‹ Les grotesquesChapitre 1 sur 20 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Nous avons modelé une dizaine de médaillons littéraires, plus ou moins grotesques ; la mine est loin d'être épuisée , nous aurions pu augmenter aisément cette galerie, et suspendre d'autres portraits à côté de ceux déjà tracés. Certainement cette collection de tètes grimaçantes n'est pas complète. Ce ne serait pas assez de deux volumes pour renfermer toutes les ditTormités littéraires, toutes les déviations poétiques ; un pareil travail ne saurait du reste inspirer qu'un intérêt purement bibliographique, et nous désirons rester autant

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que possible dans les limiles de la crilicjne, sans empiéter sur les catalogues et les dictionnaires.

Nous avons choisi çà et là, à différentes reprfses, et un peu au hasard de la lecture, quelques types qui nous ont paru amusants ou singuliers, et nous avons tâché de débarrasser du fatras les traits les plus caractéristiques d'écrivains tombés dans un oubli trop souvent légitime, et d'où personne ne s'avisera de les retirer; — à l'exception de ces fureteurs infatigables, qui restent debout des journées entières , au soleil , l'été, à la bise, l'hiver, remuant la poudre de ces nécropoles de bouquins qui garnissent les parapets des quais.

La plupart des pauvres diables dont nous nous sommes occupé seraient tout à fait inconnus, si leurs noms n'avaient pas été momifiés dans quelque hémistiche de Boileau, à qui, à défaut de hautes qualités de poëte, nul ne peut refuser un bon sens cruel. Cependant, quelques-uns d'entre eux ont joui, en leur temps, d'une grande réputation ; des gens instruits, pleins de goût et de jugement, des personnes de qualité, ayant l'usage du monde et de la cour, leur ont trouvé du talent, du génie même. Les éloges en prose, les vers, en grec, en latin, en espagnol, en français nicme, ne leur ont pas manqué, et, ce qui est plus significatif, les pensions, les sinécures, les cadeaux et les régals de

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toutes sortes. — Nul ne dupe entièrement son époque, et, dans les réputations les moins fondées, il y a toujours quelque chose de vrai; un public n'a jamais complètement tort d'avoir du plaisir, bien qu'ii puisse lui arriver souvent de rester insensible à de véritables beautés, comme le prouvent des exemples par malheur trop fréquents. On a souvent peine à comprendre certaines vogues, certains engouements pour des écrits qui nous paraissent mainlenant de l'insipidité la plus nauséabonde, et qui faisaient pâmer d'aise les précieuses de rhôtel Rambouillet, et toute la confrérie de la célèbre chambre bleu de ciel !

Des billevesées, des fadaises ennuyeuses à périr, étaient écoutées religieusement, discutées et pesées au trébuchet, syllabe par syllabe, comme des pièces d'or. Là oii nous ne voyons rien, les Philaminles découvraient un million de choses. 11 fallait donc que ces ouvrages, tant prônés, tant choyés, répondissent, par certains côtés, aux idées répandues alors, car la raison :

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire,

qui sans «Joute est valable individuellement, perd sa rigueur axiomatique, quand il s'agit d'un public étendu ; — un sot, — oui ; — plusieurs sots, — non.

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Il se fait d'ailleurs d'élranges revirements dans les réputations, et les auréoles changent souvent de tête. Après la mort, des fronts illuminés s'éteignent, des fronts obscurs s'allument. Pour les uns, la postérité, c'est la nuit qui vient; pour d'autres, c'est l'aurore !

Qui croirait aujourd'hui que Chapelain a passé pendant de longues années pour le plus grand poêle, non-seulement de France, mais du monde entier ; et qu'il fallait être la duchesse de Longueville pour trouver la Pucelle légèrement soporifique, et cela du temps même de Corneille, de Racine, de Molière, de La Fontaine 1

Madame de Sévigné et sa coterie, composée des plus grands seigneurs et des plus beaux esprits, ne préférait-elle pas ouvertement Pradon à l'auleur de Phèdre et à! Andromaque ?

Pouvons-nous admettre que tant d'illustres personnages, dont quelques-uns se piquaient d'écrire et réussissaient , n'avaient pas le sens commun , et se laissaient séduire par des impertinences et des platitudes?

En s'habituant au commerce de ces auteurs de troisième ordre, dédaignés ou tombés en désuétude, on finit par se remettre au point de vue de l'époque, non sans quelque difficulté, et l'on arrive à comprendre

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