‹ Les graveurs du dix-huitième siècle (volume 5)Chapitre 170 sur 198 · Sauvé de la Noue (J.-B.), d'après Monnel ; in-8 orné · texte numérisé non relu

Sauvé de la Noue (J.-B.), d'après Monnel ; in-8 orné

LONGUEIL (Joseph de),

Joseph de Longueil, un des artistes du XVIIP siècle qui ont porté à un haut degré de perfection la gravure des vignettes, fut l'interprète le plus accrédité d'Eisen, si bien que ces deux noms semblent presque inséparables. On ne saurait , pour ainsi dire , compter le nombre des petits chefs-d'œuvre dus à la collaboration du dessinateur célèbre et de son graveur de prédilection , mais rappelons ici que le fait seul d'avoir été l'un des deux principaux graveurs des planches des Contes de La Fontaine , dans la fameuse édition des fermiers généraux, suffirait à mettre en réputation durable le nom de Longueil.

Longueil est né à Givet en 1730. Ce fut le prince évêque de Liège qui lui fit donner les premières leçons de dessin. 11 apprit la gravure à Paris, sous la direction de Le Bas, d'Aliamet , et enfin de Wille, avec lequel il conserva toujours d'excellentes relations. Il parcourut l'Italie , l'Allemagne et les Pays-Bas , dut beaucoup étudier, s'essayer à bien des planches , mais ce n'est qu'assez tard qu'il osa voler de ses propres ailes et laisser paraître les premières pièces portant sa signature. Il est vrai que ce début est celui d'un

maître ; en 1762, à l'âge de trente-deux ans, il donne les illustrations d'après Eisen pour les Contes de La Fontaine et se place ainsi du premier coup sur la même ligne que Le Mire et Ghoffard,

Dès lors il est connu, sa réputation est établie, il est sûr de ne manquer jamais de travaux. Les maîtres de la vignette, Gravelot, Moreau, Marillier lui demandent la gravure de quelques-unes de leurs planches, mais il est surtout accaparé, littéralement absorbé par Eisen : ces deux artistes créent ensemble plusieurs illustrations fort remarquables , ils parsèment de fleurons les opuscules de Dorât, du marquis de Pezay et de D'Arnaud , ils mettent au jour les gravures de deux agréables volumes, les Sens de Du Rozoi et les Tableaux de la Volupté de Du Buisson : les fleurons de ce dernier livre sont de délicieux petits tableaux. Le Matin, c'est Diane assise sur des nuages et conduisant le bras de l'Amour qui lance ses flèches ; le Midi nous montre l'inévitable déclaration d'amour à une jeune femme qui repose au pied d'un arbre; le Soir arrivé, la jeune femme semble réparer le désordre de sa toilette en écoutant les conseils d'une amie, l'amant s'enfuit dans les bois , les amours s'envolent ; la Nuit est représentée par une déesse sur son char répandant l'ombre autour d'elle. Une des grandes vignettes est assez plaisante , c'est celle de la nuit, l'alcôve est fermée, les rideaux bien clos, mais de petits amours curieux trouvent moyen de s'y glisser sans bruit. Voilà qui est bien d'Eisen !

Enfin , cet artiste fait graver au seul Longueil les dix fleurons et les onze figures de la HemHade in-8 de 1770. Les fleurons sont dignes du dessinateur des

Baisers, mais nous n'en dirons pas autant des grandes vignettes qui , sauf celle d'Henri IV et Gabrielle, sont mal venues et pour un rien tourneraient au ridicule, quoi que Voltaire en puisse dire dans cette lettre bien connue, adressée à Eisen : « Je commence à » croire. Monsieur, que la Henriade ira à la postérité, » en voyant les estampes dont vous l'embellissez, je » suis sûr que l'édition oîi elles se trouveront sera la » plus recherchée... »

Une petite merveille , le portrait de la Comtesse de Mareilles, mérite une mention spéciale, ainsi qu'une suite de compositions d'Eisen , in-4 en largeur, relatives aux ^Saz'sons , aux Quatre parties du jour, a.ux Divertissements champêtres. A cette série viennent s'ajouter encore deux pièces, la Jolie fermière <di la Belle nourtnce.

Une des plus fines pièces de l'œuvre de Longueil est encore gravée d'après Eisen, c'est un tout petit en-tête pour le Théâtre de Favart, il représente la scène VIII du Supplément aux soirées du Boulevard : M. et M"^ Roger promènent , assise sur une canne , leur petite fille Marton. Ce petit bijou est exécuté avec une incroyable dextérité de main.

Gravelot fut quelquefois interprété par Longueil ; dans les Contes Moraux de Marmontel , notamment, le graveur s'est surpassé. Moreau lui confia aussi quelques vignettes , pour la Lettre de Dulis à son aîni , de Mercier, et l'Orphelin anglais, de Bongal. Enfin De Longueil participa assez activement à la gravure des fleurons des Fables de Dorât, d'après Marinier.

Au dos d'un en-tête tiré à part , pour la fable de

Dorât le Chemin perdu et retrouvé, que nous avons vu dans l'exemplaire de M. Eugène Paillet , est écrit au crayon rouge : Fait dans la pr'ison du châlelet 1773 le jour des Roy s. Pourquoi notre graveur se trouvait-il en prison ? C'est qu'il lui était arrivé une aventure fort désagréable. Il se trouvait rue Saint- Séverin, lorsque survint un embarras de voitures. La voiture de Madame Duparc , femme d'un avocat au Parlement , se trouva prise dans la bagarre , son cocher, nommé Antoine Bacquelin voulut avancer quand même en criant gare , et selon toute vraisemblance , nous le parierions , avec force injures , et au risque d'écraser quelqu'un. Bref un passant tira son épée et en porta au cocher un coup si malheureux , en plein cœur, qu'il en mourut sur le champ , dans un cabaret où on l'avait fait transporter. Madame Duparc, ne pouvant désigner à coup sûr l'auteur du meurtre, fit honnêtement arrêter deux personnes, un « particulier en habit noir » qui se sauva , — c'était apparemment le bon , — et Longueil.

M. Panhard, dans l'important travail qu'il vient de publier sur Longueil , entre dans tous les détails de de cette malencontreuse affaire et reproduit le procèsverbal de l'interrogatoire subi devant le commissaireenquêteur du Châtelet : Joseph de Longueil . âgé de quarante-trois ans , graveur en taille-douce, habitant à Paris, rue du Plâtre Saint-Jacques , paroisse Saint- Séverin, « enquis s'il ne passait pas dans le moment » que le cocher dont le corps est présent a crié garre. » et s'il n'a pas appréhendé qu'il le blessât :

» A dit que le fait est vray et qu'il avoit si sujet » d'appréhender d'être blessé qu'il en est tombé sur

» le côté droit dont son habit est crotté ainsi qu'il nous » le fait voir

» A dit qu'il n'a point tiré l'épée : que s'il avoit eu » à corriger un cocher insolent et maladroit il ne se » seroit point servi d'autres armes que du bâton qu'il » portait à la main ; que le fait est si vray que lorsqu'il » a été arrêté , son épée étoit encore à son côté dans » le fourreau et qu'elle n'étoit pas teinte de sang.

» Enquis s'il a vu donner le coup d'épée, a dit que » non.

» Enquis s'il n'est pas vray qu'il s'est mis en devoir » de sucer la plaie dudit Baquehn pour la guérir : a » dit que le fait est vray, mais qu'il ne l'a fait que par » un principe d'humanité.

» Enquis s'il connaissait le particulier habillé de noir » qui avait été arrêté en même temps que lui et qui » s'est évadé, a dit qu'il ne le connaissoit en aucune » manière... »

Les amis du graveur, Wille surtout, firent démarches sur démarches ; son innocence était évidente , il fut relâché au bout d'un mois.

Longueil était d'ailleurs d'humeur assez bouillante et querelleuse. On dit qu'il se battit une fois avec un adversaire qui l'avait provoqué par erreur, le prenant pour un autre, sans chercher à le détromper. Wille fait aussi plusieurs fois allusion dans son journal à ce cai'actère difficile.

Pour revenir aux travaux artistiques de Longueil , nous devons mentionner ici la grande estampe du Dècmtrement du pont de Neuilly, cette belle pièce est la plus considérable de l'œuvre du graveur.

A l'occasion du couronnement de Louis XVI,

Longueil termina , sur les dessins de Cochin et les eaux-fortes de Saint-Aubin, deux Allégories qu'il dédia au roi et à la reine. Il obtint bientôt , en septembre 1776, un brevet de graveur du roi i. Le prince de Gondé nomma aussi Longueil son graveur particulier. La Société des graveurs de Vienne et la Société d'Emulation de Liège se l'associèrent.

En 1773, le graveur alla demeurer rue de Sèvres 167 vis-à-vis les Incurables. Dans sa nouvelle demeure , il fit la connaissance de la fille de Jacques-Denis Guérin, entrepreneur des bâtiments du roi , et bien que plus âgé qu'elle de vingt-sept ans, il demanda sa main et l'obtint ; le mariage fut célébré le 27 novembre 1780. Leur union fut heureuse , deux fils et deux filles en naquirent ; mais la jeune femme fut prématurément enlevée en 1790 à rafi"ection de son mari. Cette perte fut pour Longueil un coup dont il ne put se relever.

1 Nous empruntons le texte de ce brevet à M. Panhard : •' Brevet de Graveur du Roi , 16 septembre me. — '■> Aujourd'hui , seize septembre mil sept cent soixante-seize , le Roi ■1 étant à Versailles, bien informé du talent, du mérite et de la probité -> du sieur DE LONGUEIL, graveur, a jugé à propos de lui accorder '^ un titre qui , en faisant connaître la protection que Sa Majesté accorde n à ceux qui cherchent à se distinguer dans leur état, puisse en même •> temps l'encourager à acquérir de nouveaux degrés de perfection dans ■1 celui de graveur, veut et permet qu'il puisse en prendre la qualité '' dans tous les actes qu'il passera tant en jugement que dehors , sans '1 que, pour raison de ce, il puisse être troublé ni inquiété pour quelque « cause et sous quelque prétexte que ce puisse être ; et pour assurance " de sa volonté , Sa Majesté m'a commandé d'expédier au dit sieur •1 de Longueil le présent brevet qu'Elle a signé de sa main et fait <■> contre-signer par moy, Conseiller Secrétaire d'Etat et de ses Com- >i mandements et Finances.

" Signé : LOLIS.

n Et plus bas : Amelot. "

Il alla déclinant , et le 17 juillet 1792 , faisant quelques courses dans Paris , il se sentit indisposé , descendit de sa voiture, entra dans un café pour demander un verre d'eau, et tomba foudroyé par une attaque d'apoplexie.

Il avait beaucoup produit dans les dernières années de sa vie , et nous signalerons , parmi ses derniers travaux . les vignettes gravées d'après Moreau pour le Voltaire de Kehl , un délicieux frontispice pour Y Essai de deux amis ., de Laya et Legouvé, les illustrations d'après Le Barbier pour Gessner, d'après Borel pour les Idylles de Berquin , celles enfin gravées d'après les dessins de son élève Quéverdo pour la Henriade et les Œuvres de Florian. Longueil fut aussi employé à la gravure de plusieurs publications importantes : la Galerie de Florence, la Galerie du Palais-Royal, les Tableaux pittoresques de la Suisse, et à la Galerie des peintres hollandais et flamands de Lebrun. Voici une lettre qu'il écrivait au fameux expert et qui montrera que l'habile buriniste était un pauvre clerc en fait d'orthographe :

« Monsieur , je vien da voire Ihoneur de resoivoire » une laitre de votre par par laquel vous me fait re- » proche de navoire pas repondut a cel que vous mavé » fait Ihoneur de meccrire je puis vous asseure Mon- » sieur que je n'ay pas manqué a repondre quand j'ay » eu l'honeur de resoivoire de vos laitre.

» A le gare de votre planche je suis Ihomme le plus » malheureux je crois que M"" Quéverdo a qui j'ay » donnez lauforte a faire a juré me faire an ragé et » garde le tablaux au sis lontent quil a gardé le Jor- » dansse que Monsieur De Gand vous a gravé. Je vous

» asseure Monsieur que cela me mortifie daitre obligé ^> de vous faire attendre. Quand les graveur on besoins » les un des autre il sanble quil fons ce quil peuve » pour leur prochuredesmortificasionsje vous asseure » Monsieur quau sistôt que jaurais Iho-forte que je me » raeterais a près. Je vous prie de croire qu'il ni a pas » de mauvaise volonté de ma par. Je suis parfaitement. » Monsieur, votre très humble serviteur De Longueil. »

» Ce 24avriUel779 ^ »

Joseph de Longueil, nous le répétons, fut un des plus habiles graveurs de vignettes de cette époque, mais nous n'irons pas jusqu'à dire avec son biogi'aphe que ce graveur « termina la vignette avec un fini pré- » cieux et délicat qu'on n'était pas habitué à voir » jusque là dans ce genre de travail, et que par la » belle ordonnance des tailles qui donnait un velouté » et un charme particuliers aux planches sorties de » ses mains, il ouvrit à l'art de la vignette une route » nouvelle que ses contemporains ont tous suivie, » sans jamais atteindre cependant l'élévation où il » s'était placé. » C'est là un éloge excessif auquel nous ne pouvons souscrire. Longueil n'est pas le premier des graveurs de vignettes. Sa touche n'a pas toujours le brillant et l'éclat de celle de Le Mire ou de De Ghendt ; combien aussi Saint-Aubin et Ghoffard sont plus incisifs et plus clairs ! De Launay, Ponce et Simonet n'ont - ils pas atteint d'ailleurs , et même dépassé le mérite de Longueil?

Cette réserve faite , reconnaissons que Longueil

^ Cette lettre fait partie du cabinet de M. le baron .Jérôme Pichon , qui nous l'a gracieusement communiquée.

n'en fut pas moins un artiste remarquable. 11 fut surtout buriniste, et se borna bien souvent à terminer des planches préparées par d'habiles aqua-f or listes, Saint- Aubin [Allégories dédiées au roi et à la reine) , Duclos (figures du Voltaire de Kehl), Pélicier [Dévouement du Sénéchal de Molac). De Ghendt (suite des Divertisseinents champêtres, vignettes des Saisons , des Idylles polonaises) , Quéverdo [la Henriade) . Giraud le jeune [Précis de la Révolution), peut-être même Gaucher (vignettes de Florian).

11 existe un catalogue raisonné très complet de l'œuvre de Longueil*. Il est dû à M. Félix Panhard , parent par alliance du graveur, qui l'a dédié à M. H. de Longueil, et contient, avec une notice biographique, la description minutieuse de cinq cents pièces. Ce travail nous a été fort utile pour la rédaction du catalogue succinct qui va suivre.

L'auteur nous avait obligeamment communiqué, du reste, sa collection d'estampes de Longueil, réunie avec une patience rare , et formant l'œuvre entier du graveur.

M. Panhard, grâce à ses recherches incessantes, a pu préciser la provenance de toutes les vignettes de Longueil, et n'a point été obhgé (le fait vaut la peine d'être cité parce qu'il est rare ) d'ouvrir dans son catalogue le chapitre des « pièces sans destination connue » ce désespoir des iconographes , — nous en savons quelque chose !

1 Joseph de Longueil , graveur du Roi , 1730-1792. Sa vie, son œuvre, par F. Panhard. Paris, Morgand et Fatout, 1880. — Un fort vol. grand in-8 , avec portrait et reproductions de gravures.

ESTAMPES

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