COCHIN PÈRE (CHARLES-NICOLAS
La gloire de Charles-Nicolas Cochin le père a un peu pàli dans l’éclatante trainée lumineuse laissée par le talent de son fils et cependant l'interprète des œuvres des plus grands peintres du XVII: siècle, Watteau et Chardin a droit à moins d'oubli et mérite que ses travaux soient soigneusement distingués de ceux de son fils.
Cochin le père naquit à Paris le 29 avril 1688, d'une ancienne famille champenoise dont plusieurs membres s'étaient déjà distingués dans les arts.
Son père Charles Cochin était peintre et Charles- Nicolas s'occupa de peinture jusqu'à l’âge de vingtdeux ans , époque à laquelle il se consacra exclusivement à la gravure. Élève encore, il se mit à reproduire de grandes décorations comme les Sujets de la Vie de Saint Augustin en sept pièces d'après les peintures de Louis de Boullogne qui sont à l’église des Invalides et de grands tableaux comme les Noces de Cana, d'après Véronèse et des sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament d’après Restout, Lemoine, Hallé, Noël, Coypel, Van Loo, furent ses premiers ouvrages.
Ces divers travaux où il s'était fait remarquer par
son habileté à saisir l'esprit des maîtres qu’il gravait le firent admettre à l’Académie le 31 août 1731 sur les portraits qui lui avaient été commandés précédemment du peintre £'uslache Lesueur et du sculpteur Jacques Sarrazin.
Puis Cochin se lança à la suite de Watteau,. de Lancret et de Chardin dans la fantaisie et les scènes de mœurs telles que 4 Mariée de Village, grande estampe en largeur d'après Watteau, le Camp- Volant, le Retour de Campagne, l'Amour au Théâtre Lialien etl' Amour au Théâtre Français, toutes pièces d'une bonne facture d’après le maitre suprême des élégances du XVIIE siècle. Nous voyons souvent sur les procès-verbaux de l’Académie des mentions comme celles-ci: «M. Cochin académicien a présenté à l’Académie deux épreuves d’une planche gravée par lui d'après M. Lancret ayant pour titre /e Colin-Maillard (4739) » ou bien encore « M. Cochin a présenté à l'Académie 4 épreuves de 2 planches qu'il a gravées d'après M. Chardin ayant pour titres l'Écureuse et le Garçon Cabaretier.»s Les deux tableaux faisaient alors partie du cabinet du comte de Vence. Cochin père a pris aussi pour modèles les peintures de de Troy, telles que le Jeu du Pied de Bœuf, l'Amant sans Gêne, Fuyez Iris, etc.
Heinecken cite encore de lui des planches pour le Recueil des Nations du Levant, pour le Sacre de Louis XV, pour un ouvrage intitulé Versailles ünmorlalisé, et donne une liste de vingt-cinq peintres d'après lesquels il a gravé.
Une des meilleures pièces de son œuvre estla Pompe funèbre de la Reine de Sardaigne à Notre-Dame de
Paris, le 24 mars 1735, gravée par Cochin père d’après la décoration des sieurs Pérault et Slodtz.
Une chose qui peut sembler fort curieuse c’est de voir Cochin père graver résolument d'après les compositions de son fils. Un fait certain, c'est que le père avait infiniment moins de facilité de composition et d'imagination que le fils; mais en revanche en fait d'habileté d'outil et de maniement de la pointe et du burin, il n'avait rien à lui envier. Il avait déjà eu occasion de graver ou de retoucher au burin quelques frontispices et vignettes d’après ses dessins tels que celui du poëme de {a Religion de Racine le fils (1742), seize des jolies vignettes des Œuvres de Virgile, Paris, Quillau (1742), où le travail des deux artistes se fond et se confond à merveille, la gravure de ia vignette du Catalogue de Quentin de Lorangère (1744), lorsqu'en 1745, Charles-Nicolas Cochin fils accablé de travaux , dut prier son père de l'aider dans l'exécution des planches si importantes des Cérémonies du mariage du Dauphin avec l'infanie & Espagne. En sa qualité de dessinateur des Menus-Plaisirs et surtout d'artiste émérite, déjà très-apprécié à la cour, c'est Cochin fils qui exécuta les quatre dessins des fêtes, mais il ne grava que les deux premières, la cérémonie du mariage et la salle du manège convertie en théâtre. C'est donc à Cochin père que revient tout l'honneur de la gravure des magnifiques estampes de la Décoration du Bal Paré, donné par le roi le 24 février 1745 pour le mariage du Dauphin et de la Décoration du Bal Masque, donné dans la grande galerie du château de Versailles dans la nuit du 25 au 26 février 1745. Rarement le dessinateur a été mieux inspiré , a
mieux groupé ses innombrables personnages et mieux donné l'illusion d’une foule animée; de plus il a trouvée dans son père un interprète excellent , d'un talent sûr et aguerri, et les préparations à l’eau-forte non plus que les pièces terminées sont loin de déparer par leur présence le beau volume des fêtes.
Citons encore comme produit de cette collaboration de famille , {a Décoration et le Dessein du Jeu tenu par le Roy el la Reine dans la grande galerie de Versailles à l'occasion du second mariage du Dauphin le 9 février 1747.
Dans les Jolies figures du Bréviaire du Diocèse d'Evreux, ce serait Cochin père qui aurait gravé très-finement les différentes vues de la cathédrale de la ville, au-dessus de laquelle planent la Vierge et saint Éloi. Enfin il aurait, suivant Joiubert, collaboré à l'Histoire de Louis XV par médailles.
Le 7 août 1745 l’Académie choisit Cochin père « pour faire imprimer toutes les planches des portraits gravés de l’Académie dont on pourrait avoir besoin par la suite, M. Duchange qui en était chargé précédemment ayant fait rapport à l'assemblée qu’il n’avait plus de presse chez lui. »
On doit encore lui attribuer l'eau-forte de quelquesunes des figures des Fables de La Fontaine, (! Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses, Contre ceux qui ont le gout difficile, le Corbeau voulant inter l’Aigle, le Meunier, son Fils et l'Ane, ete.) dont son fils s'était chargé de redessiner les figures laissées un peu vagues par Oudry. Ces planches signées C. Cochin sont l'œuvre des dernières années de sa vie. Nous y distinguons encore les eaux-fortes des Deux
Muiels , de {Hirondelle et les petits Oiseaux. Simonide préservé par les Dieux.
Charles-Nicolas Cockin père avait épousé Louise Magdeleine Hortemels dont nous parlons ci-après. Il mourut le 5 juillet 1754, dans son logement des galeries du Louvre et fut enterré le lendemain en présence de son fils et de Jacques-Nicolas Tardieu son neveu.
L'œuvre de Cochin père comprenant 512 planches tant avant et avec la lettre qu'à l’état d'eaux-fortes , a été vendu à la vente du sculpteur Cayeux (1769), la somme de 52 livres.
Louise MAGDELEINE HORTEMELS, femme Cochin, née à Paris en 1686, et fille d’un libraire originaire de la Hollande, est cette bonne vieille janséniste dont Moreau alors âgé seulement de vingt-quatre ans nous a conservé les traits. Elle est assise les bras croisés, en bonnet blanc et mantelet de soie noire; près d'elle sur une table un chat étonnant de vérité. Au fond l'or reconnait parmi les cadres accrochés, le dessin du Concours de la Tête d'expression de son fils et une marire d’après Vernet à la gravure de laquelle elle a collaboré f.
Mais avant d'être la vieille et digne femme que nous a représentée Moreau , Magdeleine Hortemels était une vaillante buriniste, occupée comme ses sœurs, Marie- Anne femme Tardieu et Marie-Nicolle femme Belle, à graver des estampes. Signalons d'elle /es Quatre heures du Jour d'après Lancret; des planches pour Versailles
1 Le portrait dessiné par Moreau , et appertenant à M. de Goncourt, a été exposé à l'Ecole des Beaux-Arts en 1879.
Immortalisé ouvrage de J. B. de Monicart (Paris, 1720. 2 vol. in-4); Mercure annonçant la Paix aux Muses, d'après Michel Corneille ; le Ballet des Noces de Gainaches, d’après Charles Coypel ; Ze Triomphe de Flore, d'après Poussin et d’autres compositions d'après ce peintre; des eslampes d’après Bertin, et même l’assez vilain titre de l'édition du Diable Boileux (Paris, Ribou 1707, in-12), œuvre de sa Jeunesse.
C’est à sa sœur ainée MARIE-ANNE HORTEMELS, née en 1682 et femme de Nicolas-Henry Tardieu qu'il faut restituer quelques bons portraits, ceux de {a Duchesse d'Orléans (Élisabeth-Charlotte), du cardinal Gaston de Rohan, du cardinal de Thiard de Bissy, tous trois d’après Rigaud, et celui du Régent, d'après Santerre.
Cette dernière mourut le 24 mars 1727.
Mais Louise-Magdeleine Hortemels qui avait épousé Charles- Nicolas Cochin le 10 août 1713 et qui eut l'honneur de mettre au monde et d'élever celui qui devait devenir l’un des meilleurs dessinateurs-graveurs et écrivains d'art du XVIIE siècle, a surtout gravé d'après son fils. La Charmante Calin et le Chanteur de Cantiques sont deux de ses bonnes pièces. La première surtout est agréable et l'effet de clair-obscur y est fort bien rendu. Elles ont été gravées d’après deux des dessins des Charges des Rues de Paris exécutés par son fils alors qu'il n'avait que quinze à seize ans et conservés précieusement par Jombert. « Quoique faits,
1 Ce titre a été vendu récemment (1879), avant la lettre , la somme de 500 fr.
» dit-il, dans un âge fort peu avancé, on y remarque > déjà la touche spirituelle, le génie poëtique et la » belle composition qui distinguent ses ouvrages. »
Signalons une planche pour Don Quichotte, (celle où on le barbifie), — le Grand Lama et le Roi de Tangut, pour l'Histoire générale des Voyages.
Dans la grande et belle pièce d'après Pannini représentant les Préparatifs du feu d'Artifice que le cardinal de Polignac fit tirer à Rome sur la place Navone, pour la naissance du Dauphin, l’eau-forte seule est de Cochin,et l’esitampe a été terminée au burin en 1736 par Madame Cochin sa mère.
Enfin Magdeleine Hortemels passe pour avoir souvent aidé son fils dans ses grandes planches de fêtes et pour s'être modestement effacée devant lui en ne signant pas, pour lui en laisser l'honneur et le succès.
Madame Cochin après la mort de son mari était venue habiter avec son fils aux galeries du Louvre. Nous supposons même que par une attention délicate de celui-ci et pour masquer son hospitalité, il lui donnait quelques planches à exploiter, car nous lisons au-dessous de la graude vue d'Orléans de Desfriches et Choffard, dont il avait lui-même exécuté les figures, se vend aux galeries du Louvre chez la veuve Cochin.
Miger, l'un des rares élèves de Cochin, nous à dépeint dans ses mémoires cet intérieur composé de trois vieilles femmes jansénistes qu'il appelait plaisamment les Sempilernelles, et où le chevalier son maître n'apparaissait que bien rarement.
Wille nous fera en quelques lignes dans son Journal , l'oraison funèbre de Magdeleine Hortemels :
« 4 octobre 1767. J’assistay aux convoy et enter- » rement de madame Cochin née Hortemels, mère de >» M. Cochin, chevalier de l’ordre de Saint-Michel, > graveur du roi, secrétaire de l’Académie Royale de > peinture et garde des desseins du cabinet du roi. Elle » demeuroit avec M. son fils aux galeries du Louvre > et fût enterrée à Saint-Germain l'Auxerrois sa pa- » roisse. Un monde infini, outre l’Académie; accom- » pagnoit le corps de la défunte. Elle étoit d'une > grande douceur et avoit beaucoup et fort bien tra- > vaillé dans la gravure. Elle avoit 87 ans et il y avoit » bien vingt-sept ans que je la connoissois et estimois > infiniment. »
ESTAMPES