‹ Les graveurs du dix-huitième siècleChapitre 122 sur 275 · LILLE. — IMPRIMERIE L. DANEL · texte numérisé non relu

LILLE. — IMPRIMERIE L. DANEL

LES

DU

CHODOWIECKI (DantieL).

L'art allemand est souvent lourd et peu spirituel ; la gravure allemande en particulier, si puissante et si créatrice au XVI: siècle, quand arrive le X VIII et qu'elle veut imiter l’art français léger et gracieux, ne lui emprunte que ses sujets, grivoiseries, bergeries et scènes de mœurs, mais non pas sa finesse , sa désinvolture et son laisser-aller facile : même quand le graveur allemand est venu étudier à Paris, chez les Le Bas et chez les Wille, il conserve toujours, qu'il y reste ou qu'il retourne dans son pays, une sorte de goût de terroir, dont il ne pourra jamais se défaire. Chodowiecki, sans faire exception à ceite règle, a apporté dans l'exécution de ses nombreuses petites vignettes tant d’intentions fines et originales ,

tant d’heureux arrangements dans la manière de grou- L. 26

398 LES GRAVEURS DU XVIIIt SIÈCLE.

per ses petits personnages, dans ses physionomies à la fois tant d'esprit et de naïveté, qu'il s’est élevé beaucoup au-dessus de ses compatriotes, dans cette spécialité de la vignette, et qu'il mérite d'être placé au premier rang des illustrateurs de livres allemands.

Daniel Chodowiecki est né à Dantzig le 16 octobre 1726. Son père, marchand droguiste, le destinait à lui succéder dans son commerce ; toutefois ayant appris jadis à peindre en miniature il enseigna ce qu'il savait de cet art à son fils qui y prit immédiatement le plus grand goût. Son père mourut: « Resté très-jeune encore à > la charge d’une mère sans fortune il fut placé chez > un épicier où il était occupé des détails du commerce > depuis six heures du matin jusqu’à onze heures du > soir. Chodowiecki, qu’un goût décidé pour le dessin > appelait vers d’autres occupations , souffrait de cette > contrainte et surtout de la position de sa mère qu'il » voyait dans le besoin. L'espoir de lui procurer par » ses dessins quelque secours , l’enchaîna au travail. > Pendant la nuit, retiré dans sa chambre, il y travaillait > jusqu'à quatre heures du matin. Mais il fut obligé de > quitter son épicier par suite du mauvais état où le > commerce était tombé. Privé plus que jamais des > moyens de subvenir aux besoins de sa mère , il fut * envoyé en 1743 à Berlin chez un oncle où il finit son » apprentissage en fréquentant les foires comme teneur » de livres. »

Heureusement, Chodowiecki trouva dans son parent un négociant qui vit dans les ouvrages de son neveu un nouvel objet de commerce. Il le poussa donc à peindre en miniature des couvercles de boites , lui fit apprendre la peinture sur émail et le jeune homme

devenu bientôt très-habile fut remarqué des artistes, mais dès qu'il eut commencé des études sérieuses , il abandonna ce genre inférieur. Ses dessins et ses eaux-fortes n'en ont pas moins toujours conservé de ces premiers travaux, une préciosité et un fini particuliers.

C’est une petite eau-forte carrée, /e Passe dix, (représentant un vieux graveur de tabatières de Berlin qui faisait le bouffon, jouant aux dés), qui commença sa réputation. La planche est signée d'Huquier à qui elle fut sans doute vendue, mais elle est bien de Chodowiecki. Elle fut remarquée de l’Académie de peinture de Berlin et cette société chargea aussitôt le jeune graveur de l'exécution des figures de son almanach. Ce fut le commencement de la vogue extraordinaire qu'obtint dans la seconde moitié du siècle, grâce au concours de l'artiste, ce genre de productions. Almanachs de poche de Berlin, de Gotha, de Goëtlingue, de Lauenbourg, trés à des milliers d’exemplaires , pendant quarante ans, Chodowiecki a rempli chacun d'eux de ses minuscules et vivantes compositions. Nous allons rapidement les passer en revue.

Un de ses premiers travaux est une suite de 12 eaux-fortes de {a Passion de Jésus-Christ. «Ge n'était » qu'une miniature, mais elle était d’un fini si pré- » cieux et en même temps d’une énergie si admirable » que tout le monde avait voulu la voir et en connaître » l’auteur. »

Nous remarquons parmi ses premiers ouvrages, Trois femines qui jouent à l'hombre (1758), d’autres études de femmes à l'eau-forte , des mendiants , des paysages d’après Rembrandt et Dietricy, des portraits de la

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famille royale de Prusse et les Adieux de Calas à sa famille dont nous parlons plus loin (1768). C'est alors que commencent les travaux pour les Almanachs.

1769. — 12 pièces pour la comédie de Minna de Barnhelm , destinées à l'Alinanach de Berlin, pour lequel il a gravé une bonne partie des séries qui suivent. Il est à remarquer que dans les premières épreuves les marges sont couvertes de caprices et griffonnages que le graveur a effacés ensuite.

1770.— 12 pièces pour l'Histoire de Don Quichotte. Ce n’est pas une de ses meilleures illustrations.

1771. — 12 sujets pour les Zdylles de Gressner.

1772. — 12 pièces pour Roland furieux. Cette suite malgré son exiguité est une des plus originales et des plus imprévues de l’œuvre de Chodowiecki. L'invention lui en appartient absolument. La petite figure d'Angélique nue est étonnante de dessin et de vérité.

1773. — 12 sujets pour la Vie d'un Liberlin. — 5 fig. in-8 pour le 1° volume de Sebaldus Nothankher.

1774. — 12 sujets pour la pièce du Deserleur de Sedaine , assez gracieux. — Suite de 21 petites têtes.

1775. — 12 sujets pour Blaise Goulart. Is sont d'une finesse fabuleuse, particulièrement le dernier représentant une Visite à M" de Noyers.

1776. — 12 sujets pour les Fables de Gellerl. — 12 sujets pour la Vie du Prédicaieur Gros (Âlm. de Gotha).

C’est dans cette année que Chodowiecki a dessiné quelques pièces pour les Souffrances du jeune Werther. Quelques-unes de ces pièces sont particulièrement agréables, les portraits de Charlotte d'abord, dont trois d’entre eux avec de petites scènes du roman

au bas et ceux de Werther avec la même disposition ; puis la scène des tartines et la chambre de Werther, Jolies eaux-fortes qui se trouvent sur les titres de l'édition de Maestricht (1776).

1777. — 12 sujets pour les Voyages de Sophie (Alm. de Gotha). — 12 sujets de /a Vie commune. (Alm. de Lauenbourg) — 16 estampes pour la Vie de Bunkel.

1778. — 4 vignettes pour Candide. — 12 sujets de Morale. (Alm. de Lauenbourg). — 12 sujets de la tragédie d'Hamlel . Ces figures ont été critiquées par Demmin, compatriote de l'artiste, qui ne veut pas comprendre le parti pris plaisant de certains ouvrages et qui s'écrie : « Rien de plus ridicule que sesillustrations de Shakespeare, véritables parodies dont les plus burlesques sont les eaux-fortes qu'il a exécutées pour une traduction de Hamlet. > —12 planches de Coëffures

et Coëffages Berlinois. — 12 sujets des Manières affectées el naturelles de la conversation. (Alm. de Goëttingue).

1779. — 12 sujets de la Mauvaise éducation d'une Fille. — 12 planches des Poësies de Lessing. Charmante suite.

1780. — 12 sujets de Propositions de mariage. Assez originales et bien observées — 12 sujets pour les Œuvres de Voltaire. Assez bonne suite.

1781. — Planches de Coiffures et habillements. — 6 planches pour l’'Eloge de la Folie in-8. — 12 sujets pour la comédie des Six plats.

1782. — 12 sujets pour la Nouvelle Héloïse qui sont jolis. — 12 sujets pour l'Histoire des Croisades. — 12 sujets pour Huon de Bordeaux. — 12 sujets

pour Léonard el Gertrude, roman dans lequel se trouve l’une des séries les plus réussies de ces sujets familiers où il savait si bien montrer sa profonde connaissance de la physiononie humaine.

1783. — 12 sujets du Voyage sentimental de Sterne. — 12 sujets pour G# Blas de Santllane, assez ordinaires. — 12 sujets de la Guerre d'Amérique.

1784. — 12 sujets de Macbeth. (Alm. de Goëttingue). — 12 sujets de la comédie le Faiseur de mariages.

1785. — 12 sujets de l'Histoire de Henri IV. — 12 sujets pour {a Cabale et l'Amour de Schiller.

1786. — 12 sujets pour le Mariage de Figaro, une de ses suites les plus médiocres. — 12 sujets pour Candide dont le portrait de Voltaire , très-jolie série. — C'est à la même date qu'il faut mentionner sa belle suite de grandes vignettes pour Clarisse Harlowe, un de ses meilleurs ouvrages, composée à partir de 1784. — 12 sujets de la Guerre de sept ans, — 12 pl. pour Coriolan. tragédie. — 12 sujets pour es Joyeuses commères de Windsor.

1787. — 12 sujets pour l'Orage de Shakespeare. — 12 sujets pour l'Histoire de Cécilie.

1788. — 12 sujets pour l'Enéide travestie. — 12 sujets Folies à la mode. — 12 sujets pour les Anecdotes de Frédéric IT (Alm. de Gotha).

1789.— 12 sujets des Qualités morales.— 1? sujets, Anecdotes de la Vie de Pierre le Grand.

1790. — 12 sujets de la tragédie de Charles IX. — 12 sujets de la comédie des Zndiens en Angleterre. — 12 sujets tirés de l'Histoire Ancienne et Moderne.

1791. — 12 sujets de Visites de la Mort pièces renouvelées de la Danse des Morts d'Holbein et qui

sont curieuses par le parallèle que l’on peut établir entre les deux artistes, le dernier s'étant évidemment inspiré de son illustre prédécesseur. — 4 planches de Différens métiers. — Frontispice et vignette pour Jacques le Fatalste.

1792. — 12 Fables. — 6 sujets de l'Énëide.

1793. — 4 planches de la Vie d'un jeune homme. — 12 Fables de Gellert. — 12 sujets de l'Histoire du Moyen-Age.

1794. — 6 sujets de l'Histoire de Thésée. —6 sujets de la Guerre Française.

Et au milieu de tout cela un déluge de frontispices et de vignettes séparées pour des romans, des livres de poésies, des tragédies, des grammaires, des mémoires ; on en trouvera la nomenclature dans l'ouvrage de Heinecken, dans le catalogue de ses travaux par Meusel, et l’on comprendra que dans un œuvre de plusieurs milliers de pièces nous ayons dû choisir.

La grande notoriété de Chodowiecki, le grand succès de la moindre de ses productions devaient attirer les graveurs officieux. Chodowiecki s’en défendait comme il pouvait et se plaignait de ce sans-gêne dans une lettre adressée de Berlin à Pahin de la Blancherie : « Il vient de paraître chez vous, Monsieur, une estampe » représentant le portrait de feu M. Lambert en > médaillon portant son nom, l'indication du lieu et de » l'année de sa naissance avec la date de sa mort et » une inscription de 4 vers, au bas desquels on lit ces >» mots : Gravé à Paris, d’après l’esquisse de M. Daniel » Chodowiecki. Un bon portrait de M. Lambert serait > sans doute très-agréable à tous les savants et sur- > tout à ceux qui ont eu l'avantage de le connaitre.

+ Sans m'expliquer sur la bonté de celui-ci, je voudrois > bien, monsieur, avertir les amateurs entre les mains > desquels cette estampe pourra tomber, qu’elle n’a > point été faite par moi mais d’après une copie qu'on > a tirée sur une caricature que j'ai faite dans un > moment de gaillardise sans penser qu'on pourrait > jamais s’aviser de la graver. Faites moi le plaisir, > monsieur,de publier cette lettre et cet avertissement. » Je suis, etc. D. Chodowiecki. »

On a reproché à Chodowiecki cette fécondité qui a pu nuire en effet à la perfection de ses travaux ou tout au moins y produire une certaine monotonie dans la facture, dont ils sont , il faut le reconnaître , bien loin d'être exempts.Le journaliste Pahin, dans les Nouvelles de la République des Lettres et des Arts, avait reçu de Gotha et reproduisait une lettre où l’on disait de Chodo wiecki, et cela dans son pays même : « Une gravure de > Sa main est une puissante recommandation pour un » ouvrage, seulement les connaisseurs désireraient » qu'il fût plus avare de ses dessins, qu'il en fit moins » de commande , et qu'il ne les prostituat pas à la tête » de toute espèce d'ouvrages. »

Chodowiecki eut connaissance de cette critique, qui l'accusait en outre d’avoir imité Hogarth dans sa Vie d'un Libertin. y répondit de Berlin le 6 avril 1779 : «Je dois me disculper contre quelques inculpations > qu'a faites à mon sujet l’auteur de la lettre de Gotha * du 30 janvier... quant à la prostitution de mes > dessins à la tête de toutes sortes d'ouvrages, tout » homme qui pense devinera facilement toutes les » raisons que je pourrais alléguer qui m'empêchent d'y > obvier. La plus forte. selon moi, est queje ne suis pas

» plus en état de juger des ouvrages des savants, que > la plupart des savants ne sont en état de juger les » miens, et assez modeste pour ne pas le vouloir... » Le graveur allemand se disculpe ensuite d’avoir copié Hogarth en disant qu’il n'avait pas une seule estampe de lui dans sa collection uand il a composé sa suite. Mais ses arguments ne brillent pas par une logique bien péremptoire , comme on a pu le voir.

Chodowiecki lui aussi aborda le sujet de Calas dont la condamnation injuste émut tant l'Europe. La scène des Adieux de Calas à sa famille est assez touchante , malgré quelques détails puérils qui nuisent à l'impression qu'elle veut produire, et habilement exécutée. Elle eut beaucoup de succès , surtout en France. Les premières épreuves sont datées de 1767, et les postérieures de 1768. Mais cette pièce n’a pas le mérite de la vérité historique, c'est une composition de fantaisie, tandis que l’estampe de Carmontelle, /a Famille Calas, nous donne des portraits authentiques. Chodowiecki a également gravé en dehors des vignettes quelques pièces plus importantes par les sujets et la dimension. L'une, qui date de 1771, est l’intéressante estampe du Cabinet d'un peintre, où il s’est représenté dans son cabinet avec sa famille. Autour d'une table placée dans une pièce ornée de tableaux de maîtres , sont ses filles et ses fils dans des attitudes diverses : sa femme à la douce physionomie est debout pendant que Chodowiecki occupé dans le fond à graver, regarde par dessus ses lunettes. Les expressions des acteurs de cette scène sont très-vivantes et très-bien rendues et les nombreux détails, fauteuils, tableaux , console chargée d'objets, prennent ici une valeur et

un intérêt et concourent à impressionner le spectateur et à le faire entrer dans l'intimité de cette scène de famille.

Signalons encore parmi les grandes estampes l'Action près de Choczim, in fol. en largeur; Frédéric IT rendant visite au général Ziethen , c'est une grande composition historique qui nous semble moins bonne ; les personnages sont lourds, les têtes trop fortes et l'effet diffus. Les Adieu de Louis XVI à sa famille ne nous ont pas non plus paru très touchants. L'expression des physionomies est peut-être juste, mais elle a le tort de n'être pas heureuse.

Les Effets de la Sensibilité sur les quatre Temperamens, est une pièce très-finement gravée qui représente quatre personnages manifestant chacun par des gestes et une expression différente, les sentiments dont ils sont agités en regardant le tableau de Chodowiecki, les Adieux de Calas. Gelui-ci vu en raccourci est particulièrement bien gravé.

Le Mariage du Prince d'Orange Guillaume IV avec Frédérique-Sophie-Wilhelmine, Princesse de Prusse, (4 octobre 1767) est une pièce allégorique très-soignée où l'on voit les trois Grâces et des figures emblématiques de la Sagesse et de la Royauté. Le portrait de la princesse Frédérique-Sophie- Wülhelmine, a êtè en même temps gravé par l'artiste avec une application visible.

Les portraits de Chodowiecki ne sont pas en général ce qu'il a le mieux réussi. Pourtant le petit portrait d'une jeune femme, probablement de madame Chodowiecki (Chodowiecki ad vivum fecit Berol. 1758) debout, en chapeau de paille, est agréable , et l’intérieur de son

cabinet où il s’est représenté avec toute sa famille est des plus intéressants ; nous aimons assez également l'Expérience de physique devant le Roï et la Reine de Prusse et leurs enfants, mais nous goûtons moins le portrait de Frédéric IT (1758) et celui de la Princesse Royale de Prusse (1767). Citons encore les portraits de Catherine IT, en forme de médaille, et ceux de Ængel, de Gæœthe, de Dietrich et de Ebrhaerd en médaillon (1778), du peintre Wetësch, ceux de Rousseau, Vollaire, Cervantes etc. Les toutes petites têtes de souverains et de princes qui se trouvent souvent sur les titres des almanachs illustrés par lui sont également assez médiocres ; c'est en 1773 que Chodowiecki a dessiné presque tous les types et portraits du grand ouvrage de Lavater sur la Physionomie ; il en a gravé plusieurs.

Basedow, dont il a gravé le portrait, était son am et Chodowiecki a composé pour son livre élémentaire de dessin 66 planches qui ont été gravées par Berger, Gottfried Chodowiecki, son frère, et d’autres graveurs.

Les compositions de Chodowiecki ont eu un tel succès à l'époque en Allemagne que le tirage des gravures, quelqu'étendu qu'il fût, ne parvenait pas à satisfaire les nombreux appréciateurs de son talent. Il fallut donc les faire graver à nouveau, c'est ce qui fait qu'une bonne partie de son œuvre existe en copies. Le graveur Berger est celui qui a le plus reproduit de ses suites pour les almanachs. Après lui viennent Geyser, Meil, Bause, Schellenberg et plusieurs autres.

Heinecken a dit : Les productions de Chodowiecki sont recherchées pour leur naïveté. C’est exact, mais

incomplet. Elles sont recherchées aussi pour leur expression si vraie, pour leurs physionomies qui marquent si bien ce que l'artiste a voulu rendre, pour leur naturel enfin. Chodowiecki cherchait la vérité de l'attitude , du geste , du regard: aussi ne cessait-il de consulter la nature. Il a pris soin dans la lettre adressée à Formey , et dont nous avons déjà reproduit un passage, de donner quelques conseils aux jeunes artistes en se proposant comme exemple : « Les jeunes + gens qui se vouent aux arts sont rarement conduits

de façon à se pouvoir promettre beaucoup de succès » de leurs études: on les fait trop longtemps copier » d'après des estampes ou des tableaux qui, pour la > plupart, sont maniérés. Quand, après cela, ils » veulent travailler d'après nature , ils trouvent que la » nature ne ressemble pas à ce qu'ils ont été accou- » tumés de copier : on leur a beaucoup parlé d’un idéal > que l'artiste doit avoir présent à l'esprit ; ils prennent » faussement la manière de leur maître pour cet idéal > et corrigent la nature par le moyen de ce prétendu » idéal... Pour moi qui me suis formé par moi-même » et sans maître et qui n’ai étudié que la nature, sans » savoir qu'il existait quelque chose qu'on appelle un » idéal, je dois peut-être attribuer à cela même la » vérité qu'on a la bonté de trouver dans mes > ouvrages. »

On voit que Chodowiecki avait pris le bon parti en prenant pour maître la nature et en la consultant sans cesse ; mais outre ces qualités de naturel, il avait d'incontestables qualités d'esprit et cet esprit était d'une tournure gaie et enjouée qui s’accordait bien avec le genre de livres qu'il a eu à illustrer.

Tous ces romans, toutes ces vignettes de mœurs, nous montrent le petit côté de la vie, mais le côté auquel on s'intéresse toujours , celui de la vie domestique , et cela avec esprit et verve ; aussi M. Duplessis a-t-il pu dire avec raison que Chodowiecki est sans contredit l'artiste le plus réellement spirituel que l'Allemagne ait produit.

Son œuvre qui comprend au moins 3,000 pièces, était fort difficile à former, même de son vivant , en premières épreuves qui sont celles sur les marges desquelles l'artiste a laissé courir en caprices sa pointe facile. Huber et Rost dans leur Manuel des Curieux signalaient déjà cette difliculté : « Depuis quelques > années , il s’est formé un grand nombre de curieux > qui se sont fait un plaisir de rechercher et de com- > plèter son œuvre; mais aujourd'hui ils se plaignent > qu'on leur rend cette tàche un peu difficile parceque > M. Chodowiecki, peut-être par un excès de complai- > sance pour quelques amateurs qui veulent avoir de > certaines préférences , trace d'une pointe légère > quelques pensées sur la marge de ses gravures > d'almanach. De ces premiers , il tire un petit nombre > d'épreuves qu'il vend le double du prix ordinaire. > Ce procédé a déjà dégoûté plus d’un curieux, qui > désiroit d'avoir tout et qui ne peut y parvenir, de > continuer à compléter son œuvre. »

Quoiqu'il en soit, un certain nombre de collectionneurs avaient entrepris au siècle dernier cette tâche ardue ; comme on avait écrit qu'il n'y avait qu'une seule collection complète de son œuvre, celle du prince de Saxe-Gotha, Chodowiecki prit la peine de démentir ce bruit et signala d’autres collections chez le peintre

Falbe, les graveurs Berger et Zingg ses amis, à Zurich chez Lavater, à Amsterdam chez Ploos Van Amstel et chez beaucoup d’autres.

Il existe outre la liste déjà fort nombreuse publiée par Heinecken, dans le 4% volume de son Dictionnaire de Graveurs (ouvrage qui s'arrête à la lettre D), un Catalogue des Estampes gravées par Daniel Chodowiecki (1796) , in-12.

Le catalogue de ces mêmes estampes , rédigé par Meusel, se trouve dans ses Miscellanées sur les Beaux-Arts.

Le portrait de profil de Chodowiechki gravé par Zingg est très-caractéristique et semble bien rendre la physionomie accidentée du célèbre vignettiste. Schellenberg a également gravé un portrait du maître.

Chodowiecki mourut en 1801, à Berlin où il était directeur de l’Académie des arts et sciences mécaniques.

CHOFFARD (PreRRE-PHiLipre).

Quel plus agréable régal pour les yeux que d’entr'ouvrir un livre illustré, comme le Jugement ce Pris , les Saisons, les Contes de La Fontaine des fermiers généraux, ou encore les Mélamorphoses d'Ovide , et d'y apercevoir ces délicieux fleurons, ces culs-de-lampe si ingénieusement composés et si spirituellement gravés? Qui n’a regardé avec plaisir ces cartouches, ces cadres, ces adresses où s’enroulent capricieusement les guirlandes, où figurent, toujours assemblés avec un goût suprême, les attributs les plus divers? L'artiste qui nous a légué les meilleures de ces élégantes productions, c’est Choffard , le maître ornemamniste du XVIIE siècle.

Nul mieux que lui n’a su réunir en un choix plus heureux les objets qu'il faisait entrer dans ses compositions, ni les renouveler dans un plus ingénieux agencement de manière à ne se répéter jamais. Exécution nerveuse et précise, pointe amusante et spirituelle, burin, comme on l’a dit souvent, à la fois ferme, transparent et léger, grande sûreté de goût et remarquable facilité, Choffard avait les qualités d’un artiste de premier ordre.

Né à Paris en 1730 (en 1736 d’après Joubert), d’ane famille peu aisée, Choffard , ayant perdu son père à l'âge de dix ans, resta à la charge de sa mère äort le commerce périclitait assez pour qu'elle fût obligée de retirer son fils de la pension où elle l'avait placé. L'enfant dessinait déjà avec goût des fleurs et des ornements sur les marges de ses livres ; l'idée vit à sa mère de cultiver ces dispositions naissantes en le plaçant chez un graveur de plans et de cartes nommé Dheulland. Choffard s’essaya dans cet atelier à composer et à graver des cartouches et des ornements pour les cartes de géographie, circonstance qui décida de sa vocation. De bonne heure il reçut les conseils des maîtres de la gravure et suivit les leçons de Babel , graveur d’ornements , dont on retrcuve l'influence dans ses premiers travaux. Le veux Nicolas Edelinck, Balechou, Cochin passent aussi pour lui avoir été utiles par leurs leçons et leur exemple. Au surplus Choffard, élève des quais, comme il se plaisait à le dire, s’est surtout formé luimême et c’est bien à lui seul qu'on doit faire honreur de la richesse de son imagination et de la chaleur de ses eaux-fortes.

Le catalogue raisonné qui va suivre et qui établit pour la première fois la classification et la descrirtion de l’œuvre de Choffard, nous dispense de nous étendre longuement sur ses travaux; nous allons rapidement indiquer ici ses principales productions.

Après les cartouches de cartes de géographie, datés de 1753 à 1756, et qui sont ses débuts , notre ornemaniste déjà fort habile, grave des billets d'invitation bien tournés, des ex-libris et des adresses comme celles

CHOFFARD. 443

d’Aubert, marchand et graveur , (1756), du libraire Praull fils, du graveur de lettres Lattre (1759), ses coquettes adresses à lui-même, et des encadrements dans le goût de son premier maître Babel: il collabore aussi pour deux pièces aux Fables de La Fontaine illustrées par Oudry, et pour le frontispice, aux estampes galantes de Boccace.

Ces travaux attirèrent l'attention sur Choffard , et lui valurent la commande de tous les culs-de-lampe destinés à orner la célèbre édition des Contes de La Fonlaine patronnée et payée par les Fermiers généraux. Tous les amateurs connaissent et ont admiré la fertilité d'invention , le goût que l'artiste a répandu à profusion dans cette nombreuse série de petites eauxfortes placées à la fin de chaque conte et qui en rappellent le sujet par quelque accessoire. Cette suite de cinquante-trois pièces datées de 1761 et 1762 est un chef-d'œuvre; elle se termine par le portrait du graveur, profil mtelligent et bon, que Choffard a placé, en forme de médaille, dans le cul-de-lampe du Rossignol.

Viennent ensuite quantité d’armoiries, de titres, d'adresses, de dédicaces, de frontispices, de cadres ornés ; des Vues perspectives de la place Louis XV 4 Rheims gravées d’après les dessins de l'ingénieur Legendre (1764), des Vues de Bordeaux, des figures pour les AZnanachs Iconologiques etc, Lorsque Desfriches veut avoir la gravure de sa grande Vue d'Orléans prise de la rive gauche de la Loire , animée de groupes de mariniers et de promeneurs que Cochin passe pour avoir dessinés, c'est à Choffard que l’on s'adresse pour ce travail dont l’eau-forte est si lumi-

neuse et qui fut largement payé, sans doute, par le riche négociant artiste d'Orléans. Cochin se chargea d'en faire parvenir les épreuves à Desfriches. I lui écrivait de Paris le 6 janvier 1767 :

« Monsieur et ami, vous devez avoir reçu les dœux >» cent cinquante estampes de la vue d'Orléans qui ont » été mises au carrosse à votre adresse la veilk de > Noël. Vous me ferez plaisir de me faire savoir si elles > vous sont parvenues sans accident ; nous avons pris >» toutes les précautions que nous avons pu imagner > pour en assurer le transport. M. de Cypierre te fait >» prendre chez moi par M. Choffard les cinqunie > autres pour être à portée d’en distribuer le jour > de la présentation. Ainsi voilà tout fait de ma » part. »

Un des principaux titres de gloire de Choflard est sa série des grands fleurons placés en tête de claque livre des Métamorphoses d'Ovide de léditior de Basan et Le Mire (4767), pour lesquelles il a ause! gravé les frontispices et ce joli cadre enguirlanté de rubans et de fleurs qui court autour des figures : « De > toutes les compositions de Choffard, écrivait le > graveur Ponce, celles des vignettes des Mélanor- > phoses sont sans contredit les plus piquantes et celles > dans lesquelles on trouve le plus de génie et de >» goût. Chacun des sujets forme à lui seul un prême > dans lequel la substance de la fable est conservée >» en entier et chacun des incidents indiqués jusque > dans ses moindres détails par des accessoires qui

1 M. de Cypierre était Intendant de l'Orléanais, et c’est lui qu devait présenter l’estampe au Duc d'Orléans, à qui elle est dédiée.

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» peignent les faits au moyen des allégories les plus » fines. »

Le grand fleuron qui termine cette illustration si bien comprise , est particulièrement intéressant en ce qu'il forme une espèce d’apothéose des dessinateurs et des graveurs qui ont collaboré à ce beau livre et dont les noms se lisent sur des médailles au milieu des rayons de la gloire.

C'est vers cette même époque (1767) que Choffard a produit plusieurs estampes importantes, /es Amours champêtres ou Petite Idylle galante , et les Amants Surpris, gravés d’après les « gouasses » sensuelles de Baudouin. Nul ne sait mieux décrire de semblables sujets que Diderot , qui traite le peintre de bon garçon avec de la figure et de l'esprit, quoiqu’un peu libertin : « Ma femme a ses quarante-cinq ans passés et il n’ap- >» prochera pas de ma fille, ni lui ni ses compositions. »

Voici la description de la Petite Idylle galante : « A >» la porte d'une ferme au-dessus d’un colombier , une » Jeune paysanne assise ou plutôt voluptueusement > renversée sur un banc de pierre: derrière elle sa > sœur cadette debout. Elles regardent toutes deux > deux pigeons qui sont à terre , à quelque distance et » qui se caressent. L’ainée rêve et soupire ; la cadette > lui fait signe du doigt de ne pas effaroucher les deux » oiseaux. Au haut de la maison, à la fenêtre d’un > grenier à foin, un jeune paysan sourit malignement > de l'indiscrétion voluptueuse de l’une et de la crainte » ingénue de l’autre. »

Quant aux Amants surpris, pièce également gravée par Choffard « la scène est dans une cave, La fille et » son doux ami en étaient sur un point, sur un point...

> c'est dire assez que ne le dire point... lorsque la > mère est arrivée justement, justement... C'est dire > encore ceci bien clairement. La mère est en grande > colère ; elle a les deux poings sur les côtés. Sa fille > debout, ayant derrière elle une belle botte de paille > fraichement foulée, baisse les yeux et pleure ; elle > n'a pas eu le temps de rajuster son corset et son > fichu, et il y parait bien. A côté d'elle sur le milieu » de l'escalier de la cave, on voit par le dos un gros > garçon qui s’esquive. À la position de ses bras et de » ses mains, on n'est aucunement en doute sur la > partie de son vêtement qu'il relève. Cela est tout à > fait libertin ; mais on peut aller jusque là. Je regarde, »> je souris et je passe. »

Ces deux estampes de Choffard, bien que n'étant pas à la hauteur des pièces analogues de Simonet ou de Nicolas de Launay sont pourtant agréables et soigneusement interprètées. Plus tard, en 1782, notre graveur a de nouveau renroduit une composition de Baudouin, celle connue sous le nom de {a Fille mal gardée où encore Marchez toul doux, parlez lout bas. Ce sont les mots qu'une jeune fille en déshabillé semble dire à un jeune garçon qui entre par la fenêtre ses souliers à la main. La traduction de ce léger sujet est charmante.

A partir de la publication des Métamorphoses , Choftard est désormais hors de pair. Toujours alerte à grouper son matériel iconologique, il compose et grave à lui seul l'ornementation entière de plusieurs des livres les plus renommés de cette époque. Les en-têtes du poëme des Saisons de Saint-Lambert (1769), nous montrent avec ingéniosité le laboureur au printemps, le moissonneur en été, le chasseur à l'automne,

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et les loups en hiver; compositions qu'il a regravées avec quelques changements en 1775, pour une autre édition des Saisons illustrée par Moreau. Il orne de fleurons le Jugement de Päris, d'Imbert (1772), et enrichit d'une admirable suite de culs-de-lampe l'Histoire de la Maison de Bourbon, de Désormeaux (1779-88). Dans ces livres, comme dans ses ex-libris et adresses, il a porté à un si haut degré l’art d'agencer les petits sujets d'ornement que Renouvier l'a appelé avec raison « l'artiste le plus considérable dans la guirlande. » Les pièces qu’il nous a laissées en ce genre sont devenues aujourd’hui l'objet des recherchés passionnées de nos bibliophiles, des Pichon, des Foulc, des Rœderer, des Paillet 1.

Outre ses propres dessins, il grave encore des vignettes d’après les, dessins des illustrateurs en vogue : toutes les figures de la Dunciade, d’après Monnet, quelques-unes pour les Comédies de Térence, d'après Cochin, pour Æmile d'après Moreau, etc.

! La bibliothèque de M. Eugène Paillet mérite la grande réputation dont elle jouit. C’est la collection d’un amateur éclectique , connaissant à la fois le livre, la reliure et la gravure, ce qui est rare (car les bibliophiles purs sont généralement mauvais iconophiles, et vice-versà ); c'est, en quelque sorte, un résumé de l'histoire du livre, depuis le manuscrit, l’incunable, le roman de chevalerie, les impressions de Simon Vostre ct de Geoffroy Tory, jusqu’au moderne romantique, en passant par les Elzevier, par les éditions originales de nos grands classiques, par les livres à figures. A côté des reliures de provenances célèbres , à côté des modèles exquis que nous ont légués les Padeloup, les Le Gascon et les Derôme, on y trouve d'admirables spécimens de la reliure contemporaine, des dorures habiles de Lortic, de merveilleuses dentelles et mosaïques de Trautz-Bauzonnet, l'artiste au goût parfait, à la main vigoureuse et sûre.

Mais ce qui fait la gloire de cetie bibliothèque, c'est une incomparable

1h LES GRAVEURS DU XVIII SIÈCLE

Les frontispices du Cabinet de Choiseul (1771) des Catalogues de Mariette (1775) et de Neyman (1776), sont composés et gravés par Choffard.

Choffard a encore exécuté pour les Préjugés militaires du Prince de Ligne (1780), une série de petites vues de batailles, très-finement traitées: enfin il a travaillé à plusieurs des grands Voyages de la fin du siècle, au Voyage pittoresque de la Grèce pour lequel

réunion des plus beaux livres à figures du XVILI® siècle, et dans quelle condition! Qu'on en juge :

les Fables de La Fontaine, figures d'Oudry, reliure de Derôme à large dentelle, — c’est peut-être le plus bel exemplaire connu ;

le Molière de Boucher, reliure aux armes de Caraman-Chimay ;

les Métamorphoses d’Ovide , avec toutes les eaux-fortes ;

les Chansons de La Borde, avec les eaux-fortes des quatre volumes,

le Temple de Gnide , figures d’Eisen avant la lettre ;

le Temple de Gnide , figures de Monnet avant la lettre;

l'Origine des Grâces , figures de Cochin avant la lettre;

le Molière de Bret, avant la lettre;

le Voltaire de Kehl, avant la lettre;

les Grâces , avant la lettre;

le Monument du Costume , avani la lettre.

La série des livres à fleurons est remarquable par le soin apporté au choix des épreuves et la richesse des reliures :

les Baisers , avec les fleurons tirés à part;

les Fables de Dorat, avec tous les fleurons tirés hors texte:

Anacréon, avec tous les fleurons d’Eisen tirés à part ;

les Petits Conteurs et la Pucelle, cinq volumes toutes les vigneites tirées hors texte;

l'Histuire de la Maison de Bourbon, les Saisons, le Jugement de Päris, avec les figures de Moreau avant la lettre et les fleurons de Choffard tirés hors texte.

Les ouvrages de la coilection Bleuet, Manon Lescaut et autres, sont en grand papier, avec les eaux-fortes.

Nous en passons, et de premier ordre, comme le Rousseau de Marillier, les collections de Smirke avant la lettre ; mais nous ne pouvons omettre la fameuse Folle Journée, figures avant la lettre et eaux-fortes.

Terminons nos citations par les Jdylles de Berquin, avec de

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il a gravé des vues d’après Hilair et des fleurons, et au Voyage à Naples et en Sicile de l'abbé de Saint-Non (1780), auquel il a collaboré pour plusieurs magnifiques fleurons, pour quelques vues et surtout pour un grand nombre de planches d’antiquités, de bronzes, de trépieds découverts dans les fouilles d'Herculanum, et de plans de monuments antiques.

Cette collaboration donna lieu à une plainte de {a

ravissants dessins jetés de verve sur le papier per Marillier, et enfin (le bouquet ! ) :

les Contes de La Fontaine, manuscrit in-4 , relié en maroquin rouge, et renfermant la précieuse série de cinquante-sept dessins originaux de Fragonard.

Après cette merveille, on ne saurait plus rien ajouter.

Mais ce dont on ne peut se rendre compte que de visu, c’est la condition splendide de toutes ces illustrations. Pas un défaut , pas une tache, pas une épreuve douteuse! M. Paillet, comme il le dit lui-même, cherche la petite béle. Son coup-d'œil perçant bien connu, est la terreur des libraires et des bibliophiles; n’essayez point de lui cacher une tare, un lavage, une déchirure , un raccommodage : peine perdue; tout défaut , il le verra... et il le dira.

S'il est sévère aux livres des autres, il est sans faiblesse pour les siens; toute gravure qui pèche par quelque côté est chassée et remplacée : c’est ainsi qu'il est arrivé à la perfection.

M. Paillet n’est point de ces amateurs sans décision qui ont suivi passivement le grand courant du XVIII siècle ; il est de ceux qui l'ont établi, cela est bien mieux. Nul plus que lui n’a contribué à répandre le goût des livres à figures. Chaque dimanche, l'élite des bibliophiles français et étrangers est reçue par lui avec la plus cordiale affabilité ; les bibliothèques sont ouvertes, les livres, les précieuses images mis à la disposition de tous. On peut étudier, comparer, mesurer à l’e/zeviriomètre la hauteur du Pastissier français ou de l'IHlustre Théâtre , faire iniroiter les mosaïques, pincer les coiffes d’une main de connaisseur, juger au toucher seul la qualité du maroquin, et au poids l'homogénéité du corps d'ouvrage, exécuter tous ces petits manèges, cette auscultation du livre, discuter, critiquer sans crainte de jamais paraître importun ou indiscret. C’est dans ces réunions hebdomadaires que maint collectionneur s’est formé, et que se sont traitées maintes grosses affaires de bibliophilie.

part d’un graveur profondément inconnu du reste nommé Stagnon, qui crut devoir réclamer dans les Nouvelles de la République des lettres et des arts, contre l'adjonction du nom de Choffard à deux planches auxquelles il avait travaillé, en adressant la lettre suivante à son directeur, Pahin de la Blancherie :

« Monsieur, je ne sais quel est le motif qui a porté à effacer mon nom de dessus les deux planches » de la 5" livraison du Voyage pittoresque d'Italie , pour y substituer celui de M. Choffard , tandis que c'est moi qui les ai absolument finies, chose que je suis à portée et en droit de prouver 1... Cet ouvrage étant destiné à être placé dans presque tous les cabinets de l'Europe, je ne puis être indifférent à me voir privé du fruit le plus flatteur de mon travail, et je réclame pour que ma lettre soit insérée dans les Nouvelles de la République des Lettres , cette impartialité et cette justice que vous n'avez pas seulement promises pour toutes les parties de votre établissement, mais que l’on vous voit observer avec > tant de courage. Je suis. etc. »

I est bien probable que les planches en question durent être retouchées par Choffard , pour être mises à la hauteur de cette belle publication et la réclamation de Stagnon devait surtout avoir pour cause son amour-propre blessé.

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LA

1 Ce sont les numéros 36 et 38, ct chacune d'elles porte gravé par Stagnon, terminé par Choffard, Stagnon (Antoine-Marie), graveur des sceaux du roi de Sardaigne, auteur desuites de costumes de fèmmes (1780) et de militaires (1790), a gravé plusieurs planches du Cabinet du Duc de Choiseul.

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Pendant la Révolution on retrouve le nom de Choffard sur quelques médailles pour des sociétés politiques. Notre graveur signe encore quelques vignettes, d'après Monsiau, pour les Confessions . dans l'édition des Œuvres de Rousseau, de Defer de Maisonneuve , d'après Le Barbier, pour les Lettres d'une Péruvienne, etc.

Il compose le joli fleuron du titre des Contes de La Fontaine illustrés par Fragonard (1795) : enfin, dans les dernières années de sa vie, il grave d’une main assez ferme les froides illustrations de Garnier pour les Œuvres de Racine, pour Atala et René. Glissons sur cette dernière et peu brillante période de sa carrière.

Bien que Choffard n'ait gravé que quelques portraits de petit format, il doit être incontestablement placé comme Le Mire ou Gaucher, au nombre des meilleurs graveurs qui se sont exercés « dans un > genre qui est à la grande gravure de portrait ce que > la vignette est à la gravure d'histoire. » Le portrait du Duc de la Rochefoucauld, auteur des maxines , est très-fin, et rend bien la préciosité et le joli de l'émail de Petitot d'après lequel il a été gravé. Celui du capitaine de vaisseau de Rossel ! auquel sa fille

! Le capitaine de vaisseau de Rossel était lui-même un artiste d’un certain talent, qui avait été chargé par le roi de peindre les principaux combats des dernières guerres. Il n'avait été fait que des conventions verbales entre le Ministre de la Marine Lacoste et lui; aussi , quand il fut question de réglement , y eut-il contestation, M. de Rossel réclamant 3,000 fr. pour chacune des peintures, sur lesqnelles il avait dejà reçu d’ailleurs une somme considérée comme suffisamment rémunératrice. On dut nommer des experts, pris parmi les peintres de l'Académie, pour trancher ce différend, Ceci se passait en juillet 1792.

présente une branche de laurier, et le petit profil de Basan, destiné à orner le Dichionnaire des graveurs, sont d’un travail remarquablement fin et serré.

Choffard a laissé la réputation d'un artiste amoureux de son art, quittant difficilement un ouvrage à moins qu'il n’en fût absolument satisfait, et ne calculant jamais par les honoraires qu'il devait recevoir, le temps qu'il y mettait. Il était encore toujours prêt à obliger ses confrères et à mettre sa grande habileté à leur disposition. Ponce, son contemporain, lui a rendu dans une Notice nécrologique cet hommage : « Lorsque » l'un d'eux avait recours à lui pour un objet de > perspective ou d'ornement, genre dans lequel il > excellait : apportez-moi votre travail, lui disait-il , » et laissez-le moi afin que je le considère à loisir. » Vous étiez sûr, lorsque vous retourniez chez lui, de » trouver la partie qui vous inquiétait entièrement » faite: mais ce qui mettait le comble à la délicatesse » de son procédé, c'est que jamais vous ne pouviez > parvenir à lui faire accepter le juste tribut de votre » reconnaissance. »

Ponce ajoute que ce désir d’être agréable le suivait partout, en même temps que son extrême modestie et la crainte d’être à charge à quelqu'un. Je l'ai vu souvent arriver à la campagne, dit-il, avec le petit pain en poche pour le dogue de la porte, les gimblettes pour le petit chien, les bonbons pour les enfants , les fleurs ou le flacon pour la maîtresse de la maison et le gros écu pour les domestiques.

Ces larges façons d'agir n'avaient pas, comme on peut le penser, contribué à augmenter beaucoup l'avoir de Choffard. L'artiste était obligé sur la

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fin de sa vie d'accepter des besognes fastidieuses, de pauvres vignettes pour des romans plus pauvres encore. Tels étaient les travaux qu'il faisait pour le roman des Trois Femmes, de M" de Charrière, et autres élucubrations de même ordre. Nous trouvons dans une des lettres que le peintre graveur Legrand écrivait le 13 Thermidor an VI à cette dame dont il était le factotum à Paris, ce curieux passage :

« J'ai vu Couché. Il retouchera la première planche. » Il prétend qu'elle deviendra bien, j'en doute fort, enfin > nous verrons. Il faut que je retouche une épreuve » et que Je retouche encore les épreuves subséquentes » jusqu'à et qu'elles soient dans un état suportable. Il >» se plaint toujours que leau-forte a trop mordu. Ce >» n'est pas cela, c’est le talent qui manque. Les autres >» desseins sont en train, ne vous inquiétés pas. Mais > 1] faudrait que vous eussiés la complaisance de me » procurer les moyens de donner quelques à-comptes » à Choffard. Il a beaucoup moins les moyens de faire » (les avances que le richard Couché qui parrait avoir >» bien des regrets d'avoir entrepris cette affaire et qui » m'a dit que son beau-frère avait eu bien meilleur nez » que lui en refusant de travailler pour vous. Et moi » je dis qu’il aura un pied de nêz quand il verra des » gravures meilleures que les siennes... adieu, excusés > mon chagrin mais croyés qu'il est motivé par une > position fort critique... Je tàcherai de rapeller mon » courage. J'en ai besoin. Vous enverrés la sôme que > VOUS Jugerés à propos pour que je la fasse passer > à Choffard. Les artistes dont vous me parlés dans » votre avant-dernière sont morts... Et moi aussi je > voudrois être mort après tout ce que je vois. Adieu

» mes homages s’il vous plaît à M. de Charrière et à » vos charmantes demoiselles. »

Choffard avec son heureux caractère eut un grand nombre d'amis: il fut lié avec Joseph Vernet, avec Vien, avec Cochin; il était des promenades aux environs de Paris, dirigées par Wille. Quand le prince de Nassau-Saarbrück propose au célèbre graveur de portraits un aussi petit travail que celui de graver ses armes : « Cela me fit rire ,écrit-il, mais je me suis excusé en lui donnant M. Choffard qui fait bien les ornements. »

En 1793, les artistes quine voulaient pas être suspects au nouvel ordre de choses furent tenus de rendre leurs brevets de membres des ci-devant Académies Royales, à la Commune des Arts. Wille avait déjà fait sur cet autel le sacrifice de ses patentes des académies de Rouen et de Paris.

« Ayant retrouvé, — écrit Wille le 9 octobre 1793, et * c'est ainsi que se termine son intéressant Journal —

quatre de ces patentes (celles de Vienne, d'Augs- > bourg, de Copenhague et de Berlin) je les ai portées . chez mon ami le citoyen Choffard qui doit aller ce - soir à la Commune des Arts , le priant de remettre - les patentes sur le bureau, ce qu'il a promis de faire + avec plaisir ; car je ne pouvois pas m'y rendre moi- - même à cause d’un mal d'oreille. +

Peu de graveurs étaient plus à même que Choffard. d'écrire sur la gravure. Instruit, habile dans son art, et doué d'un jugement sain, il ne pouvait en prenant la plume qu'éclairer son histoire d'aperçus ingénieux. C'est ce qu'il a fait dans une Nofice historique sur l'art de la gravure parue en 1804, où il passe

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rapidement en revue les principaux artistes qui s’y sont illustrés. Contentons-nous de détacher de l'avantpropos cette remarque : « Quand le graveur sent bien » son sujet, il rend avec les gràces du pinceau les > douces carnations d'Adonis et de Vénus et avec > l'énergie du ciseau les formes prononcées de Mars * et Milon. Il ose plus. Il lutte avec ses originaux pour » l'expression de la vie et celle des passions et des > affections de l’âme. Ainsi le burin dans sa main »industrieuse, comme le ciseau, ie pinceau et la > plume dans celles du sculpteur, du peintre et du > poëte devient la baguette avec laquelle l'enchanteur > opère ses prestiges. »

Peut-on mieux définir le rôle de ces traducteurs et vulgarisateurs de l'art qui font l'objet de ce livre ? Choffard est mort à Paris le 7 mars 1809.

« Nul n’a laissé plus de marques de talent que cet artiste respectable, écrivait le libraire Blaise. Favorisé de la nature et des Muses, celles-ci l'avaient comblé de leurs dons les plus précieux ; et son cœur généreux leur rendit encore plus qu'il n'avait reçu d'elles ! Né laborieux et intelligent, tous les moments de sa vie ont été vouës à son art... Nul n'avait plus de goût que lui pour le choix et la distribution des objets qui entraient dans ses compositions; nul n'avait plus d'intelligence, et plus de grâces pour l'agencement et l’enchaînement des sujets ; quelque aride que fût le programme qu'on lui donnait, il avait l'art par excellence de l’enrichir et de le rendre intéressant. »

11 méditait un ouvrage très-étendu sur la gravure, mais il fut frappé par la mort au moment où il allait

l’entreprendre. « Son génie semblait se ranimer encore » à son heure dernière ; il était tellement occupé de > son projet qu'il ne voyait point la faux du Temps » suspendue sur sa tête blanchie par le travail et » chargée de soixante-dix-huit printemps. >» Une heure avant sa mort, Choffard envoyait chercher du papier pour faire la réduction d'un tableau de Legrand, qu'il voulait graver pour son traité de la gravure.

Nous avons cherché à établir le catalogue de Choffard dans une forme concise, quoique descriptive, afin qu'il demeurût possible de se rendre compte, par une lecture rapide, de l’ensemble de l'œuvre, qui est d'environ neuf cents pièces. Fidèles au principe que nous avons adopté et qui nous paraît utile pour les personnes encore peu familiarisées avec la gravure, nous appelons l'attention par les dimensions même des caractères typographiques sur l'importance des pièces : de la sorte, le collectionneur qui veut s'attaquer à l’œuvre sait immédiatement où il doit frapper les coups décisifs.

Les divisions introduites dans le classement sont destinées à faciliter les recherches. Ce sont d'abord les Æstampes, pièces peu nombreuses, et dans lesquelles Choffard, comme nous l'avons fait remarquer, ne s’est pas montré supérieur à ses habiles rivaux, de Launay, Ponce où Simonet. Puis les Portraits, où se distinguent quelques petites pièces d’une admirable finesse. Nous appelons ensuite l'attention sur quelques Encadrements par lesquels Choffard a fait valoir des portraits gravés par Ficquet, Gaucher ou Saint-Aubin. Les pièces qui suivent : £x-libris, Cartes de Vasile , Adresses, Étiquettes , Médailles pour sociétés poli-

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tiques, Écrans, Cahiers d'Ornements, nous montrent Choffard dans son véritable élément, et s’abandonnant à tous les caprices de son esprit inventif.

Avec les Cartouches pour Titres de Cartes Géographiques, nous entrons dans l'application de la gravure au livre. Les Titres sont décrits sous une rubrique spéciale, parce qu'ils participent à la fois de l'encadrement et de la vignette, et qu’ils sont recherchés par les collectionneurs d’ornements. Les Fleurons nous font voir dans tout son éclat, le dessinateur spirituel et ingénieux, le graveur sans égal pour placer un motif à la tête d’une page ou à la fin d'un chapitre. Les Vignetles viennent ensuite, bien gravées assurément, mais non point supérieures à celles des autres artistes qui se sont distingués dans ce genre ; si les eaux-fortes en ont beaucoup d'éclat, il faut reconnaître que le travail de burin qui les termine est quelquefois un peu irop sec.

Nous rejetons à la fin, en les séparant des vignettes, qui sont destinées à l’amusement du lecteur, les Planches, qui visent à son instruction et ont pour but d'expliquer certains passages d'ouvrages techniques. Les pièces de ce genre n'offrent nul intérêt; les décrire avec complaisance serait en quelque sorte tromper le lecteur, en lui faisant croire à une valeur qu'elles n'ont pas, en détournant son attention des morceaux irnportants de l’œuvre pour la reporter sur des scories. Il y a du reste fort peu de ces non-valeurs ; Choffard est vraiment exceptionnel sous ce rapport : avec lui, tout est bon, et de plus sa gravure nerveuse est d'une fermeté à toute épreuve.

L'œuvre de Choffard au Cabinet des Estampes

forme deux volumes in-folio ; c’est un recueil précieux réuni par Blaise , l'ami du graveur, en 1812.

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