‹ Les graveurs du dix-huitième siècle (volume 5)Chapitre 150 sur 198 · Tête de page allégorique, d'après de Sève · texte numérisé non relu

Tête de page allégorique, d'après de Sève

57. Annuaire du républicain , ou légende physico-économique avec

explication des 372 noms imposés aux mois et aux jours , par Millin, an II, in-12; frontispice d'après Monnet.

LE VEAU (Jean-Jagques-André).

Voici encore un des bons élèves de l'atelier de Le Bas. Le Veau , l'émule et l'ami de Le Mire dont il était le compatriote et le protégé , est né à Rouen le dimanche 9 janvier 1729, d'un pauvre cordonnier de la rue Malpalu et de Marie-Marthe Gatelin sa femme ^ . Souffreteux et malingre , il dut être placé à l'hospice et presque toute son enfance s'écoula dans cette fosse commune de la douleur. En proie à une nouvelle attaque de son mal (les écrouelles), il avait dû vers seize à dix-sept ans, entrer de nouveau à l'hôpital ; au pied de son lit se trouvait un tableau de la Madeleine et l'idée lui vint de le copier à la plume. Son dessin encore bien rudimentaire sans doute, attira pourtant l'attention des religieux de la maison , et l'un d'eux vint le soumettre à Descamps , fondateur et directeur de l'Ecole gratuite de dessin de Rouen , et véritable providence des jeunes gens de cette ville qui se sentaient quelques dispositions pour les arts.

1 Nous puisons la plupart des détails biographiques sur Le Veau dans une notice rédigée avec le plus grand soin par M. J. Hédou , le consciencieux auteur de la biographie de Le Mire , notice qu'il a bien voulu nous envoyer.

Cet artiste promit de s'intéresser au jeune malade. Dès qu'il alla un peu mieux , — il lui restait alors à peine un souffle de vie, dit Haillet de Couronne , son panégyriste à l'Académie de Rouen , — Le Veau commença à suivre les cours de la classe de dessin où il se fit remarquer par son application , et en 1750 il mérita le prix de hon copiste. Pour subvenir à ses besoins pendant ces années d'études, Descamps lui avait trouvé des protecteurs, M""' Roland, femme bienfaisante qui avait pris l'engagement de lui donner cinq sols par jour, et le négociant Blondel qui lui remettait à titre de don deux pains de six livres par semaine. Tout cela lui permit d'être moins à charge à sa famille et d'arriver au moment où il pourrait gagner quelque chose par lui-même. C'est vers 1749 que le jeune Le Veau fut placé chez un graveur en argenterie nommé Couvel.

Grâce encore à Descamps , qui recommandait partout son élève pour un garçon « sage , instruit , » assidu et rempli de mérite », Le Veau fut présenté à Madame Duhamel, qui désirait faire donner à ses deux filles des leçons de dessin : « Elle l'accueillit chez elle » et lui fournit logement, linge, habit et nourriture. » Jamais notre jeune professeur ne s'était trouvé à » pareille fête ; mais si M"'*' Duhamel poussa envers -» son protégé la bienfaisance jusqu'à ses dernières » limites, il est juste d'ajouter que Le Veau conserva » pendant toute sa vie la plus respectueuse recon- » naissance pour toute cette famille chez laquelle il » avait trouvé l'accueil le plus honorable et le plus » digne. De près ou de loin il n'oublia jamais la femme » vertueuse qui lui avait été si secourable. »

Délivré du souci de subvenir à ses besoins, Le Veau dans cette maison trouva presque le bonheur ; il dut bien encore par suite de nouveaux accès de sa terrible maladie retourner à l'hôpital ; mais il fut cette fois si bien guéri par le chirurgien Bonamy qu'il ne s'en ressentit plus et qu'il put se livrer tout entier à la gravure des estampes. Il abandonna à cet effet l'atelier du graveur d'argenterie et se mit à copier avec ardeur des portraits d'Edelinck que lui prêta Descamps.

Mais le talent de notre graveur réclamait la consécration de Paris. Un nouveau protecteur devait encore se présenter sur son chemin pour lui en faciliter l'accès. M^is Roland, amie de ses élèves M^"''^ Duhamel, allait épouser M. Antoine Le Gouteulx , d'une des bonnes familles de la ville de Rouen. Le père de la future avait mis de côté 40 louis pour être distribués en bonnes œuvres à l'occasion de ce mariage ; à l'instigation de sa fille et de ses amies, il réserva 12 louis pour le jeune Le Veau , et son gendre, suivant son exemple, lui renouvela sa garde-robe.

Il ne restait plus qu'à ménager au jeune graveur un bon accueil dans la capitale, et c'est ce que fit encore Descamps pour son élève avec un dévouement parfait. Profitant des loisirs que lui laissaient les vacances de l'École gratuite de dessin , il mit à profit l'un de ses fréquents voyages à Paris pour aller trouver Philippe Le Bas avec lequel il était très lié , et auquel il avait , quelques années auparavant , procuré l'un de ses meilleurs élèves , Le Mire , dont son maître était déjà très fier. Descamps montra au célèbre artiste les premiers essais de Le Veau et réussit k le faire admettre « au nombre des jeunes gens auxquels Le Bas foui'-

» nissait du travail à l'année en même temps que le » logement et la nourriture. »

Le Veau arrivait donc plein d'espérance en 1749 dans cet atelier fameux. Il y retrouvait son compatriote Le Mire qui dut faciliter ses premiers pas. Les quatre années d'apprentissage terminées , Le Bas s'empressa d'offrir à son élève la continuation du logement et de la nourritui^e , plus 600 livres par an , propositions qui furent acceptées. C'est donc en 1753 et 1754 , chez Le Bas , que Le Veau grava deux estampes , une Tempête , cinquième vue d'Italie, sans nom de graveur, avec la mention Le Bas direœit , et une Vue entre La Haye et Rotterdam , d'après Van der Neer, et signée de Le Bas.

Vers cette époque , Le Veau éprouva le besoin de revoir sa ville natale. Il retrouva à Rouen ses premiers protecteurs et c'est pendant son séjour qu'il emprunta à un amateur, M. Marye, secrétaire du roi à Rouen , c'est-à-dire notaire, deux autres tableaux de Van der Neer, une Vue de Lille en Flandre et une Vue du canal d'Ypres à Fumes, qu'il s'empressa de copier. Encouragé par le succès qu'obtinrent les épreuves dont il avait emporté les planches à Paris , Le Veau entreprit la gravure de deux autres marines de B. Peteers.

C'est à son retour que Le Veau dut se loger auprès de Le Mire, rue St-Jacques. en face le collège du Plessis oti nous savons que son ami habita de 1753 à 1761. Artiste arrivé , chargé déjà de commandes, le travail abondait chez Le Mire à ce point qu'il avait besoin , comme son maître Le Bas, de collaborateurs , et qu'il donnait les planches de ses vignettes à préparer à des

jeunes gens habiles qu'il employait. Le Veau dut avoir immédiatement sa part de ces travaux et s'en montrer fort satisfait . malgré le caractère un peu vif de Le Mii'e tempéré par la bonté. L'anecdote suivante rapportée par Guilbert en est la preuve , en même temps qu'elle nous montre sur le vif le procédé employé par les graveurs de l'époque, de faire exécuter par un élève l'eau-forte ou certaine partie d'une planche et de se réserver soit les figures , soit la terminaison de la planche au burin : « Un jour que Le Mire avait » chargé Le Veau de faire le paysage dans une grande » vignette, celui-ci se permit de graver l'eau-forte des » figures. Au bout de quelques jours Le Mire vint voir » si son paysage était gravé. A la vue du travail fait » par Le Veau qui avait outrepassé ses ordres, il se » mit en colère. 11 gratta aussitôt la planche en pré- » sence de Le Veau et puis l'emporta avec le dessin. » Après ce premier mouvement de colère dont il » n'avait pu se défendre, Le Mire eut regret de s'être » emporté de la sorte. Etant revenu trouver Le Veau » quelques jours après, il lui rapporta la planche et » se contenta de lui dire en la lui rendant : Vous vous » souviendrez de ne graver que le paysage. Le Veau » cette fois ne fit que ce qui lui était commandé. » L'ouvrage étant terminé , Le Mire dit à son con- » frère : Je vous dois six louis , trois pour la première » planche et trois pour la seconde. — Le Veau voulut » lui représenter qu'il ne devait pas la première, mais » Le Mire ayant insisté, il lui fallut céder. Non content » de ce procédé généreux , il prit affectueusement la » main de Le Veau et le quitta comme s'il n'avait » jamais eu lieu d'être mécontent. »

Enfin Le Veau est associé par Le Mire à la grande entreprise des Métamorphoses d'Ovide, et il y grave , entre autres pièces , la vignette du Printemps , un chef-d'œuvre, ainsi que deux pièces d'après Boucher, la Naissance de Bacchus, Vertumne et Pomone, commencées à l'eau -forte par A. de Saint -Aubin. L'on sait que les dessins de Boucher, qu'il avait bien voulu faire, sur les instances des éditeurs, pour les Métamorphoses, étaient beaucoup plus grands que ceux des autres dessinateurs du livre, le grand artiste n'ayant pas voulu sans doute s'astreindre aux petites dimensions exigées par le format adopté. Ces compositions devaient donc être réduites et Le Veau n'étant qu'un simple copiste, on a dû prendre pour lui faciliter le travail dans ces deux dernières pièces , un artiste plus exercé, qui a exécuté la réduction.

Le Veau est encore l'un des principaux graveurs des Ahnanachs Iconologiques, des Contes Moraux de Marmontel , du Molière de 1773 , des Fables de Dorât, etc., etc.

Tous ces travaux avaient peu à peu amené l'aisance et l'indépendance dans l'atelier de notre graveur ; il avait pu recevoir quelques élèves, enfin il avait éprouvé le besoin de prendre une compagne et avait choisi la sœur d'un de ses élèves , fille d'un imprimeur chez laquelle il trouva, dit M. Hédou, « une série de qualités physiques et morales ».

Les succès de Le Veau n'avaient pas été sans arriver jusqu'à sa ville natale. Haillet de Couronne, qui devait plus tard en qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie de Rouen prononcer son éloge , proposa à l'instigation de Descamps la candidature du graveur

à cette société savante qui le reçut à l'unanimité. Le Veau l'apprit et remercia aussitôt l'Académie par la lettre suivante :

« Messieurs j'apprens avec le plus sensible plaisir » que vous avez agréez la proposition qui vous a été » faites de m'haunorer d'une place parmi vous; je vous » prie, Messieurs de croires que ce titre est le seul » que j'ambitionne. C'est à vos bontés que je dois mes » foibles talents et c'est à vous que je vais devoir des » nouveaux encouragements ; la gloire d'une compa- » gnie célèbre dans ma ville rejaillira sur moi ; trop » heureux si mes ouvrages peuvent me mériter votre » indulgence et votre estime. Je suis etc..

» Jean-Jacques-André Le Veau. — De Paris, ce 7 » février 1775. »

Le Veau entretint du reste toute sa vie des relations avec quelques honorables personnes de Rouen. Haillet de Couronne était de ce nombre et s'intéressait à ses travaux. Il avait à plusieurs reprises demandé au graveur la liste de ses ouvrages. Après avoir longtemps tardé, le 3 août 1776 , il se décidait à la lui envoyer accompagnée de cette lettre : « Monsieur, je ne sçais » comment je pourai mescuser auprès de vous, davoh* » été si longtems à vous envoyer la notte de mes ou- » vrages ; le premier retardement a occationné par les » titre que je n'ai point à touttes les estampes que j'ai » de moi dans mon portefeuille : et que le tems a les » avoir (vu qu'il sont à diférant marchand) et avec ma » négligense ont commencé à mettre un tems déjà » trop longt ; et comme dans ce tems je comraençois » à ne sçavoir déjà comment mescuser, j'ai désii'é finir » la planche que je gravois pour M"' Leprince, enfin de

» VOUS l'envoyer, avec ma notte ; je contois que cette » planche ceroit finis pour la fin d'avril mais M"" Le- » prince mayant retardé les retouche , par diférant * voyage qu'il a fait à une maison de campagne qui a » achetté cette année, a retardé ma planche jusqua » mercredi de cette semaine ; et pour comble de peine » il ne la veut mettre au jour qu'avec le pendant que » Ion ne fait que commencer ; et que je craint qui ne » dur plus dune année. Voilà comme bien souvent » par sa négligence , on perd d'heureuses occations » d'obhger et d'avoir des amis, je ne me le pardonnerai » de ma vie ; je suis tout pénétré de confusion, après > la lecture que je revient de faire de votre lettre , ou » vous me comblé d'amitié! que je ne sent pas méritter. » Si j'osois espérer que vous voudrée bien oubher ma » faute ; et ne rien diminuer de l'amitié que vous m'a- » vés dévoué ce ceroit y mestre le comble. Recevés , » etc.. Le Veau.

« de Paris, ce 3 aoust 1776.

» tourné si vous plait »

« Je croirois manquer Monsieur à vos bontés si je » ne vous faisois part de ma satisfaction. Mon'' Leprince » a paru si satisfait de moi tant par mon ouvrage que » par mon exactitude m'a promis de me donner 200 1. «> de gratification et me recommandant de nen parler » a personne dans la crainte que cela ne vienne au >> aureille de ceux qui grave pour lui et qui pourait » lexiger. Voissi ma notte * : »

Suivait une liste des planches exécutées par Le Veau.

* Ces deux lettres ont été publiées dans une Etude sur Le Veau par M. Hédou , qui n'a pas été mise dans le commerce.

Bien qu'assez mal faite , elle permet de lui restituer la Tempête et la Vue entre La Haye et Rotterdam , qui toutes deux ne portent que le nom de Le Bas , et la Vue d'un Temple de Venus dans l'île de Nisida , signée de Le Mire. Quant à l'estampe de laquelle Le Prince se montra si satisfait, elle a pour titre le Corps de garde , et son pendant dont Née avait commencé la planche en 1776 , l'Amour de la gloire, ne fut terminé par Le Veau et mis en vente qu'en

Indiquons encore quelques autres estampes de Le Veau. 11 n'a pas gravé moins de dix grandes Marines d'après Joseph Vernet ; une composition de la Bergère des Alpes d'après Aubry, sujet tiré des Contes moraux de Marmontel; la pièce expressive d'après Debucourt, connue sous le titre le Juge ou la cruche cassée ; la gracieuse composition intitulée la Rencontre dange- 7'euse d'après Baudouin , dont l'eau-forte est charmante , enfin des Vues d'après le peintre Julhard son ami.

Les vignettes gravées par Le Veau ne sont pas inférieures à celles des bons graveurs ses contemporains. 11 s'était bien formé à l'école des Le Bas et des Le Mire, et plusiem's de ses planches, surtout dans les Métamorphoses d'Ovide, sont parmi les meilleures du livre.

« Le Veau , a écrit M. Hédou , préparait toutes ces » petites planches avec un soin tout-à-fait remarquable. » Comme Le Mire et tous les bons graveurs du temps, » il indiquait d'abord sa composition dans les ombres » par un trait intelligent et dans les lumières par un » pointillé spirituel , le tout mordu à l'eau-forte, et il

» ne travaillait son cuivre avec le burin et la pointe » que lorsque ce procédé avait donné tout ce qu'il » devait produire. »

Le Veau est mort en 1785.

ESTAMPES

Page 1