qu'il n'y avait que deux hommes dont Schmidt pût être jaloux, DauUé et Wille. Or, il admirait le premier et fut l'ami intime du second. Wille, à la vérité , ne parle plus beaucoup de Schmidt après son départ de Paris , il ne mentionne guère que les envois d'estampes ou de planches de cuivre qu'il lui fait, mais voici une lettre de Schmidt qui nous apprendra dans quels termes ils en étaient restés après trente- cinq ans de haison ^ :

« A Monsieur Wille, graveur du Roy, sur le quay » des Augustins, entre les rues Pavées et Gille Cœur » chez M"" Emeri.

> Monsieur et très cher ami ,

» Non ! Dieu mercy, je ne suis point malade , et en- » core moin j'ai cessé d'être votre ami , je croi que » vous connoissez assez mon caractère qui n'est pas » sujet à oublier ce qui est estimable , et vous l'êtes » par tant d'endroits que je n'ai pas besoin de me jus- » tifier la dessus.

» Vôtre paquet a déjà été prêt dès le mois septembre » dernier et si je ne l'ai pas expédié c'est votre faute. » J'aime à suivre les ordres qu'on me donne, car vous » m'avez expressément marqué que les fraix vous

1 Cette lettre nous a été communiquée par M. Schulz , de Leipzig.

» absorboit une partie de votre profit et , pour y » remédier, il falloit que je trovasse une occasion pour » vous faire parvenir votre paquet. Cette occasion ne » s'est point trouvée jusqu'icy et voilà la raison pour- » quoi j'ai tardé à vous l'envoyer, il faudra attendre » encorejusqu'au mois de mars prochain ou j'ajouterai » une nouvelle estampe qui fait pendant à la fille de » Jaïre mais en hauteur, d'après Rembrandt , qui re- » présente Lot et ses deux filles. J'y ajouterai une » demie douzaine d'épreuves sans lettre *. Cette es- » tampe sera assez intéressante et je l'ai travaillé au- » tant qu'il m'a été possible dans le gribouille de cet » auteur, mais avant que de vous envoyer le tout , » j'attends encore une réponse de vous , si je dois » vous envoler la petite caisse par la voye ordinaire ou » si vous voulez encore attendre une occasion. Vous » marquerez en même temps le nombre d'épreuves » que vous souhaitez d'avoir, car pour les nouvelles » que j'ai donné au jour l'année passée , je croi que » vous vous tiendrez à ce que vous m'avez marqué » dans votre lettre du 15 du mois juin , dont je vous » accuse la réception avec la quittance de livres 618. » Je vous fais mes remerciements du bon payement et » jusqu'à ce jour nous sommes quitte jusqu'à nouvel » ordre.

» Jusqu'à présent je n'ai aucune nouvelle de votre » M. Mayer, de Hambourg , comme je n'ai point son » adresse , je ne puis lui écrire . il faut attendre » jusqu'à ce qu'il plaira à cet Monsieur de m'envoyer » le petit rouleau. Je me souviens quand M. le Duc de

^ Wille a ajouté en renvoi : J'en demande 60-

» la Rochefoucault a été icy il y a près de deux ans , » il m'a chargé de vous dire quand je vous enverrais » des nouveautés , de ne pas manquer de lui aporter » une épreuve de chaque. Corne ce seigneur a acheté » toute ma collection , il voudroit la completter. Ainsi » faites lui bien payer, cela vous donnera occasion de » faire sa connaissance si vous ne l'avez déjà ; je vous » dois aussi des remerciements de votre belle estampe » du concert de famille , elle ne dément point la répu- » tation de son auteur. Je souhaiterois seulement, avec » tous vos amis et les miens, que vous puissiez choisir, » dans la suite , des sujets plus relevés , votre beau » burin en acquéreroit plus de lustre (car entre nous) » ces sortes de sujets bas ne méritent gueres d'occu- » per le burin d'un homme tel que vous , et il me » semble que les auteurs françois et certains flamends » vous livrerons assez d'occupation. Au reste vous » êtes fort le maître de suivre votre goût. Je suis ac- » tuellement occupé de graver un grand morceau » d'histoire d'après Guercino da Gento. Un de nos cu- » rieux s'est avisé d'en faire la dépense, quand il sera » fait, je vous en enverrai une épreuve pour sçavoir » si j'ai réussi dans ce genre. A propos ! j'ai vus quel- » que morceau de M. Le Prince qui imitent le lavis , » ne pourriez vous pas, cher ami, découvrir de quelle » manière il traite cela ; elle est fort supérieure à ce » que les autres ont produit dans ce genre, vous m'o- » bligeré infiniment et même je vous prie de m'en » acheter une couple , c'est-à-dire un païsage et un » sujet de figures mais belles et premières épreuves , » vous pourrez même vous adresser à l'auteur que j'ai » bien connu en Russie , en lui faisant des compl. de

kSCHMIDT. 52<

» ma part, mais ne l'oubliez pas, je vous prie de même » de me dire des nouvelles de M' Vanloo , s'il ne re- » gratte pas les oignons d'Egypte. Je ne manquerai » pas d'acheter la description de Berlin et Postdam et » de vous l'envoyer avec les estampes. Portez-vous » bien et soyez persuadez que je ne cesserai point de » vous aimer et de vous dire que je serai toute ma vie, » mon très cher ami ,

» Votre très humble et très obéissant serviteur,

» Schmidt.

» De Berlin , ce 5 de Janv. 1771 . »

Le catalogue raisonné de l'œuvre de Schmidt , précédé d'une notice biographique qui nous a fourni d'intéressants détails , a été pubhé en 1789 , en français , sans nom d'auteur ; mais on sait qu'il est de Grayen , négociant à Leipzig, Il est dédié à Wille , qui a revu ce travail. Une traduction en allemand en a été donnée à Berlin en 1815 , accompagnée d'un petit portrait de Schmidt gravé par Daniel Berger, un élève du maître qui ne lui fait pas grand honneur et dont nous avons déjà ramené le mérite à ses justes proportions.

Il est bon de remarquer qu'il y a un autre graveur berlinois du nom de J.-G. Schmidt, qui n'a gravé que des vues et paysages.

Voici le catalogue des portraits gravés par Georges- Frédéric Schmidt. Remarque générale : les épreuves avant la lettre sont d'une rareté tellement exceptionnelle , qu'il faut les ranger dans la catégorie des épreuves d'essai ; on fera donc bien de borner son ambition de collectionneur à de belles épreuves avec la lettre.

Ul. 84

PORTRAITS

ii . Anhalt-Dessau f Léopold d') ; in-8.

C'est un des pre-Jiiers ouvrages du graveur, à Berlin.

2. Arnui (G. D.), ministre, directeur des postes , etc. eu Prusse,

d'après Pesne, IISG; in-fol.

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