Watteau , se ipsum pinx.; in-8. Chez Odieuvre
LE PRINCE (Jean-Baptiste).
« Un original , qui tout jeune encore va carrément » trouver le gouverneur de sa province , lui demande » sa protection et l'obtient ; puis à peine adolescent » épouse "une femme presque vieille, rompt peu de » temps après avec elle, s'enfuit à l'étranger, est pris » par des corsaires qu'il charme avec son violon , » explore la Russie d'un bout à l'autre , est présenté » au Gzar et choyé à Saint-Pétersbourg, revient en » France, est nommé académicien , séduit Diderot , » invente un procédé de gravure dont il tire des effets » ravissants et qu'il ne trouve pas à vendre , gagne » beaucoup d'argent , dépense sans compter , achète » une maison de campagne dans laquelle il doit bientôt » mourir, en léguant pour tout héritage à une jeune ^> nièce qui l'a soigné . une jolie collection de créan- » ciers , » telle est , spirituellement résumée par M. Jules Hédou , la vie du peintre des mœurs et des types russes . de l'illustrateur des Saisons de Saint- Lambert et du Voyage en Sibérie de Ghappe, de l'inventeur de la gravure au lavis.
Jean Le Prince , né à Metz en 1734 , prit les premières leçons de peinture dans sa ville natale , mais
bientôt il sentit un impérieux désir de venir à Paris recevoir les conseils de maîtres renommés. Sa famille était pauvre , et ne pouvait lui fournir l'argent du voyage : le jeune homme trouva le moyen de plaire au maréchal de Belle-Isle, alors gouverneur de Metz , de l'accompagner dans un voyage à Paris , et de se faire placer par lui dans l'ateher de Boucher.
Le Prince aimait la dépense, il avait de pressants besoins d'argent, il épousa en -1752 , lui garçon de dixhuit ans, Marie Guiton, qui en avait quarante, et commença à dévorer consciencieusement la petite fortune de sa femme. L'existence à deux devint bientôt impossible. Le Prince abandonna sa femme , en lui rendant ce qui restait de sa dot, et alla faire un voyage en Italie. 11 y dessina quelques vues qui ont été gravées à l'eauforte par Saint-Non, mais en somme l'Italie ne l'inspira pas. Lorsqu'il revint à Paris, il se sentit bientôt ennuyé des difficultés qu'il éprouvait à percer. Prenant alors une grande résolution qui devait avoir une influence décisive sur sa carrière artistique, il partit pour la Russie, probablement sur les incitations de ses frères, musiciens, qui s'étaient fixés à Moscou.
Il passa par la Hollande , où il s'embarqua sur un navire qui faisait voile pour la Russie. On dit que ce navire fut pillé par des corsaires anglais, et que Le Prince put seul , en jouant du violon , obtenir de conserver son bagage intact. Quoiqu'il en soit de cette anecdote. Le Prince arriva sans autre encombre à Saint-Pétersbourg où il fut admirablement accueilli.
Il demeura cinq ans en Russie, vivant de ce que rapportaient ses peintures , exécutant des travaux pour le palais impérial , voyageant dans cet immense
empire, amassant dans ses portefeuilles les croquis de toute sorte, matériaux de ses futurs tableaux et de ses gravures, se liant avec Ghappe d'Auteroche, à qui il devait bientôt fournir les illustrations de son voyage en Sibérie. 11 revint en France à la fin de 1763.
Nous n'avons pas ici à suivre Le Prince dans sa carrière de peintre. Rappelons seulement qu'en 1765, à trente-et-un ans, il fut reçu à l'Académie, sur la présentation du Baptême Russe. Ajoutons que nombre d'estampes ont été gravées d'après les tableaux de Le Prince, par Le Veau, Née, Le Mire, Godefroy, Longueil, N. de Launay, Gaillard, Pruneau, etc.
Ce qui nous concerne particulièrement . c'est Le Prince considéré comme graveur; à ce titre il a le mérite d'une double originalité : celle des sujets , puisqu'il s'appliqua surtout à graver les types et les paysages « russiens ». ce qui donne à son œuvre un parfum exotique qui attire forcément l'attention ; et celle du procédé puisqu'il a imaginé un nouveau mode de gravure, dont il s'est sorvi avec une remarquable habileté.
Dès son retour en France, Le Prince commençait à mettre à profit les matériaux qu'il rapportait de ses voyages , et il gravait à l'eau-forte de petites suites d'ajustements russes, d'habillements des femmes russes, des prêtres russes , des stréhtz : des cahiers représentant les marchands de Saint-Pétersbourg et de Moscou ; des paysages de Livonie, et de petites scènes comme le Cabaret livonien , la Cuisine livonienne. le Marchand de cowasse , le Rémouleur. Tout cela . il faut bien le reconnaître , est touché d'une pointe assez grêle, et l'effet nous en semble des plus minces.
Le Prince devait faire mieux. En 1768 se produit un événement capital dans son existence de graveur, l'ingénieux artiste trouve du premier coup, semble-t-il, et sans tâtonner, le procédé de la gravure au lavis , qui imite le dessin avec une vérité surprenante.
Voici en quoi consiste ce procédé :
D'abord, on grave le trait à Teau-forte, comme pour une gravure ordinaire. Une fois le trait mordu , on couvre de nouveau la planche de vernis, et c'est sur ce vernis qu'on lave au pinceau , avec une encre grasse composée de noir de fumée délayé dans un mélange d'une partie d'huile d'olive et de trois parties d'essence de térébenthine. Cette encre dissout le vernis, plus ou moins, suivant que la teinte est plus ou moins vigoureuse, et le dispose ainsi à être pénétré plus ou moins par l'eau-forte ; de là résulteront plus tard les différentes teintes du lavis.
Le vernis ayant été attaqué comme il convient par cette encre grasse , on essuie la planche, et on la dégraisse avec de la poudre à poudrer ; puis on passe sur la planche un tampon imbibé d'une eau savonneuse et sucrée, qui doit retenir la résine dont on va se servir.
A travers un tamis , on répand sur la planche de la poudre de résine très fine. On fait chauffer . et la planche se trouve ainsi recouverte d'un vernis trèsporeux qui donne facilement accès à l'eau-forte et la laisse pénétrer en un nombre infini de grains qui reproduisent l'aspect du lavis.
On fait enfin mordre à l'eau-forte.
Dès qu'il eut trouvé son procédé , Le Prince mit au jour une quantité dejolies pièces ainsi gravées, et dont
nous doiiiioiis plus loin la liste, ce sont encore pour la plupart des vues de Russie, des scènes de mœurs, des paysages, sa maîtresse pièce fut une grande pastorale en largeur, portant comme légende le vers de Virgile
0 Fortunatos niTuimn ; une très jolie pièce est
encore le Jésus au milieu des docteurs .
Le Prince reproduisit à l'aqua- tinte un de ses tableaux , le Repos , qui représente une jeune fille endormie sur son lit et surprise par ses parents qui semblent se demander ce qui s'est passé. L'intention est assez leste, à n'en pas douter.
Le Roué vertueux , incompréhensible élucubration de Goqueley de Chaussepierre, publiée en 1770, fut illustré de six aqua-tintes par notre artiste. En 1774, Le Prince donna ses derniers travaux au lavis, une suite de cinq pièces sur les Sens.
En 1775, il fut nommé conseiller à l'Académie. Il avait beaucoup travaillé , exposé nombre de tableaux, gagné pas mal d'argent . et dépensé encore plus, car il était fort libertin et dépensier. « Cet artiste à la » fleur de l'âge , trop livré au plaisir et recueillant » les fruits amers d'une vie licentieuse que favorise » sa profession, est attaqué de vapeurs, de vertiges, et » dans un état d'épuisement qui fait désespérer qu'il » puisse jamais reprendre la palette », écrivait-on de lui en 1779. Il avait acheté une maison de campagne à Saint-Denis du Port ; il ne travaillait plus que difficilement, sa position devenait précaire, il voulut vendre son procédé.
Dès 1769, l'artiste avait apporté à l'Académie , pour les soumettre à l'appréciation de ses collègues . des « dessins à l'encre de Chine et au bistre gravés par
» un procédé nouveau de son invention , différent de » tous ceux qui ont été trouvés jusqu'à présent, et qui » permet d'exécuter sur le cuivre avec presqu'autant > de promptitude que le dessin même. » Tout en approuvant ces essais , l'Académie ne crut pas alors devoir acquérir le fameux secret. Ce n'est qu'après la mort de l'artiste qu'elle se décida , surtout pour venir en aide à sa nièce , iVP"® Le Prince. Voici la lettre qu'écrivait à ce sujet , le 30 novembre 1781 , le comte d'Angiviller à Pierre, directeur de l'Académie :« J'avais » eu, M"", une idée tout-à-fait semblable à la vôtre » relativement à M^"® Le Prince ; je veux dire que » j'avais pensé que l'acquisition du secret de M'' Le » Prince pour la gravure en forme de dessin lavé , » pouvoit présenter à la fois un moyen de venir au » secours de la nièce de cet artiste et celui d'enrichir » les arts de ce nouveau procédé. J'approuve donc » très-fort la proposition que vous avés faite sur ce » sujet à M^"® Le Prince , et je pense que l'Académie » aujourd'hui assés riche tant par la dotation du Roi » que par la concession des baraques à son profit , ne » peut faire de partie de son revenu un meilleur usage » que de l'emploier à l'acquisition du secret de feu » M"" Le Prince , soit au moyen d'une pension de » 1200 livres sur la tête de M""^ Le Prince, soit par » le payement d'un capital et même en ajoutant à » la pension une petite gratification en forme de pot- » de-vin.... * »
C'est après la conclusion de cette affaire que la nièce de l'artiste envoya à l'Académie un carton renfermant
1 Procès-verbaux inédits de l'Académie.
le secret de son oncle écrit de la main même de Le Prince.
M. Jules Hédou a publié sur Le Prince un ouvrage fort intéressant * contenant une notice biographique et un catalogue raisonné de ses gravures. On aime aujourd'hui les renseignements précis et détaillés, et l'on veut connaître les choses par le menu. Si l'on tient à savoir ce qu'un artiste a gravé, l'on n'est point fâché d'apprendre aussi combien U a payé sa maison de campagne, de quels meubles il la garnissait, quels livres il avait dans sa bibliothèque, on ne dédaigne point d'apprendre que Le Prince avait six chemises, dix mouchoirs , trente-sept serviettes et trois nappes, cinq douzaines et demie de torchons et dix tabliers de cuisine, une seringue en étain, et « dans un petit carré » précédent les lieux utils » trois tables de nuit en noyer et six pots de chambre de faïence. On se reportera donc avec intérêt aux documents inédits dont l'auteur a fait suivre son travail : la description détaillée du procédé de la gravure au lavis, le prospectus de la souscription tentée par Le Prince pour la vente de son procédé, le procès-verbal de l'apposition des scellés à Saint-Denis du Port, le testament de l'artiste, l'inventaire, l'acte d'achat et l'acte de vente de la propriété de Saint-Denis du Port et le catalogue de la vente après décès, qui fut faite le 28 novembre 1781 et jours suivants , par les soins de l'expert Le Brun.
1 Jean Le Prince et son œuvre, suivi de nombreux documents inédits, portrait gravé à l'eau-forte par Gilbert. Paris, Baur et Rapilly, 18^9, 1 vol. in-8.