DESPLACES
Bruno en Prière, d'après Jouvenet, est encore une estampe remarquable et l'on doit dire avec M. Duplessis que le peintre rouennais avait trouvé en notre graveur un interprète habile, sachant donner à ses gravures une harmonie que ne possédaient pas toujours les peintures originales. Desplaces a gravé également pour le Cabinet Crozat, un certain nombre de tableaux italiens d'après Véronèse, Annibal Carrache, Carle Maratte : une Diane au Bain, et une Diane Surprise par Actéon, d'aprés ce dernier présentent de beaux corps de femmes gravés avec souplesse ; il a collaboré à l'Histoire d'Enée et à celle d'Hercule, peintes par Antoine Coypel dans les salons du Palais-Royal.
Signalons encore entre autres planches de notre graveur deux compositions de Louis de Boullongne, l'Eau et le Feu, trois autres de Watteau, {a Peinture, la Sculpture et le Repas de Campagne, enfin un certain nombre de compositions assez piquantes de Charles Coypel, {a Matrone d'Ephèse, l'Education Douce et l'Education Sèche.
Desplaces nous a laissé quelques spécimens de portraits qui montrent qu'il aurait remarquablement réussi en ce genre s'il s'en était davantage préoccupé. Son portrait de Marguerite Bécaille, veuve Titon d'après Largillière, est fort beau, le portrait de Charles- François Silvestre (fils puiné d'Israël Silvestre) maître de dessin du roi d'Espagne Philippe V, d’après Hérault, est une œuvre d'une grande fermeté, mais le plus connu est encore celui de Mademoiselle Duclos (1714), chanteuse de l'Opéra, dans le rôle d'Ariane , d'après la peinture de Largillière : c’est réellement une excel-
lente gravure , mais qu'on nous pardonne cette irrévérence, cette bonne grosse Duclos avec ses grands bras écartés nous paraît ressembler bien moins à une héroïne infortunée qu'à une moderne chanteuse d'alcazar lançant par dessus la rampe le trait final d'un couplet égrillard.
Nous ne reproduirons pas les vers placés sous ce portrait : Que mieux que toi Duclos, mais nous ne résistons pas à l'envie de citer ceux que Voltaire décocha à l'actrice :
Belle Duclos
Vous charmez toute la nature Belle Duclos
Vous avez les dieux pour rivaux
Et Mars tenterait l'aventure
S’il ne craignait le dieu Mercure Belle Duclos.
Quand nous aurons rappelé les portraits du bénédictin Dom Louvard, du Père Thimothée, d'après Jouvenet , du Prince de Nassau , d'après Parrocel , enfin un petit portrait de {Abbé de Rancé, d'après Rigaud, gravé évidemment pour un livre, qui n'était pas, nous aimons à le croire, sa traduction d'Anacréon, nous demanderons qu’on nous fasse grâce du reste.
DESROCHERS (ÉTIENNE).
Étienne-Johandier Desrochers , graveur au burin et éditeur, était originaire de Lyon. M. Didot nous apprend qu'il faut fixer la date de sa naissance vers 1661, puisqu'il est mort à Paris le 8 mars 1741, âgé d'environ qualre vingls ans, selon son acte de décès.
Sa fabrique de portraits fonctionnait rue Saint- Jacques, à l'enseigne du Mécénas, puis rue du Foin. La boutique était copieusement approvisionnée, et principalement, comme il est facile de s’en apercevoir, par les travaux des apprentis, d'ouvriers graveurs, car Desrochers, à la différence du photographe, n'opérait pas toujours « lui-même. »
Les portraits de Desrochers eurent-ils de la vogue au moment de leur publication? Cela est fort probable, car le graveur, agréé le 27 juillet 1715, fut reçu le 3 avril 1723 à l'Académie de peinture et de sculpture : il fut aussi gratifié d’une médaille d'or par Sa Majesté impériale, en 1723, et d'une autre par le prince de Hesse-Darmstadt en 1726. — Dans tous les cas, ces portraits ont eu un regain de succès à une époque toute récente , qui ne remonte pas à plus de dix ou quinze ans. Ils étaient alors par centaines
dans les cartons des marchands, en compagnie de ceux de Moncornet, d'Odieuvre et de tant d’autres de même force. Un grand nombre d'amateurs eurent l'idée d'utiliser toutes ces gravures pour l'illustration des Classiques Français, des Hislorielles de Tallemant des Réaux, des Lettres de M" de Sévigné, des Mémoires de Saint-Simon etc. etc. Ce goût d'illustrer, de commenter les livres au moyen de portraits fit rage pendant quelques années. En même temps que les portraits on entassait dans les livres des suites de figures. Un amateur anglais de nos amis M. H..... composait ainsi toute une bibliothèque, et se faisait dans ce genre une véritable célébrité. Jacques Sieurin, ancien marchand d'estampes « qui avait eu le mérite de se faire une collection remarquable, et le mérite plus rare encore de savoir la garder >» connaisseur en portraits et en vignettes comme pas un, donnait des conseils pour le choix et le classement , et dirigeait la petite armée des illustrateurs du haut de cette même montagne Sainte-Geneviève d'où Diderot avait dirigé les philosophes. Un bibliophile que nous avons particutièrement connu mettait douze cents portraits dans un Boileau, et de quatre volumes en faisait quinze, si bien que c'était à proprement parler les portraits qui avaient fini par paraître entrecoupés de quelques pages de texte et non point le texte qui semblait orné de portraits; un auire insinuait quatre mille portraits dans les Lettres de Me de Sévigné. Mais le nec plus ultra, le livre le plus phénoménal de l'espèce fut un Voltaire, absolument bourré de portraits et de figures, dont beaucoup étaient de très grande valeur du reste, et que nous relevons sur le catalogue de la librairie Fontaine
DESROCHERS. 153
pour 1872; ce Gargantua de l'illustration artificie!le était côté 35,000 francs !
Ÿ a-t-il lieu de fulminer un jugement sévère contre ce que Cohen appelait « ces macédoines, où les figures les > plus disparates des éditions les plus opposées se ren- > contrent et s’entre-choquent » et pour lesquelles il déclarait « professer une sainte horreur » ? — Non, cela ne vaut pas la peine de se mettre en frais d’indignation. Ces manipulations, après tout. n'ont pas nui aux livres purs, aux beaux portraits de collection: elles ont permis d'utiliser une quantité énorme de pièces qui sans cela se seraient perdues ; à ce titre, on leur doit, sinon des éloges, tout au moins les circonstances atténuantes. Mais Desrochers, lui. leur doit une véritable reconnaissance d’outre-tombe.
Heinecken a donné une liste très-détaillée de portraits gravés par Desrochers. Elle comprend environ 600 noms. Nous nous dispensons de la reproduire , même par extrait, car les personnages gravés appartiennent à peu près sans exception à une époque antérieure au siècle de Louis XV. Sans parler des hommes notables du commencement du XVIF siècle , de la série nombreuse des jésuites, des jansénistes et des théologiens, nous dirons seulement que la plupart des personnalités qui ont illustré le règne de Louis XIV ont eu leurs traits reproduits par Desrochers. Quelques-uns de ces portraits , exécutés avec soin par la main de l'éditeur, sont vraiment estimables , surtout si l’on a sous les yeux une belle épreuve ; car il faut tenir compte dans ses jugements, du tort causé aux planches par un tirage excessif.
Nous appellerons surtout l'attention sur le succès des portraiis de la famille royale de France : Louis XIV, le Duc et la Duchesse de Bourgogne, le Duc d'Anjou, le Duc de Berry , la Palatine, le Duc et la Duchesse de Chartres, la Princesse de Conde, fille de M" de la Vallière, François-Louis de Bourbon Prince de Conti et la Princesse de Conti, fille du prince de Condé: e Duc et la Duchesse du Maine, Louis- Henri de Bourbon, Louis- Armand de Bourbon Prince de Conti, etc., etc.
Les portraits sont accompagnés de quatrains et de sixains fort amusants , et souvent rédigés par Gacon.
Celui qui accompagne un des plus rares portraits de Desrochers . celui de M‘ Fillon, dite la Presidente , entremetteuse célèbre est comme on va le voir d’une remarquable induigence :
Toujours compatissante aux faiblesses humaines Mon art sçut applanir la route des plaisirs L'Amour ne formaplus d’inutiles désirs
Je réformay ses lois , je supprimay ses peines.
Desrochers s'est gravé lui-même en 1727. Ilse devait bien cela. Il s’est accompagné de cette légende , qui a la prétention d'être en vers :
Tels sont les trails de ce graveur Qui tâche de donner dans son labeur Du tems passé et du siècle où nous sommes Un fidèle tableau des grands hommes, Le Public jugera s’il a bien imité Les Iiustres qu'il a représentés.
DOSSIER (MicHEez |.
Dossier, né à Paris en 1684, était élève de P. Drevet, mais il a fort peu produit. I faut citer, parmi le petit nombre d’estampes qu'il a laissées : /e Mariage de la Vierge. d'après Jouvenet, Jésus chassant les vendeurs du Temple, Jèsus guérissant les deux Aveugles de Jéricho, le Repas chez le Pharisien, d'après Colombel, et quelques grands portraits d'un mérite secondaire : Colbert de Torcy, d'après Rigaud, Grégoire Gübert, religieux de l’ordre des Augustins, d’après F. de Troy, Baudrand, docteur de Sorbonne , d’après Guerry Bousselin. contrôleur général du Marc d'or. d'après Tremblain , Nècolas Duval, secrétaire du duc du Maine , d’après Colleri , Jacques IIT.
La pièce la plus connue de Dossier est une estampe qui porte le titre de Vertwmne et Pomone. La figure de Pomone est le portrait d'Anne Varice de Valère, épouse de Jean Neyret de la Ravoye, grand-audiencier de France. Le portrait original fut peint par Rigaud en 1703 : l’estampe est de 1709, elle se vendait chez Drevet.
AUDRAN (Benoît Il) AUDRAN (Jean) Re 54 | BERNIGEROTH (Les)
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