‹ Les Guêpes (volume 5)Chapitre 4 sur 26 · Presque tout le Petit-Montrouge · texte numérisé non relu

Presque tout le Petit-Montrouge

21. Enfin plus de deux cents maisons, usines et manufactures, à Vanvres, Clamart, Vaugirard, Issy, Grenelle et Beau- Grenelle.

Quant aux arbres à abattre, aux jardins à détruire, aux clôtures à renverser, aux carrières à fermer, le nombre en est énorme.

Toutes les voies de petites communications se trouveront interceptées; les embarras et la gène qui en résulteront sont incalculables.

Puis enfin il faudra jeter des ponts-levis, masqués par des ouvrages avancés, sur toutes les grandes routes.

411^: Donc, par un vote de la Chambre des députés, —

Paris est détruit. — Il faut créer un autre Paris morne, — ennuyeux, ennuyé; — tu Tas voulu, — Georges Dandin ; — ce n'est pas cependant que ceux qui le demandaient.avec le plus do ferveur y tinssent en réalité beaucoup; non, il faut crier pour ou contre quelque chose; — l'enthousiasme avec lequel on crie n'a pas de rapport à la chose pour laquelle ou contre laquelle on crie; — pour crier, — tout est bon pour prétexte. Vous rappelez-vous, — il y a deux mois à peine, — Tindignation, les cris, les lithographies, — les plâtres — pour Mehemet-Ali, — qui allait être abandonné par la France; — le jour où son affaire a été décidée, vou? auriez cru que les cris allaient redoubler ? — pas du tout; on ji'y P^^^^ait plus. — Mehemet-Ali, — qu'est-ce que Mehemet-Ali? — Ah ! oui, — un vieux, — un Égyptien. — Oh î bien, oui; mais il s'agit des fortifications.

Parmi les choses que l'on fait croire aux Français, — il faut compter celle-ci : qu'ils ont un gouvernement constitutionnel composé de trois pouvoirs égaux.

Il serait curieux de savoir quel est le pouvoir qu'exerce la Chambre des pairs; — elle n'a pas encore voté la loi des fortifications, et il n'est personne qui ne la considère comme parfaitement établie.

m^ Cependant, messieurs les pairs, vous qui comptez parmi vous la plupart des grandes illustrations du pays, — ce serait là pour vous l'occasion d'un beau réveil.

Ce serait une grande et noble chose, — qu'un vote à une immense majorité, qui dirait :

« Halte-là, messieurs les avocats parvenus, — messieurs les marchands de bas retirés, — messieurs les épiciers enrichis ; — nous, les derniers gentilshommes; — nous, les descendants des héros qui ont rendu la France glorieuse et triomphante ; — nous, les restes de la vieille noblesse française ; — vous avez assez ruiné, dévasté et avili ce pauvre pays, — nous vous défendons d'aller plus loin. »

Jllffft N. B. — Deux ou trois pairs feront des discours spirituels contre le projet de loi ; — après quoi la Chambre votera pour le projet de loi.

FEVniEK 1841. lo

Jlfifi La France est jouée — à pile ou face entre les talons rouges du comptoir et les tribuns de Testaminet. La pièce tombe face.

!j^ Et ici, avec le vote de la Chambre, commence

Le règne provisoire des talons rouges du comptoir, —

Qui, au moyen des fortifications, se font hauts barons et seigneurs féodaux.

Jdl^ M. Casimir Delavigne a eu l'honneur de faire hier la révérence au roi ; on a remarqué , comme costume de bon goût, son habit de taffetas céladon, et ses bas de soie de couleur de rose ; — il aurait bien voulu monta' dans les carrosses du rot, — mais il n'a pu faire ses preuves quoiqu*il se pique de bonne maison; mais sa famille était de robe et n*^ jamais été dans les grandes charges.

H^ On a hier promené par la ville, on grande procession, le chef de saint Jean-Baptiste, pour empêcher les vignes de geler par le froid qui a repris.

Jllf^ MM. «T. de R. , - R. de G. , — et Eug. B. , les deux premiers jeunes gentilshommes appartenant h monseigneur le Dauphin, et le dernier de plume, sont sortis hier d'un cabaret de la place de la Bourse, après le couvre-feu, et un peu jolis garçons: arrêtés par le guet, ils ont battu Yexempt et ses archers; — M. le lieutenant civil en a été informé et veut, dit -on, porter l'affaire au parlement.

Jjjfifç^ On assure que la petite ***, de l'Opéra, plus connue sous le nom de Fifille, qui a été à M. le duc de ***, et qui a depuis passé au comte de***, va entrer en religion.

Jl^ H. Alphonse Karr, gazetier, qui s'est permis de réciter dans quelques ruelles une épigramme contre monseigneur Thiers, grand connétable de France, a été rudement bàtonné par sa livrée. — Il a chargé M. Léon Gatayes i' appeler M. Thiers, mais MM. les maréchaux — ont décidé que M. Karr, n'étant pas d'épée, n'avait aucun droit à une réparation de ce genre.

jl)^^ M. Roussin vient d'être nommé général des galères de Sa Majesté.

3M^' MM. Th» Burette et Léon Bertrand , pris en flagrant

délit de braconnage sur les terres du roi, — ont été condamnés à être pendus haut et court, — Leurs parents ont voulu se se jeter aux pieds du roi, — mais, malgré la protection du R. P. 011***, confesseur de Sa Majesté et de M. Barthe, qui vient de traiter de la charge de premier président de la cour des aides avec M. Persil , — ils n'ont pu parler à Sa Majesté.

Jj^ Au bal de l'ancienne liste civile, la société a paru mieux composée qu'au bal au profit des inondés de Lyon, où il faut dire qu'elle était beaucoup plus nombreuse. — M. de Ganneron, duc de la Cassonade, Tun de nos plus élégants seigneurs, — y a dit ce mot, qui a été approuvé : (( Le Parisien est généreux, mais très-laid. »

Jjlf^ Monseigneur le Dauphin — y a paru avec une magnifique cotte de maille de Milan et un pourpoint garni de vair.

Jj^ Les jeunes gens du commerce semblaient s'y être donné rendez-vous, ils étaient tous si frisés et si pommadés, que la réunion de ces divers cosmétiques produisait un mélange horriblement nauséabond.

Une femme du monde disait : a C'est singulier, à chaque instant, je crois voir une figure de connaissance, et ce n'est qu'après que je me rappelle que ce monsieur que j'ai failli saluer n'est connu de moi que pour m'avoir vendu du satin ou de la dentelle. — Celui-ci — est très-cher, — celui-là surfait beaucoup, — cet autre aune à ravir. — La Truie qui file y avait ses représentants, — ainsi que l'Y grec, — les Deux- Magots, — le Chat qui pêche, — et la Balance d'or.

jl^ On remarquait la fleur de la nouvelle noblesse française, de puissants barons et des seigneurs avec leurs dames :

M. Gentil, vidame de Saint-Ouen, — duc du Chat qui pèche, — avait un costume des plus galants : surcot mi-parti avec blasons de Tun en l'autre doublé de petit-gris et menu vair, tricot également mi parti d'écarlate verte et d'écarlate blanche, manches déchiquetées en barbe d'écrevisse, souliers à la pou^ laine, rattachés au genou avec une chaîne de pierreries, camail nacarat à queue du même, aumônière en dague,

gants de fauconnerie en buffle, garnis avec un tiefcelet d^autour dûment chaperonné et clocheté.

JN(y( On a remarqué sa voiture : il porte de sinople à deux ablettes d'argent, adossées, écartelé de gueules a trois chats au naturel, passant, avec un bonnet de coton, en abîme au trescheur d'or, le tout timbré d'un chapeau de soie imperméable avec des lambrequins assortis, et Tordre de la Légion d'honneur contournant.

Jl^ Madame Martin (du Nord), la chanceliére, avec la tunique à la Spartiate, fendue sur la cuisse, et retenue d'agrafes de pierreries, le manteau de peau de panthère, la demilune de diamants et les cothurnes opales glacées de paille, et le sourire bleu de ciel de Diane allant visiter Endymion ; elle a sur le dos la trousse (pharetra) de rigueur où elle serre ses gants, ses flacons de sels d'Angleterre, son mouchoir de Ghapron (spécialité), et les trente-deux sous pour son fiacre.

jdfgft Madame Barthe, — femme du lieutenant crimineL — rotonde goudronnée et fenestrée en truelle de poisson, béguin à la Médicis orlé de perles, corsage à pointe, manches déchiquetées et tailladées à l'espagnole, vertugadin à sept pans, souliers carrés losanges de rubans feu, gants cousus et brodés d'or de Florence, parfumés de benjoin et de civette, aumônièrede velours incamadin, ouvré et ramage de la façon la plus galante du monde, chemise et robe de dessous garnies de point de Venise.

Jjlfi^ M. FouLD, — comte de Jérusakm, — turban à Torientale, caftan de brocart, barbe pailletée de limaille d'or, Tanneau de Salomon à Tindex de la main gauche, une roue jonquille au milieu du dos, et les pantoufles jaunes de rigueur.

Jj^ M. DE Rambuteau, — échevin de la ville de Paris , — poudré à frimats, coiffé à l'oiseau royal, habit à la française de velours épingle, gorge de colombe, boutons tabatière, renfermant chacun une lettre du nom de ce monsieur, veste HIas glacé, brodée de soie couleur sur couleur, boutons en pointe de diamants, culotte de drap d'or doublée de toile d'argent, claque garni de plumes, à un louis le brin, cravate en maline u. 2

de la bonAl' faiseuse, ëpée la poignée en bas, à lâmc de baleine, fourreau de chagrin, dragonne de rubans d'argent, baudrier congrant deux montres à miniature, bonbonnière en ivoire de Dieppe, garnie de pralines à la Reine.

JH^ Madame Lebœùf, duchesse du denier douze. — coiffée en hérisson avec un œil de poudre, deux repentirs au naturel des assassins au coin de la bouche, un corset cuisse de nymphe émue, lacé d'une échelle de rubans assortis, jui)es de linon des Indes, à paniers relevés de roses pompon et de papillons de porcelaine de Saxe, bas chinés à coins, mules à talons rouges, patins d'un demi-pied de haut, du rouge.

4M^ Monseigneur Gouih,. baron de la rue Ttquetonne. — Ancien surint^dant général des finances, perruque in-folio, canons du grand volume, juste-au-corps à brevet, veste mordorée, jarretière de diamants, souliers à oreilles, canne d'i- • voire à tête de porcelaine, tabac d'Espagne dans les poches, à la façon de M. le prince, solitaire extravagant au petit doigt de la main droite.

<S|^: M. Roger (du Nord), grand viaitre de /'ar(t/terie, — Juste-au-corps de buffle, ceinturon bouclé de fer, bottes à entonnoir, grègues de cuir de Cordoue, agréments de nonpareille rouge, col rabattu, colichemarde de Tolède, baudrier piqué, feutre à plume rouge, gilet de flanelle à maille d'acier, royale et moustaches poignardant le ciel.

^jffff^ A la Chambre, pendant la discussion des fortifications, M. de Lamartine s'est embrouillé dans les nouvelles mesures et a proposé de charger un canon avec plusieurs milliers de poudre.

j^ A la représentation au bénéfice de Mario, mademoiselle Albertine avait un diadème en pierreries si indécent, — que le prince de Joinville et le duc de Nemours, ne pouvant en supporter Féclat, se sont retirés au fond de leur loge — pendant tout le temps qu'elle a dansé.

Jl^ M. ***', qui m'a paru un honnête garçon de quarantecinq ans environ, a eu autrefois le bonheur de rendre un service important à madame Adélaïde, sœur du roi.

Tout récemment, et peut-être en voyant l'état peu agréable

des rues de Paris, il a pris fantaisie à M. ***^ de travailler à rembellissement et à l* assainissement de la grande cité. — Il se rend alors chez son ancienne obligée, Ini expose des plans, des résolutions, et reçoit d'elle, avec Taccueil le plus gracieux et le plus cordial, une lettre de recommandation pour le chef de l édilité parisienne.

Celte lettre était conçue en termes tellement vifs et pressants, que M. *** dut penser naturellement à Tembarras qu'éprouverait M. Delessert pour satisfaire la princesse sans s(^ démettre de ses fonctions en faveur du recommandé.

La lettre remise, on annonça une réponse prochaine. 11 fallait bien, eu effet, prendre au moins quelques jours pour se décider à accomplir le sacrifice que la princesse paraissait désirer, ou du moins, pour l'éviter d'une manière convenable et par un palliatif suffisant.

Enfin, la lettre d'investiture arrive, et voici ce qu'elle contenait :

(( Monsieur, j'ai l'honneur de vous annoncer que vous serez incessamment admis provisoirement à remplir les fonctions « D'ASPIRANT AU SURNUMÉRARIAT dans l'administration de de la salubrité publique.

(( J'ai l'honneur d'être, etc. »

M. *** assure qu'il a répondu par une lettre très-piquante.

JlPIye II y a en Relgique plusieurs contrefaçons des Guêpes — à divers prix. — Mon ami, Gérard de Nerval, m'écrivait dernièrement : — « J'ai vu votre portrait dans la contrefaçon belge, — je ne vous cache pas que vous êtes fort contrefait. »

Un autre voyageur m'écrit aujourd'hui même :

« J'ai vu les Guêpes, je te porterai le volume où est ton portrait. — Dieu ! que tu es laid. »

La contrefaçon belge, — pardon, messieurs les libraires belges, de vous faire imprimer ceci — la contrefaçon belge est appelée par les gens sévères — un vol.

Car, sans faire entrer les auteurs dans le partage d'aucun bénéfice, la librairie belge — fournit à leur détriment leurs ouvrages à toute l'Europe, — à un prix naturellement infé-

rieur à celui auquel les vendent les libraires français, qui sont obligés de partager avec les auteurs.

Jljftft Pour moi, je ne me plains jamais de ces choses-là, — et, chaque fois que je mange un pain et deux harengs, — je serais enchanté que les miettes pussent nourrir cinq mille hommes, — et je n'élèverais aucune réclamation — quand ces miettes auraient un peu Tair de rognures.

M. Jamar, — celui qui, j^ crois, contrefait les Guêpes en Belgique avec le plus de succès, connaît sans doute cette insouciance, car, en me priant de faire quelque chose qui lui sera agréable, — il commence ainsi sa lettre : c Monsieur Â. Karr,

« En ma qualité d'éditeur de votre ouvrage, les Guêpes, à Bruxelles, je me crois permis de vous adresser une demande, etc., etc. Jamàr. »

Jlf^ On disait hier, en grosse compagnie, que M. Gouveley, peintre du roi, qui a Thabitude de porter beaucoup d'or sur lui, — a été assailli par des malandrins qui lui ont pris la bourse et ses deux montres.

jff^ M. Cousin a acheté la charge de premier porte-parasol du roi.

A une soirée, un de ces jours derniers,

Un jeune homme, appelé Batta, a joué du luth avec quelque succès; — on a également applaudi le téorbe du sieur Artot.

Jl^ Malgré les craintes sinistres inspirées par M. Gabrie, le maire de Heulan, les cultivateurs de cette commune ne sont pas encore venus sur Paris. — Puissent les fortifications être prêtes à temps pour repousser ces barbares. M. Ghambolle, nommé mestre de camp par ordonnance royale, vient de lever une compagnie de mousquetaires.

,3IP^ M. de Montalivet, intendant de la liste civile, va prendre le titre de trésorier de l'épargne.

Jlf^ Un monsieur, qui occupe une position assez importante sous ses ordres, — a trouvé un moyen ingénieux d'augmenter ses appointements; il écrit de temps à autre des lettres très-menaçantes — aux gardiens. — portiers ou conservateurs,

— je ne sais comment on les appelle, — des résidences royales et des châteaux appartenant à Sa Majesté. — Il leur annonce que divers rapports Tobligent à mettre en doute leur zèle et leur activité dans les fonctions qui leur sont confiées. ~ Certes, il lui répugnerait beaucoup de leur causer du chagrin ; mais, cependant, il ne peut, sans manquer lui-môme à son devoir, se taire plus longtemps sur Finexactitude de celui-ci, sur la négligence de celui-là, etc., etc.

Ces braves gens, qui savent parfaitement ce que veut dire le monsieur, — font tuer quelques chevreuils, — quelques lièvres, — quelques faisans, sur les terres du roi, — et les expédient en bourriches à leur farouche censeur, qui les vend immédiatement à madame Chevet, veuve d'un célèbre maître queux du Palais- Royal.

j^ Au bal de TOpéra, on a toujours Tusage de souper après le bal, vers trois heures du matin, — usage charmant qui méritait bien d'être conservé comme il Test. — En effet, on passe la nuit au bal, morne, froid, taciturne, endormi. Après quoi on fait un excellent souper qui vous réveille pour aller vous coucher, Vous met en belle humeur et vous inspire les plus jolis mots que vous dites au cocher de fiacre. — Vous frappez à votre porte avec une gaieté folle, il n'est pas de mots piquants, fins, spirituels, que vous n'adressiez à la portière.

— Vous montez votre escalier en riant vous-même de ce que vous vous dites de joli. — Vous faites à votre domestique des épigrammes sanglantes, et vous vous couchez en proie à la plus heureuse disposition d'esprit pour veiller et amuser vous et les autres.

JN(y( H. Paul Foucher a, hier, donné les violons à mademoiselle de C***. — Le guet a voulu s'y opposer à cause de l'heure avancée; mais ce jeune gentilhomme l'a mis à la raison, lui et ses hallebardes, au moyen de quelques pistoles.

JUk h. Lerminier, qui est, dit-on, grand clerc, vient d'être, par lettres du roi, nommé conseiller au parlement de Rennes.

Jlf^ Le même jour, on a donné à M. Roger (du Nord) le gouvernement du Beauvoisis.

n LES GUÊPES.

JIKk a la dernière représentation de la petite Kachel, — on a étouffé deux portiers du théâtre. — MM. les échevins de la ville devraient bien faire en sorte que de tels accidents ne se renouvelassent pas. — On a remarqué sur les bancs du théâtre la fleur de la noblesse française. — M. Barthe, ex-procureur au Châtelet, a voulu s'y aventurer; mais, quoiqu'il fût mis au goût du jour, avec un habit de satin à fleurs, des culottes fleur de pêcher et des bas verts, — les jeunes seigneurs se sont arrangés pour qu'il n'y pût trouver place.

ilfff^ Plusieurs journaux ont imprimé des lettres du roi — assez bizarres. — Ces lettres traitent fort mal la France et Paris et ses aimables faubourgs. — Elles manifestent de temps à autre un vif désir de voir les Français écrasés, etc., etc.

Certes, si les lettres étaient authentiques, le roi n'aurait absolument qu'à s'en aller.

Mais les journaux qui les ont publiées sont déférés au procureur du roi sous l'accusation de faux et de diffamation.

Il paraît cependant que les trois premières sont vraies et qu'on ne peut leur reprocher que des interpolations; les autres sont, dit-on, fabriquées à Londres.

On assure que Ton a déjà fait acheter au roi plusieurs lettres de ce genre, et que cette fois on espérait le même résultat.

On dit que la Contemporaine est compromise dans ce trafic.

Hlf^ Mais, comme le roi demandait ce que c'était que ces lettres et combien on en voulait, on lui répond : a Trois mille francs de chaque.

— Elles sont apocryphes I» s'écria-t-il.

JH^ C'est sur le refus de la liste civile qu'on les données ou vendues aux journaux. Le ministère espérait mettre la main dessus dans les nombreuses saisies qui ont été faites, — mais on n'a pas réussi.

JHfC II serait bien singulier que l'humanité, sous prétexte de progrès, fût dans une fausse route et qu'il lui fallût essayer maintenant de revenir sur ses pas. — Voici le résumé d'un

FEVRIER 1841. ^ITi

travail statistique fort important; les recherches que nous venons de faire nous ont conduit à établir :

1° Qu'à mesure que l'instruction s'est propagée d'année en année, le nombre des crimes et des délits s'est accru dans une proportion analogue ;

2° Que, dans le nombre de ces délits ou de ces crimes, la classe des accusés sachant lire et écrire entre pour un cinquième de plus que la classe des accusés complètement illettrés, et que la classe des accusés ayant reçu une haute instruction y entre pour deux tiers de plus,

En d'autres termes, quand 25,000 individus de la classe totalement illettrée fournissent 5 accusés,

25,000 individus de la classe sachant lire et écrire en donnent plus de 6 ;

25,000 individus de la classe ayant reçu une instruction supérieure en donnent plus de 15;

5° Que le degré de perversité dans le crime et les chances d'échapper aux poursuites de la justice sont en proportion directe avec le degré d'instruction ;

4® Que les récidives sont plus fréquentes parmi les accusés ayant reçu l'instruction que parmi ceux qui ne savent ni lire ni écrire.

J'ajouterai que ce résultat ne m'étonne pas le moins du monde, — et, s'il me restait du papier blanc, — je développerais ma pensée, ce qui sera pour un autre jour.

Passons à d'autres progrès.

L'asphalte des boulevards, qui fond l'été, rend le nettoyage plus difficile l'hiver et a causé un nombre effroyable d'accidents.

Le gaz se gèle — ou éclate — et a asphyxié une famille de six personnes.

Le chemin de fer de Saint-Germain met souvent trois heures à faire la route, — une heure et demie de plus qu'un bon cheval.

Les caisses d'épargne ont élargi la conscience des domestiques — et leur permettent de se figurer que le vol n'est que

U LES GUEPES.

de la prudence; — ils dépouillent leurs maîtres sans scrupule, maintenant que cela s'appelle : — Songer à l'avenir.

Il viendra un jour un homme qui inventera les routes pavées de grès et bordées d'ormes, — et cet homme sera appelé le bienfaiteur de Thumanité.

i||^ La baronne de Feuchères a laissé par son testament cent mille francs à M. Ganneron, duc de la Cassonade, — et cent mille francs à H. Odilon Barrot, marquis de Ia.Basoche. — Ces deux seigneurs ont d'abord laissé dire qu'ils avaient donné leurs legs aux pauvres. — Puis ils ont fait mettre dans les journaux qu'ils ne pouvaient avoir donné des legs qu'ils n'avaient pas encore reçus. — Sans dire cependant ce qu'ils en comptent faire ultérieurement.

Or, j'ai la douleur de dire à ces deux seigneurs que je ne trouve pas qu'ils manifestent en cette occasion suffisaqiment de courage et de loyauté. — Si madame de Feuchères leur a laissé ce souvenir, — c'est qu'ils étaient non-seulement ses conseils, — mais ses amis fort dévoués, — du moins ils le lui disaient, ce que je sais de fort bonne part. — Laisser penser par de semblables réticences qu'ils n'accepteront peut-être pas le legs, — c'est donner une force nouvelle à tout ce qui a été dit contre madame de Feuchères.

}^ Le libraire Ladvocat m'est venu voir il y a quelques jours et m'a dit :

— Je ne suis plus libraire; — considère-moi comme un billet de faire part de la mort de la librairie.

— Et pourquoi? lui demandai-je.

— Ah î pourquoi ? c'est que, pour vendre des livres, — il faut d'abord qu'il y ait des livres.

— Eh bien?

— Eh bien! la politique et les affaires m'ont pris tous mes écrivains, — tous mes ouvriers.

S'il n'était pas ministre,

M. Yillemain ferait son Histoire de Grégoire VII et des Pères de l'Eglise, — pour laquelle il avait déjà rassemblé des matériaux. Sans la politique qui les a tous pris,

M. de Barante écrirait son Histoire du Parlement de Paris;

FEVRIER 1841. â5

M. Thiers, celle du Consulat et de l* Empire;

M. Mignet, Y Histoire de la Ligue;

M. Guizot, V Histoire delà Révolution d'Angleterre;

M. Halitourne, V Histoire de la Restauration;

M. de Salvandy, V Histoire de Napoléon;

Etc., etc. : à peu près soixante-dix volumes.

Tous travaux commences et qui m'étaient promis.

Jlf^ Les difficultés qu*a faites TÂcadémie pour recevoir M. Hugo l'ont fait plus honnir depuis quelques années peut-être qu'elle ne Ta jamais été. — Les académiciens, du moins le parti Joconde, lui attribuent ces avanies, et Tun d'eux a dit le jour de la nomination : <( M. Hugo entre à TAcadémie comme on épouse une fille qu'on a déshonorée, n

jj^ Au moment où on faisait semblant d'enlever les neiges et les immondices, ainsi que je l'ai raconté dans le volume précédent, je descendais la rue Laffitte dans un cabriolet de louage; — je remarquai un tombereau arrêté,— ce tombereau était chargé de neige, et le charretier qui le conduisait jetait cette neige dans la rue Laffitte. « C'est étonnant, — pensaije en regardant d'énormes tas contre les maisons; — il y a cependant assez de neige dans la rue Laffitte. Pourquoi y en apporte-t-on? » Après avoir longtemps réfléchi, je demandai à mon cocher s'il savait pourquoi on apportait de la neige rue Laffitte ; — le cocher le savait parfaitement, et il m'expliqua le mystère.

Les conducteurs de tombereaux, à mesure qu'ils sont chargés, reçoivent, pour chaque tombereau, un cachet que plus tard ils échangent contre deux francs, prix fixé pour chaque voyage. — Mais, au lieu de conduire leur tombereau à la rivière ou à tout autre endroit désigné, — ils rejettent dans une rue ce qu'ils ont pris dans une autre ; — par ce moyen, ils ménagent leurs chevaux, et font quatre fois autant de voyages dans une journée.

jl^ — Dis-moi donc, Gustave, à quelle époque, au collège, — commencions-nous à fumer de l'anis dans des pipes neuves, et des morceaux de baguettes à habit ?

— C'était je crois en troisième.

— Eh bien ! — aujourd'hui, on fume en troisième du tabac de caporal dans une pipe culottée.

Te souvient-il qu'en sixième, nous étions — tout déchirés, déguenillés, — montant aux arbres, — jouant à la balle et aux barres; — les élèves de sixième aujourd'hui sont des messieurs, ont des cannes, et le filsde***, du Théâtre-Français, lisse ses cheveux avec des bâtons de cosmétique.

Voici du reste une annonce que je prends dans un journal :

 l'occasion de la Saint-Charlemagne et à la demande des élèves, on donne aujourd'hui au Palais-Royal Vert-Vert, Madame de Croutignac, Indiana et Charlemagne^ le lâerre et l'Ormeau,

G'est-à dire les pièces les plus libres du répertoire.

L'éducation du collège est bien plus complète que de notre temps.

Je ne m'aperçois pas que M. Villemain fasse la moindre attention à cela.

j0ft A propos d'une pièce de M. Gozian, ridiculement tour à tour permise, — défendue, repermise et définitivement défendue,

On raconte que M. Boccage, artiste dramatique, — voulant rassurer le ministre de l'intérieur, qui craignait que cette pièce ne fût le prétexte de quelque tumulte, dit à M. Duchâtel : « Monsieur le ministre, je réponds de tout,— je réponds qu'il n'y aura pas de bruit. — Monsieur Boccage, aurait répondu le ministre, je m'en rapporte bien à vous; mais si, par hasard cependant, vos prévisions étaient trompées , et si on me demandait des explications à la Chambre, j'aurais mauvaise grâce à monter à la tribune et à dire : « Messieurs, M. Boccage (( m'avait répondu qu'il n'y aurait pas de bruit. »

,3IP^ A propos de la même pièce, M. Boccage a, dit-on, écrit à M. Perpignan, censeur : « Je vous jetterai par les fenêtres. »

M. Perpignan lui a répondu :

« On ne jette plus par les fenêtres, — c'est une expression vieillie qui m'obligerait à vous répondre par une locution non moins surannée, — je vous couperai les oreilles. »

m^ Outre les vaudevillistes invalides que j'ai déjà signalés comme se reposant de leurs travaux dans les sinécures administratives, il faut remarquer, — à propos de la Chambre des députés, — qu'elle renferme un grand nombre de commerçants qui, à rage où ils se retirent du négoce, c'est-à-dire quand ils ne se sentent plus capables du commerce de détail et de demi-gros, — se mettent à gouverner le pays, — au lieu de se retirer à la campagne et de se livrer à la pèche à la ligne, — comme ils faisaient avant Tinvention du gouvernement dit représentatif.

m^ Au sujet des lettres attribuées au roi, on a fait arrêter le gérant et le rédacteur en chef du journal la France, — contrairement aux lois qui régissent la presse.

Le Nationaly qui a fort poussé aux fortifications, s'en étonne et s'en indigne. Pour moi, je m'étonnerais plus qu'un roi auquel on donne des citadelles et des bastilles plus qu'il n'en demande ait la magnanimité de ne pas faire pendre M. de M<)ntour et M. Lubis. — A propos de quoi, je prie S. M. Louis« Philippe d'agréer l'hommage de mon admiration pour sa mansuétude extraordinaire. — Hais un roi qui sort de dix ans de coDstitutionnalité — ressemble beaucoup à un oiseau échappé de sa cage : — il no prend pas son vol tout de suite*

1^ La plaisanterie si^ ingénieuse qui consiste à me faire passer pour mort n'est pas une nouvelle invention. 11 y a quelques années, — M. C. avec M. D* et quelques-uns de leurs amis, en imaginèrent une semblable au Café anglais, sur H< Duponchel, alors directeur de la scène à l'Opéra*

On fit imprimer des lettres de faire pan, annoncalit la perte douieureuse qu'on venait de faire de H. Duponchel, et on envoya à toutes les personnes qui tenaient de près ou de loin à l'Opéra une invitation d* assister aux convoi, service et enterrement; on se réunira à Id maison mortuaire à neuf heures. Puis on alla à l'administration des pompes funèbres commander, un convoi convefnabie;

A huit heures, le portier de la maison de M. Duponchel vit arriver avec étonnement des ouvriers de l'administration, qui tendirent la porte de noir; — puis arrivèrent le corbillarf

et six voitures de deuil, — et au même instant se présentaient, vêtus de noir et avec une figure de circonstance, — les cbanteurS; les danseurs, les choristes, les machinistes, — les lampistes, se disant : (( Est-ce étonnant, je Tai encore vu avanthier!

— Et moi aussi.»

Enfin, on frappe discrètement au logis du mort, et c'est lui qui vient ouvrir.

IflUuC. Je remarquais dernièrement au bai de la liste civile jusqu'où peut conduire le funeste avantage d'avoir un signe dans le dos. — J'ai vu une femme qui a dû avoir à soutenir une grande lutte entre la modestie, que je lui suppose, et l'irrésistible besoin de montrer un signe qui relevait d^une manière invincible la blancheur de sa peau. — Le signe était fort bas.

411^ H. Àuguis, baron de la rue de la Huchette, a annoncé qu'il renonçait à exercer le droit de jambage dans ses domaines.

Myc Les nommés Victor Hugo, — Ch. Delaunay, — A. de Vigny, — Théophile Gautier, — et A. de Musset, — vilains, taillables et corvéables à merci, — ont, dit-on, refusé d'aller battre la nuit les fossés qui entourent le château de H. Jacques Lefebvre, trésorier de l'épargne, comte de Onze pour cent, afin d'empêcher les grenouilles de crier. — M. le lieutenant criminel a mis quelques exempts à la poursuite de ces manants. ,

Jjjlf^ Parisiens, mes amis — et vous mes bonnes gens de la province, qui aviez, je suppose, envoyé vos députés à Paris pour tout autre chose ; — les affaires vont ainsi parce que la pièce est tombée face, — il arrivera une autre fois qu'elle tombera pile, - — et vous m'en donnerez de bonnes nouvelles.

Je n'ai pas besoin d'apprendre au roi Louis-Philippe qu'à dater du vote de la Chambre des députés sur les fortifications de Paris, il n'est plus roi constitutionnel, — à moins que ce ne soit tout à fait son bon plaisir.

MARS 1841. t2d

Mars 1841 .

L'auteur au Havre. — La ville en belle humeur. — Popularité de M. Fulcbiron. — Ressemblance dudit avec llacine. — La Chambre des pairs. — Le duc d'Orléans.

— Le roi et M. Pasquier. — M. Bourgogne et madame Trubert. — Les femmes gênées dans leurs corsets par la liberté de la presse. -^ M. Sauzet invente un mot.

— M. Mermillod en imagine un autre. — Les masques. — Lord Seymour. .- Mésaventure du préfet de police.— Histoire de François. — Sur les dîners. —La liste civile fait tout ce qui concerne Tétat des antres. — A H. le comte de Hontalivet.

— Le roi jardinier et maraîcher. — Plaintes de ses confrères. — Les Guipes n'ont pas de couleur. •> Un poème épique. — Un bienfaiteur à bon marché. — Une croix d*homieur. •— La propriété littéraire. — Une prétention nouvelle du peuple français. — H. Lacordaire et mademoiselle Georges. — Les princes et les sergents de ville. — Une anecdote du général Clary. ^ M. Taschereau. — M. Mole. — M. Mounier. — M. de la Riboissière. — M. Tirlet. — M. Ancelot. — M. de Chateaubriand.

jj^ MARS. — J'arrive du Havre, — jamais je n'ai vu une ville en aussi belle humeur. — H. Breton, du Journal du Havre, avait, dans un article fort bien fait, dénoncé à la ville un discours prononcé à la Chambre des députés par H. Fulcbiron, — et la ville riait à en perdre haleine.

J'allai sur la jetée, on parlait de H. Fulcbiron et on riait.

— M. Fulcbiron a découvert les vents alises, disait Corbière, pnveloppé dans son manteau brun.

— Il a bien découvert le mousson, — répondait le capitaine Lefort.

— Ce que nous appelons la mousson?. . .

— Précisément, — à moins cependant que ce ne, sait toute autre chose, car son mousson à lui mène directement aux îles de la Sonde, — ce que ne fait nullement la moui^^pn, — attendu qu'elle ne règne pas par là — et qu'on n'arrive aux îles de la Sonde qu'en courant des bordées. ;

— Il ajoute que cela se fait sans au^une:peine,

— On voudrait l'y voir.

— Il assure qu'i/ n*y a qu'à tendre les voiles et à marcher devant soi,

— Certainement, — disait M. Baron, — c'est juste comme pour jouer de la flûte; il n'y a qu'à souffler dedans et à remuer les doigts.

— Venez-vous dîner?

— Je ne mangerai pas, j'ai réellement trop ri.

Je descendis sur les quais; -- des ealfals qui travaillaient à la coque d'un navire — parlaient et riaient à la fois. — Je m'approchai d'eux, — et ils disaient :

— Dites donc, M. Fulcliiron qui dit à la Chambre des députés — que , pour aller h Pondichéry, il faut sortir des vents réguliers et entrer dans les vents variables.

— Comme si les enfants ne savaient pas qu'il faut, au contraire, entrer dans les vents réguliers et sortir des vents variables.

Et les câlfats riaient aux éclats.

Le lendemain, — j'avais passé du Havre à Honfleur, et j'étais à Trouville, — (tétait la marée basse» — et les filles péchaient aux équilles, les pieds et les jambes nus sortant de leurs jupons courts.

Il y en avait une brune fort belle qui disait à une autre :

— M. Fulchiron a dit qu'il fallait deux ou trois fois plus de temps pour aller à Pondichéry que pour aller à Java,

— Deux traversées égales.

Et les filles riaient à se faire mal.

11 y avait au bord des enfants qui jouaient dans une flaque d'eau qu'avait laissée la mer en se retirant. -^ Ils avaient fabriqué un navire avec une petite planche ; — le mât était une grosse allumette et la voile une feuille de chou. — L'un d'eux dirigea mal le vaisseau, car il resta en panne au milieu de la mare. <( Il faut, disait l'armafettr au pilote maladroit, que tu sois bien Fulchiron, h

j^ Racine, qui faisait des tragédies comme H. Fulchiron, — a commis également, — autre point de ressemblance, — une faute du même genre quand il a fait dira à Mithridate :

Douiez- vous que l'Euxin ne me porle en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?

< Oui, certes, j'en doute, )) s'écria un spectateur.

Il est fâcheux que U. Fulchiron ne réserve pas ces choses-là pour ses tragédies.

Jlj^ Le duc d'Orléans et le roi se donnent un soin extraordinaire pour entraîner le vote des pairs en faveur des for-

ti(ications. — M. Pasquier, qui a le bon'esprit d'y être fort résolument opposé, a passé deux heures avec Sa Majesté. Le soir, M. Pasquier disait : « J'ai longtemps causé avec le roi ; — j'espère Tavoir ébranlé. »

Le roi, de son côté, disait : « J'ai eu avec M. Pasquier une longue conversation; je crois l'avoir ébranlé. »

Ijff^ Le lendemain, le roi a dit : « Si cependant mes arguments n'ont pas produit sur M. Pasquier plus d^ effet que les siens sur moi, — il doit être bien affermi dans son opinion. »

Au moment où j'écris ces lignes, — je ne sais pas encore ce qu'il adviendra des fortifications à la Chambre des pairs, — je crains bien qu'il n'arrive précisément ce que j'ai annoncé le mois dernier ; — cependant les hommes les plus considérables de la Chambre sont tout à fait contraires au projet ; — il restera toujours ceci de fort honorable pour eux, que le parti qu'ils prennent les prive à la fois de la faveur et de la popularité.

En effet, d'ordinaire, en France, — il suffit de déplaire à la cour pour mériter les amours du public ; — mais dans cette circonstance, unique peut-être dans l'histoire, — le gouvernement et l'opposition sont d'accord pour forger une arme dont chacun espère se servir pour écraser l'autre, pour piper des dés avec lesquels chacun espère tricher l'autre.

Certes, si les pairs voulaient se donner le libertinage de se mettre mal avec la cour — pour laquelle on leur reproche tant de complaisances, il leur était facile de choisir une occasion dans laquelle cet accès d'opposition leur attirât la bienveillance publique; — mais, en prenant celle-ci, ils mécontentent tout le monde, — et on ne peut attribuer leur résistance qu'à une opinion fondée sur le bon sens.

^jfi^ Dans Y Auberge des Adrets, Serres, auquel les gendarmes demandent sa profession, répond : « Ma femme prend des enfants en sevrage. » — M. Bourgogne, si on lui adressait une semblable question, répondrait : (( Ma femme fait des corsets. •

Voici un bienfait incontestable de la presse. Madame Bourgogne fait des corsets ; — madame Trubert n'est pas contente

d'un corset que madame Bourgogne a fait pour sa Hlle; — M. Bourgogne fait imprimer une brochure qu'il répand dans Paris — avec ce titre :

Lettre adressée à madame Trubert, rue Miroménil, 29, par M. Bourgogne, rue Hauteville, 28.

Paris, — typographie de Firmin Didot frères, — imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56. — 1841.

Ce n'est plus le temps aujourd'hui où on pouvait impunément, abusant d'un odieux privilège, ne pas prendre chez une marchande de corsets un corset que l'on ne trouvait pas fait à son goût; — le peuple a reconquis ses droits; — le marchand de corsets, grâce à la presse, appelle, de votre refus de prendre son corset, à la France, à TEurope, au monde entier; — honneur donc à M. Bourgogne! — il a accompli un devoir — sans se laisser arrêter par cette futile objection, que la liberté de la presse menace de s'engraisser du carnage qu'elle fait des autres libertés; — que bientôt elle sera seule; — et qu'enfin la liberté de la presse semble un peu ici restreindre celle qu'on aime à trouver dans son corset, — et la liberté de choisir ses fournisseurs.

J'ai pris tant de plaisir à lire la brochure de M. Bourgogne, que je veux faire participer mes lecteurs à ma satisfaction, et en même temps contribuer à donner à cette œuvre de courage une publicité dont son auteur doit être désireux.

Jj^ LETTRE ADRESSÉE A U AD AME TRUBERT PAR MONSIEUR BOUR- GOGNE. — Madame, en me présentant chez vous, lundi dernier, j'espérais que vous voudriez bien m'entendre, afin de juger avec connaissance de cause une affaire grave, puisque les rapports mensongers et malveillants qu'on a pu vous faire pourraient compromettre la réputation de notre maison. N'ayant pas été reçu, j'ai l'honneur de vous écrire.

Je .vais, madame, vous dire l'exacte vérité : J'ai tout entendu; ce que mademoiselle Marie pourra confirmer.

Lorsque ces dames vinrent la première fois, mademoiselle Trubert aînée, en entrant dans le salon, commença par dire : (( Nos corsets vont bien, madame Bourgogne; » la gouvernante ajouta : « Quant à celui de la petite, il va comme un cochon. ^

N'attendant pas qu'une dame considérable, qui se trouvait dans le salon, eût fini de lui faire ses observations, elle répéta : « Il va comme un cochon, »

Lorsque cette dame fut partie, madame Bourgogne demanda à voir le corset sur mademoiselle, à quoi ces dames répondirent avec un peu d'aigreur qu'elles étaient beaucoup trop pressées, qu'elles reviendraient mercredi ou jeudi.

Ainsi, on est venu seulement avec l'intention d'humilier madame Bourgogne devant le monde, sachant qu'à cette heure on en trouve toujours.

Elle fit observer à la gouvernante que ce mot inconvenant la blessait, qu'elle lui renvoyait ce mauvais compliment. (Comme qui dirait : Vous en êtes un autre.) Mademoiselle Trubert aînée dit alors : « Mais voilà comme nous parlons à tous nos fournisseurs. — Tant qu'il vous plaira, mademoiselle, moi, je ne le souffrirai pas. ))(Z)if^mf^, — leçon donnée àpropos.)

La seconde fois, lorsque la gouvernante vint avec mademoiselle Marie, pour faire voir le corset, il y avait encore des dames qui faisaient à madame Bourgogne de sincères compliments (douce consolation pour une artiste méconnue) ^ et qui avaient la bonté de rire aux éclats avec elle (bonté louchante en effet) ; ce qui augmenta sans doute son impatience, car, sachant ce qui s'était passé, j'entrai dans le salon pour arranger le feu, afin de l'observer. Je la vis assise derrière la porte du boudoir, à l'endroit le plus sombre, feignant de lire un journal de modes; mais, à ses mouvements convulsifs, elle me parut fort agitée.

Lorsque ces dames furent sorties, madame Bourgogne l'engagea, ainsi que mademoiselle Marie, à entrer dans le boudoir, en la saluant humblement, sans recevoir aucun signe de politesse. Elle la salua une seconde fois, auquel salut elle répondit par un bonjour bien sec. Le corset étant mis, madame Bourgogne demanda si madame Trubert l'avait vu sur mademoiselle, u Pourquoi me demandez-vous cela? reprit la gouvernante d'un ton hautain. — Parce que ce corset n'est qu'un peu aisé dans toute sa longueur, ce qui convient aux jeunes personnes, et que je ne trouve pas qu'il aille comme u. 3.

U LES GUEPES.

vous avez dit (1). » Alors, sa fureur commença. « Je n'ai pas dit cela, vous en avez menti! c'est mademoiselle Trubert qui Ta dit, et vous devriez me faire vos excuses. Je représente ici madame Trubert; voyez votre corset, et taisez-vous; je vous défends de causer avec moi, vous ignorez qui je suis, je ne veux pas vous répondre. » Madame Bourgogne fit alors la même question à mademoiselle Marie; mais, en anglais, elle lui défendit de répondre. Sans doute, mademoiselle Trubert aînée, par bonté pour sa gouvernante, a voulu prendre ce mot sur elle; mais j'affirme que c'est elle qui Fa dit et répété plusieurs fois.

a Gomment! dit alors madame Bourgogne, vous niez ce fait, ayant vu les paroles sortir de votre bouche! D'ordinaire, une personne qui s'estime soutient ce qu'elle a dit. (Haute moralité.) Quoi qu'il en soit, je ne souffrirai pas qu'on me parle sur ce ton. Je reçois des personnes de distinction, qui toujours sont polies envers moi, et jamais une gouvernante ne m'en imposera. »

Alors, sa fureur augmenta ; levant la main sur madame Bourgogne... (Je vis ce mouvement à travers le rideau.)

[Pardon, — que faisait M. Bourgogne derrière le rideau d'une pièce ou on essaye des corsets ?)

... Disant avec une exaspération violente : v Taisez-vous, ou sinon! Je vous l'ordonne, taisez- vous! Vous êtes une bête! Je vous méprise profondément ; vous ignorez qui je suis ; vous aurez de mes nouvelles : il vous en coûtera cher. Taisez-vous! »

Il fut impossible à madame Bourgogne de se taire (aven naïf); elle répliqua vigoureusement et sur le même ton; alors, le scandale fut au comble. (Cela devait être gentil,)

Voulant mettre un terme à un pareil train, je frappai à la porte et lui imposai silence. (Lui, pourquoi pas leur, puisque ces dames parlaient du même ton ?)

Elle se calma peu à peu, mais en répétant dans ses dents :

(1) On se rappelle comment avait dit la gouvernante. — On doit remarquer ici la délicatesse avec laquelle madame Bourgogne évite de répéter le mot.

MARS 184i. 35

ff Je vous méprise^ vous aurez de mes nouvelles, vous ne savez pns à qui vous parlez. . . »

Lorsqu'elle sortit, elle ferma la dernière porte avec fracas, et criant sur le palier de toute la force de ses poumons : a Je vous méprise tous, tous, je vous méprise ; » elle parlait avec tant de véhémence, que les voisins se mirent aux fenêtres.

Voilà, madame, k peu près comme cette scène de désordre se passa.

SHl n'en eût rien résulté, j'aurais dédaigné la conduite et les emportements de cette teribonde; mais elle a agi contre rhonneur et l'intérêt de notre maison : je dois les défendre.

liO soir même, ses menaces furent suivies d^effets; vous écrivîtes, madame, que vous ne prendriez pas le corset que mademoiselle Marie avait laissé à corriger, de vous renvoyer de suite, sans y toucher, le corset que vous veniez de donner à blanchir et réparer, et de vous envoyer votre mémoire, ne voulant plus avoir aucun rapport avec madame Bourgogne.

Le lendemain, madame Damaison, femme du notaire, et sa demoiselle vinrent, courroucées, demander leur facture en disant : « Nous avons passé hier la soirée chez madame Trubert, et, au salon, nous avons appris de belles choses sur votre compte.

n Vous ne saviez donc pas à qui vous répondiez de la sorte? c'était à la comtesse***, de la famille de la branche aînée des Bourbons... (Ce n'e«l pa« la branche cadette qui ferait des choses parMles; aussi M, Bourgogne doit-il se féliciter d'avoir jonché Paris de son cadavre en 1830, comme tout le monde, pour l'expulsion de ladite branche), que madame Trubert considère et chérit depuis douze ans. Vous avez èrit'parler à une femme de chambre : cela vous fera un tort immense ; nous et toutes nos connaissances ne mettrons plus jamais les pieds chez vous. »

Madame Bourgogne répondit qu'elle n'avait offensé personne ; qu'au contraire on l'avait insultée chez elle, qu'elle ignorait que la gouvernante fût comtesse {concession légère, il est vraiy et corrigée par le reste de la phrase^ — mais conees'

81071 cependant aux pr^ngés aristocratiques, qui m'étonne de la part de madame Bourgogne), qu'en tout cas madame la comtesse s'était grandement oubliée.

En remettant la facture à madame Damaison, je lui dis: « Quel que soit le titre de cette femme (très-bien), elle n'avait pas le droit de venir faire du scandale dans une maison honorable. » A ce mot Aonora^/e, madame Damaison hocha la tête et regarda sa fille en souriant de pitié.

Je ne sais où la comtesse-gouvernante (sarcasme) a puisé ses renseignements, mais, assuréâient, elle a été mal informé.e; ce ne peut être qu'une machination d'intrigants qui, Jaloux de la prospérité de notre maison, et dans l'intention de la déprécier, ont fait agir cette méchante dame : car, de la manière dont elle a osé parler, il semblerait que madame Bourgogne est de la plus vile extraction, que sa vie est immorale et honteuse; bien que madame Bourgogne n'ait pas de titres de noblesse en parchemin (aurre«arc(ume), elle n'est pas non plus de basse naissance. (£/fe n'était pas née pour faire des corsets.)

Je me t^uve ici obligé, à regret, de dire un mot sur son origine et«jl vie tout entière. (Modestie honorable,)

Sa mèré"^ Dorothée Young , était d'une des meilleures familles de Hayence, fille du célèbre statuaire Young, dont les ouvrages sont considérés aujourd'hui comme des chefs-d'œuvre. Ell% épousa, malgré l'aveu de son père (mépris des préjugés Hans le sang), François Krempel, honnête artiste attaché à lia chapelle du prince de Metternich ; le mariage fut signé du pripç^; le père, irrité, déshérita sa fille. M. Krempel, sans fortun,6^.n'eut que son talent pour soutenir et élever sa famill6i>j$.^tait, à Coblentz, voisin et ami intime de H. Weskery, qui est encore aujourd'hui à Paris premier secrétaire à l'ambassade de Prusse. Par suite, les Français envahirent l'Allemagne ; le prince quitta le pays. (Était ce bien une raison suffisante d'envahir l'Allemagne^ et les Français n'ont-ils pas agi un peu légèrement?)

Kunégonde Krempel, aujourd'hui madame Bourgogne, naquit {remarquez tout ce qu'il y a d'aristocratique dans ce

prf'lérit) au château de Coblente; la comtesse Kunégonde, parente du prince, voulut qu'elle fût tenue en son nom sur les fonts de baptême.

Elle perdit sa mère à Tâge de neuf ans ; son père la mit en pension, et vint à Paris, où le comte sénateur Saur le fit entrer à la chapelle de Napoléon, pour la contre-basse ; il entra aussi premier pour cet instrument au théâtre des Variétés {première contre- basse aux Variétés l), était compositeur et professeur de plusieurs instruments.

Il est mort chez lui (chez luil) en 1853, rue de Rochechouart, 7 {de sorte que moi, je me trouve voisin de M. Krenipel, comme M. Kretnpel était voisin de M. Weskery), âgé de quatre-vingt-trois ans, après vingt-trois ans de service à son théâtre (au théâtre des Variétés comme première contrehasse)y qu'il ne quitta qu'à la mort.

En 1813, M. Krempel, étant remarié en secondes noces, ût venir sa fille à Paris; mais elle ne put sympathiser avec sa belle-mère (indépendance de caractère); elle préféra se placer, persuadée que, ayant reçu les principes de morale et de vertu de sa mère, elle pourrait se conserver dans toutes les positions. (Belle pensée!)

Ne sachant pas un mot de français, elle entra d'abord chez une maréchale, duchesse allemande; et plus tard dans d'autres honorables maisons que je pourrais citer.

Le 10 janvier 1820, je Tépousai (juste récompense!) à la mairie du deuxième arrondissement; la cérémonie eut lieu le même jour à Saint-Vincent-de-Paul. Étant moi-môme sans fortune (aveu plein de noblesse), sa position ne fut pas améliorée (conséquence rigoureuse); elle se résigna, fit des économies, espérant un avenir meilleur.

En 1827, elle commença son établissement; là, de nouvelles peines l'attendaient. Elle éprouva des difficultés et des embarras de toute nature, que sa religion ( l'application de la religion à la fabrication des corsets est une découverte de ce siècle), son courage surnaturel et son grand amour du travail lui firent surmonter.

Ce n'est que depuis 1832 que sa maison prend chaque

année une extension croissante ; elle est aujourd'hui une des plus fortes de son genre.

Étant arrivée, après tant d'années de tribulations, à former une maison hmofabie, je puis le dire hautement, peut-elle, de sang-froid, laisser un libre cours à la calomnie? Parce qu'elle n'a pu supporter les impertinences d'une gouvemanto, verrait-elle ternir une réputation si bien acquise?

Ce n'est pas possible.

Ainsi donc, madame, j*ai Thonneur de vous prévenir que si une seule de ces dames venait encore lui parler de cette affaire, que pour son honneur la comtesse-gouvernante aurait dû taire, je distribue cette lettre à toute sa clientèle, qui se compose en grande partie de la haute société.

Victor Bourgogne.

Il faut croire que quelqu'une de ces dames a encore parU» de cette affaire à madame Bourgogne, car H. Bourgogne a rendu sa lettre publique. Comme on pourrait croire que j'invente la lettre et M. Bourgogne, la lettre restera déposée pendant trois jours au bureau du journal, rue Neuve- Vivienne, 46.

JD^ M. Sauzet, président à la Chambre des députés, — a dit : « L'honorable membre consent-il au retirement de son amendement?»

iS^: M. Mermilliod, avocat et député, a dit : « Le réclanmtaire. »

idfifC Le dimanche gras, — je me suis trouvé pris dans la file des voitures qui couvraient le boulevard ; — tout Paris était là pour voir les masques, — sans songer qu'il faudrait que quelqu'un se décidât à être masqué. — C'est le contraire du gouvernemeni représentatif, où tout le monde veut jouer les rôles, et où personne ne veut être spectateur.

Comme tout le monde regarde les masques, il s'ensuit naturellement qu'il n'y a pas de masques, — et les bonnes gens disent : « Ce n'est pas étonnant : le commerce va si mal à présent ! ))

Disons en passant que jamais on n'a vu une époque où on ait dit : Le commerce va si bien!

il faut remarquer, au contraire, que jamais on ne s'est tant déguisé qu'aujourd'hui. — Autrefois on ne se déguisait que pendant les trois jours gras, — Aujourd'hui, trois fois par semaine, pendant deux mois, dix bals masqués sont encombrés chacun de plus de masques chaque jour qu'il n'y en a jamais eu à aucune époque sur le boulevard.

Je suis curieux de savoir pendant combien de temps on ira voir le jour, sur le boulevard, — les masques qui sont la nuit dans les théâtres, — et pendant combien de temps on s'étonnera de ne pas les voir où ils ne sont pas.

Ij^ Par une bizarrerie assez ridii^ule, — l'autorité a fait ce jour- là traverser Paris à quinze canons, avec des artilleurs à cheval, — la mèche à la main. — On s'est obstiné à prendre le tout pour des masques, — et plusieurs personnes du peuple ont dit : a C'est lord Seymour. »

Ce pauvre lord, — qui n'a à se reprocher aucune manifestation en ce genre, est victime d'un préjugé populaire, qui s'obstine depuis dix ans — à lui attribuer toutes les mascarades, à le reconnaître dans les extravagances, — à lui mettre sur le dos tous les verres qu'on casse, — tous les cochers qu'on rosse, — toutes les vieilles femmes qu'on écrase.

j^ Faute de masques, les gamins ont pris le parti de se réjouir de toutes les figures un peu singulières qui circulaient sur le boulevard. — Plusieurs promeneurs, non déguisés, se sont vus, à leur grande surprise, déclarés masques, — et, comme tels, poursuivis de huées et de cris joyeux.

JJI^ Il y a quelques mois, arriva à Paris un M. .Penckel ; — c'est un Allemand qui a voyagé longtemps en Russie, et qui s'est ensuite marié en Italie.

Il descendit d'abord rue du Helder, n'*..., jusqu'à ce qu'on lui eût préparé un logement, après quoi il s'en alla demeurer au faubourg Saint-Germain.

Une fois installé, il se rappela qu'il avait un frère qu'il avait laissé à Paris dix ans auparavant, et dont jamais, depuis, il n'avait reçu de nouvelles. — Il se transporta chez M. le préfet de police, lui fît part de sa pieuse inquiétude en le priant de faire faire toutes les recherches nécessaires pour le

découvrir. — Il donna sa propre adresse, rue du Bac. Deux mois après, — comme il allait se mettre à table pour dîner, un homme se présenta, qui annonça avoir à lui parler de la part de M. Delessert; — il le fit passer dans son salon, et l'étranger lui dit :

— Le M. Penckel sur lequel vous avez demandé des renseignements est retrouvé.

— Grand Dieu! — où est-il? — menez-moi près de lui.

— Je ne le sais pas, — je ne peux vous conduire que chez M. le préfet, qui vous attend.

— Où est-il?

M. Penckel — descend sans chapeau, — prend un cabriolet qui passait, — abandonne le messager dans la rue, et arrive, pâle d'émotion, à la rue de Jérusalem. — 11 demande à parler à M. le préfet. — M. le préfet dîne, — il attend, ses pensées se pressaient tumultueusement dans sa tête, — il allait revoir son frère.

Réjouis-toi, — honnête Penc^kel, tu sauras plus tard qu'^ la fin de la vie les gens que tu aimes t*auront causé plus de chagrins, et de plus profonds, que tes ennemis. — Il est introduit.

— Monsieur, lui dit M. Delessert, — le M. Penckel dont vous êtes inquiet est retrouvé, du moins à peu près.

-- Où est-il?

— Je ne le sais pas précisément, mais on est sur sa trace, et on ne peut tarder à connaître son adresse. — Voici ce qu'à force de soins, de recherches et de peines, la police a découvert. — Ce M. Penckel est Allemand.

— Je le sais.

— Il a été en Russie.

— Vraiment!

— Puis en Italie.

— Pas possible !

— Où il s'est marié» — De là, il est rentré en France, et il a logé rue du Helder, n«... C'est là qu'on a perdu ses traces, on ne sait plus où il est allé et on l'a perdu de vue.

MAhs m\. 41

— Eh bienl monsieur le préfet; je puis cumploier vos renseignements.

— Comment cela?

— De la me du Helder, M. Penckel est allé demeurer rue du Bac.

~Ah!

— Numéro...

— Vraiment?

— Et, aujourd'hui même, — comme il allait se mettre à table, — on est venu le chercher de votre part, — il est accouru sans chapeau, — et il est devant vous, où il admire votre profonde sagacité.

*- Monsieur...

— Monsieur, — ce M. Penckel dont vous me parlez, sur lequel vous avez découvert tant de choses, — et dont vous avez perdu la trace rue du Helder, -— c'est moi ; — celui sur lequel je vous avais demandé des renseignements, c'est mon frère, Lud^ig Penckel. — Vos gens se sont trompés.

ilf^ II y avait à la Salpétrière un garçon de salle appelé François.

Un jour, à l'heure du dîner, on appelle François.

On cherche François; pas de François ; — c'était lui qui servait à table; — grand embarras. — Cependant on se passera de lui.

On sert le potage.

Les malades le trouvent excellent.

La marmite de la Salpétrière est grande comme une chambre. — On met et on retire la viande avec un croc pendu à une poulie.

Le potage mangé, on descend le croc et on retire le bœuf.

— Ah çà! s'écrie un des domestiques, j'ai vu ce bouilli-là quelque part.

— C^est étonnant, dit un autre» comme il ressemble à François.

— Mais il a la veste de François 1

— Mais c'est François !

VI LES GUEPES.

C'était Fraiiçois qui, las de Texistence, s'était jeté dans la marmite. — On ne Ta pas mangé.

IJIJfffC L'homme commenceparl enfance et finit par Fenfance;

— mais ces deux états de faiblesse sont séparés par un long intervalle, un intervalle de vie, de force, d'action, de puissance. Le gouvernement représentatif, lui, a réuni ses deux enfances en une seule : enfance de faiblesse et enfance de décrépitude;

— enfance qui suit le néant et enfance qui le précède. — Le gouvernement représentatif, semblable aux enfants morts sans baptême, ne tardera que quelques années à s'en aller dans les limbes; — enfant ridé et décrépit, enfant mort de vieillesse avant d'avoir vécu.

j^' C'est singulier comme Thabitude nous rend indifférents pour les choses les plus révoltantes, à un tel degré que nous ne les voyons pas, quoique tous les jours elles se passent sous nos yeux.

Ainsi, une petite bourgeoise qui a de Tordre et qui tient bien sa maison, quelque jolie, mignonne et dégoûtée qu'elle puisse être, — envoie le matin sa cuisinière à une de ces morgues où les bouchers étendent des cadavres d'animaux

— sans que cela attriste ni dégoûte les passants.

Puis, vers six heures, on se met à table, — et la maîtresse du logis, — bourgeoise — ou non, — supposez-la, si vous voulez, la plus élégante et la plus belle, — ia plus éthérée et la plus diaphane, — dissèque et fouille successivement divers cadavres, s' efforçant de se rappeler de quel morceau du corps mort aime à se repaître tel ou tel convive.

Celui-ci veut que le cadavre soit encore saignant ;

C et autre le préfère un peu plus cuit;

Elle engage son voisin à manger l'œil du veau, — ou telle autre partie du cadavre qui passe pour plus délicate et plus recherchée.

Voici un homme qui n'a plus faim ; — mais il mange encore. — C'est si amusant de faire tenir dans son estomac le plus de cadavre possible! — D'ailleurs, quelques-uns se font gloire d*ôtre gros mangeurs, — et c'est leur position dans le monde.

Mars 1841. 45

Et puis, on a mêlé à tous c«s corps morts des ingrédients qui en hâtent la décomposition dans Testomac et permettent d'en entasser davantage. - Entre les animaux qui mangent de la chair, — Thomme est le seul qui en mange pour son plaisir, c'est-à-dire au delà de sa faim.

De telle sorte qu'il m'est arrivé plus d'une fois — de voir à mes yeux se métamorphoser tout à coup la femme la plus gracieuse, donnant à dîner, — en une goule partageant un cadavre à une volée de corbeaux affamés.

il est vrai qu'on a ajouté à tout cela l'usage dégoûtant de se rincer la bouche à table, — sordide propreté, dont, pour ma part, j'ai soin de m'abstenir.

JHyC A propos de diner, il faut encore remarquer que beaucoup de gens, en invitant, songent beaucoup moins à être agréables aux gens qu'ils reçoivent qu'à les écraser par l'opulence de leur maison, — beaucoup plus à les étonner qu'à les nourrir. — C'est dans ces maisons surtout qu'on mange des primeurs, — c'est-à-dire des légumes qui ont besoin d'être étiquetés pour qu'on ne les prenne pas au ^oût pour une seule et même herbe sans saveur. Beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts à certaines époques, n'ont évidemment d'autre intention que de vous montrer des pois chers.

41^ J'ai déjà, à plusieurs reprises, donné à M. le comte de Montalivet la preuve d'estime de lui dénoncera lui-même les abus qui se commettent dans son administration.

Je viens aujourd'hui lui apprendre qu'on fait du roi de France un jardinier et un fruitier, ~ et que les autres jardiniers et les autres fruitiers, ses confrères, se plaignent amèrement de lui.

Il y a à Versailles, — au château, — un potager fort beau et fort bien cultivé par le jardinier Grison. Ce potager produit beaucoup au delà de la consommation du château, surtout en fruits et en légumes de primeurs; — vous croyez peut-être que le surplus est consacré à des présents.

Nullement, — on le vend à beaux deniers comptants à divers fruitiers de Paris.

Et, comme ceux qui vendent les produits de Versailles les

ont pour rien, il les donnent aux marchands à un prix au • quel les producteurs industriels ne peuvent abaisser les leurs.

Pour vous montrer que je suis bien instruit, nous allons procéder par exemples.

EXEMPLE : — Il n'y a qu'un seul jardinier qui fasse des haricots verts de primeur, — c'est un nommé Gauthier, qui demeure au Petit-Hontrouge.

Cette année, au 20 février, on n'avait encore vendu que deux fois des haricots verts à Paris.

Les premiers par le roi, — les seconds par M. de Rothschild , qui a un jardin à Boulogne, — à Maillez, fruitier, marché Saint-Honoré.

Aujourd'hui Gauthier, qui, avec moins de ressources que ses deux rivaux, arrive cependant presque en même temps qu'eux, — est obligé, pour rentrer dans ses frais, de vendre ses haricots vingt ou vingt-quatre francs la livre, — tandis que ses concurrents, le roi de France et M. de Rothschild, les donnent à meilleur^arché.

L'année dernière, — Gauthier, plutôt que de donner ses haricots à vil prix, a mieux aimé en faire des présents.

C'est agir royalement.

ADTRE EXEMPLE : — L'au dcmier, à Trianon, pour un dîner qui devait avoir lieu, on avait demandé trente ananas au potager de Versailles; — le dîner n'eut pas lieu, et le lendemain les ananas étaient vendus à Bailli, glacier, rue Neuve-des-Petits-Champs, — à un prix auquel ne peuvent les céder les producteurs, auxquels chaque ananas coûte de huit à quinze francs.

Autrefois, les cultivateurs de Versailles obtenaient la permission de faire prendre dans la forêt de la terre de bruyère, nécessaire à leur travail, qui est y fort bonne ; — mais la liste civile a pris le parti de la réserver pour le potager de Versailles et pour les pépinières de Trianon , — tandis que les jardiniers marchands sont obligés de la tirer de Palaiseau et de Saint-Léger, c'est-à-dire de quatre à cinq lieues de là.

Les jardiniers ont un sî grand besoin de feuilles d'arbres ramassées et de mousse, qu'ils les payent, l'hiver, huit ou neuf francs par voiture. Il y a quelques années, les pépiniéristes ont fait une pétition pour demander la réforme de quelques abus, et on leur a supprimé la permission de ramasser des feuilles, — permission qui, du reste, leur a été rendue depuis.

Je sais bien, — monsieur le comte, — quWbdalonyme était jardinier avant d'être roi, — et que Dioctétien le fut après avoir été maître du monde;

Mais je ne vois aucun prince qui ait cumulé ces deux professions de roi et de maraîcher, et qui les ait exercées simultanément.

J'en excepterais un duc de Pirmasentz, ville de soixantedix-huit maisons, dont j'ai raconté Thistoire dans un livre appelé Einerleyy et qui cultivait des œillets, — mais celui-là ne les vendait pas.

Croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit bien utile à la gloire du roi Louis-Philippe qu'il soit le premier à donner ce spectacle?

Voici ce que me rapporte une guêpe, qui a passé les barrières et qui est allée du côté de Versailles pour voir si le printemps s'avance.

j^lf^ On lit dans un journal, sous la rubrique de Calais : c L'éclipsé de lune a été la cause bieti involontaire de Téchouement d'un de nos bateaux pécheurs. »

JHfC Voici des choses un peu fortes que me dit une guêpe nouvellement enrôlée dans mes escadrons. — Si quelqu'un avait des preuves à me donner contre les assertions de ma nouvelle recrue, — je les accepterais et les enregistrerais avec plaisir, —• ainsi que je le fais et le ferai toujours chaque fois qu'on me démontre ou me démontrera que j'ai été ou que j'aurai été mal informé.

Le maréchal Soult nous a appris entre autres choses, dans la séance du 22 janvier, qu'il avait gagné la bataille de Marengo tout en défendant Gênes.

Cette victoire, si opiniâtrement disputée par les Autrichiens u. 4.

i6 LES (iUÈPES.

au premier consul Bonaparte, ne lui est pas moins vivement contestée par les Français.

Du vivant de l'Empereur, certaines gens prétendaient que c'était le général Desaix qui avait gagné la bataille. Le fait est qu'il y fut tué.

Sous la Restauration, feu le duc de Valmy passait pour avoir gagné la bataille par une certaine charge de cavalerie.

Voici maintenant M. le maréchal Soult qui nous apprend qu'à lui seul est dû l'honneur de cette victoire, de même que celle d'Austerlitz.

Il y a trois ans, M. le maréchal Clausel, dans ses Explications, apprit à toute la France qu'il avait gouverné Raguse et couvert de belles routes toute ta côte dalmate. Il se vantait, en outre, d'avoir amené son corps d'armée à l'Empereur sur le champ de bataille de Wagram.

Vérification faite, il se trouva que tout ce que ledit maréchal Clausel croyait avoir fait appartenait en propre au man^chal Marmont, duc de Raguse, sous les ordres duquel M. Clausel était alors employé.

Pendant quinze ans le maréchal Macdonald s'est laissé appeler par tous les journaux vainqueur de Itaab,

Cette bourde a été reproduite dernièrement par M. Ph. de Ségur dans un éloge qu'il a prononcé en Chambre des pairs.

Le fait est que la bataille de Raab a été gagnée par le prince Eugène Beauharnais, qui commandait l'armée d'Italie ; à la vérité, le maréchal Macdonald, alors général de division, servait sous les ordres de ce prince, mais il n'assista même pas à. cette bataille, étant avec sa division à une journée en arrière.

Toutes ces choses pourraient bien devenir de l'histoire si la critique contemporaine n'y met bon ordre. Celui de nos maréchaux qui vivra le plus longtemps finirait par avoir gagné, à lui tout seul, toutes les batailles de la Révolution et de TEmpire.

Jlj^ Nous avons déjà parlé des avantages incontestables que procurent au pays les fréquents changements de ministère dont nous jouissons depuis quelques années. A peine

les administrations et les institutions ont-elles commencé à recevoir une impulsion dans une ligae quelconque, — qu'un autre ministère vient changer la direction pour une autre, qui sera encore changée avant qu'on ait atteint aucun but.

Il y a encore d'autres agréments attachés à ce système, agréments qu'il n'est peut-être pas mauvais de dévoiler. Les ministres sortants — ressemblent à ces marins — dans une scène fort bien décrite par M. Sue, — qui, après dîner, s V musent à jeter, par les fenêtres, la vaisselle et les meubles. On pourrait encore les comparer à ces marchandes de salade de la halle, qui, chassées à une certaine heure par les sergents de ville, — offrent, à un vil prix, le reste de leur marchandise.

Au moment du départ, toutes les complaisances, toutes les amitiés, tous les dévouements, sont admis à une grande curée de tout ce qui reste à la disposition des ministres : les croix, les emplois, Targent, sont distribués à la manière des comestibles aux anciennes Jêtes publiques. • — Pendant que le ministre s'en va, -on l'arrête sur Tescalier, dans la cour, — à la porte du ministère ; — il est encore un peu ministre : on lui fait signer, signer, signer. Tout cela se fait avec tant de confusion, qu'il est arrive quelquefois, par hasard, et sans mauvaise intention, que Ton ait commis quelque mesure utile, que Ton se soit laissé aller à décerner une récompense méritée. Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier.

Il est un reproche qu'on me fait fréquemment. — Je reçois une lettre ce matin qui est la soixantième, contenant à peu près les mêmes choses ; je réponds aux soixante lettres et aux soixante reproches à la fois : Pourquoi rCavez-vous pas de couleur?

Il faut que j'explique ce qu'on appelle, — en journalisme,

— avoir une couleur. Quand vous voulez avoir une couleur,

— je vous fais grâce des nuances, — vous annoncez que vous êtes pour ou contre le pouvoir.

Si vous êtes pour le pouvoir, de ce moment vous êtes enchanté de tout ce qu'il fait et de tout ce qu'il fera ; s'il pleut, vous en rendez grâce a sa haute sagacité, à sa paternelle pru-

denee. Si le pouvoir dit : «Comment vous portez-vous?» vous citez le mot charmant; le§ cheveux de M. Bugeaud vous paraissent blond cendré; M. Fulchiron est un poëte distingué. Le pouvoir ferait guillotiner la moitié de la nation, brûler les moissons, rôtir les enfants, que vous n'en feriez pas moins réloge de son inépuisable bonté. — Si vous êtes dans l'opposition , tout ministre est un voleur, un traître. Le roi ne peut se promener dans son jardin sans que vous vous croyiez obligé de crier à la tyrannie et à l'arbitraire. A tout homme qui éprouve des contrariétés de la part de la police vous êtes obligé de tresser des couronnes. Le gouvernement répandrait Tabondance, la paix, l'union, dans toute la France, que ce n'en serait pas moins pour vous un gouvernement absurde, ennemi du pays, et qui pèserait sur la France.

Ijff^ Ne pas avoir de couleur, c'est ne suivre de règle que le sens commun, c'est blâmer le mal, louer le bien, rire du ridicule, quel qu'en soit l'auteur; c'est garder entre tous les partis du bon sens, de la bonne foi, du jugement et de l'esprit.

3fl^ Grande nouvelle : les journaux nous annoncent que nous avons e»/în un poënie épique, la divine épopée. — Il paraît que c'est une chose fort agréable et fort utile que d'avoir un poëme épique, — c{»r dans tous les temps on a agité cette question : « Avons-nous un poëme épique? » Tons les vingt ans — il en paraît un nouveau, — et on dit alors : « La France n'avait pas de poëme épique. »

Si un poëme épique se compose de quelques milliers de vers très-ennuyeux, nous avions la Henriade de Voltaire, dont la France — ce me semble — aurait pu se contenter.

J'ai toujours entendu dire que la Henriade est un poëme épique ; — un poëme épique est une chose dont on est fier, mais qu'on ne lit pas.

Je ne trouve pas que le peuple français, — en cette circonstance, — montre un enthousiasme suffisamment frénétique.

On a cependant fait beaucoup d'annonces pour apprendre audit peuple français l'événement qui devait le combler dejoie.

Mais — entends donc, — peuple français, — entends donc — la bonne nouvelle. — Peuple français, tu as un poëme épique;

— la nature non plus ne se met guère en harmonie avec la circonstance^ — Thiver recommence, — les sureaux et les chèvrefeuilles, qui étaient tombés dans le piège que leur tendaient quelques rayons de soleil , ont vu sécher leurs premières feuilles déjà sorties, — absolument comme si nous n'avions pas de poëme épique; — mais qu'est-ce que cela te fait, — peuple français? — tu as un poëme épique ; — du reste, c'était le vrai moment d'en avoir un.

J^ On s'occupe beaucoup à la Chambre et dans les journaux de la loi sur la propriété littéraire. — On a déjà prononcé beaucoup de discours, on a écrit de longues pages, et nous ne sommes pas au bout. Il y a quelques années déjà, — au milieu d'une discussion sut le même sujet, — j'avais proposé une loi, qui a été jugée, en ce temps-là, par les meilleurs esprits, si simple, si raisonnable, qu'on n'y a pas trouvé la moindre objection. — Ce projet de loi, le voici, — j'ai lu tout ce qu'on a dit, tout ce qu'on a écrit sur la question ; il répond à tout :

ARTICLE UNIQUE. La propriété littéraire est une propriété.

Et cette propriété, une fois reconnue, rentrerait dans toutes les lois et ordonnances relatives à la propriété en général. Cela est simple, — cela est facile à trouver, — ce qui n'empêche pas que cela ne sera pas pris en la moindre considération.

i^. On a frappé de ridicule l'ancien amour romanesque,'

— qui attendait cinq ans un regard, — cinq autres années un ruban, — cinq autres années un baiser sur la main, et n'arrivait à recevoir le prix de son douloureux martyre que lorsqye ce prix était considérablement avarié et décrépit. — Cependant l'amour ressemblé beaucoup à un jardin au bout duquel on arriverait en trois pas, si le chemin à faire n'était prolongé en une foule de petites allées tournant capricieusement, fleuries et embaumées.

La nature avait donné à Thomme sa femelle, comme à tous les animaux; — c'est l'homme qui a inventé la femme, — et c'est sa meilleure invention.

En ce temps-là, les romans et les romances ne vous peignaient que des Amadis ténébreux et des Galaors mélan-

coliqaes •— chantant leur inartyre dam leur déiire, etc.

Aujourd'hui on a changé cela comme bien d'autres choses; les romans et les romances ne représentent plus que des femmes méprisées, — se roulant, se tordant aux genoux d'un homme, — ce qui est assez laid.

HlH^ La même manie de changement qui a fait mettre sur tes adresses le numéro avant la rue, - n amené quelque chose de plus grave et de plus satisfaisant pour la vanité des gens ; — autrefois, quand on perdait un parent, — la formule des lettres de faire part était celle-ci :

(( Nous avons Thonneur de vous faire part de la perte de M..., etc. »

Puis, au bas de la lettre, en caractères plus petits, on ajoutait : (( De la part de H... et de H... »

Il est évident que le mort jouait le premier rôle et que les parents, simples comparses, — n'avaient que le petit plaisir collectif et indirect d'étaler les titres et les décorations de leur mort. Cela ne pouvait durer ainsi, et on a changé la formule; on écrit aujourd'hui : « M..., chevalier de... de... et de...; M. le président de... ; madame la marquise de..., etc. ; » puis, quand il n'y a plus ni noms, ni titres, on ajoute au bas : « Ont l'honneur de vous faire part de la mort de... »

Ce qui me parait peu décent; — mais de ce temps-ci tout le monde veut tellement paraître, qu'on est jaloux de l'attention posthume qu'usurpe le pauvre mort.

J'ai sous les yeux un exemple curieux de ce nouvel usage. Il s'agit de la mort de M. le baron Br** de B***, mort à Versailles. — Eh bien! si, averti par l'encadrement noir de la lettre, vous voulez savoir lequel de vos amis vous avez à regretter, il vous faut lire d'abord dix-sept noms suivis chacun de deux à trois lignes de titres et de décorations en petit texte, avant d'arriver au nom du mort, que rien ne sépare des noms de ses parents, afin qu'il soit impossible de le lire sans avoir préalablement lu les autres. Mais il s'est glissé dans cette lettre une singulière erreur : — on a confondu Tancienne et la nouvelle formule, et on s'y est considérablement embrouillé.

DansTancienno formule — on mettait « Do la partdeMM. tels

MâUS 184i. 51

et tels, de mesdames telles et telles, — ses frère, — cousin,

— neveu, — nièce, etc. »

Dans la nouvelle, — on doit mettre : a MM. et mesdames tels et telles vous font part de la mort de M***, leur frère, cousin, oncle, etc. »

Dans la lettre de faire part de la'mort de M. BK** de B***, on a confondu les deux formules, — et on dit : « MM. et mesdames tels et telles vous font part de la mort de M. Bl*** deB***, — leurpère, beau-père, etc., — nièce et petite-nièce. »

De telle sorte que ce vieillard de quatre-vingt-trois ans se trouve, dans la lettre qui annonce sa mort, être la nièce et la petite-nièce de mesdemoiselles trois et quatre étoiles.

41^ Je viens de lire dans un journal que feu M. de Quélen, Tarchevêque de Paris, — s'était adjoint — je ne sais plus quel prélat, — pour l'aider à supporter le fardeau de fépiicopat, — Cela me rappelle que je vois de temps à autre dans d'autres feuilles et j'entends dire à la tribune — le poids des affaires publiques, — le faix de la royauté, — etc., etc.

Ces phrases étaient bonnes à la rigueur et pouvaient espérer des dupes quand il était d'usage de couvrir son ambition et son avidité d'un manteau d'amour du bien public et de désintéressement ; — mais elles sont bien ridicules aujourd'hui

— que l'on joue les plus vilains jeux, cartes sur table.

!j^^ DN BIENFAITEUR A BON MARCHÉ. — Un hommC fort

riche se délasse des travaux qu'il ne fait guère à la Chambre et de ceux qu'il fait faire à son argent — par des amours cachés; modeste, il n'a pas la prétention d'être aimé tout à fait pour ses avantages extérieurs. — Il ne peut pas, comme César, donner un royaume à la femme qu'il aime ; — il n'a pas de royaume, et, s'il en avait un, il ne le donnerait pas, — il le prêterait plutôt à quinze pour cent.

La belle, un de ces jours derniers, — était en conversation avec un rival heureux de son bienfaiteur — lorsque tout à coup la sonnette se fait entendre.

— C'est lui 1

M. de*** se trouble.

— N'aie pas peur, mon ami, — je l'aurai bientôt renvoyé : j*ai un moyen.

o!2 LES GlJÈtEâ.

On cache Tami dans un cabinet. — Le bienfaiteur arrive :

— J'ai sonné bien longtemps, — dit-il.

— J'étais occupée à mettre en ordre des mémoires : — je dois à tout le monde, — vous êtes un horrible avare, — vous ne me donnez rien, — je suis dans la misère.

— Mais, ma bonne... *

— J'attends des fournisseurs, — des créanciers.

— Mais...

— Tenez, allez-vous-en, — je ne peux pas supporter votre présence. — Allez-vous-en, — vous reviendrez demain.

Le bienfaiteur s'en va. — En sortant — il laisse clandestinement sur la cheminée un billet de mille francs. La belle ne s'en aperçoit pas et le reconduit — pour être plus certaine de son départ.

M. de*'*, qui a vu le geste, — sort de sa cachette, — voit le billet de mille francs et le met dans sa poche.

— Comment, mon cher ange, dit-il à la déesse, — tu es gênée, et tu ne m'en dis rien; — tu me caches tes chagrins, à moi qui serais si heureux de les effacer ! — mais c'est mal,

— c'est très-mal! — Gomment, — tu ne pouvais pas me dire : {< J'ai besoin d'argent. » — Je suis bien en colère contre toi.

— Tiens, j*ai là un billet de mille francs, — je veux que lu le prennes; — je ne te pardonnerai qu'à cette condition.

La belle hésite, — sans s'exposer cependant à être prise au mot. — M. de*** insiste, — fait accepter le billet de mille francs de son rival, — et s'échappe pour aller conter l'anec-? dote au foyer de l'Opéra.

JH^ M. le marquis de Basincourt, qui pendant les désastres de Lyon a négligé ses propriétés pour celles des pauvres habitants, qui a sauvé à la nage la vie de plusieurs personnes en danger, — a distribué de l'argent et du pain à ceux que rinondation avait le plus maltraités, a été nommé officier de la Légion d'honneur.

C'est très-heureux et très-flatteur... pour la croix, — et c'est tout au plus si elle le mérite.

j^ k la Chapelle-Saint-Denis, le cimetière est tenu par

MAHvS 1841. 53

un homme qui n'a d'autre charge (fue d enterrer les corps qui lui arrivent. — Il n a pas de registres, et, conséqueroment, ne peut donner aucun renseignement. — Une fois qu'il a mis ses morts en terre, tout est fini pour lui, et, à ce qu'il croit, pour les autres , tellement que l'autre jour il trouvait fort mauvais la colère où était un monsieur qui cherchait une fosse sans pouvoir la reconnaître; il n a jamais pu la lui indiquer. — Une autre personne, plus favorisée, a été guidée par lui ; mais, comme il ne va lui-même qu'au hasard, il l'a conduite sur une tombe où était un autre mort que le sien, — ce dont elle ne s'est aperçue — qu'après une assez considérable effusion de larmes pieuses.

Ce quiproquo de douleur rappelle ce qui se passa à Paris à l'église des Petits-Pères — à l'époque du choléra : — on prenait les morts dans des tapissières, où on en entassait une douzaine en ayant soin seulement de numéroter les cercueils.

Arrivé à l'église, le cocher faisait porter chaque bière pendant quelques instants dans le chœur.

Allons, n° 1 ; --les parents du n" 1, venez pleurer votre mort ; assez pleuré le n* 1 ; — passons au n" 2.

Allons, les parents du n"* 2 , — finissons-en, nous ne sommes pas ici pour nous amuser, — dépêchons la douleur, — pleurons un peu vite.

Tout cela alla fort bien jusqu'au moment où on arriva au n* 6 : — comment distinguer le n® 6 du n® 9? — l'un de ces deux chiffres peut être Tautre renversé.

A qui le mort? — voyons; — eh bien ! les parents du n* 6 et les parents du n" 9 ; — pleurez ensemble et partons.

1^1^ Les Français ont eu longtemps un ridicule qu'on retrouve du reste plus ou moins chez les autres peuples, — c'est la prétention d'être invincibles. — On en a vu récemment une dernière manifestation lorsque messieurs les députés s'emportèrent si fort contre M. Bugeaud, qui avait osé dire que les Français avaient été quelquefois battus dans le commencement des guerres de la République.

,1)^ Remarquons en passant, à propos de M. Bugeaud, — II. î>

ifue son discours en laveur de la paix a été récompensé par un commandement militaire.

Revenons à notre sujet: — la nouvelle prétention des Français est aujourd'hui d'être humiliés, insultés, foulés aux pieds ;

— vous avez vu le gâchis où ont failli nous mettre M. Thiers et les affaires d'Orient; — depuis ce temps il est impossible qu'un cuisinier anglais fasse une sauce, — qu'un serf russe coupe un arhre, — sans que les journaux annoncent à la France que c'est dans l'intention de l'insulter; — les bonnes gens le croient et sont prêts à crier comme le père du Cid :

C'en est fait, — prends ma vie avec un tel affront. Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

On prend des attitudes abattues, — des airs déshonorés à n'en plus finir.

Dernièrement des carrés de papier (organes de l'opinion publique) avaient fait croire aux Français que l'on jouait à Londres une pièce injurieuse pour notre honneur national, — intitulée le Coq gaulois chante^ mais il ne se bat pas.

Les Français se sont indignés , sans penser que pendant quinze ans, en France, il ne s'est pas joué un seul vaudeville,

— où il n'y ait eu un Anglais bafoué et battu. Indignation de plus en plus véhémente des carrés de papier,

-7- et par contre-coup du peuple français.

Pendant ce temps, Victor Bobain, — (juiest aujourd'hui à Londres, et qui, — lorsqu'il demeurait à Paris, n'allait au théâtre que pour y dormir, — s'est mis a courir les théâtres de Londres, et n'a pu ni voir la pièce en question, ni rencontrer quelqu'un qui l'eût vue quelque part.

41^ PROGRÈS DE l'ankonce : — Ou lit dans divers journaux :

« M. Lacordaire prêchera dimanche à Notre-Dame, en habit de franciscain. »

Cela rappelle beaucoup les affiches des théâtres de province qui annonçaient que mademoiselle Georges jouerait avec totis ses diamants.

HlHift Au bal déguisé de lundi chez la reine, où toutes les femmes étaient brillantes, on a remarqué madame ta duchesse de Nemours, qui était admirablement belle dans un costume choisi par le roi, qui avait mis tous ses soins à la rendre en* core plus jolie.

Les princes étaient tous fort exactement costumés. On a dansé jusqu'à cinq heures.

Le lendemain, — le prince de Joinvilte, — le duc de Nemours — et le duc d'Aumale — ont demandé à M. L. .. un bal où ils sont arrivés déguisés, le premier en débardeur, — le second en hussard, — le duc d'Aumale en marin; — ils se sont fort amusés, — et se sont laissés aller à mille folies, entre autres de déchirer les habits de ceux qui n'étaient pas déguisés. — Leur danse a été si animée, que, dans un établissement public, elle eût inévitablement éveillé la sollicitude des sergents de ville. — Le duc de Nemours a ôté son habit. — Il est possible, — comme dit le vieux journal, le Constitutionnel, dans ses jours de terreurs, — que nous dansions sur un volcan ; — mais il faut dire que nous y dansons beaucoup.

j^' Voici une anecdote que m'a racontée un jour, — en dînant chez notre ami G***, — ce bon général Clary, qui vient de mourir subitement :

11 était lieutenant, et se trouvait à dîner à la campagne avec le général Lasalle. — Un bourgeois arriva un peu en retard et fort en désordre, — et dit pour s'excuser qu'il avait mis pour la première fois au cabriolet un cheval très-vigoureux qu'il avait; — que le cheval s'était emporté, avait rompu les brancards; que son domestique était blessé, et que c'était un grand hasard si lui n'avait pas été tué ; — que, du reste, il avait donné ordre à son domestique de reconduire le cheval sans l'atteler.

— Il est donc bien difficile? — demanda le général Lasalle.

— Si difficile — que je considère comme impossible de l'accoutumer jamais à la voiture.

— Voulez-vous me prêter votre cheval et votre cabriolet pour m'en retourner à la ville après dîner ?

— D'abord, mon cabriolet est brisé, — et, ne le fut-il pas.

je ne voudrais pas vous exposer à un danger que je crois trèsgrand et inévitable.

— C'est égal, j'y tiens. —Obligez-moi, mon cher, dit le général au maître de la maison, de me faire avoir un cabriolet.

On veut détourner le général, mais il se montre si décidé, qu'on lui cède.

— Lieutenant Ciary, dit-il, voulez- vous m'accompagner?

— Certainement, général.

Après dîner, — on attelle le cheval ; — Clary et Lasalle allument chacun un cigare, — et montent dans le cabriolet après avoir subi de nouvelles observations.

Le cheval gagnait à la main, et portait le nez au vent. — Le bruit des roues Teffrayait au point de lui faire faire des bonds convulsifs. — Lasalle, qui était très-vigoureux, — le maintenait de toutes ses forces. — Bientôt il fut obligé de tourner chacune des rênes autour de ses mains ; — mais on arriva à une chaussée pavée, — le bruit des roues augmenta ; — le cheval devint fou et s'emporta tout à fait malgré les efforts de Lasalle. — La situation se trouva bientôt très-aggravée par celte circonstance qu'il se rencontra une colline à descendre. « J'avais assez peur, » disait Clary en racontant le fait.

Lasalle me dit : a Faites comme moi. » — Il me donna une des rênes, — il se mit à tirer sur l'autre de ses deux mains.

Mais bah î — le cheval ne courait que plus fort.

Alors Lasalle me dit froidement : « Rendez-moi la rêne. » — Je la lui donnai : — il noua les deux ensemble et les jeta pardessus le tablier du cabriolet, sur le dos du cheval, croisa les bras et se remit à fumer son cigare, qui n'était pas éteint, — le mien l'était. — Le cheval alors — n'étant plus gêné, — se lança à travers la campagne, franchissant les fossés. •

— Voulez-vous du feu, Clary? — me dit le général.

Mais à ce moment — le cheval, le cabriolet, Lasalle et moi, fûmes précipités au fond d'un ravin, — le cheval à moitié mort, le cabriolet brisé, — moi fort étourdi ; — Lasalle, debout, — me répéta : « Voulez- vous du feu? » — Ma foi, — je rallumai mon cigare, qu'au moment de la chute j'avais machinalement et convulsivement tenu serré entre mes dents, — et nous continuâmes la route à pied.

JD^ Dans la discussion des fonds secrets, M. Thiers a dit qu'il n'y a plus à faire que de la politique extérieure, — le tout parce que sa femme ne veut recevoir que des étrangers, et parce qu'elle a un ruban violet 'et blanc. Ceci veut dire que, manquant d'idées pour gouverner et organiser son pays, il demande à remuer TEurope pour que le bruit du monde empêche de voir le trouble de la France.

La gauche, — qui faisait de si longs discours contre les fonds secrets, — les a votés, — comme un seul hommes — en faveur de H. Thiers, — les marchande cette fois-ci à son successeur. — On n'est violée qu'une fois, ô gauche! et il est ridicule de jeter de si grands cris à la seconde.

4Mk Éloquence de M. Taschereau : « Ah î — oh î — hiî — han ! — je demande l'appel nominal. » — (A propos de l'armée) : <( À bas les sinécures! )> — A M. Guizot : «t Allez à Gand ! r> — A M. Soult : « Vous n'étiez pas au siège de Troie. »

41^ Le rapport des fortifications traîne en longueur à la Chambre des pairs, c'est déjà quelque chose que cette lenteur, comparativement à la pétulance de l'autre Chambre.

4Î^ Nous avons cependant la douleur de répéter ici — que la coalition des Tuileries et du National l'emportera , — que les ambassadeurs, les généraux, les hommes dépendants, et tous ceux qui veulent le devenir, — se joindront pour voter le projet de loi — à une portion de la Chambre très -prononcée contre le projet en paroles, et qui se laissera attendrir. On craint la faiblesse de MM. Pasquier et Portalis.

Jl^ M. Ancelot a été élu à l'Académie ; — cette élection est entachée de vaudeville, — il faut l'avouer.

J^ M. de Chateaubriand, qui n'écrit plus une ligne sans parler de sa mort et de sa sépulture, — semble s'être fait le saule pleureur de sa propre tombe.

Jlf^ La direction de l'Opéra, qui n'est que Tapplication du 1^^ mars à Fart dramatique, est menacée d'un changement de ministère. — C'est vers le l®"^ juin qu'aura lieu cette révolution ; — on remarque déjà qu'il n'y a plus que la Favorite et plus de répertoire.

58 LES fiUEPES.

Avril 1841.

Histoire d*un monsieur auquel il manquait trente-quatre sous. — Sur la propriété littéraire. — M. Bervtlle. -> M. Chaix d'Est-Ange. — M. i'Herbette. — M. Durand de Romorantin. — M. Hugo. — M. de Lamartine. -^ Histoire de M. H***" et d'un commissaire de police. — Un mot d'ami sur M. Villemain. — De la valse à deux temps. — Des miracles du puits de Grenelle. ~ Une histoire d'un voleur. — Sur les fortifications. — A quoi tient un vote. — M. Tliorn. — Les fleurs des critiques et des romanciers, et, en particulier, de quelques fleurs de M. Eugène Sue. — Un œillet. — Un mot d'amie. — Un distique sur un avocat. — De la tyrannie et de l'inviolabilité de MM. les comédiens. — La vérité sur mademoiselle Elsler aux Etats-Unis. — Le timbre, les Guipes et les cachemires. — De l'éloquencedu Palais. —M. Léon Bertrand. — Peut nouvelles étoffes. — L'exposition de peinture.

J^ Pour cette fois, je commence bien. — J'ai envoyé mon sommaire aux journaux, et on me fait remarquer que je suis coiipable d'un délit. — La loi est formelle.

J'ai dit trenle-quatre sous, j'en ai le droit dans mon volume ; mais, dans les annonces,.je dois dire un franc soixante-dix centimes. — Dans un pays où quatre cents hommes passent leur vie à faire des lois avec d'autant plus d'empressement que, pour les uns, — leur âge, leur fortune et leur position ne les soumettent pas aux lois qu'ils font; — que pour les autres, — tous avocats, toute loi enfante des procès, — il est impossible d'aller de l'église Notre-Dame-de-Lorette au boulevard sans avoir contrevenu à deux ou trois lois et à cinq ou six ordonnances.

Ainsi, si un libraire, — par fantaisie, — s'avisait de mettre dans les annonces qu'il ferait d'un livre de M. *** ces deux vers qui se trouvent dans l'ouvrage :

Le soleil se levait dans une vapeur bleue,

Au bout d'un chemin vjent long de plus d'une lieue.

n voudrait bien dire :

Le soleil se levait dans une vapeur bleue, (dix-huit mètres.

Au bout d'un chemin vert long de trois mille neuf cent quatre- vingt -

Autrement, — ceci n'est pas une plaisanterie, — il peut être poursuivi et condamné.

J'ai quelque raison de m'alarmer à ce sujet, — parce que la semaine ne m'a pas été favorable. — J'ai été condamné à la prison pour la garde nationale, et au timbre par je ne sais

AVRIL 1841. Mt

quel tribunal. — Par suite de quoi, mon premier numéro sera timbré. — Avec quelque pureté de cœur que je me réveille chaque jour, j'ai, depuis quelque temps, bien du mal à me coucher innocent.

j^ Parlons de Thomme aux trente-quatre sous : — rhomme aux trente-quatre sous (vieux style) est H. Pelletier- Dulas, — élu député à Ghàteau-Ghinon, dont Télection a été annulée par la Chambre à cause qu'il s'en faut de un franc soixante-dix centimes — qu'il paye le cens d'éligibilité.

Jlf^ Ce monsieur a paru plus qu'assez audacieux de s'aller ainsi glisser en la compagnie de gens qui payent trente-quatre sous de plus que lui; — on l'a renvoyé avec ses pareils, c'està-dire avec des gens qui payent trente-quatre sous de moins que M. Auguis. — Si M. Auguis lit les Guêpes^ il doit rire dans sa barbe de ce que je le prends ici pour exemple.

JH^ Toujours est-il que M. Pelletier-Dulas, — qui, avec trente-quatre sous de plus, — eût fait des lois pour les autres, s'en est retourné à Château-Chinon subir les lois qu'il plaira de faire à ceux qui ont trente-quatre sous de plus que lui. — Et, s'il veut parler en public, il sera obligé de se faire membre de quelque société philanthropique ou scientiQque, ou patriotique ou religieuse, — toutes ayant divers prétextes, — mais n'ayant qu'un seul et même but, — ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dénoncer, à savoir : de monter sur quelque chose et de parler devant d'autres gens.

jjf^ C'est pourquoi — je suis décidé à ne plus laisser faire cette vieille plaisanterie usée sur la loquacité des femmes — à une époque où les hommes feignent une foule de goûts, de vertus, de vices, de sciences, de missions, de devoirs, etc., pour se rassembler daqs des endroits et y parler d'abord, chacun à son tour, au commencement des séances, puis tous à la fois, pour ne pas perdre de temps à écouter.

4M^ i>B LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE. — Une dos plus grandes preuves de l'amour de la parole dont sont possédés les gens en ce temps -ci est sans contredit — la ridicule discussion sur la propriété littéraire.

Je commencerai par dire que je suis aussi désintéressé dans

la question que H. THerbette ou M. Chaix d*Est-Aoge, — qui n'écrivent pas.

Si j'avais eu besoin ou désir d'argent, — j'aurais fait un tout autre métier que celui de poëte, — métier auquel je ne demande que Tindépendance, — la paresse et le dignité, — acceptant comme argent trouvé — celui qui me revient de mes vers ou de ma prose.

De quoi je donnerai pour preuve, — seulement en ce qui regarde les Guêpes, — que depuis un an et demi que je les publie — je n'ai jamais prétendu tirer aucun bénéfice des reproductions qu'en ont faites les journaux de Paris et surtout de la province, — ne suivant pas en cela l'exemple de mes confrères de la Société des gens de lettres, — Société sur laquelle je me suis suffisamment expliqué — dans mon volume du mois de mars 1840;

Que j'ai refusé formellement de joindre à mon volume quelques pages d'annonces, — pour lesquelles on m'offrait d'assez fortes sommes, — ce que je ferai seulement à prendre du mois prochain, — pour m'aider à payer le timbre, auquel j'aurai à donner six cents francs par mois, — ce que je serais assez embarrassé de faire sans cet expédient.

JD^ J'avais proposé une loi, — claire et simple suffisamment : La propriété littéraire est une propriété.

M. de Lamartine et quelques bons esprits étaient de mon avis; — mais ils n'ont pas osé proposer à la Chambre quelque chose d'aussi raisonnable, et ils ont pris un terme de cinquante ans, qui a été repoussé.

Jl^ On ne peut, — disait-on, assimiler les œuvres de l'esprit et de l'intelligence aux propriétés grossières et matérielles; — ces œuvres appartiennent à la société.

Tudieu! messieurs, quel respect aujourd'hui et quelle humilité! — cela ressemble beaucoup à l'action de Jacques Clément, qui se meta genoux pour mieux poignarder Henri III.

4^ La société, — qu'entendez-vous par ce mot? Qu'estce que la société a en commun ? — La société qui profitera des œuvres de l'esprit, ce sera, dans vingt ans, — un libraire, — un marchand de quelque chose ; — ce sera un Lebigre ou

un Ledentu d'une autre époque. — Hélas 1 — hélas! — mes bons messieurs de la Chambre, — je vous le dis, en vérité, — c'est une loi agraire que vous nous proposez là ; — c'est un partage des œuvres de Tintelligence ; — et, — je suis forcé de le faire remarquer, — messieurs mes représentants, — j'ai toujours vu que les gens qui criaient le plus fort pour le partage étaient ceux qui mettaient le moins à la masse. -— Les lois agraires n'ont jamais, à aucune époque que je sache, — été présentées par les gros capitalistes et les riches propriétaires. — Je ne pense pas que M. Roy — ou M. de Boissy — soient fort partisans d'une loi agraire, — messieurs. — C'est un rapprochement qui n'est peut-être pas très-heureux pour vous, messieurs.

Jdffpt Je l'ai déjà dit, — ce n'est pas la chose en elle-même qui me frappe; — pour moi, je n'ai jamais demandé beaucoup d'argent à la littérature, — et je puis, quand je voudrai, gagner ma vie à deux ou trois autres métiers que j'ai appris.

— Je suis jardinier et laboureur, et je compte pour un bon travailleur sur les bateaux de pêche d'Étretat.

Mais je prends en grande pitié — ces pauvres gens qui s'intitulent conservateurs, — et auxquels on a tant de fois demandé déjà avec raison : « Mais que conservez-vous donc? n

Voici que l'un attaque la propriété — par un de ses côtés, il est vrai, les moins respectés; — mais, quoi qu'il en soit, — c'est toujours la propriété.

Et il ne s'est pas trouvé, à la Chambre, un homme pour dire :

« Messieurs, — il n'y a pas plusieurs sortes de propriété ;

— la question qui nous est soumise n'existe pas, — la propriété littéraire est garantie par les lois, déjà au moins assez nombreuses, sur la propriété. — Nous n'avons rien à faire; — si nous faisons une loi sur la propriété littéraire, il n'y a pas de raison pour que nous ne fassions pas une loi spéciale sur toutes les formes de la propriété ; — et je vous propose une loi — sur chacune des formes que voici :

¥ Sur la propriété des chapeaux ;

Idem melons cantaloups;

Idem maraîchers;

Idem abricots;

Idem prunes;

Idem pêches;

Idem — à l'eau-de-vie ;

Idem de Tbabit vert de M. Auguis. »

H^ Accordez, messieurs, aux oeuvres de Tesprit — l'admiration ou le mépris que vous voudrez, — mais, comme propriété, je n'admets ni Temphase de votre éloge hypocrite, — ni votre dédain superbe ; les deux vers dont je viens de trouver la dernière rime — m'appartiennent juste et sans aucune différence comme la planche appartient au menuisier qui vient de la raboter.

H^, Il y a un monsieur payant trente-quatre sous de plus que M. Pelletier-Dulas, — ^ je retrouverai son nom, — je l'espère. — Ceux qui liront les Guêpes plus tard et qui y verront rhistotre de ce temps-ci — ne me pardonneraient pas de ne leur avoir pas conservé ce nom.

Ledit monsieur a remarqué — que les pot^tes avaient plus de talent quand ils étaient plus pauvres, — et qu'il n'y avait conséquemment pas lieu à garantir leurs propriétés, ni a assurer leur fortune.

C'est absolument — comme les huîtres que l'on fait jeûner pour qu'elles soient meilleures à manger; — comme les pauvres volatiles auxquels on crève les yeux pour qu'ils engraissent plus vite ; — comme les carpes que l'on fait cuire toutes vivantes pour augmenter leur saveur.

i^f. Pourquoi, — ô mon bon monsieur! pendant que vous y étiez, — n'avoir pas rédigé la chose en un petit aphorisme, — comme celui de la Cuisinière bourgeoise?

« IjO lapin aime être écorché vif, le lièvre préfère attendre. « Le poëte aime mourir de faim, le député préfère manger. »

4PI9C Hais, messieurs les consen^ateurs, si vous aviez, faute de mieux, conservé un peu de sens et de raison — au milieu de la folie universelle, — n'au riez-vous pas remarqué quels terribles arguments vous donnez à l'émeute?

AVHIL 184L H5

Si moi, par exemple, je croyais et tenais à ma propriété littéraire, — que répondriez-vous à ces paroles que je vous (lirais :

a Comment! vous, — monsieur un tel, — vous me niez la propriété des œuvres de mon esprit, de ce que j'ai créé, — de ce qui n'existait pas avant moi ! — et vous voulez que je reconnaisse votre droit et celui de vos descendants sur cette belle campagne où vous passez les étés, <— sur une portion de la terre, de Therbe, de Teau et des fruits, qui existaient avant vous, — qui existeraient sans voils, — qui existeraient malgré vous, — que Dieu nous a donnés à t4)us en commun, sans que rien en indique le partage; — tandis qu'il a pris la peine de partager à chacun Tintelligence et l'esprit! — Voyez plutôt votre part. »

j^. Messieurs, — a dit M. Berville, — il me semble cjue rhomme de lettres n'est pas trop malheureux; — le président du conseil est un homme de lettres, — le ministre de l'instruction publique est un homme de lettres, — le président du dernier conseil était un homme de lettres, et le rapporteur de la loi est un homme de lettres.

Très-bien, monsieur Berville, — vous en verrez bien d'autres, je vous assure. — Puisque vous voulez absolument les mettre hors du droit commun, — ils arriveront à tout, — comme cela commence déjà assez bien; — mais ils arriveront comme on entre dans un pays conquis, — en ravageant et en détruisant.

Messieurs les conservateurs, que Dieu vous conserve! car vous vous conservez bien peu vous-mêmes.

Jj^: 11 s^est élevé à la Chambre une facétieuse discussion, — qui a donné à MM. Chaix d'Est-Ange, — Lherbette et Durand de Romorantin — une occasion de développer un esprit de galanterie qui doit les avoir mis au mieux dans l'esprit de nos bas-bleus. — Que leurs faveurs leur soient légères!

Ces messieurs voulaient que la femme de lettres fût placée au-dessus de la loi qui régit toutes les autres femmes, — et peu s'en est fallu qu'il ne fût voté cette monstruosité : —

« Qu'une femme pourrait publier Dialgré son mari des ouvrages dont il est moralement, matériellement et légalement responsable, — c'est-à-dire des ouvrages dont chaque ligne peut lui amener un duel — ou un procès ruineux. » C'est H* Dupin qui a sauvé la Chambre de ce vote par trop saintsimonien.

ifftft Voici deux vers faits d'avance pour la postérité, que j'ai trouvés l'autre jour au bas du portrait d'un avocat — chez un de ses amis : —

L'aTocat C'** D*"' était un vrai malin

Qui défendait la veuve — et faisait l'orpbelin.

4M^ Voici un mot qu'un ami de M. Villemain disait eu Tentendant causer l'autre soir : « Mon Dieu! que Villemain est donc aimable! 11 ne dit pas un mot de ce qu'il pense, il ne pense pas un mot de ce qu'il dit, — mais qu'il est donc spirituel et gracieux I o

Jljf^ M. Mac**\ citoyen médiocre, monte rarement sa garde. — Dernièrement il avait laissé amasser sur sa tête douze jours de prison ; — comme tout le monde, — après avoir échappé vingt fois à la vengeance de la société, représentée par MM. — Ripon, — Begouin, Verther, Rostain, etc., et autres gardes municipaux, il fut une fois pris au gîte par un commissaire dûment escorté et orné de son écharpe.

— Messieurs, vous me permettrez de m'habiller?

— Oui, monsieur, — mais je ne vous quitte pas, — nous connaissons les tours, — et cette fois vous ne nous échapperez pas.

— Comme vous voudrez. — Joseph, donne- moi des bas.

— Voici les bas que demande monsieur.

— Quels bas est-ce que tu me donnes là?

M. Mac *** jette les bas sur son lit avec impatience et dit ;

— Donne-m'en d'autres.

— En voici d'autres.

— Que diable veux-tu que je fasse de ceux-ci? — Tiens, décidément j'aime mieux les premiers.

H. Mac*** va reprendre les bas qu'il a jetés sur son lit, —

mais ils sont tombés dans la ruelle ; — il tire un peu le lit, — passe derrière et se baisse pour les ramasser.

— Allons, monsieur, — disait le commissaire, — avouez que vous espériez n'être pas encore pris de sitôt. — Vous en avez attrapé plusieurs. — Hais je me suis chargé moi-même de votre affaire, — et je me suis dit : a Voyons donc le monsieur qui est si malin ^ » — Eh bien ! vous ne trouvez donc pas vos bas? — c'est singulier, ce qu'on perd de temps à chercher ses bas; — moi, c'est mon chapeau que je perds sans cesse. — Dites donc, monsieur, ils sont peut-être restés dessus. — Je suis sûr qu'à la fin de ma vie j'aurai passé huit ans à chercher mon chapeau. — Oh! ça, c'est une plaisanterie. — Monsieur le comte, relevez-vous donc, — je sais bien où vous êtes, — il ne faut pas un quart d'heure pour ramasser une paire de bas. — 'Allons donc. — Nous n'en finirons jamais.

— Monsieur le commissaire, — dit Joseph, — écoutez im peu.

Le commissaire prêta l'oreille et dit :

— Eh bien ! c'est un bruit de voiture? qu'est-ce que ça me fait? — Allons donc, monsieur le comte, finissez donc, — relevez-vous.

— Hais c'est sa voiture qui s'en va, — dit Joseph.

— Qu'est-ce que ça me fait ? — répéta le commissaire.

— Ah! c'est que M. le comte est dedans, — ajouta Joseph.

— Comment, comment?

Le commissaire se lève effaré, — tire le lit, cherche — der* rière, — dessus, — dedans, — dans les armoires, — dans la cheminée; — il s'égare, il perd la tète, — il ouvre deux tiroirs et une tabatière.

— Où est-il?

— Je vous l'ai dit, dans sa voiture — et loin d'ici main-* tenant.

Enfin, à force de perquisitions, — le commissaire découvre, — derrière le lit, — une porte très-basse — et trèscachée dans la draperie, — qui communiquait avec une autre pièce.

jj^ DE LA VALSE ET DE LA COATREDAKSE. - LeS gCns de

goût se plaignent de Tinvasion de la valse à deux temps qui a été essayée l'hiver dernier, — et est fort à la mode cet hiver ; — cette valse est disgracieuse pour les femmes et pis que cela pour les hommes. « Si ceux qui valsent à deux temps, .^disait une femme Tautre jour, — se voyaient si ridicules ensemble, — ils ne voudraient plus se retrouver jamais » — La valse à deux temps fait manquer bien des mariages. — U n'y a pas d'infidélité ou de caprice qui ne soit justifié par ce mot: (( Je Tai vu valser à deux temps. »

j^ Il y a deux ou trois ans, — j'ai écrit en parlant de la contredanse et de la figure du cavalier seul — les lignes qui suivent. — Cette figure a été supprimée depuis. — Il ne tient qu'à moi de prendre cette conséquence pour un résultat, — et, en rapprochant les dates, de m'ériger moi-même en réformateur de la contredanse française.

• lMb( ''*^^ souvent écouté des gens échanger en dansant des mots — toujours les mômes — qui semblent faire partie de la contredanse; on dirait un dialogue enseigné par les maîtres de danse au son de la pochette, et pouvant se chanter sur Tair de la trénis ou de la pastourelle, et que Ton répète à toutes les danseuses pendant toute une nuit, sans y rien changer, Vété, — en avant deux, — à droite, chassez à gauche, traversez, balancez voà dames.

— Il fait bien chaud. Ah! oui, ~ ou — mais non. Vous avez une robe rose ; c'est une bien jolie couleur que le rose. (Variante si la robe est bleue : Vous avez une robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le bleu).

— Àvez-vous été beaucoup au bal cet hiver?

— Il y a beaucoup de bals cette année. J'ai eu le bonheur devons voir chez (nommer une maison dans laquelle il soit du, bon ton d'être admis ; il n'est pas nécessaire que vous y alliez réellement).

— Main droite, main gauche, ~- balancez, — à vos places.

— finissez par un jeté battu et un assemblé.

— En avant deux.

— On ne fait plus le dos à dos;

. — A vos places, — tour de main; ".

La connaissance dievient plus intime, la phrase monte.

— J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux blonds, ou les eheveux d'or, selon que la personne est brune, blonde ou rousse). »

( — C'est ce que les moralistes appellent :

« Ces danses mêlées de paroles brûlantes et pleines d'enivrements où l'amour prend les formes les plus séduisantes et achève par la parole ce qui n'est que trop bien commencé par la musique et de voluptueux entrelacements, »)

— Pastourelle, — conduisez vos dames, — en avant trois, cavalier seul !

J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le sourire sur les lèvres et un visage impassible. Eh bien ! à ce moment solennel du cavalier seul, il n'en est pas un que je n'aie vu hésiter, arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une contenance, s'embarrasser et sentir rougir de honte, de timidité, de peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.

En effet, l'espace est là ouvert devant vous ; un espace qu'il faut remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux gui ne sont distraits par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les spectateurs. Tous les yeux sont sur vous. \"otre habit vous gêne ; vous rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble à vous-même que vous êtes devenu un*de ces "pantins dont les jambes et les bras sont mal attachés et prêts à tomber ; votre respiration est pénible et embarrassée.

Vous voudriez que le lustre tombât, sinon sur vous, du moins sur quelqu'un, ou que le feu prît à la cheminée.

fiC plus funeste accident vous ravirait, pourvu qu'il vînt mettre un terme à votre angoisse.

Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux qui sont en face de vous. Mais vous êtes emtfrr^ rassé de sentir que vous baissez les yeux, vous voulez les re-

lever et ils ne vous obéissent pas, ou partout ils rencontrent des regards embarrassants.

Vous avez commencé par marcher, mais vous vous faites des reproches de votre lâcheté; il faut cfanjier franchement, et, dans votre élan de courage , vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous êtes en avance de trois mesures; vous avez fini, la musique va encore, vous vous arrêtez en face des deux dames : — le cavalier médite déjà sou pas et s'embarrasse par avance ; il aurait pitié de vous, car tout à rheure il aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main, — mais les femmes! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement penché, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et contraint, et elles ne livrent leurs mains aux vôtres pour le tour de main que quand la mesure viendra Tordonner rigoureusement.

• J'ai appris à danser, et je suis assez habile à tous les exercices ; je rencontre parfois, dans les rues, un brave homme, maigre et grêle, qui m'a donné des leçons; ce professeur est danseur et joue les diables verts à TOpéra quand M. Simon est malade. H. Simon est premier diable vert de l'Académie royale de musique et a reçu la croix d'honneur en 1858.

Uneffois j'ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.

Mais, arrivé au cavalier seul, j'ai appelé la mort de meilleur cœur que le bûcheron de la Fontaine.

J'étais si désespéré, que je ne sais si je me serais contenté de la prier de finir, pour moi, nion cavalier seul.

Tout se mit à tourner devant moi : les danseurs avaient des formes étranges.

Le piano ricanait et se moquait de moi.

Les figures des tableaux se tenaient les cotes et riaient aux éclats.

Les bougies dansaient dans les candélabres en me contrefaisant; et le cornet h piston me sembla la trompette du jugement dernier; hélas! on me jugeait, en effet, un sot et un maladroit.

Tout disparut; je ne sais comment cela tînit, je me retrou-

AVRIL i84i. 69

vai à ma place, près de la femme que j'avais engagée à danser; je n'osai plus lui parler, ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me semblait apercevoir du mépris jusque dans ses pieds et dans les plis de sa robe.

Jamais depuis, je n'ai osé m'exposer à un pareil supplice.

^^tf, ÉLOQUENCE DU PALAIS. — Le 6 mars 1841, devant le premier conseil de guerre de la ville de Paris, M** Pinède, avocat, a dit : « Le poignard est un instrument odieux ; — il est le symbole de la lâcheté, aussi, c'est dans d'autres climais qu'on le cultive, mais en France jamais, 9

3^: les miracles du puits de grenelle. — Les bourgeois les plus notables de Paris ont reçu sous enveloppe un billet rose dont voici le spécimen.

Ministère de l'intérieur.

Ce billet est personnel.

M est autorisé à visiter, avec sa

société, Tintérieur du puits de Grenelle.

Le directeur des Beaux- A rts ,

Cave.

Nota, Ce billet n'est valable que pour une fois, et doit être déposé en descendant. Les cannes, paquets, parapluies et chiens, doivent être déposés à Torifice, chez le concierge du puits.

Beaucoup desdits bourgeois s'y sont présentés, et ont été fort surpris quand on leur a fait remarquer qu'on ne pouvait les introduire, eux et leur société, dans Cinlérieur du puits, dont ToriBce n'a que quelques centimètres de largeur. — On a eu beaucoup de peine à leur faire comprendre qu'ils avaient été mystifiés.

Lors de l'érection de l'obélisque, — des billets semblables ont été envoyés pour visiter Vintérieur de l'obélisque. Après avoir frappé aux quatre faces du monolithe sans qu'on leur ouvrit, — plusieurs privilégiés s'en sont pris au marchand de dattes qui se tient d'ordinaire à ses pieds de granit.

JH^ On vend trois sous, par les rues, — avec l'autorisation du préfet de police, — une brochure grise, — dans laquelle on trouve l'anecdote que voici :

70 I^ES GUEPES.

a Un riche chaudronnier, demeurant rue Louis-Philippe, 17, le sieur D. . . , atteint de la goutte, ayant entendu dire que Teau du puits de Grenelle le guérirait immédiatement, parvint, avec la protection d'un des principaux ouvriers de H. Mulot, ingénieur en chef, à approcher du jet; il emplit une bouilloire de cette eau bienfaisante, et, rentré chez lui, il se préparait à en faire usage lorsqu'il ne fut pas peu étonné de trouver au fond de sa bouilloire un anneau dit alliance en or. il ouvrit la bague en présence de sa femme; mais à peine eut-il jeté lés yeux sur les chiffres gravés h Tintérieur, qu'il devint presque fou de surprise et de joie. La femme, effrayée de cet état de délire, appela les voisins, et, quand le sieur D... fut un peu calmé, il leur raconta que le jour où il quittait le département du Puy-de-Dôme pour venir à Paris, n'emportant pour toute fortune que Tanneau d'alliance de sa mère, il laissa tomber cette même bague dans une espèce de lac très-profond, situé au versant d'une des montagnes de l'ancienne Auvergne ; les noms de son père et de sa mère, qui se lisent parfaitement dans la partie concave de l'anneau, ne peuvent lui laisser aucun doute sur 1* identité. La science se charge d'expliquer ce que ce brave homme regarde comme un miracle, ou, pour mieux dire, ce singulier événement ne fait que venir à l'appui de tout ce que les savants ont avancé pour expliquer le jet des puits artésiens.

a On assure que depuis ce temps une foule de gens se pressent pour recueillir de cette eau souterraine, que l'on continue de vanter pour la guérison des rhumatismes aigus et des douleurs de toute sorte. »

Voilà la littérature que le gouvernement protège et entoure de sa sollicitude éclairée.

4^ UNE HISTOIRE DE VOLEUR. — Ou a ri beaucoup ces jours derniers de l'embarras d'un homme qui, reconnaissant sur le dos d'un voleur un habit qui lui avait été dérobé, prit son voleur au collet, et, après une lutte de quelques instants, le lâcha dans la crainte de déchirer son habit.

Jl^ M. TH. — d'une femme DO MONDE, d'uN SOULIER ET d'uNE

MAISON SUSPECTE. — J'ai parlé déjà d'un Américain qui donne

AVRIL 1841.^ 7i

à Paris des bals, dans lesquels il impose une étiquette de son invention, et des conditions humiliantes auxquelles se souniettent les gens les mieux nés et les mieux élevés pour ne pas être exclus des invitations, et j'ai reproché à ces derniers le peu de dignité de leurs concessions. Au dernier de ces bals, M. le duc **\ nom dont la terminaison ressemble beaucoup à celle du mien, — devait être présenté chez M. Th... par madame de ***. Cette dame arriva dans la maison plus tard qu'elle ne Tavait prévu, — et le duc l'attendit dans un des premiers salons. H. Th... se promenait alors d'une façon toute royale, — jetant un mot aux uns, jetant un signe de tête aux autres, — lorsqu'il avisa M***, qui se perdait de son mieux dans la foule, pour ne pas être remarqué du maître de la maison avant que la présentation fût faite. — Hais M. Th... alla droit à lui et lui dit : i Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, — comment vous appelez-vous ? »

Cette question, peu convenable en elle-même et fort peu corrigée par l'urbanité de ton avec laquelle elle était faite, — troubla un moment M***, accoutumé à d'autres façons; cependant il répondit : (f Je suis M*** », et il prononça son nom, en ajoutant : « Je dois vous être présenté par madame ***, » M. Th. .., — frappé de la consonnance» s'écria :

— Comment, monsieur, vous vous permettez de venir chez moi, — après vos plaisanteries...

— Mais, monsieur, — reprit M***.

— Mais, monsieur, — répliqua M. Th...

— Je ne vous comprends pas.

— Ni moi, — vous.

— Jesuisle duc ***.

— Le duc?

— Ah ! pardon, j'avais entendu un autre nom.

Si vous me connaissiez, mon bon monsieur Th . . . , — vous sauriez — que je ne vais pas dans le monde, — que je ne vais pas partout, — que mes goûts et ma paresse me rendent peu assida dans des maisons meilleures et plus haut placées que la vôtre — où l'on m'accueille avec bienveillance, — que je ne

me glisse nulle part, — que je refuse beaucoup d'invitations et n'en ai de ma vie sollicité aucune; — je ne suis pas assez grand seigneur pour pouvoir me permettre de ne pas choisir beaucoup ma société.

Jjj^ SUR LES FORTIFICATIONS. — A quoi tient un vole, — La discussion de la Chambre des Pairs, qui n'est pas encore terminée au moment où j'écris ces lignes, est entièrement conforme à ma prédiction. — Les antifortificationnistes — (c'est le barbarisme qu'amène aux Chambres toute loi nouvelle) ont eu sur leurs adversaires un immense avantage, et ont démontré, jusqu'à l'évidence, l'absurdité du projet.

Les bonnes gens s'étonnent de ceci, que, grâce à quelques bons esprits qui se glissent dans les Chambres, — et en plus grand nombre à la Chambre des pairs, — il arrive presque toujours que les questions importantes sont présentées sous leur véritable jour, — et que, cependant, après que le vrai, le juste et le raisonnable ont été démontrés, les Chambres ont assez fréquemment le malheur de voter le contraire de ce qui ressort évidemment de la discussion.

Il faut dire aux bonnes gens, — d'abord que le nombre fait loi, — et ensuite que le plus grand nombre vote pour ou contre le ministère systématiquement, — et que les lumières qui jaillissent de la discussion (quand elles jaillissent) peuvent avoir de l'influence sur l'esprit des votants, mais pas sur leur vote.

On racontait à la dernière représentation de TOpéra qu'un général, connu par la protection libérale qu'il accorde aux arts, — avait consulté,, dans le vote qu'il a promis, beaucoup moins ses connaissances et son expérience — que la promesse exécutée d'avance du rengagement de mademoiselle *** à l'Académie royale de musique.

JlKlC DES FLEURS, DES CRITIQUES ET DES ROMANCIERS, — Ct, CH

particulier, — de quelques fleurs de m. eugène sue.

Il semblerait que, pour être journaliste, — c'est-à-dire pour

distribuer chaque jour, sans appel, — la louange et le blâme

aux hommes et aux choses, — pour assigner à chacun son

rang et son mérite , il faudrait avoir affermi son esprit

par l^étude, son jugement par l'expérience, el son impartialité par une position acquise assez élevée pour se sentir inaccessible à Fenvie. Il St^mble que le journalisme devrait être réellement un sacerdoce au lieu de se décerner à lui-même ce nom comme il fait; -^^ et se composer d'écrivains émérites,

— de prud'hommes reçus et assermentés.

Au lieu de cela, — c'est par les journaux que l'on débute aujourd'hui, et que les plus jeunes gens et les plus inexpérimentés — commencent par attaquer et assiéger par la critique et le dénigrement — les positions qu'ils ne se sentent pas le courage ni la force d'emporter par le travail et le talent.

Aussi n'y trouve-t-on que ce que vous savez, — et ce n'est qu'après sept ou huit années d'autocratie au bas d'un carré de papier, — sept ou huit années pendant lesquelles il a maltraité tous les talents de l'époque, qu'un feuilletoniste — essaye presque toujours infructueusement de donner enfin le modèle après le précepte; — d'écrire un livre qui montre au monde ravi comment il faut faire, et qu'il s'efforce de monter personnellement sur les piédestaux dont il a renversé les statues importunes. Ce sont des tentatives fécondes en avortements, — et, si le plus fameux critique de ce temps-ci, — Gustave Planche, — a imaginé le titre AeSeatrice deotati qu'il a fait annoncer sur la couverture des livres mis en vente par le libraire Gosseliriy il est juste de dire, — qu'il n'a jamais rien imaginé au delà — et qu'il lui a été impossible d'écrire la première ligne de l'ouvrage annoncé.

M. de Balzac, mon ex-ami, est en ce moment très-fâché contre moi, — il est décidé à ne plus me voir, quoique nous soupions quelquefois ^ensemble, — et, quand je me trouve placé devant lui, — pour ne pas tourner les yeux de mon côté, il se prive volontairement de toute la partie de l'univers qui se trouve derrière moi. Je n'en dois pas moins dire que, dans la petite revue parisienne qu'il a publiée pendant quelques mois, — il a fait quelques chapitres de critique littéraire fort remarquables — et qui avaient toutes sortes de mérites,

— outre celui de venir d'un homme expert en la chose dont il parlait, — et du premier de nos romanciers.

Hff^ Quand la critique n'est pas faite par un ho^lme de semblable portée, — par un homme qui a fait ses preuves, — et son chef-d'œuvre^ comme disent les compagnons du devoir»

— c'est un métier un peu plus humble que ne semblent le croire ceux qui Texercent. — C'est, — on Ta dit avec raison, — le métier de chiffonniers, qui gagnent leur vie en cherchant des ordures. — Le premier des critiques est immédiatement au-dessous du dernier des producteurs, — et le ton de supériorité que prennent ces messieurs à l'égard de ces écrivains les plus distingués a pour eux-mêmes le désagrément d'être parfaitement ridicule.

Jlp^ Vous me permettrez, mon cher Sue, d'être un peu aussi critique et envieux, et de me venger sur quelques-unes de vos lignes du succès de vos ouvrages.

Si je parle souvent des fleurs et des arbres, — et des prairies, et des bois, et de la mer, — c'est que c'est là que s'est passée toute ma jeunesse et que se passe encore la meilleure partie de ma vie. — Aussi, suis-je fort expert en ces choses,

— et n'est-il personne qui me puisse prendre, en aucun de mes livres, à donner à une fleur une autre couleur* que la sienne, — ou à la faire épanouir en autre saison que celle qui lui a été assignée par la nature. — Je les connais parce que je les aime, — parce que je vis avec elles. — Si je vous dis aujourd'hui que les cerisiers sont en fleurs, — ce n'est pas un effet de style que je cherche, c'est que j'ai dans mon jardin des cerisiers en fleur, et que je viens de quitter la plume pour les aller voir un moment, c'est que c'est pour moi un événement, et des plus importants, qu'une belle journée de soleil.

Comment, vous, — vous qui avez des fleurs et une serre dans votre charmante retraite, — vous avez commis les énormités que voici :

Vous faites fleurir non-seulement Yaubépïne en môme temps que les premières violettet, mais eutexe — Yhéliotrape et le jasmin, — vous faites des bouquets dont chacune des fleurs qui les composent est séparée des autres par deux ou tfois mois.

Mais je vois la source de votre erreur, — vous êtes un jardinier fashionable, — vous vous en êtes rapporté à votre serre, qui vous a trompé — en vous donnant en mars des fleurs du mois de juin et du mois de juillet.

m^' Mais i] y a quelque part un homme qui, depuis une dizaine d'années que je fais par-ci par-là quelques livres, — a passé une partie de sa vie à me reprocher de parler trop des fleurs et de parler trop de moi, — qu'il soit content, je vais un peu parler de lui. — Je l'attendais au coin de la première phrase qu'il ferait lui-même.

La fantaisie vous en a donc pris aussi de parler de vousmême, monsieur, — dans Tes conseils, assez raisonnables du reste, que vous donnez à des jeunes gens, — en leur montrant les écueils de la carrière littéraire et en leur disant : a J'étais bien plus heureux quand j'^fat^ obscur et ignoré, — quand je voyais le soleil à travers la clématite rose de ma fenêtre. »

Je ne ferai pas remarquer — l'ambition de ce temps passé j'étais, — mais je vous dirai — que vous me semblez mettre de côté quelques lambeaux des livres que vous déchirez, un peu comme les tailleurs rognent le drap qu'on leur confie, et vous vous parez de ces lambeaux avec peu de discernement. Tenez, monsieur, voyez à quoi vous vous exposez, — vous donnez le droit à tout le monde de vous dire : « Non, monsieur, vous n'avez jamais vu le soleil à travers les clématites roses de votre fenêtre. *

Parce qu'il n'y a de clématite rose sur aucune fenêtre ; — parce que je vous offre dix mille francs de votre clématite rose »

Et de quoi voulez-vous que je parle, — si je ne parle de moi? — Où voulez-vous que je prenne les incidents, les passions, les joies et les douleurs que je vous raconte dans mes livres, — si ce n'est dans ma vie et dans mon cœur : — on n'invente qu'avec le souvenir.

Il y a eu au Luxembourg une exposition d'horticulture, — dans laquelle figurait un œillet de mon nom ; — je ne sais pas celui de l'horticulteur que je dois remercier du plaisir que cela m'a fait.

7t) LES GUÊPES.

Jl^ DE lA TYRANNIE ET DE l' INVIOLABILITÉ DE MESSIEURS LES

COMÉDIENS. — Messieurs les comédiens plus ou moins ordinaires persistent dans leurs prétentions, non pas d'être bons comédiens, — mais d'être bourgeois estimés dans leur quartier, — gardes nationaux exacts, — bons époux et enterrés au Père Lacbaise.

M. de Longpré a fait une comédie sur les comédiens, les comédiens du Vaudeville ont refusé de la jouer, sous prétexte que leur profession n'y est pas représentée avec les égards convenables. — Je ne connais pas la pièce de H. de Longpré,

— mais je le défie bien de nous montrer des comédiens plus ridicules que ceux que ces messieurs nous montrent quelquefois pour notre argent et aujourd'hui pour rien.

Comment, messieurs, vous acceptez parfaitement des appointements avec lesquels on payerait six présidents de cour royale et vingt-cinq juges d'instruction, — le dernier d'entre vous refuserait ceux d'un sous-préfet; — je ne trouve pas cela mauvais, — maison ne peut séparer la médaille de son revers;

— sans cela, les sous-préfets, les présidents de la cour royale et les juges d'instruction joueraient vos rôles et vous feraient jouer les leurs.

Comment, messieurs, vous qui, par état, jouez et ridiculisez tout, les rois, — les prêtres, — les poètes, — les savants, — les médecins, — les diplomates, — non-seulement par des comédies, — mais parfois aussi par les façons grotesques dont vous les représentez au sérieux, vous avez la prétention d'être seuls à Tabri de la satire. — Allons, messieurs, à notre tour nous réclamons le bénéfice de l'égalité que vous continuez à demander du haut de votre supériorité actuelle.

H^ On reprochait à madame^** d'être un peu sévère pour un de ses amis, — lequel est, il faut le dire, un de ces caractères bourrus, désagréables, pour lesquels il faut toujours se rappeler qu'ils sont les plus honnêtes gens du monde pour pouvoir les supporter un instant.

11 vous est si dévoué, lui disait-on, — il se jetterait à l'eau pour vous sauver. « Que voulez-vous, reprit madame ***, je ne me noie jamais et il m'ennuie toujours. »

4Mb^ M. B<^rtrand, — dont j'ai raconté la un déplorable il y a deux mois, n'est pas si pendu que je Tavais cru, — il a pris, au contraire, la direction du Journal des Chasseurs, un des plus amusants recueils que je connaisse; — il n'en est pas moins la bête noire de ces messieurs de la liste civile. H. de Sahune a dit qu'il donnerait plutôt sa démission au roi qu'une permission à M Bertrand. — M. de Fos en a perdu le sommeil ; — enûn, pour éviter qu'il soit introduit par ruse dans les forêts de l'État, — on va faire une nouvelle rédaction de permission : — au nombre des défenses expresses expliquées sur chacune, on ajouterait celle d'emmener M. Bertrand.

M. Bertrand ne se rappelle avoir tué depuis 1830, — sans jamais avoir été pris par les gardes, — quoique l'objet d'une surveillance spéciale, — que cent cinquante mauvais chevreuils.

Jl)^ Maintenant que les journaux nous ont fait assez de récits prodigieux sur les succès, — que dis-je? sur les triomphes de mademoiselle El^sler aux États-Unis; — qu'ils nous ont montré assez de magistrats dételant les chevaux, s'attelant à la voiture et la traînant au théâtre, — il est bon de dire la vérité : — mademoiselle Elssler n'a pas même pu obtenir qu'on abolît pour elle l'usage de faire cirer et frotter les planches du théâtre; — elle a objecté qu'elle se tuerait ; — on lui a répondu un peu brutalement que cela serait malheureux,

— mais que, si on ne cirait pas le théâtre, ce serait inconvenant, et que, entre une inconvenance et un malheur, ou ne pouvait pas hésiter, — qu'ainsi on continuerait à cirer et à frotter.

!j^i J'ai inutilement demandé à l'administration du timbre qu'on fît un timbre particulier pour les livres, — qu'il s'agit, je crois, non pas de salir, mais de marquer. — A la Chambre des députés, il a été un moment question d'apposer un poinçon, une sorte de timbre, sur les châles de Cachemire,

— on a repoussé la proposition parce que cela gâterait les châles.

Jlfift Je vais probablement adresser une pétition à la Cham- II. 7

bre à ce sujet, — mais il y a là plus de marchands de châles et de représentants de marchands de châles que d'écrivains,

— et cela ne servira qu'à faire constater la supériorité des châles sur les livres.

$f^ J'ai vu dans un article de modes — les noms de deux nouvelles étoffes : — l'une, qui se vend chez Delille, s'appelle ailes de Guêpes, — l'autre, je ne sais où, — s'appelle baarpoor. — Comment aller demander du baarpoor,

— comment se rappeler cela, — et ensuite comment le prononcer?

HlH^ MUSÉE DU LOUVRE. — Ici eucorc, je n'ai ni le droit ni l'intention de répéter ce que j'ai dit Tannée dernière sur ce sujet. — Vous me permettrez de vous renvoyer au volume des Guêpes d'avril 1840, page 171, — où vous trouverez des choses fort bonnes à lire.

J'ajouterai à ce que j'ai dit alors sur le jury que ce n'est pas à MM. Garnier, Picot, Bidault et autres académiciens de l'école de David pour le moins que je m'en prendrais de là partialité quelquefois choquante de leurs jugements; — mais à MM. Horace Vernet, Delaroche, Blondel, Abel Pujol, Hersent, etc., qui, portés parla jeune école, s'abstiennent d'assister aux délibérations du jury, sous prétexte d'indignation, — et laissent sans contre^poids et sans protestations les décisions de leurs confrères plus assidus, — semblables eu cela aux gens qui ne soignent pas leurs amis malades, sous prétexte de sen* sibilité.

JlHyc Joignez à cela que MM. Ingres et Schnetz sont tous deux en sens inverses sur la route d'Italie.

L'année passée, le duc d'Orléans a acheté un tableau de M. Rousseau, paysagiste habituellement repoussé par le jury*

S^ Cette année, — mon ami Couveley avait envoyé deux tableaux, résultats d'études très-intéressantes, faites dans un voyage récent dans l'Orient ; le premier, acheté par M. Âguado, avait été loué par le roi lui-même ; — le second était une esquisse de très-petite dimensloti, à peine terminée et sans aucune importance aux yeux de son auteur; — le jury a accepté l'esquisse et refusé le tableau. — Couveley a fait savoir à

H. Aguado qu'il lui rendait sa parole et ne le considérait pas comme obligé de prendre son tableau déshonoré. — M. Aguado a eu le bon goût de s'en rapporter à lui-même et de répondre qu'il gardait la parole et le tableau de Couveley, — et que de plus il permettrait qu'il fût visité dan^ sa galerie.

jjift^ Un autre de mes amis, — Ferret, — Thomme le plus consciencieux dans son travail, le plus dénué d'intrigue, — qui a exposé depuis plusieurs années des œuvres de peinture sévère qui ont attiré l'attention des peintres et des connaisseurs, a été repoussé.

Madame^** avait présenté quatre tableaux peints par elle, deux sous son nom, deux sous le nom de ses élèves; — - on a accepté les derniers et refusé les autres. — Un des tableaux refusés est exposé chez Giroux, — avec une inscription constatant le fait, etc., etc.

Je vais maintenant vous parler au hasard de quelques tableaux qui ont attiré mon attention dans les visites peu fréquentes que j'ai faites au Louvre, pour les raisons que j'ai déduites l'année dernière.

196. — Chinois qui d'abord ont l'air d'être peints par euxmêmes, comme \esh\ançai8 de H. Gurmer, — mais en réalité le sont par M. Borget.

1429. — Deux joueurs d'échecs y par M. Meissonnier; — c'est un petit tableau grand comme une tabatière, — mais plein d'esprit et de finesse.

2018. — Portrait en pied de madame la duchesse de Nemours j par M. Franck Vinterhalter. — On sait que la duchesse de Nemours est une très-charmante personne. — Je ne trouve pas que H. Vinterhalter ait réussi dans toutes les parties de son ouvrage; — tout ce qui est costume est peint d'une façon remarquable, les fleurs qui entourent la princesse sont rendues avec une rare perfection et une grande richesse, — mais le ton de la chair manque de distinction.

1057. — Le Relancer du sanglier, par M. Jadin. — Magnifique cadre de bois sculpté. — Un des chiens n'a que trois pattes. — La funeste habitude qu'a prise M. Jadin de ne donner que trois pattes aux chiens est encore bien plus évidente

dans le tableau 1036 : Hnllali,— cadre encore plus beau que le précédent, c'est le même, doré.

24. — Les Bergers de Virgile, par M. Aligny, sont d'un vert que j'ai eu le plaisir de ne jamais rencontrer jusqu'ici sur des figures humaines. On me dit que cela a du style, — je laisse dire.

1050. — Une fantaisie de Tony Jahonnot; une des figures n'est pas aussi jolie que celles qu'il fait d'ordinaire ; — elle est surtout trop grande; — les accessoires sont peints avec beaucoup de bonheur.

1717 — 1719, — par M. Robert Fleury, — les deux meilleurs tableaux de cette année à mon sens : — <le la pensée et de la peinture. — C'est bien beau. — Je ne connais rien de plus beau, excepté les pastels si distingués, si purs, si nobles, de M. Maréchal, de Metz, 1772, — 1773, — 1774.

547. — Cette toile représente le portrait — d'un magnifique canapé de vejours cramoisi. — Je voudrais qu'on ôtât le monsieur que Ton a mis dessus et qui me dérobe une partie du canapé.

704. — Une Chasse au Lion, — Une des manies des peintres est de donner au lion la figure humaine. — Qui veulentils flatter? — Un des lions de M. Finard a l'attitude d'un homme qui, dans un duel, les bras croisés, attend que son adversaire ait fait feu sur lui. — Il y a bien aussi un cheval bleu, — mais, comme je ne suis pas allé en Afrique, — je ne puis prendre sur moi d'affirmer qu'il n'y a pas de chevaux bleus en Afrique.

H31. — A la bonne heure : — voici une Madeleine repentante, — On nous fait toujours des Madeleines ravissantes de beauté, de jeunesse et de fraîcheur, — comme si on se repentait d'autres péchés que de ceux qu'on ne peut plus faire, — comme si on allait encombrer à la fois sa vie de crimes et de remords. — Les remords d'une belle femme, ce sont des regrets. La Madeleine de M. Laby — est à l'âge et dans l'état d'avaries où une femme peut se repentir sans que personne le puisse trouver mauvais.

1047. — Un monsieur laid et mal peint.

646. — Le ciel reflété dans l'eau de ce paysage a plus de solidité que le ciel réel, — qui a l'air d'être le reflet de Tautre.

1060. — Portrait d'un pâté de jambon.

1822. — Ce tableau représente des lions à deux fins. ■— C'est un animal ressemblant à la fois au lion et au chameau .

209. — lin portrait de femme. — Je ne dis que cela, et je gage qu'on ne m'en saura pas gré.

650. — M. E. L. dans un désert, avec des éperons et une cravache.

— La vue s'étend à ti'ois lieues, et on n'aperçoit pas le moindre cheval.

108. — Altaque du Teniah. — Ce tableau est de M. Bellangé. — Malgré l'énorme et désagréable quantité de couleur garance dont il est tacheté par le sujet, il a des qualités remarquables.

— Les hommes tués et blessés sont bien tombés. — Les terrains sont très-bien peints.

1439. — A la bonne heure, voici la mer.

1373. — Eve et le Serpent, — Eve est rose vif, — le serpent lilas ardent, — l'arbre vert furieux. — Une grande plante assez bien peinte jaune féroce. — L'arc-en-ciel ferait soupçonner Dieu d'être élève d'Ingres, si on le compare à ce tableau. — Théophile Gautier me dit que c'est très-beau. — Je n'en crois pas un mot.

2013. — Voici un tableau aussi charmant que ceux de MM. Robert, Henry et Maréchal ; — c'est une grande mare l'hiver, par M. Wickembourg; quelle vérité! quelle perfection! — la glace y est glissante ; — il y fait froid.

26. — Ceci a encore ses admirateurs : — c'est un rond de papier rose dans un rond de papier d'or qui est dans un carré de papier bleu.

M. Amaury Duval, — jeune peintre fort estimé de ses confrères, — a encore exposé un portrait de madame Véry — qui est une très-belle personne. — Je ne sais vraiment pas comment je l'ai reconnue, — toujours est-il que je ne voudrais pas qu'elle le sût.

m LES GUÊPES.

1892. — Portrait d'un foulard, — d'une touffe de capucines et d'une blanchisseuse. — La blanchisseuse et la touffe de capucines ne valent pas grand'chose ; — le foulard est réussi — assez pour indiquer à l'auteur sa véritable vocation. — 11 peint très-bien les foulards.

210. — Une figure par M. Louis Boulanger. ~ Tant pis pour vous, madame, pourquoi vous faites-vous* peindre et exposer? — je dirai que vous avez la figure d'une poupée d'enfant, ~ que vos mains, qui sont belles et bien peintes, ont tort de faire tourner leurs pouces; — quant à votre robe qui paraît être de papier peint, — ce doit- être la faute de H. Louis Boulanger.

1745. — Tant pis pour vous aussi, madame : je dirai que vous êtes bleue.

1057. — Poissons rouges très-bien faits; — beaucoup les préfèrent dans le bassin des Tuileries.

H^ Mon voisin H. Âlaux et H. Galait ont fait chacun un tableau très-estimé. — Les peintres préfèrent celui de M. Alaux ; — moi j'aime mieux celui de M. Galait, quoiqu'il ait fait mieux d'autres fois.

JlHyc' Je continue à ne pas me rendre compte des tableaux de M. Delacroix. — La composition de la Prise de Constantinople ressemble beaucoup à celle de la Justice de Trajan de Tannée dernière : — le groupe des cavaliers est assez beau ; — il y a là dedans, à la fois, de l'harmonie et une confusion qui fatigue. — Dans le tableau du naufrage, la mer est perpendiculaire ; — je la préfère horizontale , mais cela vient peut-être de ce que je l'ai toujours vue ainsi. Je n'aime pas beaucoup la peinture de M. Delacroix : ceci n'est pas un blâme, c'est une façon de sentir. — Je lui rends néanmoins la justice de dire qu'il est original et toujours lui-même, — et qu'on reconnaîtrait au milieu de deux mille toiles une esquisse de lui grande comme la main.

Jdl^ Encore un mot sur six petits tableaux de H. Gudin dans un même cadre ; — plusieurs sont fort jolis ; — et sur une petite, toute petite toile de M. Diaz, d'une couleur féerique. — Le pauvre cadre de bois, si simple, qui entoure l'étude de

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femme de M. Jourdy, m'a fait désirer tout d'abord que son tableau fût bon, et j'ai été heureux de voir toutes les excellentes qualités de sa peinture. — J'en oublie des meilleurs et sans doute aussi des plus mauvais, mais j'ai la tête brisée, — je m'en vais, — je paye à la peinture chaque année un tribut de cinq migraines, — celle-ci est la cinquième, je suis quitte, — adieu.

Mai 1841.

Les lettres attribuées au roi. — M. Partarrieu-Lafosse patauge. — M* Berryer. — Embarras où me met le verdict du jury. — Opinion de saint Paul sur ce sujet. — La Contemporaine. — Une heureuse idée de M. Gabriel Delesscrt. — Sangfroid de M. Soumet. — M. Passy (Hippolyte-Philibert). — Un mol de l'arcbevêque de Paris. — Le faubourg Saint-Germain et un employé de la préfecture de la Seine. — De M. Grandin, député, et de son magnifique discours. — J*ai la douleur de n'être pas de son avis. — M. Hortensius de Saint- Albin. — I>eni petites filles. — Une singularité du roi. — Réalisation du rêve d*Henry Nonnier. — Paris malade. — Vertus parlementaires. — A mes lecteurs. — Une église par la diligence. — Récompense honnête. — Récompense moins honnête. ~ Pensées diverses de M. C.-H.-A. Dugrivel. — Les concerts. — De M. S*** improprement appelé SedlUt. — Steeple-chase. — Choses diverses. -> M. Lehon. — Les gants Jaunes. — Des amis. — Un proverbe.

j^ MAI. — Les lettres. — Voici ce qui est arrivé pour les lettres attribuées au roi dont j'ai déjà parlé. Il parait qu'on en a autrefois déjà racheté quelques-unes, mais que Sa Majesté, impatientée d'en voir toujours reparaître de nouvelles, aurait dit à M. le comte de Hontalivet, qui lui en parlait :

— Je ne réponds pas de ce que j'ai pu écrire il y a trente ans; j'étais en émigration; — je n'étais pas toujours sûr de mon diner. — J'ai pu écrire des choses assez singulières. — Mais, pour ce qui est des lettres que Ton m'attribue depuis que je suis roi de France, je suis certain de ne pas les avoir écrites.

Et le roi, qui n'aime guère à donner de l'argent quand il ne s'agit pas de moellons ou de menuiserie, a défendu qu'on achetât les lettres.

Le journal la France, qui n'avait publié les lettres qu'après trois ou quatre autres carrés de papier, — a été mis en cause et accusé par M. Partarrieu-Lafosse — d'abord de faux, — puis ensuite d'offense à la personne du roi.

Le ministère public a abandonné l'accusation de faux par

la raison qu'un faux ne pouvait être affirmé que par des experts écrivains, — que leurs erreurs ont une notoriété comique, — et que, s'ils s'avisaient de déclarer les lettres réellement écrites de la main du roi, la monarchie dite de Juillet — se trouverait dans une situation plus qu'équivoque.

Que si, au contraire, les accusés étaient condamAés, les experts, que la presse eût proclamés infaillibles dans le premier cas, seraient nécessairement, dans le second, accusés d'ignorance et de corruption.

Raisons qui ne me paraissent que spécieuses.

Pour moi, je ne crois pas les lettres vraies, — par cela seulement qu'il y a des choses qui s'enchaînent entre elles, — et que l'homme qui aurait eu de telles pensées, par cela môme ne les eût pas confiées aux hasards du papier, en un mot, parce que cela serait trop bête.

Jl^ Le jour de l'audience, M. Partarrieu-Lafosse, — monté sur son siège, — a commencé à travailler.

Il a parlé assez longtemps et assez mal. M. Berryer, qui est peut-être le seul orateur de cette époque où on parle tant, lui a répondu par une plaidoirie — forte, habile, perfide, insinuante et audacieuse.

MM. les jurés se sont retirés dans leur chambre et en sont sortis au bout d'une demi-heure, avec un verdict d'acquittement.

Comme la question primitivement posée était celle-ci :

« Le prévenu est-il coupable d'avoir, par la publication de telles et telles lettres, offensé la personne du roi? »

Le verdict du jury aurait voulu dire seulement que — le gérant de la France, n'ayant fait imprimer lesdites lettres qu'après les avoir vues imprimées dans d'autres feuilles, sans que leur publication fût l'objet d'autres poursuites, — et aussi longtemps auparavant, en Angleterre, sans que l'ambassade s'en fût occupée, — a pu être de bonne foi*

Mais M. Partarrieu-Lafosse — avant eu le malheur de dire dans son réquisitoire :

4 Si les lettres étaient vraies, il en résulterait ceci : qu'un roi élu en 1830 pour répondre aux sentiments nationaux et

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aux sympathies patriotiques du pays aurait, sur tous les points, déserté ces sentiments et ces sympathies ; qu'il aurait participé à l'écrasement de la Pologne pour servir les intérêts de la Russie; qu'il aurait promis à TÂngleterre l'abandon d'Alger pour mieux assurer la perpétuité de sa dynastie, et non parla perpétuité de Tordre monarchique et constitutionnel, dont il semblerait préméditer la ruine; qu'enfin, il aurait conçu des desseins tyranniques pour contenir à son gré la capitale du royaume, et pour tourner contre les citoyens un projet destiné uniquement à repousser les attaques des ennemis de la France.

« Yoilà, messieurs, la pensée de ces lettres, et, je vous le demande, comment qualifieriez-vous un roi qui aurait pu les écrire? Ne diriez.-vous pas que c'est un de ces tyrans qui ne procèdent que par voie de dissimulation, et dont le langage public est en opposition flagrante avec les pensées qu'ils ont au fond du cœur? »

La réponse du jury, — les journaux du lendemain aidant, a été prise dans le public — comme admettant Tauthenticilé des lettres.

Ce qui m'a, au premier moment, un peu embarrassé, moi qui, à propos de ces malheureuses lettres, dans le numéro des Guêpes de février 1841 (page 22), me suis avisé de dire : c Certes, si les lettres étaient authentiques, le roi n'aurait absolument qu'à s'en aller. »

Jll^ Et je ne serais pas sans inquiétude sur la manière dont le parquet apprécierait mon appréciation — si M. Partarrieu n'avait été beaucoup plus loin que moi dans sa plaidoirie. — Ce ne serait toujours pas lui, — il ne l'oserait pas, — qui porterait la parole contre moi ; — quoique j'aime mieux, le cas échéant; être accusé par lui que par un autre, — vu le peu de succès avec lequel il a travaillé dans cette circonstance.

Je ne félicite pas le parti légitimiste de la nouvelle recrue qu'il a faite dans la personne de la Contemporaine, — qui, il y a une douzaine d'années, a obtenu une sorte de célébrité en vendant le récit de ce qu'elle ne pouvait plus vendre en réalité; — récit qui a servi de cadre à quelques hommes d'esprit pour faire les Mémoires d'une contemporaine.

N'est-ce pas s^int Pau] qui a dit : La lettre tue;

Il a bien ajouté, il est vrai : L'esprit vivifie; — mais e est qu'il y a dans cette affaire plus de lettres que d'esprit.

Jljf^ Un empereur romain disait, dans une circonstance différente : « Je voudrais ne savoir pas écrire. »

;|^. Résumons : le public a pris le verdict du jury en ce sens que les lettres sont déclarées authentiques. — Le public se trompe, le jury n'a pas dit que les lettres fussent du roi, mais il n*a pas dit non plus qu'elles ne fussent pas de lui. — L'honneur de Louis-Philippe exige que cette question soit résolue sans la moindre ambiguïté.

H^ TRAIT DE SANG-FROID DE M. SOUMET. — Ou a donné, le

même jour, au Théâtre-Français, deux pièces de M. Soumet ; — cet écrivain qui, depuis un mois, a publié un poëme épique (la divine Épopée), une tragédie (le Gladiateur), et une comédie (le Chêne du roi), me paraît produire, dans des proportions telles, que Ton a à peine le temps de lire aussi vite qu'il fait imprimer; — certes, s'il continue à aller de ce trainlà, il suffira seul à la consommation de ce qui reste de lecteurs en France, où tout le monde écrit aujourd'hui, — et on pourrait, je crois, sans inconvénient supprimer tous ses confrères.

H. Soumet, pour montrer son sang-froid et la certitude qu'il avait d'avance de son double succès, raconte lui-même qu'il a fort bien diné ce jour-là, et qu'il a mangé un poulet aux truffes.

J|^ Un des collègues de M. Passy (Hippolyte-Philibert) — a dit de lui : « Il a toute la suffisance et toute l'insuffisance d'un parvenu. »

m^' M. GABRIEL DELESSERT. — H. Ic préfet de policc a eu une heureuse idée relativement aux voitures.

Les numéros qu on oblige les propriétaires de faire peindre sur les panneaux ont pour but de les empêcher d'échapper par la fuite à la punition des accidents qu'ils peuvent causer.

Il a donc imposé aux fiacres et aux cabriolets de place, — voitures d'une lenteur notoire et proverbiale, — traînés par des restes et par des ombres de chevaux, — d'énormes numéros dorés.

Aux cabriolets de régie, — qui vont beaucoup plus vite, — des numéros très-petits et très-étroits.

Et, enfin, aux cabriolets et aux carrosses bourgeois, qui seuls ont des chevaux vifs, — vigoureux et indociles, — qui seuls peuvent causer des accidents, — qui seuls peuvent s'échapper rapidement, d'imperceptibles numéros, — dont s'abstiennent même tout à fait la plupart des voitures à quatre roues.

J^tft DN MOT DE l'archevêque DE PARIS. — On racontc de monseigneur Affre, archevêque de Paris, — qui signe Denis, — que, n'étant encore que simple abbé, il se trouva dans une voiture publique avec un jeune homme du commerce, voltairien qui courait la France pour placer du calicot et décrier l'Être suprême, — parlait fort légèrement du gouvernement d'alors et réservait toute son admiration pour ses articles — tant en toile qu'en coton.

Le commis voyageur, voyant un prêtre, pensa qu'il serait de bon goût de Tinsulter et d'amuser à ses dépens les autres personnes encaquées avec eux dans la diligence.

— Monsieur l'abbé, lui dit-il, savez-vous quelle différence il y a entre un âne et un évêque ?

-^ Non, monsieur, répondit modestement l'abbé.

— Eh bieni je vais vous l'apprendre: — c'est que l'évêque porte la croix sur la poitrine et que l'âne la porte sur le dos,.

On rit beaucoup dans la voiture. — L'abbé laissa s'apaiser la joie de ses compagnons de voyage, et dit au jeune homme dli commerce :

-* Et vous, monsieur, pourriez=vous me dire, à votfe tour, .quelle différence il y a entre un âne et un commis voyàgeuirî

Le jeune homme chercha longtemps et finit par dire :

— Ma foi, monsieur l'abbé, — je ne sais pas»

— Ni moi tton plus, monsieur, reprit l'abbé»

J'aime mieux cela que son niaUdement à l'occadioU du baptême du comte de Paris.

j^ UN EMPLOYÉ DE LA VILLE DE PARIS. — PcudaUt qUC le

faubourg Saint-Germain devient plus noble que jamais et recompte ses (Quartiers avec des scrupules inusités, l'homme

88 LES GUËl»ES.

qui est chargé par la ville de mettre les noms des rues retranche inexorablement tous les de, et intitule les rues

Rue Richelieu,

Rue Condé,

Rue Grammont,

Rue Béthisy,

Rue Astorg, etc., etc.

Personne ne dérange ce monsieur, qui va toujours son train, dégradant tous les noms.' •

411^ DE M. GRANDIS, DÉPUTÉ. — M. Graudiu est député. — Je ne sais pas bien précisément ce que vend Thonorable membre de la Chambre basse, mais à coup sûr il est marchand de quelque chose. — Je crois qu'il vend du drap, mais je n'en suis pas sûr.

M. Grandin a cru devoir monter à la tribune, — et a dit :

« Messieurs, certes, c'est un homme estimable que celui i|ui abandonne sa famille et traverse les mers pour porter au loin les produits de son industrie; — mais, il faut le dire, il y a des négociants indignes qui vendent sur les marchés étrangers des marchandises de mauvaise qualité, — des marchandises impudiques, » ^

On se demandait beaucoup dans la Chambre — ce que M. Grandin entend par des marchandises. impudiques. — Au milieu d'un grand nombre d'avis, — on s'est généralement réuni à celui de M. Hortensius de Saint-Albin, jeune magistrat frisé, — qui a pensé que cela devait s'entendre — des sous-jupes, — dont on parle tant dans les journaux.

Ij^ Pour ce qui est de la première partie du remarquable discours de M. Grandin, je dirai que l'komme qui abandonne sa famille pour traverser les mers et aller porter au loin les produits de son industrie — peut, au moins, à aussi juste titre, être appelé — pour ce fait, intéressé qu'estimable.

S^ Il y a même bien peu de temps que je me laissai aller à rêver sur ce sujet et que j'arrivai à une conclusion toute différente de celle de M. Grandin.

j|^ C'était un peu avant le coucher du soleil, — une grande nuée grise voilait les riches reflets orangés de l'hori^

zoD, — ]e soleil, caché par ces tristes vapeurs, laissait tomber par une étroite déchirure du nuage de longs faisceaux de rayons pâles.

' La mer paraissait noire et roulait le galet avec un bruit sourd, quoique aucune agitation ne parût à sa surface; -^ par moments, des bouffées de vent venaient du sud-ouest.

La nuée grise s'étendait sur la mer en montant et laissait un moment l'horizon découvert; — il paraissait alors d'un bleu pâle légèrement cuivré ; mais d'autres vapeurs plus noires, qui semblaient monter de la mer, ne tardaient pas à former de nouvelles nuées qui venaient épaissir celles qui tendaient le ciel d'un crêpe funèbre; — tout était sombre, le ciel et la mer; — le bruit intérieur de la mer augmentait; — on voyait par instants de longues lames blanches courir sur la mer et venir du large à la plage, où elles se brisaient écumantes en pluie fine que le vent emportait au loin.

Dans un moment — où l'horizon était clair et limpide, — — je vis se découper sur son front verdâtre la silhouette noire d'un navire.

Et je trouvai Thomme plus grand que je ne l'avais jamais vu, — en pensant à l'audace qui le fait ainsi traverser les mers sur de frêles embarcations, et je me dis : «t Est-ce que par hasard Thomme serait grand? »

Hais bientôt je pensai que ces hommes qui étaient sur ce navire étaient des marchands ; — qu'ils allaient vendre et acheter, et gagner de l'argent, — et que tout ce grand courage n'était que de l'avidité. — Je m'écriai avec Horace : « Celui-là avait le cœur entouré d'un triple airain qui, le premier, confia sa vie à un navire ; » — et je restai triste sur la plage.

3ff^ DEUX PETITES FILLES. — M . ViUcmain a une petite fille qui a sur son gentil visage tout l'esprit de son père, — c'était la manière la plus adroite de lui ressembler. — Il y a quelques jours, elle jouait avec la plus jeune des filles de Victor Hugo.

(Victor Hugo a les plus beaux enfants du monde, — en les voyant on ne s'étonne pas qu'il parle si bien des enfants et II. 8

qu'il les aime avec tant de tendresse. — Il y a quelque temps,

— dans une maison — où étaient MM. de Lamartine, — de Balzac, — Théophile Gautier, — Eugène Sue — et madame de Girardin, — on le pria de dire quelques vers, — j Insistai beaucoup pour les Oiseaux envolés, et pour cette autre pièce où il raconte son enfance dans un grand jardin ; — quand 41 s'arrêta, nous pleurions tous.)

La petite Hugo montra à la petite Villemain ses plus beaux joujoux; — celle-ci ne voulut pas demeurer en reste, — lui fit des siens des récits superbes et ajouta — qu'elle avait planté dans le jardin du ministère des oignons de jacinthe et qu'ils avaient produit des fleurs magnifiques, mais déjà fanées. — « Tu viendras les voir au printemps, l'an prochain, » dil-elle ;

— puis tout à coup sa figure devint pensive, — et, se ravisant, elle ajouta : « Ah ! c'est que noMf n'y serons peut-être plus. »

j|^ Entre les enfantS; les petits garçons — ne sont pas précisément des hommes plus petits, — ils n'ont aucun des goûts, aucun des intérêts qui occuperont plus tard leur exisH tence; mais les petites filles ont déjà toutes les grâces et toutes les coquetteries de la femme; — une petite fille n est qu'une femme très-petite, une femme que l'on regarderait en retournant la lorgnette; on marierait une petite fille de six ans sans l'étonner; — une petite fille de six ans est prête à tout.

IH^' Le roi, qui commande très-souvent des tableaux de bataille, a une singulière antipathie qui embarirasse quelquefois beaucoup les peintres ; — il ne peut pas voir un homme sous les pieds d'un cheval; — s'il a trouvé une semblable scène dans une esquisse, il la fait effacer; — cela ôte de la vérité à une bataille, quelque peu sanglante qu'on la veuille faire.

Jlfifit Dans Tédition originale publiée par livraisons et timbrée ainsi que l'auteur l'explique plus haut, la page où chaque fois est placé le timbre — ne porte que ces mots : Page salie pur le fisc.

Jjfi^ LE VŒU d'henry monnier. — Henry Honnier — (que diable est-il devenu, que je ne le rencontre plus jamais?) nous a dit depuis longtemps, dans une de ses spirituelles boutades.

que son vœu le plus ardent était de voir réunis les fils des pairs de Franee avec les fils des marchands de peaux de lapins.

— Cette heureuse fusion est faite, — car on sait que Thonorabie colonel Th..., — dont les fils ont pour camarades, et presque pour courtisans, des fils de pairs de France, — a fait .sa fortune dans le commerce des peaux de buffles. — Les bufflies étaient autrefois de très-gros lapins de TAmérique.

4Mrc PARIS. — Paris a été fort malade tout le mois dernier.

— Depuis que le choléra y a passé, r— il en reste toujours quelque chose. ^— Les médecins appellent cela des diminutifs les plus jolis et les plus coquets, — cholérine, — choléri* nette, etc. Hais, néanmoins, quelques-uns en meurent, — et beaucoup en sont fort malades. — A d'autres, cela produit un effet meilleur pour eux, mais plus fâcheux : ils deviennent bétes et méchants, de bons et spirituels qu'ils étaient.

j^ YERTos parlrmbutaires. — La proposition Rei!ii(ly s'est encore présentée sous une nouvelle forme.

Cette proposition, quelque figure qu'elle prenne, continue à n'être pas autre chose que ceci :

Deux partis se disputent le pouvoir.

Comme le pouvoir a ceci de particulier, à l'époque où nous vivons, qu'il ne peut rien ; — quand je dis pouvoir, — lisez places et argent.

Slf^ Le parti vaincu met immédiatement en avant la proposition Remilly, qui a pour but de déclarer incompatibles les fonctions de député avec toutes fonctions salariées.

Le parti vainqueur, — qui est naturellement en majorité, puisque c'est le nombre qui a décidé de la victoire, — et que d'ailleurs une partie des vaincus s'est ralliée à lui avec fureur, — repousse ladite proposition Remilly.

Quand les autres arriveront au pouvoir (lisez places et argent) à leur tour, — par trahison, coalition, etc., etc., — ils auront à repousser à leur tour la même proposition, qu'ils soutenaient si morale et si indispensable contre ceux qui la veulent aujourd'hui et qui la repoussaient hier.

La proposition Remilly, en un mot, sera toujours présentée,

— et ne sera jamais admise.

JH^' A MBS LECTEURS. — Je VOUS avais annoncé, — mes chers lecteurs, — que, pour payer une partie du timbre auquel je suis condamné, comme vous pouvez le voir, — j*admettraisune demi-feuille d'annonces.

Mais à peine cette résolution a-t-elle été connue qu'il s'est présenté de toutes parts — des sirops indécents, — des pastilles obscènes, — des vêtements immoraux, — des pâtes contraires aux bonnes mœurs, — des fécules barbares, — des instruments immodestes, — des bonbons immondes, — une foule, en un mot, de ces marchandises impudiques, comme dit Thonorable M. Grandin, — qui encombrent quotidiennement la quatrième page des grands carrés de papier — se disant les organes de Topinion publique.

J'ai repoussé les annonces, — j'ai payé, je paye et je payerai le timbre de mon propre argent.

jUk' Pendant que je parle des grands journaux, il faut que je demande pourquoi on les lit. — Voici de quoi ils se composent invariablement :

Un grand article, — appelé premier Paris, — contenant des réflexions sur la situation, — c'est une tartine délayée, — c'est un insipide brouet clair, — dans lequel il n'y a rien que le lecteur puisse comprendre ; — cette série de longues phrases, de grands mots qui, semblables aux corps matériels, sont sonores à proportion qu'ils sont creux, — est un logogriphe qui veut dire, pour les initiés, différentes choses dont vous ne vous Boutez pas, et qui n'ont aucun rapport avec ce que vous croyez y comprendre.

Voici un article pour les fortifications; — que croyez-vous que cela veuille dire? — rien autre chose que ceci : « Mademoiselle ***, danseuse très-maigre, est rengagée à l'Académie royale de musique. »

Et cette longue dissertation sur la guerre d'Alger et contre le général Bugeaud?

Que la femme de H. *''*' n'a pas encore le bureau de tabac qu'elle sollicite, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.. etc., etc., etc.,

etc., etc., ôtc, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc , etc., etc., etc., etc., etc.

Jlfi/^ Continuons :

Nouvelles élrangères, — Les mômes, dans tous les journaux, — toutes puisées à la môme source, — chaque journal les tient d'un seul et môme M. Havas, qui en a Tentreprise.

iJllfC Nouvelles diverses, — Les mômes dans tous les journaux,— chacun prend celles que les autres donnaient la veille.

Jlf^ Chambre des pairs, — Chambre des députés. — Les mêmes dans tous les journaux, — les journaux du matin les prennent sur les journaux du soir.

Réclames. — Eloges divers, — tarifés et payés.

H^ Annonces. — La kyrielle de marchandises dont je vous parlais tout à Theure.

Ces deux articles n'ont pas plus de variété que les autres,

— ils sont identiquement les mêmes dans les divers journaux,

— qui sont parfaitement de même avis sur tout ce qui se paye un franc la ligne.

A musez- vous bien.

4|i^ UNE ÉGLISE. — Envoyer de Toulouse à Paris par la diligence une église que Clément Boulanger était allé y peindre, — cela eût été dispendieux ; c'est pour cela qu'il n'a rien au Salon cette année. Les Toulousains sont très-contents de ses tableaux et voudraient le garder, — hii, autant que je me le rappelle, aime le pâté de foie de canard. — je crains qu'il ne reste quelque temps encore.

Pendant ce temps, madame Élise Boulanger enrichit un catéchisme de ses gracieux dessins, — je n'en connais qu'une Madeleine pénitente beaucoup trop jolie — qui m'a fait m'écrier : « Quel dommage! elle pocherait si bien encore ! »

HKlpC UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE. — ^^ En 1836, — M. Gudiu a exposé un grand tableau qui a été foft remarqué. — Ce tableau représentait l'entrée du Havre, vu de la rade, — au moment où y entrait le navire le Casimir Delavigne,

Ce tableau fut donné par lé roi à la ville d'Avignon, laquelle ville d'Avignon en a été fort reconnaissante, mais ne l'a jan. 8.

mais reçu. — Le député d'Avignon -— dont je ne sais pas le nom, mais qui porte des moustaches -— a été chargé de le réclamer instamment. — Il n'est pas probable que le tableau soit en roule depuis cinq ans sans être arrivé à sa destination ;' — on s'occupe de chercher ce tableau, qui n'a pas moins de douze pieds de haut, de la cave aux combles du Louvre ; — on ne le trouve pas. .

j^ Le parti légitimiste a manqué deux occasions de se montrer généreux.

A ]a vente des dames de la Miséricorde, faite dans les salons de M. J. de Castellane par toutes les belles dames légitimistes, — il y avait plusieurs ouvrages de la duchesse d'Angoulême, — entre autres un coffre en tapisserie, qui était coté cent francs.

Pendant les cinq jours qu'a duré la vente, il ne s'est présenté personne qui voulût mettre ce prix à l'ouvrage de la dauphine.

Ce qui s'est le plus vendu, ça été des torchons ; on trouvait très-plaisant d'aller en marchander aux duchesses et aux princesses, qui les déployaient ; elles en ont vendu étonnamment.

Cet élan modéré rappelle celui qu'a excité la souscription faite par M. de Brézé pour le buste du duc de Bordeaux, — elle a rapporté fort peu de chose; — on a remarqué, parmi les souscriptions envoyées à M. Vernes, celle-ci, qui montre un touchant sacrifice :

(( M. B***, vingt francs — qu'il a trouvés. »

Les belles vendeuses ont prié M. de Castellane, en récompense de leur zèle charitable — de leur donner sur son théâtre une représentation secrète de Passé Minuit, — Il est toujours bon et encourageant que la vertu soit récompensée. . . ne fût-ce que par le Vice.

La pièce n'a pas été jouée sur le théâtre, mais dans un petit salon.

Une des scènes les plus piquantes de la pièce est celle où l'acteur au lit, — en costume de nuit, — semble toujours sur le point de se lever brusquement, — et entretient le pu-

biie dans une appréhension continuelle de ce qu*il va montrer, — jusqu'au moment où il se lève en chemise.

C'est M. de Tully qui a joué le rôle d'Arnal, et qui s'en est, — dit-on, — tiré à merveille.

Ces dames n'ont nullement paru embarrassées de revoir, quelques instants après, dans le salon, l'acteur qui venait de jouer devant elles un rôle aussi singulier.

Ces façons-là deviennent fort à la mode ; — j'avouerai qu'entre deux excès, puisque la plupart des femmes ne peuvent faire autrement, — je préférerais encore la pruderie. Mais je ne dis plus un mot de toutes ces choses ; — on prend trop mai les observations que j'ai faites en d'autres circonstances, et je suis assez lâch.e avec les femmes.

— Comme Tautre matin j'attendais qu'une personne à laquelle je faisais une visite, pût me recevoir, — je trouvai dans le salon un petit volume intitulé :

PENSÉES DIVERSES Par G.-M.-A. Dugrivel.

Et je me mis à le parcourir au hasard. — Je veux vous donner part au plaisir que j'y ai pris.

PREMIÈRE PENSÉE DEM.C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 2S. — « Ce que

l'on dit et ce que Ton pense ne sont pas toujours d'accord. » Cela a déjà été dit, — mais est heureusement rajeuni par l'expression ne sont.

deuxième pensée de m. c.-m.-a. dugrivel, p. 96. — a La plupart des hommes, vus de près, sont rarement ce qu'ils paraissent de loin. »

. Celle<«i est hardie, mais le moraliste, le philosophe, ne doit pas reculer devant sa pensée, quelque choquante qu'elle puisse ^tre pour les opinions reçues. —D'ailleurs, quelque audacieuse qu'elle puisse paraître, cette pensée de M. C.-M.-A. Dugrivel n'est contraire ni aux bonnes mœurs, ni à la religion, ni à la charte.

quatrième pensée de m. c.-m.-a. dugrivel, p. 100. — « L'ingratitude est la monnaie dont se paye le plus souvent un bienfait, p

Il faut l'avouer, — cette pensée est triste ; — est-il donc vrai que le philosophe ne peut se livrer à une étude un peu approfondie — sans y découvrir des choses aussi affligeantes, — et doit-on réellement lui savoir gré de sa découverte?

CINQUIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DOGRIVEL, p. 111. — « L'ava-

rice, examinée de près, sent bien la crapule. »

Attrape! — j'aime, qu'on dise leur fait aux hommes et à leurs passions. — La philosophie n'a pas pour but de dire des douceurs à son semblable, — et je suis content de voir H. C.-M.-A. Dugrivel morigéner l'homme et le tancer de la bonne façon.

SIXIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 117. — « Il est

des gens toujours amis de ceux qui sont au pouvoir. »

Bravo ! — il est possible que cela déplaise à M. Passy — (Hippolyte-Philibert), mais rien n arrête M. Dugrivel : ni la hardiesse de la pensée, — ni les dangers de Tappltcation.

SEPTIÈME PENSÉE DEM. C.-M -A. DUGRIVEL, p. 169. — (( Je me

venge des méchants par une pensée contre la perversité humaine, — mes armes sont bien innocentes. »

Très-innocentes, en effet, monsieur C.-M.-A. Dugrivel.

HUITIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 171 . — « Il eSt

tout naturel que l'homme cultive les arts et l'industrie, puisqu'ils contribuent à augmenter son bonheur. »

NEUVIÈME PENSÉE DE M. G -M.-A. DUGRIVEL, p. 210. — « Si la

brutalité produit des êtres vivants, comment la pensée ne produirait-elle rien? »

DIXIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 311. — tf La vie

est un songe. »

Pardon, monsieur C -M.-A. Dugrivel, — ceci n'est- il pas un peu risqué?

ONZIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 200. — (( La for-

tune est aveugle et rend aveugle. Paradoxe! »

DOUZIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL. — (( L*amabilité

est un agrément qui n'est pas propre à embellir toutes les personnes. ))

Jflfif, Je ne puis citer davantage : je vous renvoie au livre imprimé en 1841, — qui se vent chez Debécourt, à Paris, rue

MAI 184i. 97

des Saints-Pères, 69. Le volume se compose de deux cent quinze pages, chaque page renferme au moins cinq pensées.

— C'est-à-dire mille et soixante-quinze pensées.

Jlf^ LES CONCERTS. — Jc dîvise les choses dites plaisirs en deux classes: — les plaisirs qui m'amusent et les plaisirs qui m^ennuient ; — je préfère les premiers, et je m'abstiens obstinément des seconds.

Ceci vous parait, au premier abord, une pensée dans le genre de celles de M. C.-M.-A. Dugrivel; — eh bien ! soyez de bonne foi, et vous verrez que c'est plus difficile que vous ne pensez.

— Repassez dans votre mémoire la semaine qui vient de s'ébouler, et voyez si vous n'avez pas consacré quelque soirée à quelque plaisir qui vous aura parfaitement ennuyé.

Je ne vais jamais au théâtre, — et beaucoup moins encore dans les concerts.

Je Tai déjà dit, si je n'étais pas fils d'un piano célèbre, les pianistes auraient affaire à moi.

Ils jouent aujourd'hui plus pour les yeux que pour les oreilles, — et frappent sur leur clavier comme s'ils avaient peur qu^on ne sût pas que c'est de bois. M^. Listz a, presque chaque fois qu'il joue, un piano tué sous lui. Au dernier, il a joué debout; — il jouera couché au prochain. — Mais que voulezvous que fassent ces pauvres diables? — les éloges les perdent.

— Dernièrement, un homme, qui du reste a ordinairement de l'esprit, — disait qu'il aimait voir un pianiste pantelant,-^ Il arrive très-souvent à M. Listz, — quand il vient d'exécuter sa musique*pante1ante, — de terminer en se laissant tomber inanimé sur son piano. — On trouve cela ravissant. Au concert de H. Chopin, — auquel je n'assistais pas, on m'a raconté que, le morceau fini, M. Listz^ qui ne jouait pas du piano, mais qui voulait absolument jouer un rôle, — se précipita sur H. Chopin pour le soutenir, pensant qu'il allait se trouver mal.

H^. Depuis que Schubert est mort, — sous prétexte de trois belles mélodies qu'il a laissées, — tout le monde s'amuse n faire des choses plus où moins incolores et ennuyeuses et surtout dénuées de mélodie, qu'on publie sous son nom, — et

auxquelles les gens accordent la même admiration qu'à ses meilleurs ouvrages.

JUlpe Dans une maison — où }e me trouvais dernièrement, ^ « on a amené un jeune phénomène : — c'était un enfant de douze ans très-fort sur le piano. Il s'est assis et a commencé, puis imperturbablement — a joué plus d'une heure — sans être arrêté par les applaudissements, qui avaient pour but de le faire finir et qu'il prenait pour des encouragements. — En vain, on se disait : « Charmant enfant! à quelle heure le couche-t-on ?»

11 ne s'arrêta qu'à la fin de son morceau, — si toutefois ce qu'il a joué peut s'appeler un morceau, car je ne connais rien* d'entier qui soit de cette longueur.

Quelqu'un que je ne nommerai pas — disait :

— Eh bien ! cela m'intéressait davantage au commencement.

— Pourquoi cela?

— Parce que Tenfant était plus jeune.

iJllfC II y a peu de choses auxquelles je doive d'aussi ravissantes sensations qu'à la musique ; — mais je finirai par n'en plus vouloir entendre à cause des différents bruits prétentieux *— dont on m'assourdit sous prétexte de musique.

Je n'ai plus de ressources que dans de petites mélodies, franches , — vraies , — qui me bercent l'esprit et me font rêver.

L^autre jour, j'ai entendu une jolie voix chanter — unechan^ son, — une romance, — je ne sais quoi, — mais c'était ravissant. Cela s'appelle : — Je n'ose la nommer I — La chose est de F. Bérat.

Si ceci te tombe sous la main, — tu verras en même temps, — mon ami Bérat, — que tu me feras plaisir de m'envoyer cette romance, que je voudrais tenir de toi.

JMlC Beaucoup de braves gens, — quand je me plaignais d'avoir été ennuyé par des chefs-d'œuvre, objets de leur admiration la plus furieuse, — m'ont dit : « Il faut entendre c«la plusieurs fois. »

J'ai trouvé le piège grossier ; — comment! j'entendrai seu-

Mai 1841. 9d

iement une fois la musique qui me charme, — et plusieurs fois celle qui m'ennuie !

Travaillez donc douze ans à passer pour un homme d'esprit, pour qu'on ose encore vous dire de semblables choses I

Non, — mes braves gens, — je ne tombe pas dans le panneau, —j'entends le plus souvent possible la musique qui me plaît, — et, quand il m'arrive d'en entendre d'autre, — je regrette qu'il n'y ait pas un autre moyen de savoir qu'elle m'ennuie. ' •

j||f( Un étranger, M. S — z, a cherché à Paris la célébrité par un moyen bizarre: — il a gagé consommer dans sa matinée — une promenade de deux lieues, trois bouteilles de vin et trois femmes.

Du temps d'Hercule, pour attirer l'attention, — il ne fallait pas moins d'un bœuf et de cinquante vierges. — C'est un des douze travaux. — Je n'aime pas beaucoup que l'on fasse passer l'amour à l'état de travail.

U est du reste triste de voir de telles prouesses, — qui ne servent qu'à montrer la pauvreté des choses ordinaires, — et l'humilité de ceux qui parient contre.

. Une veuve à laquelle on racontait le fait — a dit : « Mais, — autant que je puis me rappeler, — ça n'est pas très-extraordinaire. »

M. S — z, se voyant célèbre, se fait beaucoup présenter aux femmes dans le monde.

Mais il a été puni d'une manière bien cruelle. — Son vrai nom, que je n'écris pas ici, -— pour m'associera la punition, — n'a pu entrer dans la tête des gens, et oti l'appelle obstiné* ment M. Sedlitz.

Son exploit est plus ou moins admiré soiis un nom qui n'est pas le sien. — On peut l'annoncer dans un salon sans qu'on se pousse du coude en se disatit : « C'est lui. » — Pour recueillir les fruits de sa gloire, — il lui faudrait faire comme certains marchands, — ets'bppeler à l'avenir M. S — z, dit Sedlitz, — ou se faire annotlcer ainsi : — M. S — z, celui qu'on a mal à propos désigné sous le nom de Sedlitz ;

Peut-être se décidera-t-il à quitter son vrai nom ei à porter à Tavenir celui qu'il a rendu illustre.

D^ Tout bonheur se compose de deux sensations tristes :

— le souvenir de la privation dans le passé, — et la crainte de perdre dans Tavenir.

4|||^ Voici le printemps ; — Tair qu on respire est imprégné de lilas. — Ce matin chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une transparente perle de rosée, — les unes blanches, les autres rouges comme des rubis, — d'autres vertes comme des émeraudes, — puis à chaque instant Fémeraude devenait un rubis, — le rubis une topaze ou un saphir. C'est une riche parure qui tombe tous les matins du ciel, — qui la prête à la terre pour une demi-heure, — et que le soleil remporte au ciel sur ses premiers rayons, -^ à l'heure à laquelle la terre est livrée au travail, — à la haine, — à l'ambition réveillés.

L'âme s'épanouit, — une foule de petits bonheurs purs fleurit dans le cœur.

j^ LES COURSES AU CLOCHER. Cela s'appcllc encore steeplechose; — comme les journaux racontent ce qui s'y passe avec de grands enthousiasmes, il est bon que je dise à ce sujet la vérité ; — on trouvera un jour dans les Guêpes, — le plus petit livre qui se soit jamais fait, le mot de toutes les énigmes et de tous les mensonges de ce temps-(â.

Ces courses se font d'ordinaire à la Croix de Bemy, sur un terrain fangeux, — où les chevaux ù chaque temps de galop enfoncent jusque par-dessus le sabot.' Après divers obstacles factices, tels que des haies à franchir, etc. , les chevaux et les cavaliers épuisés doivent franchir la Bièvre.

La Bièvre est une rivière qui roule une bouc noire et infecte.

Il est grave de s'exposer à tomber dans ce marais fétide.

On ne s'y expose pas, — il n'y a pas là de chance à courir :

— on y tombe certainement.

L'expérience de plusieurs années a démontré que les choses se passent toujours ainsi.

Arrivé à la Bièvre, — le cheval , fatigué par le terrain sur lequel il a couru et sauté, et se sentant sans point d'appui,

résiste et refuse, le cavalier insiste, le cheval saiite, — tombe au milieu ou sur Tautre bord, où il glisse et retombe dans la mare — d'où on le sort avec ou sans le cavalier qu'on repêche,

— tous deux noirs, sales, infects, et cela si invariablement, qu'on croirait que c'est le but réel de la chose.

C'est le délassement' le plus élégant de la plus élégante jeunesse, — et on ne néglige rien pour être regardé par les femmes les plus belles et les plus à la mode.

Le prétexte est l'amélioration des races de chevaux en France. — Jusqu'ici on n'a fait, pour l'amélioration de la race,

— qu'estropier et tuer les individus.

1^ J'ai reçu un prospectus annonçant un ouvrage parlementaire — et qui commence ainsi :

A nne époque oU la parole gouverne tout.

C'est plus vrai, — hélas ! — que ne le croit le brave homme, auteur du prospectus; — mais ledit brave homme paraît trouver cela charmant, — c'est en quoi nous ne sommes plus du même avis.

11 n'y a que les comédies et les tragédies faites par les hommes dont le commencement fasse deviner la fin ; — la Providence est plus mystérieuse dans ses voies, — ses ressorts sont plus cachés, ses péripéties plus imprévues; — le plus souvent, dans la vie réelle, les romans n'ont pas de second volume, — les drames n'ont pas de cinquième acte.

H^, Un mari a quelque chance de voir que l'on fait la cour à sa femme ; mais, ^ne fois que l'on est d'accord avec elle,

— tout semble s'entendre pour le tromper et pour lui cacher ce qui se passe. C'est seulement lorsque Thésée devient négligent ou infidèle — et qu'Ariane, à son tour, rend de soins, de chagrins , de concessions et d'humilité — tout ce qu'elle en a fait payer avant de répondre à une flamme dont elle s'aperçoit qu'elle brûle ^ule, — que les imprudences, les mauvaises humeurs de la femme lui font soupçonner qu'il se passe quelque chose, — qu'il se dit : — « Mais, — mais, -=- mais monsieur un tel fait, je crois, la cour à ma femme ; » — et il met à la porte l'amant, qui depuis six mois cherchait à avoir un prétexte et un expédient pour s'en aller, — pour qu'il ne soit pas dit qu'il

n'ait pas pris soin de préparer toutes les phases de son infortune, — et qu'il ait cessé d'être au dénoûment la providence de l'amant comme il Ta été pendant tout le cours du roman.

j^ M. LEHON. On s'est naturellement beaucoup occupé de la déconfiture de M. Lehon, le notaire ; — beaucoup de gens veulent qu'on fasse de nouvelles lois à ce sujet.

Hélas I — ce n'est pas .de lois que nous manquons : — nous avons à la Chambre quatre cent cinquante faiseurs de lois en permanence, — qui en font Dieu sait combien, — comme si on changeait de lois comme de gants, — et je ne m'aperçois pas que les choses pour cela en aillent beaucoup mieux. On aura beau faire des lois, — on ne décrétera jamais l'honneur, — la probité et le désintéressement ; — une loi de plus n'empêchera pas un crime, — et fera seulement que ce sera une façon prévue de le commettre, et, cette façon, on saura bien l'éluder pour en prendre une autre.

Prenez-vous-en à cette agitation — qu'on a jetée dans tous les esprits, — à cette prétendue égalité qui n'est que le désir de primer sur les autres, — qui fait que personne ne veut rester dans sa sphère; — que personne n'acceptera pour but de sa vie — de mettre ses pieds dans les traces des pieds de son père, — et de ne le reconnaître autrement que comme point de départ.

1^ LES GAMTS JAUNES. A ce propos, il me revient une chose à l'esprit; je ne m'amuse guère à répondre aux attaques variées dont je suis parfois l'objet de la, part de certaines gens, nu bas de certains journaux et ailleurs; — les pages dont se composent les Guêpes n'y suffîraietit pas; — et, d'ailleurs, je serais bien vetigé si ces pauvres gens pouvaient savoir à quel point tout cela m'est égal.

Il arrive cependant quelquefois qu'une attaque à laquelle je ne ferais aucune attetition me donne uû prétexte raisotlnable de traiter un sujet qui me convient, — c*est ce qui ar* Vive à une sorte de recueil à couverture verte, — auquel je ferai d'abord le chagrin de ne pas le nommet.

Ces messieurs, en parlant d'une soirée, — veuletit bien y tnentionner ma présence, — et disent à ce sujet :

MAI 1S41. i05

— « On a remarqué que ce critique portait des gants noirs. — Est-ce par économie?!)

D'abord, — messieurs, — pour faire semblant d'ignorer que je fais dès livres, il faudrait que les premières pages de votre brochure ne fussent pas occupées par une espèce de récit qu'un de vous a bien voulu copier dans un roman de moi, qui s'appelle Geneviève, et signer de son nom.

Il viendra, je Tespère, un jour— où, les hommes n'étant pas tout à fait fous , il deviendra impossible de comprendre l'importance qu'on attache de ce temps à la couleur des gants.

J'ai déjà eu occasion de le dire, — Tancienne aristocratie tenait à la beauté des mains; — La nouvelle tient à la beauté des gants.

• Certaines conditions de l'aristocratie étaient un peu difficiles à atteindre.

n fallait de la naissance, de l'esprit, du savoir, — du courage, — de l'élégance, de l'honneur.

On a changé tout , cela au bénéfice de cette grosse bêtise qu'on appelle égalité. — Tout cela est remplacé avantageusement par des gants jaunes^

Il n'y a plus que deux classes d'hommes en France : Non pas les honnêtes gens et les fripons ; Non pas les gens d'esprit et les sots ; Non pas les hommes de cœur et les lâches ; Non pas les savants et les ignorants ; Non pas les hommes élégants et les rustres.

Il n'y a que les hommes qui portent des gants jaunes et les hommes qui n'en portent pas.

Quand on dit d'un homme qu'il porte des gants jaunes, — qu'on l'appelle un gant jaune, — c'est une manière concise de dire un homme comme il faut. — • C'est en effet tout ce qu'on exige pour qu'un homme soit réputé homme comme il faut.

Comme, par les raisons que j'ai déduites plus haut, il n'était pas aisé de parvenir à l'aristocratie, on a fait descendre Taris-

i04 LES GUÊPES.

tCMîratie à la portée du plus grand nombre, — à une paire de gants de cinquante sous.

Mais ce privilège, déjà fort modifié, — ce monopole déjà bien partagé, a fait crier les gens qui n'y atteignaient pas encore, — etonademandéTabolissement de Ta ristocratie comme on demande à présent l'abaissement du cens électoral.

Le besoin de gants jaunes à vingt-neuf sous se faisait trop généralement sentir pour que l'industrie ne vînt pas au secours des victimes du monopole.

Jlf^ PARENTHÈSE. — Jc no vcux pas perdre ceci, qui me vient à propos de rabaissement du cens électoral.

Vous, messieurs, 'qui demandez ce\, abaissement, — vous trouvez sans doute mauvais que l'échelle de l'argent soit celle sur laquelle on mesure les capacités électorales et gouvernementales.

Pensez-vous atteindre votre but de corriger celte sottise en faisant qu'un plus grand nombre arrive aux affaires par cette voie que vous blâmez? — Croyez- vous la rendre meilleure en l'élargissant? — Croyez-vous qu'un abus soit détruit parce qu'un plus grand nombre en profite?

Jjj^, On a donc fait des gants à vingt-neuf sous; — et les gants jaunes sont restés plus que jamais la première; — la seule condition d'admission et de considération dans le monde.

Je répondrai, messieurs, à la question que vous voulez bien m'adresser : « Est-ce par économie? »

Pourquoi pas, — messieurs? — et si je vous disais tout ce que je n'ai pas été obligé de faire dans ma vie au moyen de semblables économies, — c'esl-à-dire par le mépris de certaines vanités, — en ne désirant jamais paraître riche, — en étant plus fier de ma pauvreté et de mon indépendance mille fois que vous ne l'ôtes de vos fausses élégances, — qui vous donnent tant de tourments, — qui vous obligent à des luttes si acharnées, qu'elles sont devenues le but de votre vie, et qu'elles vous forcent, tant le superflu vous est devenu nécessaire, à traiter le nécessaire en superflu !

Non, je ne suis pas dupe de cette prétendue égalité des gens de lettres avec les gens du monde, ce qui ne les à amenés

qu'à Tëgalîté des dépenses sans les faire arriver à Fëgalité des recettes. — Je n'ai pas voulu prendre un rôle dans cette sotte comédie, — où tout le monde veut tromper tout le monde sans que personne soit trompé ; — où Ton est ridicule quand on ne réussit pas, et odieux quand on réussit.

Nous voici déjà un peu loin des gants jaunes.

Jl^ CHOSES DIVERSES. — Il y a des honneurs bizarres; — ce qu'un marchand appelle son honneur, c'est de payer ses billets, — parce que c'est seulement "ainsi qu'il a du crédit, c'est-à-dire qu'il peut remuer une somme d'argent plus que décuple de celle qu'il possède en réalité; mais, une fois un billet protesté, un marchand est capable de tout.

Jl^. Un juge d'instruction ne reçoit que douze — quinze ou dix-huit cents francs : — c'est une sottise. — La magistrature, en général, n'est pas payée, — il n'y a pas un chanteur de province qui se contenterait des appointements d'un président de cour royale. — Eh bien! à ce juge d'instruction qui reçoit quinze cents francs, — offrez cent mille francs pour qu'il trahisse — son devoir, — il les repoussera avec indignation, — mais rien ne l'arrêtera s'il s'agit de son avancement, — qui peut-être augmentera son revenu de cent écus.

jjfifç^ LES AMIS. — Un ami, c'est un homme armé contre lequel on combat sans armes.

— C'est un homme qui sait sur quel coup précisément il vous prendra en tirant î'épée.

— C'est un homme qui connaît l'escalier qui conduit chez votre femme; qui sait les moments de froideur et les instants où vous êtes dehors et l'heure précise à laquelle vous rentrerez.

— Un ami, c'est Judith qui vous assoupit dans ses bras et vous tue au milieu des songes agréables qu'elle vous fait faire.

— C'est Dalilah qui connaît le secret de votre force et de votre faiblesse.

-— Quand un homme a deux amis, ce n'est que pour se plaindre alternativement de chacun d'eux à l'autre.

— On prend des amis comme un joueur prend des cartes ; on les garde tant qu'on espère gagner.

106 LES OUÊPES.

— L*homme qui a un ami, qui s'assimile un autre homme, présente une surface double aux coups du malheur. On peut lui casser quatre bras et lui fendre deux têtes; il portera le deuil de deux pères : il aura le tracas de deux femmes.

— Entre deux amis, il n'y en a qu'un qui soit l'ami de l'autre.

— Entre tous les ennemis^ le plus dangereux est celui dont on est Fami.

— A la fin de sa vie, on découvre qu'on n'a jamais autant souffert de personne que de son ami.

— Ce serait pourtant une belle et sainte chose que l'amitié. Hais qui comprend l'amitié? Chacun veut avoir un ami, mais personne ne veut être Tami d'un autre. On emprisonne ce qu'on appelle son ami dans ses propres idées à soi, dans ses goûts : on lui trace la route qu*il doit suivre. Il y a des limites où l'amitié cesse. Si votre ami prend un parti, avant de le suivre, vous examinerez s'il a tort ou raison. Ce serait là ce qu'on devrait faire pour un indifférent; mais un ami! s'il est malheureux, on doit être malheureux avec lui ; criminel, on doit être criminel avec lui. Tout ce qu'il fait, on en doit supporter la responsabilité comme on supporte celle de ses propres actions ; deux amis doivent se suivre dans la vie comme s'ils ne faisaient qu'un. L'amitié ne doit pas être un pacte, mais une assimilation ; on ne doit pas prendre un ami, on doit devenir lui.

Jjff^ UN PROVERBE. — J'ai connu un homme, jeune, bien fait, à moitié spirituel, passablement brave, riche; en un mot, fort disposé à être heureux. Pour y parvenir, il résolut de mettre en pratique cet aphorisme : Il faut avoir des amis partout.

Il donnait à dîner, prêtait de l'argent, sacrifiait ses maitresses, permettait à qui voulait de rendre ses chevaux poussifs ; la bienveillance générale était une des conditions de son existence. 11 jouait aux échecs et perdait; il dansait, et dansait gauchement; enfin, il n'avait de supériorité dans aucun genre, et ne pouvait exciter l'envie, si ce n'est par sa fortune; mais sa fortune n'était pas à lui.

Tout le mo^de était son ami; tout le monde le tutoyait : il était enchanté. Peut-ôtre, s'il eût regardé d'un peu près les bénéfices de cette amitié universelle, eût-il vu que les gens qui ne chantaient jamais, parce qu'ils avaient la voix fausse, ne s'en faisaient aucun scrupule devant lui. L'hiver, on le mettait loin du feu pour donner la meilleure place à un étranger. On lui donnait à diner avec la soupe et le bouilli : on ne xe gêne pas avec ses amis; — on servait tout le monde avant lui, et les enfants essuyaient leurs tartines sur ses vêtements. Un jour, un de ses amis lui écrivit une lettre en ces termes : « Sauve-toi ; je suis entré dans une conspiration qui vient d'être découverte; on a saisi mes papiers. Comme tu es mon ami, comme je sais que l'on peut compter sur toi, je t'avais mis un des premiers sur la liste des conjurés. Notre affaire est certaine; nous serons tous condamnés à mort. Fuis sans perdre un instant. »

Hermann demeurait dans un quartier de la ville assez éloigné; Thomme chargé de la distribution des lettres s'aperçut que la lettre destinée à Hermann était la seule à porter dans son quartier; il pensa ne pas devoir se gêner avec un ami; il remit au lendemain pour porter la lettre, en même temps que les autres qui ne pouvaient manquer de venir pour le même quartier; il ne porta la lettre que le surlendemain. Derrière lui arrivaient les soldats chargés d'arrêter Hermann.

Le chef de la troupe était un ami d'Hermann, il ne voulut pas avoir la douleur de l'arrêter lui-même, et resta à la porte ; les soldats, sans chef pour les réprimer, maltraitèrent fort le prisonnier.

Néanmoins, sous prétexte de s'habiller, il passa dans un cabinet et sauta par la fenêtre.

n tomba précisément sur son ami, que sa sensibilité retenait malheureusement à la porte; l'ami jeta un cri qui donna l'alarme; il fut repris et conduit en prison.

On instruisit son procès; toute la ville était convaincue de son innocence ; mais la plupart des juges se récusèrent pour ne pas avoir, en aucun cas, à condamner un ami.

i08 LES GUÊPES.

L^accusateur, qui était son amiy comprit que sa réputation d'impartialité se trouvait singulièrement compromise par sa liaison connue avec l'accusé ; pour combattre cette prévention, il se vit forcé de le charger plus qu'il n'avait jamais fait aucun autre. Son avocat était tellement ému, — car il le chérissait, — que, lorsqu'il voulut parler, sa voix fut étouffée par ses sanglots; il reprit un peu courage, mais sa mémoire était troublée ; les arguments sur lesquels il avait le plus compté ne se présentaient plus qu'à travers un nuage; sa voix était faible et mal accentuée. Hermann fut condamné à l'unanimité.

L'autorité, vu le nombre infini de ses amisy redoutait un coup de main pour forcer la prison et l'enlever ; aussi fut-il mis aux fers, et ne lui laissa-t-on la consolation de voir personne. Le jour de son supplice arriva; un moment, le désespoir lui prêta des forces; il se débarrassa de ses liens, échappa aux soldats, et se serait enfui, si la foule immense des gens qui lui étaient attachés eût pu s'ouvrir assez vite pour lui livrer passage ; il fut rattrapé et garrotté. Le bourreau, qui l'avait beaucoup aimé, avait peine à contenir sa douloureuse émotion ; sa main, mal assurée, ne put séparer la tête du tronc qu'au cinquième coup.

Jain 1841.

Fragments d*une belle réponse de Tautcur des Gvêpea k un bomme étonné. — Les philanthropes. — Les prisons. — Les fêtes. — Question des hannetons. — M. 6asin de Rocou. — Quelques citations de M. de Lamennais. —Une singulière oraison funèbre. — Les médailles de baptême. — De M. Dagabé etd*on nouveau théâtre. — Un mot du roi. -~ Véritable histoire de Tinfante. — Comme quoi un jeune Polonais est devenu neveu de la reine de France. ^ Des cheveux roux. — M. Villemain. — Mademoiselle Fitzjames. — Ou oublie M. Mole. — Humbles remontrances à monseigneur Tarchevêque de Paris. — Question sérieuse traitée de la façon la moins ennuyeuse qu'il a été possible à Tanteur. — H. Ducbàtel. — Économies de M. Âugnis. — I^ parti des pharmaciens. — LMnconvénîent d*avoir un frère célèbre. — Un danseur de TOpéra an couvent. — Repos du roi. — M. Thorn. ~ Un parapluie vert.' — Un voisin de campagne. — De quelques carrés de papier.

Jl^ FÊT£s DE MAI. ~ Gommo je quittais Paris, le dernier jour du mois d'avril, un homme de ma connaissance me rencontra qui parut m'examiner avec étonnement. — c Comment,

JUIN i8M. i09

mon cher, me dit-il, les gros souliers et les guêtres de cuir! Vous quittez Paris — la veille des fêtes de mai? — Est-ce que vous comptez n'en pas parler dans votre volume du mois prochain? »

Je fis alors à cet homme une réponse si belle, que j'eus regret quand elle fut finie, — ce qui n'eut pas Heu tout de suite, — de ne pas l'avoir réservée pour un auditoire plus distingué et surtout plus nombreux, — et qu'aujourd'hui encore je ne puis me résigner à la voir perdue pour mes contemporains et pour la postérité, — ce qui fait que je vais m'efforcer de m'en rappeler quelques fragments, — sauf à prétendre, si on ne partage pas Tadmiration qu'elle m'a inspirée, que j'en ai oublié les morceaux les plus saillants.

H^. — Mon bon ami, — lui dis-je, — les philanthropes, -^ qu'à une époque d'injustice et de passion on avait appelés filous en troupe, — ont amélioré bien des chases.

Ils ont inventé deux manières de compatir à l'infortune des prisonniers :

prEMiÈRE MAKiÈRE. — Pour ccux qui ont commis de grands crimes, — tels que d'avoir assassiné leur père à coups de hache, — coupé leur sœur en petits morceaux, — empoisonné leur mère — ou noyé leur cousin, — et qui ont eu le malheur de rencontrer des jurés assez indulgents pour voir là des circonstances atténuantes et ne les faire condamner qu'à la prison, — les philanthropes les ont jugés d'autant plus à plaindre qu'ils étaient plus criminels; et, pensant qu'ils avaient besoin de grandes consolations, — ils se sont occupés de leur rendre la vie agréable ; — ils ont amélioré leur potage, — assaini leurs prisons, — planté leurs jardins d'arbres d'agrément, — en un mot, convaincus de l'âpreté de leurs remords, ils ont fait en sorte qu'ils n'en pussent être distraits par aucun autre chagrin et qu'ils y fussent livrés tout entiers.

j^ DEUXIÈME MANIÈRE. — Mais pour ccux qui se sont laissé aveugler par la lecture de certains carrés de papier, où on répète les saugrenuités emphatiques que le gouvernement actuel disait contre son prédécesseur, alors qu'il n'était pas encore gouvernement, — pour ceux qui ont tenté sans succès

110 LES GUÊPfiS.

contre ledit gouvernement actuel ce qui a si bien réussi audit gouvernement actuel en juillet 1830,

Les philanthropes ont arbitré — qu'il était difficile d*ôtre plus sévère contre eux qu'un père, ancien mauvais sujet, ne Test pour son fils, à Tégard des fautes qu'il a commises autrefois, jusqu'à ce que Tâge soit venu lui apprendre à traiter de vices les plaisirs qu'il ne peut plus prendre, et à ériger en vertus les infirmités qui lui arrivent ;

Que le monde n'attache aucune idée de déshonneur aux crimes politiques ;

Qu'en un mot, les condamnés politiques étant moins malheureux que les autres, — on peut sans scrupule faire sur eux des essais philanthropiques variés, tels que le régime cellulaire, — risolement, — et une foule de tortures morales,— par suite de quoi la plupart de ces pauvres diables — meurent furieux ou vivent fous et idiots.

!^, Les philanthropes, — pendant longtemps, — ne s'oc^ cupèrent de l'homme qu'à son entrée en prison, — ne faisant pas la moindre attention à lui tant qu'il n'est que misérable et dans la longue route de privations, d'abstinence et dedouleurs qu'il parcourt avant d'arriver au crime.

Us ont craint, un moment, de voir manquer les occasions de s'attendrir, — et, perfectionnant leur industrie, — ils ont imaginé de donner aux enfants une éducation toute littéraire et républicaine, — éducation qui, sous le premier point de vue, les détourne des métiers utiles et productifs, et, sous le second, les élève dans l'admiration d'une foule de vertus d'une autre époque, vertus toutes prévues par le Code pénal,

— et dont la moindre envoie celui qui la pratique faire, à Brest ou à Toulon, un voyage de cinq ou six années.

Jl^ D'où vient que pas un de ces braves philanthropes,

— aujourd'hui que plusieurs d'entre eux sont fort bien vus au château, — n'a imaginé de rendre un peu plus amusantes les fêtes que l'on donne au peuple à certains anniversaires?

D'où vient que pas un des grands poètes, — des romanciers distingués, — des dramaturges célèbres, — des écrivains do

JUm 1841. Jil

tous genres, qui depuis dix ans se sont succédé au pouvoir,

— n'a trouvé dans sa cervelle la moindre variété à apporter aux quatre orchestres de danse du carré Marigny, — aux mâts de cocagne, etc., etc.?

Quelque chose, — il faut le dire, — car, si je vaux un peu, c'est par mon impartialité, qui vient de mon indifférence — quelque chose a été tenté à Tégard du feu d*artifice : — on Ta fait tirer sur le pont Louis XV, — au lieu du rond-point des Champs-Elysées, — mais cela avait déjà été osé par le gou* vernement de la Restauration, — ce qui ne Ta pas empêché d*être renversé.

Jdf^ J'ai vu quelques-unes de ces fêtes quand j'étais enfant, — depuis j'ai lu le récit de beaucoup d'autres dans les journaux. — Quand une succession naturelle, une invasion, une restauration, une révolution, — ou toute autre cause, nous a amené un nouveau gouvernement, je me suis dit chaque fois : — <r Ah ! on va peut-être donner d'autres fêtes, s

— Sous ce rapport-là, comme sons beaucoup d'autres, je ne me suis pas aperçu que les changements de gouvernement aient apporté rien de nouveau. — Depuis une trentaine d'années que je suis spectateur des choses que font les autres, — j'ai vu les partis tour à tour vaincas et triomphants, se fusiller,

— se guillotiner, — s'emprisonner, — s'exiler, — etc. 4^9!: Hais aucun n'a osé changer ni la forme des ifs des

illuminations publiques, ni ces ifs eux-mêmes, qui ont porté tour à tour le suif officiel, que le peuple a le droit de voir brûler à certaines époques pour augmenter la joie qu'il est censé ressentir des naissances, fêtes ou avènements variés.

Aussi ro'a-t-il semblé voir — que, dans ce cas, le peuple n'accepte de tout cela qu'un jour de loisir, et se donne à luimême le choix de ses divertissements, — lesquels ne sont pas non plus très-variés, et consistent à aller boire aux barrières le petit vin, que si bêtement et si odieusement on lui charge dans la ville dHmpôts égaux à ceux que payent les vins fins qui se servent sur la table des gens riches.

Il n'y a moyen de distinguer ces fêtes les unes des autres que par le nombre des accidents qui y arrivent ; — il n'y a

H2 ^ LES GUEPES.

ou cette fois qu'un cuirassier de tué; — la précédente avait coûté la vie à deux hommes.

Jjf^ QUESTION DES HAMNETOKs. — De toutes les parties de la France — on écrit : « Les arbres sont dépouillés par les hannetons, que depuis bien longtemps on n'avait vus en nombre aussi formidable. » — Suivent les lamentations.

En effet, — en plein mois de mai, — on voit des arbres aussi dépouillés de feuilles que Thiver. Le soir, les hannetons volent en si grande quantité, que le bruit de leur vol force d'élever la voix pour causer.

Certains arbres en sont tellement couverts, — ils s'y pendent si pressés en forme de feuillage brun, qu'un homme étranger à la campagne, au lieu de dire : « C'est un prunier, c'est un hêtre, — c'est un chêne, » — dirait : c C'est un liannetonnier. »

jfi^ Cela me rappelle un pauvre diable que l'on mit une fois en route pour l'Italie. — Après lui avoir persuadé que la végétation était sur cette terre bénie toute différente de ce qu'elle est dans les autres pays, que les arbres y produisent naturellement une foule d'objets qui ne naissent en France qu'à force de travail et de main-d'œuvre : « Tu y verras, lui disait-on, — le saucissonnier, c'est-à-dire l'arbre qui produit des saucisson», — la variété à l'ail est fort rare ; — tu y verras le bretellier, c'est-à-dire l'arbre à bretelles, elles sont mûres vers la fin de septembre, — tu m'eo rapporteras une paire ; — mais ne va pas prendre des bretelles sauvages qui ne durent rien. »

— Toujours est-il qu'il en devint fou.

j^ N'ai-je pas quelque part déjà fait cette remarque qu'une branche de commerce s'est perdue en France ?

Je me rappelle avoir vu des enfants déguenillés courir les rues, ayant à la main des hannetons plein un bas bleu, — et sur l'épaule une branche d'orme femelle, — et ameutant autour d'eux de jeunes chalands empressés au cri de : m Y'ià d*zhann'tons, d'zhann'tons pour un yard. )>

Cela vient de ce qu'il n'y a plus d'enfants. — A Tàge où on faisait voler des hannetons avec un fil à la patte, au son de

cette romance que nous avons peut-être chantée les derniers : « Hanneton, vole, vole, vole ! » à cet âge aujourd'hui — on fume, — on a une canne, — on lit le journal, — on boit de l'eau-dé-vie, — et on demande au Palais-Royal — les pièces où mademoiselle Déjazet joue les rôles les plus voisins de la nudité absolue.

Ijf^ AUTRES CO.NSIDÉRATIONS SUR LES HANNETONS. — H y 3

quelques années, M. Romieu — préfet de la Dordogne — songea à détruire, du moins en partie, ce terrible coléoptère, — et donna une somme par chaque boisseau de hannetons. — C'était uuQ mesure sage dans l'intérêt de Tagriculture ; car chaque hanneton tué aurait produit plusieurs centaines de vers blancs ou mans, qui, Tannée d'après, métamorphosés en hannetons, auraient donné quelques milliers de vers blancs.

On plaisanta fort M. Romieu à ce sujet, — on en fit plusieurs caricatures — la peinture et la sculpture ont laissé des monuments de la façon dont fut appréciée cette mesure utile.

Et beaucoup de gens — de cette classe si nombreuse — qui aiment trouver de Tesprit tout fait, et qui répètent avec une charmante naïveté ce qu'ils gnt entendu donner comme plaisant, — quand même, pour leur part, ils n'y comprennent absolument rien, — beaucoup de ces braves gens, s'ils entendaient nommer M. Romieu, s'écrieraient : a Âhl oui, Romieu — hannetons — hi, hi, hi, — hé, hé, héî a — sans savoir à quel propos le nom de M. Romieu s'est trouvé accolé aux hannetons ; — et leurs auditeurs se mettraient à rire, sans comprendre plus qu'eux, et s'empresseraient à la première occasion de répéter la plaisanterie, qui ne manquerait pas d'avoir encore le même succès.

JH^ UNE ILLUSTRATION. — Je trouve dans le Moniteur un sujet de se féliciter pour ceux qui aiment la gloire de leur pays : — le roi vient de nommer chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur — M. Basin de Rocou — homme de lettres. Cette distinction nous révèle un écrivain sans contredit supérieur à mon ex-ami M. de Balzac — puisque celui-ci n'est pas encore décoré, sans quoi il faudrait douter de la sagesse du roi en fait de littérature et de décorations. — Je ne sais

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