II
Au bout de quelques mois, — les graines du chou colossal de la Nouvelle-Zélande avaient produit deux ou trois variétés de choux connues et dédaignées depuis longtemps; — la justice s'en mêla, — je ne sais trop pourquoi, — car c'est ainsi à peu près que travaille le commerce. — Le vendeur voulut soutenir que ses graines étaient réellement les graines du chou colossal de la Nouvelle-Zélande y — mais que le terrain de ce pays ne leur convenait pas, — ou qu'on les avait changées en nourrice.
Toujours est-il qu'à peine avais-je rappelé cette mystifica^ tion, — on vit paraître dans les journaux, — quatrième page,
— une gravure représentant un chêne — et une note ainsi conçue :
« Les pépiniéristes, — les horticulteurs et tous les amateurs des jardins — trouveront à Paris, rue Laffitte, 40, — une collection de graines de Torgueil de la chine, arbre importé par un planteur de la Louisiane en France, où il va devenir avant peu Pornement de tous les jardins.
« Cet arbre se reproduit de graines, — et on le sème d'octobre à novembre. »
C'était moins bien fait que le chou colossal : — on n'aime pas semer des arbres qui ont besoin d'une dizaine d'années pour croître ; — une seule chose me parut in tel ligente, — c'est le soin d'annoncer que ce chou se semait d'octobre à novembre,
— pour brusquer le débit.
Je ne sais si on a acheté beaucoup de ses graines, — mais il parait qu'il en reste encore; — car voici le mois d'octobre fini, — et conséquemment l'époque des semis passée, — selon la note, — et je vois encore l'annonce à la quatrième page des journaux; seulement on supprime cette particularité que l'arbre se sème d'octobre à novembre, — et on donne deux noms à l'arbre : Orgueil de la Chine, — Arbor sancta*
On ne sait pas encore ce qui lèvera de cette graine, — peut-être des choux ; — toujours est-il que j'estime que, comme l'autre, c'est encore de la graine de niais, — ce qui n'a peut-être pas empêché d'en acheter beaucoup*
Pendant que je suis sur l'horticulture — remarquons cette
note dans plusieiirs journaux à propos de Texposition de Fo* rangerie du Louvre :
« Nous avons remarqué de jolies plantes, telles que le slre^ lilzia reginœ^ — le îiUandria pyramidalis, — le bursaria spinosa, qui répand une odeur fétide.
jl^ LE JURT. — 11 est arrivé du jury précisément ce que je vous avais annoncé : — le National avait trois procès.
Pour le premier, il a été acquitté : — le jury s'appelait juges citoyens j justice du pays, — et il donnait une leçon au pouvoir.
Deuxième procès. — Huit jours après, le National est condamné : — le jugement s'appelle une méprise et une de ces erreurs funestes qui n'accusent rien, si ce n'est ^insuffisance et la faiblesse de la raison humaine.
Troisième procès. — Huit jours après, le National est acquitté : — le jury redevient jujfe« àtoyens et justice du pays. — Le jugement est de nouveau une leçon donnée au pouvoir.
JH^ LA TOUSSAINT. — A propos du prétexte que donnait la Toussaint d'économiser un numéro sur les abonnés, — les journaux, même les plus irréligieux, n'ont pas paru — par scrupule; — ils ont continué, comme de coutume, à user de rhypocrite formule que j'ai déjà fait remarquer :
c Demain, jour de la Toussaint, les ateliers étant fermés, le journal ne paraîtra pas. i»
En vain, je leur ai dit que c'est un gros mensonge et qu'il serait plus juste de dire : — a Demain, le journal ne paraissant pas, les ateliers seront fermés, d — Il n'y a que la Quotidienne qui ait adopté une formule franche : « Les bureaux de la Quotidienne étant fermés, le journal ne paraîtra pas. »
Neuvième observation. — il.
Notre auteur ne s'est pas servi du moti/ à la légère; il savait le parti qu'en avaient tiré nos meilleurs écrivains, qui s'en sont tous servis; — son il vaut n'importe quel il, quel qu'en soit l'auteur; — je le préfère môme à un il de Voltaire qui se trouve enclavé dans une phrase peu euphonique.
(( Non, il n'c^t rien que NaniM n^honore. »
€ // ne faut pas être timide, de peur de commettre des fautes. » — Yauvenargues.
« Le premier venu peut représenter une muraille : il n'a qu'à se couvrir d'un enduit de plâtre. » — Shakspeare.
c Pour Tamour, il divise les femmes en deux classes : les belles et les laides. » — Madame Dubarbt.
Il y a dans des femmes qui ne sont ni si belles ni si agréables que d'autres un charme invincible qui captive les hommes, et étonne et indigne les autres femmes, qui ne peuvent s'en rendre compte, parce que ce charme ne s'exerce que sur les hommes. C'est que telle femme est bien plus femme que telle autre. De même qu'entre deux bouteilles de vin du môme volume il y en a une qui contient bien plus d'arôme et d'essence de vin que l'autre, de même il y a dans telle femme bien plus de femme que dans une autre.
Janin a fait sur madame Sand un vers latin :
a Fœmina fronte patet, vir pectore, carminé musa. »
« Femme par la beauté, homme par le cœur, muse par le talent. )>
Je dis homme par le cœur, contrairement au sentiment de ***, qui prétend que vir pectore veut dire qu'elle n'a pas de gorge.
et 11 n*en est pas moins vrai que je vous donne un démenti. )>
— H. Cousin à M. Holé en pleine Chambre des pairs.
Non ponebat enim nummos ante salutem. — a II ne mettait pas l'argent au-dessus de la vie. »
En général, on aime trop l'argent et on en dit trop de mal.
— Les hommes en médisent comme d'une maîtresse avec laquelle on est brouillé.
L'argent a son mérite, — je ne trouve d'ennuyeux que les moyens de l'avoir.
Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois qu'on ouvrit devant nous une caisse, une vraie caisse en fer, avec de gros clous et une serrure à secret ; une de ces caisses qui coûtent si cher, qu'une fois que nous l'aurions
payée, nous n'aurions plus rien à mettre dedans. II y avait dans cette caisse des billets de banque, de Tor et de l'argent de toutes sortes. Nous nous rappelons encore parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le caissier y fourrait la main et agitait Tor et les billets de banque. Par moments, c'était un bruit confus de voix claires et aiguës ou fêlées, et un frottement de papiers; d'autres fois, une seule voix prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble; et, quand la caisse fut fermée, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que nous nous rappelons :
UNE PIÈGE DE DIX SOUS, d'utic petite voix flûtée. Un bon petit livre relié en parchemin, — un Horace chez les bouquinistes, — une contre-marque au théâtre de la Gaité.
PLUSIEURS PIÈCES DE DEUX SOUS, (TuTie voîx (U cuxvve. Des aumônes aux pauvres aveugles, des petits cierges à faire brûler devant la chapelle de la Vierge à Téglise.
UNE PIÈCE DE aKQ FRANCS. Uue bouteillc de vin d'Aï, une bouteille d'esprit et de gaieté, une bouteille d'insouciance, une bouteille d'illusions.
TROIS PIÈCES DE CINQ FRANCS, h l'unîsson, Uu bcRu bouquct pour la femme que l'on aime, des camellias rouges comme ses lèvres; — le bouquet, entre tous ceux qu'on lui a envoyés le matin, sera préféré, soigné, conservé, et le soir, au bal, on le tiendra à la main : les rivaux seront furieux. Et, en sortant, au moment où on cachera de belles épaules sous un manteau de moire grise, on rendra à l'heureux son bouquet, sur lequel il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante; et le baiser, il va le chercher toute la nuit sur les pétales de rubis des camellias.
UM LOUIS d'or. La discrétion de la femme de chambre de celle que tu aimes; la femme de chambre elle-même, si tu veux, et si elle est jolie; — un dîner avec un camarade que l'on n'a pas vu depuis longtemps, et que l'on rencontre sur le boulevard, marchant dans l'ombre pour que le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d'un habit trop vieux; — les souvenirs de l'enfance au dessert, la jeunesse, les illusions^ la gaieté, le souvenir des premières amours.
UN BILLET DB CINQ CENTS FBANCs. Veux*tu ce besa bahut go< thique, à figures de bois riehement sculptées?
TROIS BILLETS DE MILLE FRANCS , d'unC pelitC VOtX gtèlt et
chiffonnée, Yeux-ttL, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d'acier, que tu admirais l'autr« jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le montait, sous les fenêtres de la femm^ que tu aimes?
Veux4u ce châle de cachemire vert, qu'un autre va donner . demain, et qui sera le prix de bien douces faveurs?
BILLETS DE MILLE FRANCS, dont nous HB dirofis pos le nombre^ attendu que les tins trouveraient que nous n'en mettant pas assez, ^ les autres, que nous en mettons trop. Veux-tu une femme vertueuse, veux-tu des vierges au boisseau, veuxtu des myriades d'épouses invincibles? Ne souris pas avec cet air d'incrédulité : celles qui refuseraient de l'argent accepteront des fleurs, des plaisirs, des sérénades , des fêtes; elles accepteront l'admiration de ton luxe et la beauté qu'il te donnera.
Veux-tu des princesses?
Veux-tu des reines?
Veux-tu des impératrices?
UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, mis Cnpoquet,
Veux-tu des prairies à toi, des arbres à toi, de Tombre à toi ; des oiseaux, de l'air, des étoiles à toi ; veux-tu la terre, veuxtu le ciel?
BEAUCOUP MOINS DE BILLETS. Vcux-tu des conscicnces d'hommes incorruptibles ; veux -tu, veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix ; veux-tn être grand homme, veux-tu être homme incorruptible; veux-iu être demi-dieu, dieu, dieu et demi?
Suite de la neuvième observation, — « // a Toreille rouge et le teint fleuri. » — Molière.
(( //ne mérite aucune indulgence. » — H. Desmortiers^ procureur du roi. ( Note mise de sa main au bas d'une condamnation à la prison de la garde nationale contre votre serviteur. )
« Jean s'en alla comme il était venu. » — u Foiitaine.
Ld& enfants prononcent I.
Disons à ce propos que voici en quoi consiste la première éducation des enfants.
\o — On lui apprend une langue entière qu'il oublie à six ans pour en apprendre une autre. -^ Avec le même soin et le même temps on aurait pu lui en apprendre deux dont il pour» rait se souvenir. — Cette première langue, cette langue pro* visoire, nous Tavons tous parlée.
Nanan, — tonton, — ^ dada, — toutou, — tité, — tuture, — membre, — setmir, — dodo, — faire dodo, — coco, — lola.
Qu'il faut remplacer par — viavède, — onck, — cheval, — chien, — sein, — confiture, — mhe, — sœur, — lit, — dor* mir, — soulier — tante.
2^ — Quand Tenfant, qui a deux mains, veut se servir de la main gauche, on le gronde et on le bat s'il se défend contre Tinfirmité qu'on veut lui infliger; cette sottise; énorme équivaut à l'amputation d'un membre.
A force de ne se servir que de la main droite, on a arrangé tous les Q3:ercices et fabriqué tous les instruments pour cette main : de sorte que la main gauche, dont on ne se sert pas, finit par être réellement plus faible et plus maladroite que Vautre.
Et on rit beaucoup des sauvages qui se mettent des anneaux au nez!
Dixième observation. — faut.
L'auteur aurait pu, comme bien d'autres, remplacer t/ faut par il est nécessaire; — mais on a déjà pu apprécier son énergique concision : — il a craint de mériter le reproche que Brutus faisait à Cicéron, dont il appelait l'éloquence — fractam et elumbem, -* cassée et éreintée. Il a pensé à Montaigne, qui dit, en parlant des longues phrases de certains orateurs ou écrivains : « Ce qu'il y a de vie et de moelle est estouffé par ces longueries. »
Et il a mis il faut, — qui est, de toutes les façons que possède la langue française, le tour le plus vif et le plus concis pour exprimer son idée.
Cherchons quelques exemples d'un choix d'expression aussi heureux.
« // faut qu'un seul commande. » -— - Homère.
tf Aux écus et aux armoiries des gentilshommes, il ne serait pas convenable de voir une poule, une oie, un canard, un veau, une brebis, — ou autre animal bénin et utile à la vie : il faut que les marques et enseignes de la noblesse tiennent de quelque béte féroce et carnassière. »
Un ancien — de Vanitate scientiaruni.
Aîî TTivtiv p.tTpi««, d il faut boire avec mesure. » — ÂNAcaéoN.
Parbleu ! je profiterai de la circonstance — pour parler un peu d'Ânacréon. Beaucoup trop de gens ont été trouvés la nuit au coin des bornes, qui s'en consolaient et n'en avaient nulle honte ,^ — prétendant leur cas un simple ébat anacréontique.
Or, les trois mots que je viens de vous citer sont le titre d'une petite pièce d'Anacréon : — ces trois mots sont déjà assez significatifs; — voyons, cependant, de quelle mesure entendait parler Anacréon.
a Esclave, dit-il, mets dans ma coupe cinq mesures de vis et dix mesures d'eau. »
boisson qui me parait être assez voisine de l'eau rougie/; .
J'aimais encore mieux, à vous dire franchement mon avis, les soupers où on se grisait et où on chantait — que les banquets politiques où on ne se grise pas moins et où on traite des intérêts sérieux , où l'on improvise des constitutions et des grands hommes ; j'aimais mieux de bonnes grosses figures rouges, réjouies, débraillées, que des figures grimaçant la dignité et faisant de longs discours ennuyeux, empruntés à un journal, qui les reproduira le lendemain.
Hélas! — la pauvre chanson, — cette création des Français, — elle est devenue une ode, et elle en est morte : — toutes ces sociétés chantantes — des enfants du délire, des fils anacréon^ tiques d'Apollon, qui n'étaient que ridicules, qui s'amusaient et qui n'ennuyaient personne, ont été remplacées par les gueu-
ietons, où on parle, où on ne s'amuse pas, où on ennuie les autres, et d'où il sort des phrases boursouflées pour lesquelles nous sommes depuis onze ans en pleine guêtre civile.
Le hasard m'a fait apprendre où en est réduit le Caveau, cette espèce d'académie plus buvante et chantante et souvent plus spirituelle que l'autre.
Le Français né malin a créé Tun après l'autre le vaudeville et la guillotine — et les cultive simultanément, pour me servir de l'expression d'un avocat cité par les Guêpes : a C'est en Italie qu on cullive le poignard, mais en France jamais. » •
Observation pleine de justesse. — Rappelez les grands.crimes : — vous y verrez employer — le marteau, — le compas,
— le couteau, — l'aîène; — mais jamais le poignard. C'est un bienfait que nous devons à la police, qui défend de
tuer avec un poignard , — sous peine de
quinze francs d'amende en sus de la mort.
Pour en revenir à la guillotine,. les partisans de la gaieté française — prétendent que le Français Ta inventée, il est vrai, mais pour faire des chansons sur ce sujet nouveau, — le vin, les bellesy Y amour, commençant à s'user ; ainsi qu'en peuvent faire foi un grand nombre de couplets badins de ce temps-là,
— et que ce n'est que par cas fortuit que l'invention a été un peu détournée de son but primitf. «
Quoi qu'il en soit, — il y a eu des phrases où la gaieté française a paru éprouver du malaise et a subi des interruptions qui ont fait craindre à quelques joyeux drilles qu'elle ne disparût tout à fait. — Ils ont pensé qu'il convenait de lui créer un temple et un asile où elle pût se retirer dans les moments difficiles. — Ils se sont nommés vestales de ce feu sacré, — et, sous le titre bien connu démembres du Caveau, ils se sont réunis à jour fixe pour l'empêcher de s'éteindre et faire des libations.
Il n'y a pas bien longtemps, j'entrais pour dîner dans un cabaret; — je ne tardai pas à m'impatienter de la lenteur qu'on mettait à me servir. Je m'en plaignis au garçon.
— Voilà dix fois que je vous appelle, — vous avez l'air tout
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affaréy— • vous allez, vous venez. — Que se passe-t-il donc dans cette maison?
— Monsieur, c'est que c'est Je diner du Caveau.
— Comment ! le Caveau existe encore?
— Oui, monsieur, et il dîne ; — vous ne tarderez pas à entendre ces messieurs.
— Entendre? est-ce que réellement ils chantent?
— Certainement.
— Peut-on voir la salle?
— Oui, — il n'y aura personne avant un quart d'heure. Je suis le garçon et j'entre dans la salle^u banquet.
U y avait une vingtaine de couverts. Sur la table, en forme de surtout, étaient les vases de porcelaine avec des pyramides de fruits magnifiques, — des temples de carton doré portant des pastilles, etc., etc. — Je me récriai sur la beauté des fruits : — il y avait des oranges monstrueuses, des grenades,
— des ananas.
•<- Je le crois bien, monsieur, que vous les admirez, me dit le garçon ; c'est qu'ils sont beaux aussi, — et chacune de ces corbeilles sera comptée soixante-dix francs sur la carte de de^ main,
— Comment ! demain? — Vous me disiez que le banquet était pour aujourd'hui.
— «Oui, le banquet du Caveau ; — mais il y a une noce demain : — les convives d'aujourd'hui n'y toucheront pas,
— c'est seulement pour le coup d'œil ; — ces fruits ont été achetés pour la noce de demain, — ^aujourd'hui c'est un décor.
Je détournai les yeux de ces fruits : semblables aux fruits de carton des dîners de théâtre, — ou plutôt semblables aux fruits de Gomorrhe, qui remplissaient la bouche de cendré,
— ceux-ci eussent vidé la poche de trop d'écus et trop enflé la carte.
— Au moins, dis-je, — je vois que ces messieurs ne négligent pas le vin.
— C'est à la forme des bouteilles que monsieur voit cela?
— Oui, certes.
— Ce sont bien des bouteilles à vin de Bordeaux, mon-
sieur a raison, — mais on a mis dedans du piqueton à quinze sous.
— Comment! brigand...
— Il n'y a pas de brigand, — c'est convenu avec eux, — ce sont eux qui le veulent. Ils ne donnent que cent sous par tête, vin compris ; ~ et ils sont contents, pourvu que le festin ait l'air somptueux : aussi voyez ce poisson.
— Il est magnifique.
— On Ta servi hier à une société, — la soàété en a mangé la moitié: — aujourd'hui on l'a retourné, et on le sert à ces messieurs du Caveau.
— C'est un profil de poisson.
— Comme vous dites, — Mais, j'entends du monde.
H^ Sous la Restauration, les gens qui, aujourd'hui au pouvoir, jouent le rôle que jouait la Restauration, — jouaient alors précisément le rôle que joue aujourd'hui l'opposition.
Aux époques d'élections, — on envoyait des commis voyageurs politiques courir les campagnes -— et endoctriner les fermiers. — Trois jeunes gens, entre lesquels était D***, fondateur de la Gazette des Tribunaux, aujourd'hui mort, — allaient en Normandie appuyer l'élection de je ne sais qui ; — on les reçut a ravir chez un gros fermier; on les fit chasser le matin ; — ces messieurs n'y étaient pas habitués, ils rentrèrent à deux heures pour le diner, complètement harassés. — On commença alors un de ces diners normands, qui laissent loin derrière eux les festins décrits par Homère. — Celui-ci dura six heures, — c'est un repas moyen ; j'en ai fait de huit heures. — On but, Dieu sait combien; nos trois amis étaient morts de fatigue et d'eau-de^vie. — D***, qui était chargé de pô/ler la parole, avait prononcé un discours suffisamment subversif, et s'était endormi.
Le second, qui devait chanter une chanson patriotique, s'était assoupi pendant le discours de son collègue ; D*** seul Veillait, mais il se sentait la tête lourde et du sable dans les yeux. Cependant il s'aperçut que les Normands avaient gardé toutes leurs forces, — et n'étaient gris qu'au point bien juste où on traite, dans les banquets, les affaires de l'État. — H
poussa du coude le chanteur, — mais Tautre ne dormit que de plus belle. — D*** ne savait pas une seule chanson du genre exigé i — cependant, quand vint son tour, — il vit qu'il fallait s'exécuter, et, après s'être recueilli, il chanta :
Le général Rléber, A la porte d'Knter, Aperçut un Prussien Qui passait sou chemin.
Ceci, messieurs, est une allusion à l'invasion et au gouvernement qui nous a été imposé par les baïonnettes étrangères.
REFRAIA\
Lariilâ, flafla, larifla.