VI. D'APRÈS DIVERS
15. POMPE FUNÈBRE DE LA REINE DE SARDAIGNE, à Notre- Dame, le 25 mars 1735, d’après la décoration de Pérault et Slodtz ; in-fol.
16. L’Inflexibiliié de saint Basile, — Jacob se faisant connaître à Rachel, d’eprès Lemoyne, — Jacob et Laban , — la Destruction du palais d'Armide, d'après Restoat, — Jacob poursuivi par Laban, — le Serviteur d'Abraham auprès de Rébecca , d’après N. Bertin, — La Trinité et l’Assomption, tableaux de la voûte des Invalides, d’eprès Noël Coypel, — L'Histoire de saint Augustin peinte aux Invalides en sept pièces, d'après L. de Boullongne, etc.
17. Portraits de Jacques Sarrazin l'aîné, sculpteur ordinaire du Roi, et d'Eustache Le Sueur, gravés par Cochin pour sa réception à l’Académie en 1731.
Huber dit de Cochin qu'il était bon dessinateur et gravail avec beaucoup d'esprit et de goût, surtout quand les figures de ses estampes étaient d'une grandeur médiocre.
VIGNETTES
18. Frontispice de Boucher pour Tombeaux des princes..., de la Grande-Bretagne , gravé à l'eau-forte par Cochin fils, et terminé par Cochin père.
19. Tête de page pour un in-fol., avec des amours, les attributs des arts, et un cartouche d'armoiries dans lequel Le Mire a gravé plus tard le portrait de Louis XV. — D'après Boucher.
20. Vignette pour le tome XIII de Sancti Joanni Chrysostomi opera, d’après Cochin fils.
21. M. de Montgeron présentant au Roi son livre sur la vérité des miracles opérés per le diacre Pris ; frontispice in-8, d'après Cochin fils.
On voit au bas de cette curieuse petite pièce M. de Montgeron à genoux devant la Lombe de Pâris, et le carrosse qui le conduit à la Bastille.
Cette planche a servi, en 1753, sous le titre dc Remontrances du Parlement au Roi contre le schisme. Le bas a été changé : on y voit la Justice; au-dessous, les curés de St-Médard et de St-Etienne refusant le Sacrement à des malades. « 11 y a eu arrêt dela Cour du Parlement en date du 4 juillet 153, portant sup- » pression de cette dernière estampe. » (Jombert).
. La Religion, poëme de Louis Racine, in-8, frontispice et fleuron d'après Cochin fils. 1742.
. Œuvres de Virgile, Paris, Quillau , 1742.
Seize vignettes gravées d’après Cochin père. Deux autres vignettes, pourlos chants IX et X de l'Énéïde, ont été dessinées et gravées par Cochin fils.
Le Temple de la Renommée, par Piron, in-8, 1744. Frontispice représentant les efforts des ambitieux pour arriver à ce temple; d'après Cochin fils.
Catalogue raisonné des Curiosités du Cubinct de M. Quentin de Lorangère, par Gersaint ; in-8, 1744.
Très-joli frontispice, d’après Cochin fils, représentant des amateurs qui examinent des tableaux et des estampes. Il a servi depuis au catalogue des estampes de M. de Fonpertuis et à celui de Gersaint.
Oraison funèbre de M. de Beauvau, archevéque de Narbonne ; in-4 , 1744.
Fleuron d’armoiries et encadrement d'un petit portrait tête de page, d'après Cochin fils. Le portrait a été gravé par Schmidt.
Moïse, frontispice pour les Figures de la Bible, de Royaumont; in-4, 1744 ; d'après Cochin fils.
Brémiaire du diocèse d'Évreux, Paris, 1747, in-12.
Quatre frontispices d’après Cochin fils.
. L'Art de la guerre, du maréchal de Puységur, Paris, Jombert ,
Minerve enseignant l’art de la guerre, fieuron d’après Cochin fils.
Théâtre des Grecs, par le Père Brumoy, Paris, 1749; in-12.
Très-joli frontispice representant l'origine de la Tragédie, d'après Gochin fils.
Illustrations pour la grande édition des Fables de La Fontaine.
Un certain nombre des figures de cet important ouvrage sont signées de Cochin comme gravées à l’eau-forte : la Grenouille qui veut se faire..., les Deux Mulets, l'Hirondelle et les Petits Oiseaux ; le Dragon à plusieurs lêles, l'Homme entre deux âges, Contre ceux qui ont le goût difficile, l'Ane chargé d'éponges, le Corbeau voulant imiter l'aigle, le Meunier, son Fils el l'Ane, les Loups el les Brebis, le Bûcheron et Mercure, etc., etc.
COCHIN Fizs (CHARLESs-NicoLas).
La place que Charles-Nicolas Cochin fils, dessinateur, graveur, écrivain, ordonnateur des beaux-arts sous l'administration de M. de Marigny, secrétairehistoriographe de l'Académie Royale, a tenue dans l'art du xvim siècle, est trop considérable pour qu'il ne lui soit pas consacré ici une notice proportionnée à son importance. Toutefois, laissant au second plan ses autres mérites, c'est comme graveur que nous allons particulièrement l’étudier.
Le tout premier début de Cochin dans la gravure, alors qu'il était encore élève de son père, serait en 1727, un petit Saënt Joseph tenant l'enfant Jésus sur ses genoux, suivi en 1728 de deux pièces d’après Gillot pour les Fables de La Molle, (l Audience du Lion, les Moineaux), signées de Cochin le fils qui avait alors treize ans, La Fuite en Egypte qui date de 1730 est son premier essai d'eau-forte. Il était tellement rebuté, dit Jombert , du travail froid et monotone des commencements de la gravure au burin qu'il en était découragé, lorsque son père s'apercevant de ce dégoût, lui permit de se livrer au penchant qui l’entraînait vers la gravure à l’eau-forte.
C'était d'ailleurs un maître assez sévère que Cochin le père; il faisait copier à son fils des estampes de savants graveurs telles que Ze Chris! couronné d'épines de Bolswert, d'après Rubens, et quand le jeune Cochin, qui aimait déjà la gaudriole, goût auquel il n'a jamais renoncé, cherchait à reproduire des compositions facétieuses, telles que celle du Véllageois qui cherche son Veau, d'après Pierre, qui est fort égrillarde, Monsieur son père s'empressait de « rompre la planche » avant mème qu’elle ne fût terminée, ce qui a rendu cette estampe infiniment rare (1731) ; et bien vite, cachant son dépit le futur ami de Mw de Pompadour, reprenait philosophiquement ses planches de Saint Paul et Saini André à mi-corps d’après les peintures de son oncle Belle.
Dulin ou d'Hulin, membre de l’Académie, était alors un peintre en grande réputation, et Cochin gravait le plus sérieusement du monde son tableau les Hommes de Génézareth présentant leurs malades à Jésus, ou bien le paysage de sa Vertumne et Pomone, ou encore la Mort d'Hippolyle d’après de Troy , mais bientôt en cachette il courait chez Le Bas et revenait aux compositions des Contes de La Fontaine dont le placement toujours facile lui mettait, un peu d'argent en poche pour ses plaisirs. C'est à notre avis dans ces travaux en sous-main, qu'il faut ranger les figures assez rudimentaires d'ailleurs comme dessin et comme gravure , de format in-8 , {a Mandragore , le Baiser rendu, Nicaise, Frère Luce, Frère Luce congédiant Agnès , la suite du Cas de Conscience, Mazet, qui lui étaient achetées par un marchand-vitrier nommé Célis.
En 1729, pour célébrer la naissance du Dauphin ,
des fêtes furent données partout. À Rome, le cardinal de Polignac se distingue par un magnifique Feu d'Artifice qu'il fit tirer sur la place Navone, le 30 novembre. Ce sont les préparatifs de cette fête que Pannini avait peints et que Dumont le Romain reproduisit en un dessin qu'il envoya à Paris. Le bonheur voulut que Cochin fils fût chargé de le graver à l'eau-forte pour en répandre et perpétuer le souvenir, heureuse coïncidence qui lui révéla sa vocation. Il le fi avec une habileté et une légèreté prodigieuses (1735). Ces personnages innombrables, ces groupes élégants, ce fourmillement de la foule , l'architecture, tout est rendu à la perfection. Il ne reste plus pour gâter la pièce ou tout au moins l'alourdir, qu'à la faire terminer par sa mère, Madeleine Hortemels, ce qui ne manque point. Mais Cochin a donné là sa mesure Comme graveur, il faut qu’il montre son savoir comme compositeur. Justement cette même arnée 1735, le 3 septembre , le duc d'Orléans voulut douner dans ses jardins de Meudon, une fête au petit Dauphin. Le Dessein de l'Ilumination el du Feu d'Artifice , fut commandé à Cochin qui a aussi gravé cette estampe, et à voir l'arrangement facile et pittoresque des spectateurs et l'effet rendu , on sent que le dessinateur et le graveur des menus-plaisirs du Roi n’est plus àdécouvrir.
Nous trouvons d’ailleurs de très intéressants détails sur cette première partie de l'existence de notre artiste et sur ses premiers travaux, dans un manuscrit intitulé par Cochin, Mémoires Secrets !, qu'il n’a
1 Ce manuscrit, qui va être publié sous le patronage de la Société des Archives de l'Art français , nous a été très chligeamment communiqué per M. J. Guiffrey 11 fut légué par Cochin à la Bibliothèque du Roi.
malheureusement pas mené assez loin. C'est grâce à un dessin représentant l'Audience de l'Ambassadeur Turc à Versailles, qu’il avait reçu les encouragements de Bouchardon et d’autres artistes et attiré l'attention du comte de Bonneval, contrôleur des menus, qui se fit un devoir de l’employer : « Ge dessein m'avoit couté » un temps considérable. Il m'avoit été décommandé » dans le temps ou il étoit déja suffisamment avancé » pour me faire désirer de l’achever..……. Lorsqu'il le » fût, je le montray à M. de Bonneval alors contrôleur > des menus plaisirs du Roy, il me parût le désirer » avec tant d'ardeur , lui qui étoit froid et peu démons- » tratif que je lui en fis présent. C'’étoit à lui que > j'avois l'obligation d'avoir travaillé pour le Roy dès > l’âge de 20 ans, honneur dont j'étois flatté, ne pré- » voyant pas que je serois toujours fort mal payé dans » ce district et que je perdrois toutte ma jeunesse sans » profit à leur service. M. de Bonneval étoit alors par > sa place à portée de me faire du bien dans la suitte, » mais ii id quitta par les aégoûts que lui donna M. ie » Duc de Richelieu premier gentilhomme dela chambre » du Roy. »
Cochin continue à remplir les livres de ses gravures, en même temps qu'il jette aux quatre vents de la publicité des adresses de Strass, de Jombert, des ex-libris, des cartes d'invitation historiées, des figures de modes, des paravents d'après Gillot, des pièces d'ornements d'après Lajoue. On retrouve sa signature dans des bréviaires, où 1l traduit les compositions de Restout et de Boucher, dans des livres sur la Décoration des Edifices (1737), sur le Calcul Differenliel et la Mécanique Générale (1741). sur le n6-
canisme de l'artillerie où il a représenté les effets des bombes, mortiers, une batterie de canon qui saute, dans les pittoresques vignettes des ouvrages de l'abbé Deidier et de Dulacq: citons aussi celles où il a traduit finement des expériences d'électricité pour Les Transactions Philosophiques, le fleuron et la vignette de Faunillane, roman du comte de Tessin, enfin la plus jolie pièce des Quatre äges de la Vie, d'après ses dessins, l'Enfance, estampe remarquablement exécutée, qui représente des petites filles donnant de la bouillie à un chat emmaillotté et qui est également de lui comme gravure.
Cochin, dont le mérite était déjà reconnu en haut lieu, bien qu'il n'eût que vingt-quatre ans, avait été chargé de suppléer ou mieux d'aider les frères Sébastien-Antoine et Paul-Ambroise Slodtz. avec lesquels il était d’ailleurs fort lié, dans le dessin et la gravure des fêtes que l’on préparait pour le mariage de Madame Première, et dont on désirait à la cour conserver le souvenir. C'étaient eux, en effet, et le sculpteur René- Michel Slodtz, qui à la mort du peintre d'architecture Pérot, « s'étant bien fait venir des supérieurs » furent choisis comme décorateurs en chef des menus-plaisirs. Cochin. leur ami.avait donc été proposé par eux comme dessinateur et graveur du Cabinet du Roi, et c'est en cette qualité qu'il dessina et grava les amusantes et minuscules petites figures de /'Z!umination de la Rue de la Ferronnerie pour le mariage de Madame et de Don Philippe d'Espagne. Mais la pièce qui justifie davantage la distinction qu'il venait d'obtenir, et qui l'emporte encore en grâce et en esprit, est celle où se meuvent ces groupes si curieux de vie et de
mouvement, si amusants de vérité, la Décoration de l'Iltumination et du Feu d'Artifice tiré à Versailles le 25 septembre 1739, pour le même mariage de Madame Première avec l'Infant Don Philippe, groupes qui sont dessinés et gravés à l’eau-forte et au burin par Cochin. L’eau-forte particulièrement est merveilleuse de légèreté en même temps que de rendu.
La place de Cochin était marquée à l'Académie, après ces travaux remarquables : aussi bien son père, son oncle Belle, et leurs amis l'y appelaient et, à peine àgé de vingt-six ans, il y fut agréé : « Samedi 29 avril 1741, > le sieur Charles-Nicolas Cochin le fils ayant présenté » plusieurs dessins de sa composition et estampes qu'il » a gravées,les voix prises, la compagnie a agréé sa pré- » sentation et lui a ordonné de graver pour son morceau » de réception un dessin allégorique qu'il a composé à > la louange du Roy et des arts de peinture, sculpture » et gravure. Accordé un an pour l'exécution du dit > morceau !. »
1 Extrait des Procès-verbaux inédits de l’ancienne Acadériie ! École des Beaux-Arts). On jug'era combien Cochin était occupé par ses travaux, car, vingt ans après, il n’avait pas encore rempli son engagement. Mais alors il éteit un personnege , l'ami du Directeur des Bâtiments, et, on peut le dire, le directeur des arts en France‘ aussi l’Académie, dont il était d’ailleurs le secrétaire, lui faisait elle crédit. On lit dans ces mêmes procès-verbaux, 31 octobre 1761 : « Le S' Cochin, secrétaire, à qui ses » occupations pour le service du Roi n’ont pas encore permis de satis- » faire aux engagements qu'il a contractés lors de sa réception, a » présenté à la Compagnie un dessein au crayon rouge représentant » Lycurgue blessé dans une sédition, et l’a supplié de vouloir bien » accepter ce morceau et son pendant, qu'il fait actuellement , comme » acquit de sa promesse. L'Académie a bien voulu lui accorder cette » faveur. » Notons que c’est Cochin lui-même qui rédigeait alors les procès-verbaux.
C'est vers cette époque que Cochin grave le fleuron qu'on appelle l'Enseigne de Jombert , et les belles Académies largement et facilement traitées dans le goût et la manière de Boucher, et qui sont destinées à orner la Méthode pour apprendre le Dessin du même Jombert, son ami.
Cet éditeur , libraire du Roi pour l'artillerie et le génie, élait lié avec un grand nombre d'artistes. C'est chez lui que Cochin aimait à aller le soir, et, tout en causant, il dessinait quelque portrait de la famille ou quelque spirituel croquis qu'il se gardait bien d'emporter. Jombert avait ainsi recueilli un grand nombre de dessins et de gravures de l'artiste tels que ces Diverses charges des rues de Paris parmi lesquelles figuraient /& Charmante Catin et le Chanteur de Canliques , et ces beaux dessins de Vérginius et Brutus , inspirés par la lecture de {Histoire Romaine de Rollin ; il avait aussi formé l'œuvre presque complet des pièces gravées par et d'après Cochin, et se trouvait ainsi, mieux que personne , à même de le décrire, ce qu'il a fait dans un petil volume qui est un modèle du genre.
Dans l'illustration des Œuvres de Virgile, traduites par l'abbé Desfontaines (Paris 1742), Cochin fils. qui à dessiné toutes les jolies figures de ce livre, n’en a gravé que deux. Toutes les autres le sont par son père ; c'est au fils en revanche qu'il faut rapporter un grand nombre de frontispices pour les ouvrages imprimés par Prault et Coustelier. C’est aussi sa signature que l'on remarque au bas de gracieux entêtes de chapitres représentant /a Vérité, la Salire , les Muses , etc. composés et gravés pour les Œuvres
de Jean-Baptiste Rousseau (1743) : des vignettes pour l'Oraison funèbre du Cardinal de Fleury, pièces dessinées et gravées en quatre jours : des fleurons de Sylie, roman de Watelet. pour lequel le peintre Pierre avait crayonné les dessins ; enfin ce joli titre du Réglement pour l'Opéra de Paris, Si justement imprimé à Utopie (1743).
A cette date Jombert, dans son catalogue, place la publication du frontispice des Mémoires de l'Académie Royale de Chirurgie de Paris, mais cette pièce, qui montre Ja Chirurgie présentant ses mémoires au roi, au milieu d’un camp , avait été dessinée et gravée deux ans auparavant. Cochin faillit, par l'intrigue du comte de Caylus, se voir refuser cette estampe et rapporte ainsi dans quelles circonstances! : « Lorsque je n’avois encore qu'environ vingt ans, , l'établissement de l'Académie royale de chirurgie fut fait par M. de la Péronie. Il fut question de faire > graver un frontispice pour le premier volume des . mémoires. M. Quesnay qui éivii atui dé mon père » m'en chargea. Il suffit, vis à vis des gens quine sont » pas au fait de l'art, qu’on soit de leur connoissance » pour supposer qu'on à les talens dont ils ont besoin, ; car, il le faut avouer, j'étois encore extrêmement , faible. Je le dessinai avec tout le soin dont j'étois ; capable et le gravai de même, mais on ne me permit + pas de mettre la Minerve sur un nuage, comme j'en .avois besoin, si bien que cette figure de Minerve, , fourrée dans la composition après coup étoit Lrès ; misérable. Quoi qu'il en soit ilsen parurent contents.
1 Mémoires secrets encore inédits.
COCHIN. bi
» [y avoit bien sept à huit mois que je n’avois point > demandé à être payé pour ne pas paroître avide, > lorsque j'appris que M. Boucher avait fait undess in > et que M. Le Bas recommençait la planche. je » demandai alors à être payé et j'en vins à bout. »
Disons ici, d’après Jombert, que c’est le comte de Caylus qui se mêlait de tout et voulait tout régenter dans les arts, qui conseilla de s'adresser à Boucher pour obtenir un dessin plus satisfaisant, et qui le fit graver par Le Bas.
« Les deux planches faites on ne sçut laquelle > préférer. Le dessein de M. Boucher étoit mieux > composé, mais la figure du Roy étoit lourde et d’un > caractère bas. MM. de l'Académie de Chirurgie ne > sachant comment se déterminer, prièrent M. le > Cardinal de Fleury de les présenter touttes deux au » Roy afin qu’il choisit et la mienne eut le bonheur » d'être préférée. Je le dis en vérité bien sans vanité > car je conviens que c'est une assés mauvaise » besogne.
» Je n’ay pas bien sçu le rapport qu’avoit eu M. de > Caylus à cette affaire , mais je sçais que M. Boucher > qui m'aimoit, fàché du risque que je courois lorsque » j'étois incertain si l’on ne me laisseroit point ma * planche me dit : C'est la faule, tu ne vas jamais » von M. de Caylus. »
Le dessinateur et le graveur des planches des cérémonies officielles organisées par M. de Bonneval, contrôleur des menus-plaisirs, poursuit son œuvre. En 1741, c'est la Pompe funèbre d'Eltisabeth-Thérèse de Lorraine,Reine de Sardaigne, en l'église Notre-Dame de Paris, le 22 de septembre , qu'il dessine et grave
avec un grand sentiment de l'arrangement heureux , des proportions et de la perspective. L'eau-forte en est claire, lumineuse même et c’est une de ces planches que sa mère ne fera qu'assombrir , en la terminant, mais elle le fera modestement du reste en ne signant pas. La planche n’a été finie qu'en 1743.
À propos de ces estampes Cochin rapporte que M. de Bonneval avait la singulière gloriole d'exiger que l'on gravât au bas : de Bonneral invenit. « On en > rioit, ajoute notre graveur, personne n'en étoit la » dupe, mais il étoit content. »
Puis vint le mariage du Dauphin avec cette Infante d'Espagne dont la vie fut si courte et dont Cochin devait à si peu de distance retracer par ses gravures le mariage et les obsèques.
C'est d'abord, la Cérémonie du Mariage de Louis, Dauphin de France, avec Marie-Thérèse , Infante d'Espagne, dans la chapelle du château de Versailles , le 23 février 1745, pièce en hauteur, remplie des charmants groupes de dames de la cour, et dontil signe le dessin et la gravure.
Ensuite vient la fameuse pièce du Bal masqué donné par le Roi dans la grande Galerie de Versailles. pour ce même mariage, magnifique estampe en largeur avec un mouvement prodigieux de masques et de costumes grotesques dont on pourrait, si la gravure en semblait insuflisante , constater tout l'effet dans le dessin original qui se trouve au Louvre. Jamais Cochin n'a mieux groupé ses personnages, dans la variété infinie de leurs poses ; jamais il ne leur a donné plus d'animation , jamais il n’a mieux formulé ce fourmillement de foule parée.
Seulement, Cochin tout occupé alors à composer et à dessiner, n’a plus le loisir d'exécuter les gravures. Nous pensons toutefois qu'il a dû mettre la main à l'eau-forte et indiquer avec sa sûreté habituelle les silhouettes de bien des personnages. Toujours est-il que rien ne le marque sûrement et cette belle planche ainsi que celles du Bal Pare, donné le 24 février, et de la Décoration de la salle de spectacle construite dans le Manège , sont signées de Cochin père pour la gravure et d’ailleurs lui font honneur si elles sont bien réellement de lui: c'est Cochin fils en revanche qui s'était réservé de graver les jolies cartes d'invitation enguirlandées d'amours, qui étaient envoyées aux seigneurs invités au bal paré.
Ces fêtes furent le triomphe des frères Slodtz, qui en étaient les organisateurs , et les dépenses des menus , jusqu'alors peu importantes , devinrent, à partir de 1745, très consilérables : « Les Slodtz > furent chargés , rapporte Cochin ! , qui nous donne à ce sujet d’intéressan:s détails, des fêtes du premier mariage de M. le Dauphin pour lesquelles ils firent dans le manège de la petite écurie du Roy une salle de bal paré qui, dans les vingt-quatre heures, fut changée en une salle de comédie dont on a fait usage pendant quelques années.
» Depuis ce tempsles décorations des feux d'artifices. de théâtres pour la cour et autres qui se firent en différentes occasions furent exécutées sur leurs desseins. Les pompes funèbres devinrent quelque chose entre leurs mains. Ce qu'on y avoit jusques-là
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1 Mémoires secrets déja cités.
» exécuté qu'en platte peinture, ils l’exécutèrent en - relief. Il est vrai qu'on leur a reproché qu'ils y » avoient répandu un goust galant et un air de fête > peu convenable à la gravité du cérémonial, mais ils > s'eforçoient de plaire à la Cour, qui n'admet de » sérieux nulle part qu'avec peine , et ils réussissoient > assés. »
On pourrait s'étonner de ne retrouver que rarement dans ce beau livre de fêtes, de bonnes épreuves de ces remarquables planches. Le graveur nous en donne encore l'explication dans ses Mémoires Secrets et en rejette la faute sur M. de Bonneval qui, suivant lui, fit alors « une bonne bévue. » « Je lui avois donné un > imprimeur pour imprimer mes planches de fêtes de > 4745. Je l'avois prévenu que c’étoit un des plus » habiles, mais qu’il avoit besoin d’être veillé. En > effet par la négligence de Lévêque et d'autres - valets des menus plaisirs avec qui il buvoit, il fit » faire l'ouvrage par un mauvais compagnon, au > moyen de quoy les planches furent usées sans avoir > donné à peine cent bonnes épreuves. J'en avertis » plusieurs fois inutilement ; il les servit donc de > manière à mériter punition. Le bon M. de Bonneval > lui fit donner une pension. Ce qu'il y eut de plaisant » c’est que l’imprimeur qui avoit imprimé mon ouvrage, » qui avait mal servi, fût bien payé et récompensé , et » que moy je fus mal payé et n'eus aucune récom— » pense. »
Dix-huit mois à peine étaient écoulés que le dessinateur des menus était appelé, mais, cette fois, pour conserver le souvenir de la Pompe Funèbre de Madame la Dauphine dans l'Eghse de Notre-Dame , le 24
novembre 1746, dont l'arrangement était dû, nous venons de le voir, aux Slodtz, et de la Pompe funèbre de son enterrement dans les caveauxæ de la Cathédrale de Saint-Denis. Cette fois, les gravures portent bien la signature de Charles-Nicolas Cochin le fils.
N'oublions pas la Pompe funèbre de Philippe V, roi d'Espagne et des Indes, à Notre-Dame, dessinée et gravée par le même en 1748.
Entre-temps Cochin en était revenu à ces Contes de La Fontaine dont il avait déjà essayé dans sa jeunesse de traduire quelques-uns des plus vifs. Cette fois c'était pour une petite édition datée de 1745 et imprimée sans doute chez Coustelier, que Cochin avait dessiné une agréable série de vignettes, non signées d'ailleurs, mais dont l'invention est incontestablement son œuvre. Y a-t-il quelques-unes des figures qu'il doive revendiquer comme graveur ? Rien ne permet de le supposer. Il faut donc se résigner à n'y voir que l'œuvre de Chédel et de Ravenet pour le plus grand nombre.
C'est le moment du reste de la grande production de notre artiste. Il ne refuse aucun travail, ne recule devant aucune commande et sa fécondité est telle que ses amis ont recours à lui quand l'imagination leur fait défaut !.
« Il était alors, ont écrit MM. de Goncourt, l'artiste > couru, demandé , recherché par la cour et la ville, > tourmenté par les intendants des menus et les
1 On a même prétendu que le tombeau du maréchal de Saxe , sculpté par Pi zalle, était de l'invention de Cochin, qui nous en a laissé d'ailleurs une fine estampe.
> libraires pour toutes les grandes et petites choses » du dessin et de la gravure, alors si mêlés au » luxe courant de la vie sociale. Sa facilité, son » abondance, triomphent du temps, du nombre des » commandes, de la variété et de la multiplicité des » travaux. L'heure va venir où les vignettes ne » s'appelleront plus des vignettes mais des Cochin. »
En effet l'artiste aborde tous les genres avec un succès égal à sa fécondité. En-têtes, fleurons, culs-delampe, cartels, adresses, cartes d'invitation, frontispices, scènes d'histoire, portraits, tout jusqu'aux Jolis chats de Madame Du Deffand! Nous ne le suivrons pas dans le détail de cette intéressante production, car nous n'étudions ici que le Cochiu graveur et, à cette heure, il commence déjà à se reposer sur d'habiles artistes du soin de traduire ses sanguines et ses mines de plomb. Chedel, Fessard, Duflos, Aveline, Sornique, Baquoy, les interprètent et nous retrouverons ces divers travaux en nous occupant de ces graveurs. Cochin pourtant qui dessine pour chaque édition de l'Abrégé Chronologique de l'Histoire de France du Président Hénault, homme de cour comme lui, de nouvelles et minuscules scènes d'histoire, veut aussi en graver quelques-unes, le fleuron du titre et deux vignettes dans l'édition in-8° de 1741, trois fleurons et deux vignettes dans celle de 1746 , enfin vingt-sept fleurons et vignettes dans la première édition in-4, compositions intéressantes dont l’action est très claire bien que l'espace dans lequel elles se meuvent soit bien restreint.
On le retrouve encore dans le frontispice d'Angolu, et dans une curieuse figure pour Tartuffe, qui fait
regretter que la société formée entre Didot, Jombert et notre graveur, pour illustrer les Comédies de Molière, ait été rompue dès le début. Il faut adinirer encore les figures si bien appropriées au sujet du poème du Lutrin, qui font l'ornement de l'édition des Œuvres de Boileau - Despréaux , publiée par Saint Marc (1747). Bien que Jombert les dise dessinées et gravées par Cochin en 1746, comme nous les trouvons avec les bordures en passe-pariout, dans l'édition in-fol. de 1740, uous persistons à ies croire exécutées plusieurs années auparavant.
Cependant les vignettes gravées par Cochin commencent à se faire rares. C’est que l'artiste est devenu un homme de cour, absorbé par les devoirs du monde , les soupers , les invilations de toutes sortes, surtout celles de Madame de Pompadour, alors dans tout l'éclat de sa faveur et de sa beauté. Dès le principe, elle avait fait nommer l'oncle de son mari, Lenormand de Tournehem à l'emploi de directeurgénéral des bâtiments du roi, et comme il était âgé et qu'elle était ambitieuse de voir son frère placé dans une position en rapport avec celle qu’elle occupait à la cour, elle lui aljoignit en survivance le jeune et rose Abel Poisson , âgé seulement de vingt et un ans, que l'on décrassa à la savonnette à vilain du marquisat de Vandières. Mais le Marquis d'Avant-Hier, ainsi qu'on appelait plaisamment le frère de la favorite, ayant également besoin de se former le goût à la vue des chefs-d'œuvre, rien n'était mieux fait pour préparer un jeune homme à tenir cette haute main artistique sur l’art dans un grand pays comme la France, qu'un séjour en Italie,
518 LES GRAVEURS DU XVIIIe SIÈCLE.
Le voyage résolu , on jeta les yeux, pour accompagner M. de Vandières, sur Cochin, aimable, instruit , gai compagnon, et on lui adjoignit pour compléter les notions du futur surintendant, en archéologie et en architecture , l'abbé Le Blanc et Soufllot.
Ils partirent le 20 décembre 1749, et rien de curieux et presque de touchant comme les lettres que la marquise écrivait à son /rérot pendant tout le voyage pour lui donner des conseils de conduite : « ce que je vous » recommande par dessus tout c’est la plus grande » politesse, une discrétion égale et de vous bien » mettre dans la teste qu'étant fait pour le monde et » pour la sosiété il faut estre aimable avec tout le > monde car s'y l'on se bornoit aux gens que l'on » estime on ceroit detesté de presque tout le genre > humain. »
Pendant le voyage Cochin insère dans les lettres des croquis destinés à faire rire la marquise et son royal amant : « Je trouve l’esquisse effroyable, écrit-elle , le > 12 avrii 1790; je crois que Cochin s'est amusé à vous » y mettre tous, au moins ai-je cru y reconnaitre > l'abbé Le Blanc. »
A Rome nos voyageurs sont reçus par le Saint Père avec beaucoup de bonne grâce et Madame de Pompadour de s'étonner que son influence s’êtende jusque là. Puis elle accepte avec plaisir le recueil que son frère lui promet des croquis de tout ce qu'ils voient de plus intéressant : « Comme vous me mandez très bien , le » Roy a toutes les gravures de ce que vous voyez, > mais moi qui n’ai rien je ne serai pas fachée d'avoir » le petit portefeuille que vous m'offrez et je compte > que M. Cochin me fera le plaisir d'y travailler. Je le
» substituerai à perpétuité comme une chose précieuse, » étant faite par un aussi habile artiste : » et dans une auire lettre : « Soyez sûr aussi que le petit porte- » feuille pourra être en des mains plus connoisseuses » mais non pas qui en feront plus de cas. »
Puis ils parcourent l'Italie dans tous les sens, reçus partout avec honneur. Le directeur de l'Académie de France à Rome, le peintre de Troy, se met en quatre pour leur faire fête, mais le désordre de son administration est tel que sur le rapport de M. de Vandières à M. de Tournehem , son remplacement par Natoire est décidé.
Vandières enchanté de la gaîté, de l'esprit et du savoir de son dessinateur et compagnon de voyage, veut sans doute lui être agréable, car au commencement de 1751, sa sœur lui répond : « Je suis persualée » que M. de T. (Tournehem) vous accordera avec » plaisir les étrennes que vous lui demandez pour votre » petit Cochin. »
Il s'agissait du cordon de chevalier de l'ordre de St-Michel, qu'il obtint ainsi à son retour sans l'avoir sollicité, mais qu'il méritait bien, car en dehors de ses précédents travaux, il n’était pas, on le suppose, resté inactif pendant son voyage d'Italie. Il avait entassé notes sur notes, touchant les villes, les monuments, les tableaux , et c’est le résultat de ses remarques qui ne laissent pas d'être souvent critiques et piquantes, qu'il réunit en trois volumes sous le titre de Voyage d'Ilalie (1758).
! Les originaux de ces lettres appartiennent à M. Morrisson , amateur d'autographes à Londres, et ont été publiés par Poulet-Malassis en 1878.
Il avait fait à Rome connaissance de Bellicart, jeune architecte qui se trouvait à l’Académie de France avec la pension du roi. Nos voyageurs l’'emmenèrent sans doute à Naples avec eux et Cochin, très frappé des magnifiques antiquités que l'on tirait alors des fouilles d'Herculanum récemment ouvertes, résolut d'écrire au retour en collaboration avec lui, ses Observations sur les antiquités d'Herculanum, qui parurent en 1754, chez Jombert, avec les « Bards » du marquis de Marigny, gravés par lui en tête et huit planches d’antiquités qu'il dessina de mémoire et que grava Bellicart. Les planches de peintures d'Herculanum furent gravées par Cochin lui-même, qui n’abandonna pas son collaborateur, car nous voyons dix ans plus tard Bellicart inspecteur des bâtiments du roi et membre de l’Académie pour l'architecture.
Presqu'aussitôt son retour d'Italie, qui eut lieu en septembre 1751, et où il s'était fait l'ami plus encore que le cicérone de M. de Vandières, qui va devemr M. de Marigny , les honneurs commencent à pleuvoir sur la tête de Cochin, gràce à ses nombreuses amitiés et à de puissantes interventions. Le 27 novembre 1751, « Coypel représenta à l'Académie que les travaux que > le sieur Cochin agréé avait été obligé de faire pour > le roi et notamment son voyage d'Italie avec M. de » Vandières , l'ayant empêché de fournir son morceau » de réception , il se trouvait privé par là de jouir des » conférences instructives que l'Académie faisait sur - les différentes parties des arts qu’elle cultive ; qu'il + supplieroit donc la compagnie en attendant qu'il » satisfasse à ses engagemens de lui accorder la grâce
» d'assister aux assemblées !. » Et l'Académie passant outre à ses règlements reçut académicien, sans morceau de réception, cet heureux protégé de Madame de Pompadour.
Il se contenta, le 4 mars de l’année suivante (1752), d'y lire pour sa réception des considérations sur l'utilité des voyages en Italie, si profitables en particulier pour M. de Vandières. Et le bon Coypel de lui répondre finement : « Convenons que pour se rendre > un tel voyage parfaitement avantageux, il faut comme > vous, S'êlre préparé dès longtemps par de solides » réflexions à bien voir les chefs-d'œuvre divers qui » décorent l'Italie. Car enfin ce n’est pas une chose » facile que de bien voir. Nombre de ceux qui parcou- » rent ce beau pays y portent peu de connaissance et » beaucoup de prévention qui souvent est la seule » chose qu'ils en rapportent. Combien de gens n’ont » fait que regarder ce qu'ils croient avoir bien vu. »
Charles Coypel était justement garde des dessins du Roi. Il vint à mourir peu après, et tout aussitôt, le 23 juin 1752, sa place fut donnée à Cochin. Le 17 janvier 1755, c'est Lépicié qui meurt, et, le 25 du même mois, Cochin est nommé à sa place secrétaire historiographe de l'Académie.
Notre graveur est tellement ému de cette nouvelle faveur qu'il ne trouve pas de termes convenables pour en remercier la compagnie; mais, le 1® février suivant, armé de son papier , il lit le remerciment que voici : « Messieurs, pénétré de l'affection avec laquelle toute
4 Procès-verbaux inédits de l’ancienne Académie ( École des Beaux- Arts).
» la compagnie s’est portée à me conférer la place de » secrétaire et historiographe de cette Académie, je » ne puis différer davantage à vous en témoigner ma » profonde reconnaissance. Dans les premiers moments >» de ma nomination, il ne m’eut pas été possible de » vaincre la timidité qui saisit naturellement toutte » personne obligée de paroître pour la première fois » au milieu de votre respectable compagnie , occupé >» des sentiments que doivent m'inspirer vos bontés pour > moy dont je reçois une preuve si éclatante , agité de > la crainte de n’avoir pas la capacité nécessaire pour > répondre dignement à ces faveurs ; envisageant les » devoirs d’une place qui à été remplie avec tant de distinction par M. Lépicié , mon illustre prédé- » cesseur, je sens combien j'ai besoin que la même > indulgence qui m'y a élevé me soit continuée et > particulièrement dans ces commencements.... »
Cochin fait ensuite l'éloge du défunt et déclare modestement qu'il n’a de commun avec lui que le zèle le plus ardent pour la gloire do l'Académie. Disons avec Mariette, à ce propos, qu'il était digne d'occuper cette place tant parce qu'il avait le talent d'écrire que parce qu'il avait de la souplesse dans l'esprit et, s’il faut le dire, du manège, mais déplorons aussi comme lui que ces fonctions nouvelles, l'importance qu'il avait prise auprès de M. de Marigny, dont il était le conseiller intime et le bras droit pour tout ce qui concernait les arts, en même temps que ses relations nombreuses dans le monde , lui fissent sacrifier les talents qu'il avait pour la gravure au point que, depuis cette époque , il n’ait presque plus manié la pointe ni le burin.
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Pourtant avant d’être nommé à la place d'historiographe de l’Académie, Cochin, à son retour d'Italie, toujours en quête de belles publications , avait entrepris, de concert avec un amateur ruiné, M. de Montenault, d'utiliser pour une grande édition des Fubles de La Fontaine, les dessins que l'habile peintre d’animaux Oudry, avait jetés comme en se jouant sur le papier. Ces dessins pleins d'invention étaient pourtant trop peu arrêtés pour qu'ils pussent être en cet état donnés aux graveurs. Il se chargea donc de les mettre à même d'être interprétés et, dit Jombert, « Cochin a » tellement rectifié tous les sujets de figures de cette » suite, qu'il se les est rendus propres et qu’on y » reconnait aisément sa touche et sa manière, et comme » toutes ces figures étaient très-indécises, il a été » oblizé de les redessiner ; il en a fait lui-même tous > les traits pour les graveurs et a retouché les épreuves » au crayon noir et blanc, en sorte qu’on peut regarder > cette suite d’estampes comme devant faire partie de > son œuvre. »
Jombert, qui en savait quelque chose, puisque ce beau livre fut imprimé chez lui, a signalé ce fait que Cochin pour mettre en train ses artistes , a gravé luimême à l'eau-forte le frontispice terminé par Dupuis, et représentant Æsope montrant le buste de La Fonlaine. Les autres figures qui portent le nom de C. Cochin seraient gravées par son père.
A la même époque (1755) le graveur Massé, qui était dans tout le feu de sa grande entreprise, la reproduclion des peintures de Lebrun dans la Grande Galerie de Versailles, avait besoin d’un homme habile pour mener à bien sa grande planche de début qui
représente le développement de la décoration intérieure et des peintures du plafond. C’est Cochin qui voulut bien se charger de retoucher et de finir l’'eau-forte, commencée par Laurent, de cette belle planche qui, au dire de Jombert, est une des plus difficiles qu'on puisse exécuter en gravure à cause de la petitesse des figures et de la quantité de sujets qui y sont représentés. Cette estampe fut ensuite retouchée et finie au burin par Ouvrier.
Mais voici le moment où notre graveur, homme de cour et orateur d’Académie, tout au service du roi, de Madame de Pompadour, de M. de Marigny, n’a plus le loisir de s'attacher aux soins absorbants de la gravure non plus qu'aux manipulations délicates de l’eau-forte. Il dessine encore et beaucoup même, mais c'est aux artistes qu'il a distingués et qu'il dirige, qu'il confie la traduction des ravissantes compositions écloses sous ses doigts.
Il faut du moins pour qu'il grave encore que les t trait à la cour et soient faits pour le
sujets ajon service du roi. Il en est ainsi de cette belle suite d’estampes, qui n'a pas été continuée : les Principaux Evènements du Règne de Louis XV par médailles. Cochin a déployé toutes les ressources de son talent de compositeur et de son goût pour les ingénieuses allégories de ces belles pièces dont cinq sur huit sont gravées par lui et dont l’une représente la Naissance du Dauphin , plus tard Louis XV, entourée de belles figures de femmes (Cochin filius del. et sculp. 1753) ; mais que Diderot, qui pourtant aimait Cochin , a donc dû pousser d’'exclamations vibrantes et critiquer cet allégorisme outré « brouillant tout, produisant un
» galimatias de personnes vraies et d'êtres imaginaires > et une obscurité à l'épreuve des légendes. »
Une autre fois c'est Madame de Pompadour, a laquelle notre artiste n'a rien à refuser, qui lui demande le programme du théâtre des Petts-Apparteniens, (1739) et Cochin tout aussitôt d'inventer et de graver de sa plus spirituelle pointe une Purade de la grandeur d'une carte à jouer où l'on distingue Isabelle et le beau Léandre avec son valet Pierrot : ou bien c’est son Ex-Libris, car elle a une bibliothèque , dans lequel il s’agit d'encadrer agréablement ses armes aux tours d'argent.
On sait que Madame de Pompadour gravait agréablement à l'eau-forte et ne manquait pas, à l'occasion, de faire retoucher ses essais par son professeur de gravure Cochin. Lorsqu'elle eut la fantaisie d'imprimer au château de Versailles la Rodogune de Pierre Corneille, le frontispice qu'elle avait gravé d’après le dessin de Boucher,pour y être joint, eut sans doute besoin d’être remis sur pied, ce que notre artiste exécuta , avec un complément de travail au burin. Il a fait de cette pièce, qu'il a signée à côté de la toute puissante favorite, une très jolie vignette curieuse et recherchée à juste titre (1760). Mais un peu plus tard sa protectrice tombe malade. Dès qu’un semblant d'espoir se produit, Cochin grave aussitôt un cadre allégorique qui devait contenir des vers de Favart destinés à fêter sa convalescence. Quelque hâte que le bon courtisan y eût mise, la mort survint avant que les vers ne fussent gravés, et le cadre vide est resté comme un petit monument de reconnaissance en même temps qu'un témoignage de l'inanité des désirs humains.
Il faut aussi rappeler une jolie vignette gravée par Cochin dans le même temps, représentant la statue de Louis XV, élevée par Pigalle à Reims, vignette qui servit de frontispice au Projet de Paix Perpétuelle . de l'abbé de Saint-Pierre (1761).
On sait que le roi ou mieux que le marquis de Marigny avait commandé à l’habile peintre de marines Joseph Vernet, qu'il avait connu à Rome, une série de peintures représentant les principaux Ports de France. L'artiste s'était mis à l’œuvre et presqu'aussitôt , Cochin , flairant une affaire , avait obtenu de son protecteur et ami la permission de les vulgariser par la gravure. Il s’associa pour cette entreprise à Le Bas, se chargea des eaux-fortes, pour le travail desquelles il était passé maître,et les conditions de la publication furent arrêtées entre les graveurs et le peintre en 4753. Les deux premiers avaient une part égale dans la propriété des planches et dans leur produit; quant à celle du peintre elle semble s'être réduite à un certain nombre d'exemplaires Ges éstanipes üont ü avait recueilli de son côté la souscription.
L'opération eut un plein succès. L'on commença à réunir les adhésions en 1756, mais la première livraison ne parut qu'en 1760. C'est un peu auparavant que Cochin écrivait à son ami Desfriches. d'Orléans : « Afin que vous puissiez en rendre compte aux bonnes > Âmes qui ont souscrit, apprenez leur que nous avons » déjà deux estampes à l’eau-forte dont les curieux » paraissent satisfaits voire même sont ébahis. Mon » camarade , comme vous me le marquez s'était un » peu discrédité auprès du public. Ce n'est pas que le » drôle n'ait les plus grands talents, mais il courait
> après l'argent et voulait le gagner à son aise; quand > maître Cochin est venu le prêcher qu'avant toutes > choses, il fallait bien faire, il a bien fallu que la > conversion se fit. Aussi est-elle exemplaire et j'ose » promettre que jamais Lebas n’a rien montré d’aussi >» soigneusement fait. Enfin il y a lieu d'espérer que le > public ne regrettera point son argent, peut-être » même ceux qui ont reculé en feront-ils un peu > pénitence. »
Mais l'opération réussissait si bien, même avant que rien n'eûl paru, le nombre des souscripteurs était si grand qu'on refusait les retardataires. Cochin écrivait encore à Desfriches le 30 septembre 1759 : « Le » nombre des souscripteurs que nous avons eu est plus > que suffisant pour payer les frais des planches et nous > n’en souhaitons pas davantage ; D'ailleurs c’est à ces > premiers souscripteurs que nous avons eu l'obligation » de nous mettre à portée de faire l'ouvrage. Ils ont eu » confiance en nos talents et en notre probité : ce » serait mal le reconnaître que de les mal servir en > en acceptant de nouveaux. »
La première livraison comprit {a Vue du Port et de l’'Arsenal de Toulon, prise du parc d'artillerie avec son monde d'ingénieurs, de visiteurs et d'ouvriers , la Vue de l'intérieur du Port de Marseille, peuplé d'orientaux , de marchandes de fruits, d’une foule de personnages parmi lesquels on reconnaît le gouver-neur et sa femme auxquels un abbé présente ses hommages.
Cochin était, nous l'avons dit, plus spécialement chargé de préparer des planches à l'eau-forte et de graver les figures, et il faut reconnaître qu'il s’est
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tiré avec l'esprit qu'on lui connaît de la difficulté de reproduire les groupes agréables dont Vernet a parsemé les premiers plans de ses tableaux. Ceux de l'Entrée du Port de Marseille sont particulièrement intéressants et vivants; on y remarque, outre des pêcheurs à la ligne et de nombreux baigneurs, Vernet lui-même dessinant auprès de sa femme et de plusieurs de ses amis. La Pêche du Thon dans le golfe de Bandol offre aussi une réunion, dans des barques, de personnages attentifs des plus spirituellement touchés.
Vernet eut l’art, dans ces peintures qui, sous un autre pinceau, n’eussent été qu'une série froide de maisons et de navires, de varier ses paysages et de les rendre intéressants en y introduisant avec abondance la figure humaine , élément indispensable à la gaité de l'ensemble et qu’il était passé maître à rendre.
Ainsi, dans la deuxième livraison qui parut en 1762, c'était Le Port vieux de Toulon . avec des négociants s'occupani de leurs affaires au milieu aes forçuis qui travaillent. La Vue de la Ville et de la Rade de Toulon, prise à mi-eôte, est animée de la plus pittoresque façon par ses joueurs de boule, ses promeneurs à âne et ses chasseurs, et l’eau-forte constitue à elle seule une charmante pièce. La Vue d'Antibes est remarquable aussi par sa troupe joyeuse de soldats en marche et ses cueilleuses d'olives. La livraison était complétée par Ze Port de Celle et son effet de gros temps.
Nous aimons moins le travail à l’eau-forte du Port de Bordeaux, vue prise du côté des salinières, qui fait partie de la troisième livraison. Les figures n'ont
plus leur franchise habituelle et font douter qu'elles soient bien de Cochin. La Vue de Bordeaux prise du Chäleau-Trompetle est meilleure et deux Vues de Bayonne terminent cette livraison parue en 1764. Puis les années s’écoulent. Les graveurs attendent que Vernet complète ses peintures. En 1767 parut un demi-livraison , {a Rochelle et Rochefort, où il semble encore que Cochin ne mette plus la main que d'une façon intermittente. Enfin ce n’est plus qu’en 1778 que Le Bas termine /e Port de Dieppe, sur l’eau-forte de Martini. À la même époque Cochin, pour tâcher de remplir les engagements pris à l'origine, allait dessiner une vue du Port du Hävre à laquelle on donna le n° 17, mais le chiffre de vingt estampes , qui avait été promis, ne fut jamais aiteint !, bien que notre artiste ait cherché à tenir les engagements pris en dessinant deux vues de Rouen dont la gravure n'était pas encore terminée à sa mort.
Cochin raconte plaisamment dans une lettre adressée à son ami Descamps, son expédition du Hàvre pour aller y exécuter le dessin du port de cette ville :
« Vous allés rire d'un projet qui me mène dans » votre province, mais malheureusement non pas à > Rouen ou j'aurois eu le plaisir de jouir de votre » société. Vous connoissés les Ports de France de
1 Voici, d'après M. Léon Lagrange (Joseph Vernet et la pinture au X VIIIe siècle), quelques détails complémentaires sur les prix et conditions de publication des Ports de France. Chaque livraison se vendait 36 livres, mais les amateurs qui voulaient des épreuves d’eau-forte ou avant la lettre les payaient à raison de 12 à 15 livres chaque pièce. La collection complète de 16 estampes coûtait 144 livres; à la vente Mariette (1775) elle se vendit 200 livres et atteignit 880 livres à la vente Randon de Boisset (1777).
> M. Vernet, hé bien je vais faire un essay pour tenter > de les continuer. Vous pensés bien que je n’ay pas > la sottise d'imaginer que je feray des Vernets, ce ne >» seront tout au plus que des Cochins , mais peut-être > s’en contentera-t’on faute de mieux. M. Vernet avoit » fait le port de Dieppe que nous n'avons pas gravé » faute d'y avoir un pendant. Je vais tenter de dessiner > le port du Havre. Je viendray , à ce que j'espère, à » bout de rendre passablement le portrait de cette ville, > J'espère aussi l’orner de figures supportables, mais » les vaisseaux m'embarrasseront fort. Ah ! les pauvres > vaisseaux que je feray ! Nous serons obligés de mettre » au-(lessous , ce sont des vaisseaux. »
Cochin mit en effet bientôt son projet à exécution. Il fit arrêter son logement au Hâvre , un appartement de trois pièces en chambre garnie , et le 15 juin 1776, au matin , il monta dans sa chaise de poste, avec son domestique sur le siège, et arriva le son: à Rouen pour souper avec Descamps. Le voyage jusqu'au Hàvre fut plus accidenté.
« À une demie-lieue d'Yvetot, écrit-il à son même » correspondant, un de mes ressorts et une soupente » ont cassé. Nous avons balancé si nous retournerions » à Yvetôt pour y rester ce jour et le lendemain et > peut-être davantage , car c'est une opération que de > réparer cela. Tout cela ne me faisoit pas rire. » Cependant mon domestique qui n’est pas absolument » maladroit et le postillon ont si bien attaché le devant » de la chaise avec des cordes que nous avons pû » espérer d'arriver jusqu'au Havre quoiqu'il y eut » encore six postes. Enfin nous sommes arrivés à bon > port. Ce n’a pas été sans l'inquiétude de rester en
+ plein champ. Si j'avois largement payé les postillons > pour aller vite en venant à Rouen, je les payois de » même pour aller doucement et éviter les soubresauts > qui pouvoient casser nos cordes. Enfin tout à » réussi. »
Afin de travailler en toute liberté et de n'être dérangé ni par les visites ni par les dîners, notre artiste ne s'était muni que des recommandations indispensables auprès des fonctionnaires, mais après les premiers jours passés à chercher des points de vue, les invitations vinrent le trouver ainsi que les demandes de ces portraits qu'il faisait si bien : « Tous les ingé- > nieurs de la place se sont avisés de me prendre en » affection. Ils sont une demie douzaine et me veulent » traitter tour à tour. De fil en éguille voilà que je > connois tout le monde. J'ay peur qu'à la fin cette » ville ne soit pour moy l'isle de Calypso. »
Les estampes des Ports de France furent exposées aux divers Salons à partir de 1761. Diderot ne leur fut jamais favorable. Il traitait Le Bas de libertin qui ne cherche que l'argent et Cochin « d'homme de > bonne compagnie qui fait des plaisanteries, des » soupers agréables et néglige son talent. » En 1767, le terrible critique est encore plus sévère et traite les estampes des ports de La Rochelle et de Rochefort de « gravures médiocres failes en commun pardessous » jambe par deux habiles gens dont l'un aime trop » l'argent et l’autre trop le plaisir. »
Quoi qu'en ait eu Diderot, la manière facile et un peu sommaire dont les deux graveurs ont usé, était bien choisie pour rendre les peintures de Vernet et leur conserver cette clarté et cette légèreté qu'un
532 LES GRAVEURS DU XVIIIe SIÈCLE.
travail plus consciencieux, plus peiné, mais plus lourd leur eût certainement fait perdre.
Vernet entendait très-bien le costume et en a rendu à ravir la forme, la couleur et la façon de le porter. Les personnages n'étaient donc pas la partie la moins réussie des estampes et l'idée vint à Le Bas de faire graver à nouveau, en les agrandissant , les groupes les plus intéressants interprêtés déjà par son associé Cochin et d'en composer une suite de douze pièces qui fut publiée sous le nom de Groupes de fiqures tirés des Tableaux des Ports de France , et qui forme une estimable réunion de costumes. C’est Moreau le jeune qui en a gravé la plupart des eaux-fortes.
Cochin était fort lié avec Desfriches, qui l'invitait toujours à venir passer quelques semaines de la belle saison auprès de lui et de son neveu Robbé de Beauveset, rimeur facile auquel le graveur s’intéressait tout spécialement.
« Je désirerais bien, écrivait-il à Desfriches en 1758,
een ur A Jasrnr on sion Nolan À most » QUE Mes ACVOirTS MC ax lSSasse C1 ue Visi
nt le loisir isite > avec vous les bords du Loiret; La vue qui m'y > altirerait serait celle d’un galant homme, autant bon » diable qu'il se puisse, qu'on nomme M. Desfriches : » Vous le connaissez ; je ne lui sais d’autre défaut que » de savoir par cœur quantité de contes d’un certain > Robbé qui les sait très-bien faire. A propos de » ce conteur , il n'y a pas d'apparence que vous l’ayez » celte année; il s’en va je ne sais où, chez certain » marquis , à ce que je crois et aparemment il nous >» brochera quelque nouveauté pour nous récréer cet > hiver. Nous le voyons souvent et nous rions d'autant. > [est devenu nouvelliste et nous disputons politique
> à ne plus nous entendre et avec tout cela nous n’en- » gendrons point la mélancolie. »
Un peu plus tard le 26 avril 1759, il suit avec plus d'intérêt encore les travaux du jeune poète : « Comment > un homme qui possède les plus rares et les plus grands > talents qui soient estimés chez les hommes , écrivait encore Cochin à Desfriches, négligerait-il de travailler ses ouvrages de manière qu'ils puissent soutenir sans danger le jour de l'impression et d'en tirer par ce moyen les avantages qui peuvent améliorer sa fortune : La saison est favorable , il ne se fait presque plus rien de gai ni d’agréable. On est altéré des ouvrages de poësie : quel moment heureux pour paraître... »
Sur ces encouragements de Cochin et de son oncle Desfriches, Robbé de Beauveset qui avait de la facilité pour écrire en vers, voulut bien pour un moment ne pas composer de gauloiseries trop accentuées et se contenta de raconter en petits vers les incidents comiques d'une excursion qu’il venait de faire en Saintonge : ses amis lui mirent en tête de faire imprimer cette bluette qui parut sous le titre de Mon Odyssée ou Mon Relour de Saintonge, et Desfriches aussitôt de tailler ses crayons pour retracer quatre des épisodes les plus piquants où il nous montre son neveu roulant au bas d'un talus, cheminant sur sa mule, écrivant des sentences dans une écurie . dessins que Cochin fut heureux de graver avec tout le soin dont il était capable, pour aider ainsi à la réussite de l'essai poétique de son jeune aini : « Le poëme de » Robbé, écrit-il le 30 septembre 1759, essuie ici > beaucoup de critiques et reçoit aussi des éloges ; ce
> qu'il y a de bon c’est qu'il se vend assez bien et > qu'actuellement je crois qu'il y en a à peu près un >» millier de consommé... Plût à Dieu que ce ne fût pas > un compliment que ce aœue vous me dites qu'on est » content des planches ; pour moi je ne Le crois point » du tout : pour vouloir aller trop vite, je n'ai rien fait > qui vaille. J'avais, dessein de les racommoder ; il » aurait fallu du temps, à la vérité il s'agissait de les » faire de la moitié moins noires, mais l'édition était > faite , j'étais au désespoir de faire attendre , je les ai » lachées à contre-cœur et je me suis fait pour cet > instant illusion de croire qu'elles pouvaient passer ; > à présent qu'elles sont au jour, j'enrage quand je > les vois et quand on m'en parle. Il ne reste qua » attendre l’occasion que Robbé fasse quelque bon » morceau et je lui promets quelque chose de mieux > gravé. »
Notre graveur aurait même voulu faire paraître les Vierges d'Orléans du même auteur et se serait engagé, sans doute, à en fournir ies illustrations, iaäis ce poème était tellement libre qu'il craignit de n'en pas obtenir l'autorisation.
On sait que Robbé tourna mal et se fit donner, en sa qualité de joli faiseur de petits vers à bonnes fortunes, des subsides par des dames de conduite peu régulière telles que la comtesse d'Olonne et d'autres. Mais son livre n'en subsiste pas moins avec ses quatre estampes signées de Desfriches et Cochin. et cette collaboration, même à défaut d'autre mérite, estencore intéressante aujourd hui.
Si l’on ne considérait Cochin que comme graveur, on passerait à tort sous silence toutun côté important de
la vie si occupée de l'artiste. Son influence sur les arts pendant une période de quarante ans a été des plus importantes par ce fait que le marquis de Marigny comme intendant des Beaux-Arts, ne prit pour ainsi dire aucune décision sans le consulter. Pendant une partie considérable du règne de Louis XV, le frère de Madame de Pompadour sut, malgré l’origine de son élévation due à la faveur, se montrer digne des hautes fonctions qui lui avaient été confiées, les remplir avec fermeté et grandeur et cela malgré les difficultés inhérentes au maniement des artistes et celles d'un autre ordre, les difficultés d'argent. Bien que son administration ait été entravée par la guerre de sept ans qui vida le trésor public, il put trouver encore des ressources pour entretenir l’Académie de France à Rome et l'Écoie des Élèves protégés , continuer la construction de l'École Militaire, commander des tableaux, ainsi que nous l’avons vu pour Vernet, des sculptures à Coustou, Pigalle et Falconnet, activer la production des tapisseries à la manufacture des Gobelins et donner tant d’autres encouragements aux arts dont les traces se retrouvent dans sa correspondance générale. Mais nous serions injustes, ce nous semble , de ne pas reconnaitre qu'une bonne part de ce mérite revient à Cochin chargè du men détail de l'administration des arts, le canal des grâces, comme il s'appelait plaisamment lui-même.
Cochin s'étudia toujours à remplir consciencieusement et avec impartialité ces délicates fonctions, sans se laisser gouverner ni assujettir par certains amateurs dont son prédécesseur à l'Académie le graveur Lépicié subissait l'influence. Il avait surtout à cœur d'échapper
au despotisme que cherchait à exercer le comte de Caylus :
«Mon caractère naturel répugnoit à se laisser mener surtout par des personnes que je ne pouvois m'empêcher de regarcer comme de petits tyrans... M. de Caylus n'aimant que ceux qu'il pouvoit tenir en tutelle et contraire à ceux qui pouvoient voler de leurs propres ailes. J'avois à ménager les anti- Caylus tels que M. Pierre et quelques autres , mais en même temps j'avois à rester neutre et à me garder de leurs conseils qui m'auroient mal poussés et m'auroient fait commettre quelqu'imprudence à son égard. De plus je devois surtout prendre garde que M. le marquis de Marigny m'accordant sa confiance dans tout ce qui concernoit les arts n'étoit pas homme à se laisser diriger par les conseils d'amateurs à qui l’on auroit attribué tout ce qu'il auroit fait de bon et qui auroient rejetté sur lui touttes les fautes qu'ils lui auroient fait commettre. Je ne voulois donc point qu'il put me soupconner d'être livré à personne ni d'être mû par aucun autre motif que celui du bien des arts et de la gloire de son ministère. Je tàchois de me tenir dans un juste milieu , de rendre à M. de Caylus tous les respects qu'il pouvoit désirer , mais de n’en être pas réellement gouverné. Cette marche mesurée pouvait n'être pas propre à lui plaire mais il n'en témoigna rien et me marqua toujours beaucoup d'apparences d'amitié. Cependant on m'avoit assuré qu'il avoit dit à quelques-uns de nos artistes que j'estois une teste de bois qui ne faisois rien qu à ma fantaisie. »
La correspondance entre le directeur des bâtiments
et son subordonné est des plus importantes pour les arts. Le premier demande des renseignements, ordonne des peintures, des travaux de toutes sortes, des enquêtes, des rapports, et Cochin doit rendre compte à son supérieur, qui dans l'intimité redevient son protecteur et son ami. Malheureusement si les lettres de M. de Marigny existent aux Archives Nationales, les lettres de Cochin ont été dispersées. Nous avons pourtant retrouvé un de ces rapports écrits de la main de notre grand artiste ! et nous le reproduisons pour faire voir par quelles suites de considérations élevées et pratiques à la fois il entendait l'administration de notre École de Rome :
« Monsieur, dans les contestations arrivées à l'Aca- » démie de Rome pour le choix des chambres, » M. Natoire a dû faire usage de son autorité afin de > conserver le respect qui lui est dû. Le sieur Chardin » s'est soumis et par là a diminué sa faute que par » indulgence on veut bien attribuer uniquement à la » croyance d'être plus commodément placé pour ses » études, mais soutenue avec une obstination excessive » etqui méritoit d'être réprimée. Il doit prendre garde » à être plus circonspect à l'avenir.
» L'ancien usage dans cette Académie ainsi que > dans l’École des Élèves protégés à Paris, par lequel » les plus anciens avaient le choix des chambres » vacantes et dans le cas d'égale ancienneté les tiroient au sort entreux, sembloit avoir suffisamment > pourvû à toutes les difficultés qui pouvoient naïîstre sur cesujet: si cependant M. Natoire y trouve des
FA
1 Cette lettre inédite se trouve à la Bibliothèque Nationale (Manuscrits).
538 LES GRAVEURS DU XVIilt SIÈCLE.
inconvénients importants, il peut les rectifier. De quelque manière que ce soit, il paroist nécessaire que cet ordre à suivre soit connu, afin que nul ne se croye fondé à y résister.
> Il est indécent que les élèves contractent des debtes sans être certain de la faculté de les payer et pour éviter les licences qu'ils peuvent prendre à cet égard, il paroist que l’on peut y remédier en rendant leur départ le plus public qu'il est possible afin que les loix du pays puissent avoir leur plein effet contr'eux et en acceptant les oppositions qui seront faittes par leurs créanciers sur les gratifi-
. cations qui leur sont accordées pour leur voyage.
On en peut cependant excepter certains cas rares mais non pas sans exemple qui s'en suivent de la séduction fondée sur les passions de cet âge comme des promesses de mariage extorquées eic..., qui ont
. quelquefois permis aux prédécesseurs de M. Natoire
de ne point apercevoir leur départ furtif, ce qui est remis à la prudence du directeur; mais dans les cas de debtes contractées il peut les abandonner aux suittes de leur inconsidération.
» Il ne paroit point nécessaire d'exiger des élèves qu'ils envoyent de leur ouvrage tous les six mois.
- L'inquiétude inséparable d'ouvrages qui doivent
subir un examen qui peut les troubler et les exposer à recommencer plusieurs fois, revenant trop fréquemment retarderoit le cours des études vers lesquelles leur inclination et leur goût naturel les portent. C'est assés qu'ils envoyent tous les ans et même des morceaux peu considérables qui suffiront pour jugés de leurs progrès et leur
communiquer les avis qu'on croit pouvoir leur être utiles, > La conduite de plusieurs jeunes gens qui sont en âge d'homme est sans doute délicate et demande toute la prudence de M. Natoire. Le moyen le plus sur est de conquérir leurs cœurs et c’est le plus facile pour M. Natoire dont l’aménité fera aisément cette conversion. La douceur dans l'usage ordinaire soutenue de fermeté dans les occasions dont les suittes pourroient être de quelque importance rétabliront cette subordination nécessaire à tout bon ordre. Les jeunes gens n'ont que trop besoin d’indulgence, mais l'humanité engage à les sauver eux-mêmes de leur propre imprudence en leur évitant les occasions où ils peuvent la prendre pour guide et par la, leur épargner autant qu'il est possible les suittes facheuses auquelles leur folie les exposeroit en arrêtant le cours de leurs études, et les livrant ensuite au repenlir dans un âge ou la raison plus formée ne produiroit que des regrets supertlus.
» M. Natoire demande aussi vos ordres, monsieur, pour l'admission du sieur Robert qui selon l’arrangement que vous avés formé peut rentrer cette année avec un suplément pour sa pension et ensuite profiter des deux années suivants ou il se trouvera une place vacante.
» Je suis avec un profond respect, monsieur , votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Cochin.
» Ce 6 octobre 1759. »
Cochin ne se bornait pas à s'occuper de l’adminis-
tration des Beaux-Arts. Non content de dessiner. de
graver, de rédiger les procès-verbaux de l'Académie. d'éclairer le directeur des Bâtiments, il écrivait encore des ouvrages sur les arts.
Nous avons dit un mot de ses Observations sur les Antiquités d'Herculanum et de ses notes de voyage réunies en trois volumes sous le titre de Voyage d'Ilalie ou Recueil de notes sur les ouvrages de peinture et de sculpture qu'on voit dans les principales villes d'Italie (A758). En sa qualité de secrétaire perpétuel et d’historiographe de l'Académie de Peinture, place à laquelle il fut élu le 25 janvier 1755, il faisait l'éloge de ses membres décédés et les lisait aux réunions. C’est aussi là qu'il donna connaissance de Mémoires sur l'État des Arts en Tlalie, sur Effet de la Lumière dans la Peinture, sur la Connaissance des Arts fondée sur le Dessein , etc.
Cochin est encore l’auteur de Lettres et Réflexions sur les Ouvrages exposés au Salon du Louvre, par M. Raphaël , peintre, à M. Jérôme rapeur de tabac. Marmontel a-même profité de sa compétence en matière artistique comme il le confesse modestement dans ses Mémoires : « Cochin homme d'esprit dont la > plume n'était pas moins pure et moins correcte que > le burin faisait aussi pour moi d'excellents écrits > sur les arts qui étaient l'objet de ses études. Ce füt > sous sa dictée que je rendis compte au public de > l'exposition de 1759. Cet examen était le modèle + d’une critique saine et douce. Les défauts s’y faisaient » sentir et remarquer. Les beautés y étaient exaltées. > Le public ne fut point trompé et les artistes furent » contents »
Citons encore sa Supplication aux Orjfèvres ,
Cizeleurs el Sculpteurs pour les engager à adopter un style plus calme et moins contourné, son Avis aux Dames, pour les persuader à n'avoir en fait de fard que celui octroyé par la nature : des Mémoires sur les Portraits. sur les Chaires d'Églises , sur (a Sculplure: un Eloge historique, de M. Massé,graveur, morceaux toujours d'un tour aisé et d’une critique spirituelle : enfin un ouvrage de polémique artistique que Cochin écrivit sous la forme de dialogues, qu'il intitula les Misotechnites aux Enfers, et qu'il orna de dix originales vignettes qu'il se donna la peine de graver lui-même. Ces discussions sur les théories de l'art, sur les termes dont on doit se servir etc, sont bien dénuées d'intérêt pour nous, mais les minuscules estampes composées de personnages dont on n’aperçoit que les têtes expressives , sont inattendues d'effet et amusantes à regarder. Ces divers morceaux furent réunis en trois volumes par Jombert en 1771.
Malgré tant de travaux, tant d'efforts et tant de talent, Cochin n'était pas riche. Il se plaignait sans cesse à ses amis d'être à court d'argent et de ne pouvoir jouir d’un repos qu'ilavait bien gagné. Sa petite fortune reposait en grande partie sur une pension du roi dont les arrérages ne lui étaient pas payés. On lui devait de ce chef plus de 25,000 livres. Avec cela étant bon diable, comme il le dit lui-même , il acceptait de faire quantité de corvées gratuites qui absorbaient le tiers de son année, et se trouvait ensuite obligé de travailler avec la plus grande assiduité pour rétablir ses affaires délabrées. Il avait de nombreuses charges de famille, d'abord sa mère qui demeura avec lui jusqu'à sa mort :
une sœur incapable de se conduire , un jeune cousin, b 35
542 LES GRAVEURS DU XVIIIe SIÈCLE.
qu'il avait pris chez lui pour l'élever, une ancienne gouvernante impotente , deux vieux serviteurs qui l'avaient servi longtemps avec fidélité « en tout dix à > onze personnes qui n'ont, écrivait-il, de ressources > que dans mes faibles bienfaits. »
Il est donc astreint à une production incessante. Toutefois il n’est plus question pour lui de graver. C’est à Saint-Aubin, à Prévost et à Choffard, qu'il confie l'exécution des fizures des Comédies de Térence (1770), à Simonet , Aliamet, Saint-Aubin, Née, Masquelier et de Launay, celles de l'Origine des Grâces (4777), à de Launay les dessins qu'il a faits pour l'Orlando Furioso de Baskerville (1773), à Saint- Aubin , de Launay, Simonet, les figures des Aventures de Télémaque (1781), à Romanet , de Launay et Gaucher, les trois figures de l’Iliade (1773), à Prévost. Choffard, Halbou , Helman, Ponce et R. de Launay, les deux suites de figures in-4° et in-8° pour Emile (1782), à Le Veau, Saint-Aubin, Ponce, Massard , Lingèe, Gaucher, Godefroy ot autres, les pièces qu'il dessine pour la publication de ? A!manach Iconologique , ouvrage dont il reprit la publication après la mort de Gravelot. Gaucher grave l’adorable frontispice des Fasles d'Ovide , ainsi que les délicates vignettes destinées aux volumes des £/rennes lyriques, et d'autres pièces pour Tarsis et Zélie. ou pour le poëme des Mois, de Roucher. Saint-Aubin attaque à l'eau-forte, et Longueil termine deux Al/égories dédiées au Roi et à la Reine, Prévost grave les en-tête pour les Oraisons funèbres, etc., etc.
Comme notre artiste n’est plus pour rien dans leur oravure, nous passons rapidement sur ces nombreuses
suites d'illustrations que l'incroyable fécondité de son crayon met au jour, aiguillonnée par Ja nécessité. Il en sera de même des seize grandes estampes des Evènements Remarquables de l'Empire des Chinois. dont il avait accepté de diriger l'exécution d'après les dessins des pères Attiret et Damascène et dont la Compagnie des Indes faisait les frais pour l'empereur de la Chine.
Citons pourtant encore deux pièces pour une suite de sujets des Aventures de Télémaque, en largeur cette fois, gravées par Patas et Demonchy et qui fut interrompue; quarante nouvelles compositions pour l'édition du Roland Furieux (1775), série gravée toute entière par Ponce ; la belle suite de figures allégoriques pour l'Histoire de France du président Hénault: une illustation pour les Œuvres de Jean-Jacques Rousseau , en collaboration avec Monsiau et autres , qui ne parut qu'après sa mort.
La dernière œuvre un peu importante qu'il ait exécutée fut une série de compositions pour /a Jérusalem Délivrée qu'il avait entreprises à la sollicitation du comte de Provence et dont les dessins lui furent largement payés par ce prince.
Ce n'est pas une exagéralion de dire que tout ce qu'il y à eu de célèbre en France au XVII siècle a posé devant Cochin. Habile entre tous à rendre non seulement la physionomie , mais le caractère et l'humeur de ses modèles . grands seigneurs , artistes , ont tous voulu posséder leur profil crayonné d’une main sûre par lui, à la sanguine ou à la mine de plomb. Aussi le nombre de ses portraits dessinés est-il innombrable et celui des portraits gravés assez
nombreux encore. Mais un reproche qu'on pourrait leur adresser avec raison, c'est un peu de monotonie, Cochin ayant de préférence et toujours choisi la forme ronde dans un médaillon orné d’un nœud et dessiné la figure de profil. Pourtant un certain nombre d’entre eux sont à juste titre très-connus el recherchés.
On conçoit que si l'artiste acceptait avec sa bonne grâce et sa facilité habituelles de dessiner un ami, il ne pouvait, tiraillé par de multiples occupations , s’astreindre à le graver. C'est ce qui fait que le plus grand nombre des portraits exécutés d'après ses dessins l'ont été par ses élèves et ses confrères ; quelques graveurs comme Laurent Cars, Dupuis, Rousseau, Augustin de Saint-Aubin surtout, les ont remarquablement traduits. Miger son élève leur a été inférieur ; Watelet qui en a gravé un certain nombre y a mis moins d'ampleur et de sûreté, et quant à ceux de Campion de Tersan , ils sont fort médiocres.
Cochin n’a fait qu'à très peu de ses modèles l'honneur de les graver; c'étaient pour là plupars 508 amis, le peintre J. Restoul (1753), le Comle de Caylus , le sculpteur Ædme Bouchardon (1754), le Duc de la Vallière (1757), le graveur Massé, le littérateur Ductos, l'Abbé Pommyer , un intime chez lequel il allait chaque année à Gandelu, près du château de Marigny , passer quelques jours de la belle saiscn, enfin son compagnon de voyage, en Italie et plus tard en Hollande, dont il était le confident plus encore que le subordonné , Abel Poisson, dont il à gravé la jolie figure en 1752 sous le nom de M. de Vandières et en 1757 sous celui de Marquis de Marigny, du nom de l'ancien château qu'il avait
acheté en Brie. Tous ces derniers portraits se distinguent par une sûreté d'exécution et une fermeté que n'avaient pas toujours ses traducteurs. L'eau-forte du portrait de Joachim Gras, trésorier de France, est Jolie.
« Beaucoup d’affaires, des maux d’yeux , des soupers > en ville, on se couche tard, on ne se lève pas » matin, des dessins à faire qui sont pressés, ou l’on » emploie les parties de la journée qu’on ne passe pas > à table, car vous savez que qui veut se livrer à la » société de Paris ne manque pas d'occasion de gueuie : > ainsi se passe la vie et après cela on se plaint qu'elle » paraisse courte. »
C'est en ces quelques mots d'une lettre adressée à Desfriches en 1781 que Cochin déjà vieux et fatigué a caractérisé sa vie habituelle avec ses préoccupations et ses plaisirs. Cette existence occupée ne l'empêchait pas de rendre service, de donner son temps et son argent chaque fois qu'on les jui réclamait, aussi était-il aimé de ses camarades, estimé de ses collègues de l'Acadèmie et de ses supérieurs et bien venu partout où il se présentait. Le graveur Gaucher, son admirateur, a résumé ainsi son sentiment sur Cochin comme artiste et comme homme : « Son » génie fut toujours dirigé par le goût; au mérite » de la correction, il sut allier le sentiment et les » grâces. Jamais l'infortune ne réclama vainement * son secours. Obliger en secret était un besoin de >» son àme. Il fut estimé, chéri, regretté des savans, des artistes, des littérateurs et de tous ceux qui » l'avoient connu. »
Cochin était encore, ce que ne dit pas Gaucher,
un causeur agréable et d'un caractère fort gai, aimant la plaisanterie salée et l'on ne peut à ce propos s'empêcher de se rappeler l'exclamalion de Diderot à la vue de son portrait peint par Michel Van Loo : 1{ est ressemblant, à est fin, va dire une crdure ou une malice.
Il aimait à écrire souvent à ses amis et toujours c'était d'un tour heureux et gai : Voici par exemple le récit animé d’un accident qui lui arriva le 12 juillet 1785 et qui, à l’âge de soixante et onze ans, pouvait avoir des suites graves. La lettre est adressée au peintre Descamps avec lequel il entretint pendant près de 40 ans une correspondance suivie f.
« Mon cher ami.
» Puisque vous avés été informé de ma culbute dans » l'eau, il faut que je vous instruise de la vérité du > fait. Je voulois aller à Sèvres le soir du jour de la » Pentecôte. Ayant manqué la galiotte , je pris le parti » ainsi que quelques autres personnes qui se trouvoient » dans le même cas, d'entrer dans un batelet (c'était au >» port qui est au bas du Pont-Royal) . ou se trouvoient > avec moi huit ou neuf autres voyageurs. J’avois > mon ordre de Saint Michel en petitte croix comme il > nous est permis de le faire à la campagne au moyen » de quoy je recevois beaucoup de politesses de mes » camarades de voyage , M. le chevalier par cy , M. le >» chevalier par là, chose que je n'aime guères car » vous scavés que je ne suis pas fort vain de ces sortes > d'honneurs et que j'ay attaché tout le mien à tècher » de valoir quelque chose dans mon art. On me fit la
1 Cette lettre fait partie des Archives de l'Académie de Rouen.
> politesse de vouloir que je me plaçasse vers le fond > du bateau sur un de ces bancs qui longent le bord. > Dans le moment que j'allois m’asseoir il se fit quelque » mouvement de secousse dans le bateau soit par quel- > qu'un qui y entroit ou autrement. Cette secousse me > fait échapper les pieds et patatras voilà Mons Cochin > qui fait la culbute en arrierre dans la rivière. Je > tenois un petit porteïeuille sous mon bras que je n'ay > point quitté (c'est presque César qui se sauve à la >» nage en tenant ses commentaires). Par bonheur » je sçais nager quoique non pas aussy bien que lui, » c'est ce qui a fait que je n'ay pas eû le moindre > effroy. Mon premier mouvement a été de me dire, » allons il faut se tirer d'icy. Sans avoir touché le » fonds dont par conséquent j'ay ignoré la profondeur, » j'ay fait un mouvement qui m'a ramené sur l'eau. À » la seconde brassée qui devoit être plaisante car je >» nageois du seul bras droit et simplement de la main > gauche pour ne pas lâcher mon petit portefeuille, je » rasois le bateau. Les personnes qui étoient dedans > beaucoup plus effrayées que moy parce qu'elles » ignoraient si j'étois capable de m'en tirer tout seul, » m'ont accrochées par mon habit, je leur dis que je > gagneroit facilement le bord qui n'éloit pas à quinze > pieds de moy, mais elle ne l'ont pas voulu ce qui » m'a donné beaucoup plus de peine que si j'eusse nagé » jusqu'à terre. On vouloit que j'attendisse que j'eusse » envové chercher un fiacre , mais j'ay réprésenté que » demeurant aux galeries du Louvre j'étois à ma porte >et qu'en m'en allant de toute vitesse Je me refroi- > dirois moins ; débat sur ce point, cependant on m'a > laissé faire et j'ay été chès moy toujours courant et
» sans me refroidir. Mais il s'en est peu falù que jen'y » trouvasse aucun secours. Le domestique et la cuisi- > nière n'y étoit point et je n'y rencontray qu’un jeune > Cousin qui sortoit aussi pour aller à la promenade. » Bel embarras pour arracher culotte et bas, etc. > Ayant changé de tout, jé me suis mis à travailler, > j'ay été souper en ville et le lendemain je suis parti » pour la campagne où j'avois promis d'aller... »
Il était réservé à Cochin d’essuyer un ennui plus grave et plus pénible que ce petit accident et qui vint assombrir ses dernières années. Il faut encore lui laisser raconter le vol de ses collections dont il fut victime et dont par bonté, il ne poursuivit pas l’auteur.
« Imaginés-vous écrit-il à Descamps le 12 juillet » 1786, que j'ay été indignement volé par un élève » que javois pris par charité que je nourrissois, > logeois, habillois , enseignois. Il m'a pris huit à neuf » cent estampes des Ports de France, les premières > épreuves sans lettres que j'avois conservées que je » vendois d0 “livres pièce, qu'il a vendu 9 livres, une > quantité d'épreuves de mon Histoire de France que > je fais de société avec M. Prévost. Mais ce qui » plus m'afllige , c'est qu'il m'a pris toutes les estampes > que depuis plus de 40 ans les graveurs, mes amis, » m’avoient données. touttes choses devenues rares et » de prix. Enfin mon ami, sans exagération, je ne puis » évaluer ce vol à moins de 10,000 livres. Par un bon- > heur dont je ne puis trop remercier Dieu , il ne m'a >» pris aucun effet appartenant au Roy. Vous scavés » que j'ay sous ma garde peut-être pour un milion de > dessins du cabinet du Roy, jugés de mon état d’être > évoré de cette inquiétude pendant tout le temps que
» j'ay mis à vérifier si j'avois tous ces effets. Enfin à > cet égard je n’ay rien perd ; il est vrai que je garde + ces objets bien plus sévèrement que je ne garde mon » bien propre.
» Ce qui m'a le plus poignardé c'est l'horrible ingrati- -tude de ce monstre.Je l'aimois,je cherchois à le former > à tous égards. Il estoit à ma table même quand j'avois > compagnie. N'en parlons plus, le sang me bout de > rage, cependant Je n'ay point porté de plainte. Je ne > veux point me préparer de nouveaux chagrins tels > que ceux de M. Pierre lorsqu'il a fait pendre l'élève qui > l'avoit volé. Je n'ay plus d'espérance de retirer pres- > qu'aucun de ces effets. Il y a huit mois que ce » manège dure, tout est dispersé. J’ay offert de racheter » aux marchands en leur donnant un bénéfice au de-là > du prix qu'ils ont payé. Ils n’ont ou disent n'avoir * presque plus rien. Il faudroit faire un procès criminel » à plus de vingt personnes qui croyent pouvoir » s'excuser en ce qu'ils ont acheté dans une maison » qu'ils peuvent désigner et qu’ils ont pu croire acheter » légitimement. Mais ils se disculperoient difficilement » d'avoir acheté de jeunes gens, à la vérité chez un > homme que je crois honnête et qui dit avoir été > cruellement trompé, son fils et lui par mon voleur. > [l'est toujours vrai qu'ils ont acheté à la fois des > quantités d'estampes et de la même estampe qu'un > Jeune homme ne peut pas avoir et à des prix si bas » qu'ils ne pouvoient pas douter que ce ne fût chose s volée.….
» Si nos loix étoient moins cruelles , si l’on n'infii-
{ I doit s'agir là des marchands d’estampes Basan père et fils.
» geoit pas la peine de mort, or se feroit un devoir de » dénoncer ces sortes de coupables afin qu'ils ne > pussent plus nuire à d'autres. Mais toutte personne > qui a de l'humanité ne peut supporter l'idée de faire » pendre quelqu'un. »
Cochin ne nous dit pas quel était son voleur, mais en rapprochant certaines expressions de ses autres lettres, tout porte à croire qu'il s’agit, le vieux graveur ne faisant plus d'élèves alors, de ce jeune parent qu'il avait recueilli.
On voit que la vieillesse du vaillant artiste fut attristée non seulement par des embarras financiers, mais même par la perte de ses portefeuilles d'estampes. A soixante quinze ans, après avoir travaillé soixante ans, il s’étonuait douloureusement de ne pas être sûr de pouvoir soutenir sa famille à quelques mois de là. Il aurait voulu vendre une partie de sa bibliothèque qui était fort belle, mais ne trouvait personne qui la voulût acheter même au plus bas prix. Enfin la mort vint le délivrer de loutes ces amertumes, le 29 avril 1700, après une existence de célibataire bien remplie et dont les bibliophiles retrouvent avec joie les traces gracieuses dans la plupart des jolis livres illustrés du xvmr siècle.
Certes on peut reprocher à Cochin un peu de monotonie et de lourdeur dans les types qu'il a choisis, une recherche peut-être exagérée de l'allégorie, ce qui rend la pensée de l'artiste prétentieuse et trop souvent obscure, mais on ne peut lui refuser de la grâce et de l'ingéniosité dans ses vignettes , et dans ses grandes compositions, une science d’arrangement des plus remarquables. « Là où il excelie, a écrit M. de Chen- » nevières , là où il n'a jamais été égalé même par
» Moreau, pour la liberté, la fine expression , l'aisance, > le galant, l'esprit, la variabilité infinie des mou- » vements et des poses de ses petites figures, c’est dans » la représentation des fêtes et des grandes céré- > monies de cour et de théâtre. >» Enfin comme graveur aussi bien au burin qu'à l'eau-forte , Cochin a fait preuve d’une aisance et d’une adresse qui n'ont guère été surpassées.
Nous donnons ci-après le catalogue des pièces qui ont été gravées par Cherles-Nicolas Cochin fils 1.
ESTAMPES
1. St Joseph tenant sur ses genoux l'Enfant Jésus qui le couronne de fleurs, 1727; in-4.
2. La Vierge donnant une grappe de raisin à l'Enfant Jésus, 1728; in-fol.
3. Jésus-Christ couronné d’épines, d'après une estampe de Boiswert,
4. Sainte Famille, d'après une estampe de Goltzius, 1729. 5. Saint Jean à Pathmos, sujet de thèse, 1729.
6. Fuite en Égypte, d'après une estampe de Gérard Audran, 1729; in-fol.
1. Sainte Foy, vierge et martyre à Agen, avec des armes au bas, 1730 ; in-8.