‹ Les Guêpes (volume 5)Chapitre 2 sur 26 · BLANCHARD · texte numérisé non relu

BLANCHARD

78, rue de Richelieu

LES

Février 1841

Nouveau canard. — L'auteur des Gvièpei est mort. — les Parisiens à la Bastille. — Scènes de haut comique. — Les fortifications. — M. Thiers. — M. Dufaure. — ^3 M. Barrot. — Influence des synonymes. — Les soldats de lettres. — Le lieutenant ^ général Ganneron. — Tous ces messieurs sont prévus par Molière. — Chodruc- ' Duclos. — Alcide Tousez. - Madame Deshoulières. — M. de Lamartine. — M. Gar- ^ nier-Pagès. - Les fortifications et les fraises. — Ceux qui se battront. — Ceux qui ne se battront pas. — Invasion des avocats. — Les hauts barons du mètre. ~ ' Les gentilshommes et les vilains hommes. — Cassandre aux Cassandres. — La tour )fi de Babel. — Avènement de messeigneurs les marchands bonnetiers. — Le bal de Tancienue liste civile. — Costume exact de mesdames Martin (du Nord), Lebœuf et Barthe. — Costume de MM. Gentil, — de Rambuteau, — Gouin, — Roger (du Nord), etc., et autres talons rouges. — Mehemet-Ali. — Le bal au profil des inondés de Lyon. — On apporte de la neige rue Lafûtte. — M. Batta. —Si. Artot. — Relations de madame Chevet et d'un employé de la liste civile. — M. de Lamartine et les nouvelles mesures. — La protection de madame Adélaïde. — Les lettres du roi.— M. A. Karr bâtonné par la livrée de M. Thiers. — Envoi à S. M. Louis- Philippe.

FÉVRIER. — Voici ce qu'on lit dans le journal la Presse : (( On a envoyé à tous les rédacteurs de journaux une lettre contenant à peu près ces mots : a J'ai la douleur de vous apprenff dreque M. Alphonse Karr a été tué ce matinenduel.M.M..., . « son adversaire, a immédiatement quitté Paris. » Cette fausse lettre anonynu était signée du nom d'un des amis de M. Karr, ce qui lui donnait une triste probabilité. La sinistre nouvelle s'est répandue dans tout Paris avant que M. Karr ait eu le temps de rassurer sa famille. Connaissez-vous rien de plus affreux que cette mystification? Avec de pareilles plaisanteries, on peut tuer une mère, une sœur ou toute autre femme dén. 1

vouée. Mais est-ce une plaisanterie? M. Karr le croit. Il y a. dit-il, des gens qui aiment à rire. Quelques-uns prétendent que c'est une méchanceté; cela ne serait pas une excuse; les plus fins disent : <( C'est une rêverie de poltron. » Mais, que ce soit une plaisanterie, une méchanceté ou un doux rêve, tout le monde est d'accord pour s'écrier : « C'est une infamie ! » En vérité, la gaieté française fait des progrès effrayants.

« Vicomte Ch. Delaunat. »

Il faut réellement que le monsieur qui a pris la peine d'écrire vingt lettres aux journaux ait le rire difficile et soit peu chatouilleux pour ne pouvoir se contenter des bouffonneries de tous genres dont nous régalent les hommes sérieux de ce temps-ci.

Les directeurs des différents journaux, — à l'exception d'un seul, je crois, — ont pris la peine d'envoyer chez moi aux informations et n'ont pas inséré la lettre. — Tous mes amis, cependant, ayant appris la nouvelle dans les théâtres et dans le monde, — sont venus demander s'il était vrai que je fusse mort, et, ayant appris que je n'étais que sorti, — se sont en allés en disant : « Âh ! tant mieux ! » Ce qui m'a fait, malgré moi, penser au jour où la chose sera vraie et où les mêmes amis se le feront confirmer et diront : <r Ah 1 tant pis! »

Après quoi tout sera fini.

JP^ monsieur I — mon bon monsieur, — vous qui êtes si gai, — que vous avez donc dû vous amuser quand cette idée si [)laisante vous est venue : tiens, je vais écrire aux journaux qu'Alphonse Karr est mort, — hi, hi,lii! — Que cela sera donc drôle! — que je suis donc amusant! — mon Dieu! que j'ai donc d'esprit! — mort, — tué, — un cadavre. — Ohî c'est trop bouffon ; — cela fait mal de rire comme cela. — Un corbillard! — oh! la, la, les côtes! — Un enterrement! — il faut que je me roule par terre, — je m*amase trop.

Mon bon monsieur, vous que je suis plus près peut-être de deviner que vous n'en avez envie, — permettez-moi de vous dédier ce présent petit volume, - et de voiis montrer certaines choses qui auraient pu vous inspirer quelque gaieté, — sans

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cependant vous distraire aassi agréablement qu'en me faisant passer pour mort.

Nous commencerons, monsieur, s'il vous plaît, par les scènes de haut comique, — de comique sérieux.

Je l'ai dit le mois dernier, — Yétranger, dont on parle tant à la Chambre et dans les journaux, — n'est pas la cause^ mais le prétexte des fortifications.

Le roi voulait avoir ses forts détachés. — J'avais cru d'abord que ce n'était que pour les bâtir, — mais j'hésite dans celte pensée depuis que j'ai vu le gouvernement essayer d'éviter ou d'ajourner l'enceinte continue.

M. Thiers comprenait que, si la loi ne passait pas, — la Chambre ne pouvait se dispenser de le mettre en accusation

— pour avoir commencé les travaux sans son assentiment. — Le parti radical, — dont toute la puissance est à Paris, a voulu pouvoir gagner la partie en un seul coup de dé, en un seul coup de main.

Beaucoup de gens ont cédé à l'envie de prendre sans danger dos airs belliqueux.

4Nbc 11* Dufaure, qui a prononcé un discours très-remarquable contre le projet de loi, disait le lendemain : — « Je ne recommencerai pas, — ce pauvre roi, cela lui fait réellement trop de peine, d

JMfC I^a gauche et M. Barrot, — qui, il y a trois ans, jetaient de si beaux cris — contre Yemtjostillement de PariM, — ont soutenu les fortifications» — Je le répète, — on gouverne la France avec des synonymes. — Vous changez — gendarmerie en garde municipale, — cotiscription en recrutement,

— Charles X en Louis-Philippej -r- embastiller en fortifier,

— et tout le monde est content.

M^ La plupart des Parisiens sont enchantés du vote de la loi. — Ils ottt démoli la Bastille, où on ne pouvait guère les mettre que les uns après les autres; — aujourd'hui, — on bâtit autour de Paris, à leurs frais, une immense bastille, — où on les met tous avec leurs maisons, leurs enfants, leurs femmes, etc., et ils sont ravis. — Il y a progrès.

MfC^ Comment, monsieur, ne vous amusiez-vous pas beau-

coup à voir tous ces militaires de plume, — ces soldats de lettres : — le connétable Thiers, — le maréchal Chambolle,

— le lieutenant général Ganneron, — le général de division Gouin, — le capitaine Rémusat, — le colonel Duvergier de Hauranne, — le lieutenant Léon Faucher, parler tour à tour ou tous à la fois — de courtines et d'ouvrages avancés, — de bouches à feu, de demi-lunes et de lunes tout entières; — ces messieurs ne vous semblaient-ils pas autant de Mascarilles prévus par Molière? .

N'avez-vous pas beaucoup ri de leur escrime de]citation, de ces grands noms d'une autre époque transformés en pions — que Ton avançait de part et d'autre :

Vauban — dit oui.

— Bousmar dit non.

Napoléon, — Lamarque, — Thucydide, — Carnot; — et chacun venant apporter les opinions les moins applicables à la question qu il avait trouvées le matin dans des livres ouverts pour la première fois;

Puis les noms s'épuisant, à Napoléon on répondit par Ghicard, — à Vauban par Chodruc-Duclos, — ou par Arnal, — ou par Alcide Tousez, — ou par madame Deshouilléres, — ou par Jean Racine, — ou par la Contemporaine, — ou par la Cuisinière bourgeoise ; — puis — on o{)posait Napoléon à Napoléon lui-même : — il a dit oui un jour et non un autre.

— Vauban à Vauban ; — il a d'abord été pour les fortifica* tiens, puis il a changé d'avis.

Et, comme personne ne voulait paraître moins érudit que les autres, — chacun apportait sa liste de noms, — sa kyrielle de mots qu'il ne comprenait pas, — et il ne s'est levé personne pour dire :

Il serait possible que ceux qui pensaient d'une façon en ce temps-là fussent d'une opinion contraire aujourd'hui que les choses sont changées. — Il faut même le croire dans l'intérêt de leur renommée et de leur bon sens; car la France d'aujourd'hui, — ce n'est pas la France de leur temps, — car Paris n'est pas leur Paris, nos passions ne sont pas leurs passions; — car nous no sommes pas aujourd'hui à une époque

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guerrière, et la meilleure preuve en est que Ton laisse MM. les avocats parler de guerre et de fortifications — sans qu'il s'élève dans toute la France un immense éclat de rire et des huées universelles.

iJH^ç Vous n'avez pas ri à vous tordre, monsieur, de M. Gouin-Vauban, — de M. Piscatory-Follard ? Vous ne vous êtes pas roulé par terre dans des convulsions de gaieté en voyant M. Polybe-Thiers raconter à M. Soult le siège de Gènes, et n'être pas arrêté par le vieux maréchal, qui lui disait en vain : « Mais j'y étais, monsieur; — mais c'est moi qui Tai fait, ce siège, avec Masséna ; — mais j'y ai eu la cuisse cassée, — monsieur. »

JH^ Ah I monsieur, — cela était cependant bien plus réjouissant que de me faire passer pour mort.

JUtyc M. de Lamartine a été courageux et éloquent. — M. Dufaure a été vrai et raisonnable. (Voir plus haut ses remords). — M. Garnier-Pagès a été non-seulement spirituel et sensé, mais il s'est intrépidement séparé de son parti.

j^ Et on n'a pas compris que Paris devient un château fort du moyen âge, — et que la province est supprimée , — que sur un coup de main, — appelé émeute quand cela ne réussit pas, et glorieuse révolution quand cela réussit, — la France entière, selon le vainqueur, sera livrée aux jésuites ou à la guillotine.

j^ On n'a pas compris que la France entière, désintéressée dans la question, pourrait être traversée pacifiquement par une armée ennemie qui payerait ses vivres.

JIP^ Paris sans fortifications — peut être pris, mais est impossible à garder.

Mais Paris fortifié au prix de la fortune publique, Paris attaqué ne tiendra pas une semaine; — on l'a dit : « que les fraises manquent pendant trois jours — et Paris ouvrira ses portes. »

JH^' Les hommes qui se battront à Paris sont des hommes qui n'y possèdent rien, — c'est-à-dire le peuple et les ouvriers; — mais les propriétaires, — vous croyez qu'ils exposeront leurs maisons, — et les propriétaires sont à la Chamn. 1«

bre, — et ils sont les maîtres de faire une capitulation, — attendez seulement la première bombe qui descendra par la cheminée se mêler aux légumes du pot-au-feu, — et Paris pris, — Tennemi le gardera au moyen des fortifications.

J^' Parisien?, mes bons amis, — on vous a persuadé — qu'il fallait vous faire une chemise d'amiante pour le cas où votre maison brûlerait, au lieu de vous conseiller d'éteindre le feu, je le veux bien. — Je sais bien que j'attaque l'opinion de la majorité, — que je n'ai de mon côté que les gens d'esprit et de bon sens, c'est-à-dire le petit nombre ; — je sais bien qu'on va encore m'écrire des lettres anonymes injurieuses et menaçantes ; — mais, voyez-vous, en vérité, je vous le dis, — il viendra un jour — où personne ne voudra avoir été partisan des fortifications, — où la Chambre qui les a votées en tirera quelque sobriquet fâcheux.

Ulyc' Depuis que M. Thiers a le projet d'écrire l'histoire de Napoléon — et qu'il a écrit son nom sur les bottes de la statue de bronze de la place Vendôme, il s'identifie avec le personnage d'une façon extraordinaire; — chaque fois que, dans la discussion des fortifications, on a parlé de l'Empereur, — et Dieu sait si on en a assez parlé î — il a demandé la parole comme pour un fait personnel.

JlfifC Un matin, — en lisant le compte rendu de la séance de la Chambre des députés, dans un journal partisan des fortifications, — j'ai espéré qu'il était arrivé des forts détachés comme autrefois de la tour de Babel, et que nous en étions délivrés, — voici ce que disait le journal partisan des forts :

(( L'agitation et les sentiments produits par ce discours se manifestent librement lorsque M. Soult est descendu de la tribune. M. Odilon Barrot essaye en vain de parler; le tumulte couvre sa voix. M. Billault court à la tribune; l'assemblée est hors d'état de rien entendre. Bientôt tous les membres quittent leurs places et descendent dans l'enceinte. Les ministres restent dans une solitude complète et dont ils paraissent effrayés. La séance reste suspendue. »

Cette chance de salut a manqué.

,1^ Tout en fortifiant Paris, — on a cependant, par un

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amendement, à peu près établi que la capitale ne serait pas classée dans les villes fortifiées. — C'est une critique assez heureuse de Toparation, — et, si H. Lherbette Ta faite exprés, je l'en félicite sincèrement.

Cela rappelle un peu Thistoire de ce monsieur qui, ne trouvant pas son parapluie, écrivit à un ami chez lequel il croyait l'avoir laissé ; — puis tout à coup, avisant qu'il l'avait serré, — cacheta cependant sa lettre après y avoir ajouté un postscriptum :

« Mon cher ami, fais-moi le plaisir de chercher mon parapluie, que je crois avoir laissé chez loi. M***. »

(( P. S, Ne t'occupe pas de mon parapluie, il est retrouvé.»

Ijllfijtt Paris non fortifié, — c'est le roi des échecs; — quand il est matj la partie est perdue; — mais on ne le prend pas et on recommence.

]j^ Paris non fortifié, c'est une ville de rendez-vous pour le monde entier; c'est la capitale du plaisir, de l'esprit et de la pensée.

C'est là où viennent se reposer les rois exilés par les peuples, et les peuples destitués par les rois; — c'est là que de toutes parts on vient étaler ses joies et cacher ses misères. — Paris, c'est la grande Canongate du monde entier,

$f^. L'ennemi ! mais, Parisiens, mes bons amis, — il est au milieu de vous ; — l'invasion I mais elle est faite ; — votre ville ! mais elle est prise, — par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas étage, par les avocats parvenus et les fabricants de chandelles enrichis et mécontents.

J||^ Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'étranger, — car l'étranger respecterait Paris, — Paris, où il vient s'amuser, — Paris, son rêve et son Eldorado, — Paris, qui appartient au monde et auquel le monde appartient.

!j^. Parisiens, — Parisiens, — vous me rappelez les Troyens introduisant dans leur ville le cheval de bois, — cette horrible machine, — machina fêta armis^ — pleine d'armes ennemies, — et moi,* — semblable à Laocoon, — je lance ma javeline contre le cheval de Troie, et je m'écrie :

miseri ! quœ lanta insania, cives?

Mais je suis la Cassandre de Troie, — et je parle à tort de Cassandres.

A ut hoc inclusi ligno occultantur Âchivi,

Âut hœc in nostros fabricata est machina muros,

Aut aliquis latet error

41^ Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de poitrines et de bras. — Les peuples fatigués ou déchus se cachent derrière des murailles.

Ij^ N'avez-vous pas ri, — mon cher monsieur, quand vous avez vu que juste à l'instant où Ton votait une loi ruineuse, honteuse et ridicule pour préserver Paris des horreurs de Tennemi et notamment delà perfide AlbioUj les membres des deux chambres anglaises — parlaient avec affectation de leur estime et de leur sympathie pour la France, — et prononçaient à Tenvi des paroles de paix et d'amitié, — comme pour rendre la chose plus drôle et y ajouter encore un peu de comique, s'il était possible.

Provisoirement, — il faut jeter les yeux sur les ravages que va faire autour de Paris le génie militaire, — et se demander — si une invasion de Tartares et de Cosaques causerait une pareille désolation.

TRACÉ DES FORTIFICATIONS. — Lc tracé du rempart bastionné à élever à Tentour de Paris restant comme le génie Ta tracé , et la zone de servitude étant fixée à deux cent dix mètres, ainsi qu'on l'annonce, voici, à' Sifrèsh Journal du Commerce, la liste exacte des bois, plantations, maisons, usines, à raser :

1 . Une partie du village du Point-du-Jour, sur la route de Sèvres ;

2. Près de la moitié du bois de Boulogne, car la zone actuelle a à peine cinquante mètres devant le fossé;

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