‹ Les Guêpes canadiennes (volume 2)Chapitre 13 sur 20 · PLACIDE LÉPINE · texte numérisé non relu

PLACIDE LÉPINE

JOSEPH CHARLES TAGHÊ.

Nuda rerita».

L'homme impossible; étonnant par ses qualités supérieures et })ar ses défauts. Beau (Caractère, mais étrange, — pittoresque jusque dans «es défauts. Le meilleur des hommes et le plus impraticable.

Droit jusqu'à l'héroïsme, généreux jusqu'à la prodigalité, adu)irable de désintéressement, de charité inépuisable, prêt à donner sa dernière chemise au dernier des mendiants.

Avec cela, d'un commerce difficile même pour se>^ Amis, intolérant, frondeur, entier dans ses idées, contradicteur aussi habile qu'impitoyable, esprit systématique, retranché dans ses lubies et plus imprenable que \\\ citadelle de Québec, vivant dans un monde à part, isolé comme Kobiiison dans son île.

iiomme cliarmant et détectable; qu'on aime et qu'où fuit: en deux mots, cœur d'or, tête de mulet.

Savant, très-savant; connu pour le plus universellement érudit des Canadiens. Prêt à discuter et à écriro

206 LÊi? SILHOUETTES LITTÉRAIRES.

pertinemment sur tous les sujets. Il connaît son Canada sur le bout de son doigt, sait tout, même ce qu'il y a de plus caché dans son pays. Avec M. de Gaspé, le plus canadien de nos littérateurs.

M. Taché déliasse la cinquantaine ; il est né à Kamouraska en 1821. Il a fait ses études au séminaire de Québec. Paresseux et travaillant, il étudiait ce qu'il voulait et quand il le voulait.

Espiègle et turbulant, révolutionnaire * comme toute la jeunesse de 1837, il brise son coui's d'études, dans une heure de boutade, pour ne pas céder à un pédagogue rracassier, à l'un de ces imbéciles qui iont une tempête dans un verre d'eau.

Au sortir du séminaire, il retrousse ses manches et prend le scalpel. Kemai-qué pour ses talents transcendants, il est nommé, en recevant ses diplômes, médecin interne de l'hôpital de Marine de Québec.

Cette vie sédenttiire l'ennuie ; un beau matin, il prend Kon chapeau, 8'écha])pe de la Pointeaux-Lièvres, et va dresser sa tente à Eimouski.

C'est l'époque la plus originale de sa vie.

On comprend qu'un homme d'une pareille trempe, n'avait pas dû rester indifférent aux agitations de notre province. Ayant seize ans en 1837, le patriotisme au cœur, sur les épaules un volcan, voyant tout en ébulition autour de lui, il est facile d'imaginer avec quel enthousiasme il embrassa la cause des insurgés. Il prit au sérieux, la conjuration de ceux qui ne voulaient so joervir d'aucun produit du commerce anglais, ne porta que des effets manufacturés dans le pnys.

• '• Révolutionnaire ' ici, doit se prendre dans le nens d'hostile «» l'Angleterre, et non autrement. M. Tathé est aujourd'hui assig' lunt-miuistre de l'Agrriculture.

Plus tard, le défunt National de Québec se vengeait de M. Taché qui l'éreintait, et qui finit par le tuer, en représentatit le foug-ueux patriote avec son costume de canoc, ^ vêtu en étoHe du pays des pieds à la tète : "culotte d'étotfe, souliers d'étolte, veste d'étotie, gilet d'étotie, et. cheveux de filasse."

De >es idées d'alors, M. Taché n'a gardé qu'une chose; l'hoi'ieur du Saxon : il n'abhorre rien autant qu'un Anglais, vi ce n'est un Américain.

A Ivimouski, sa réputation d'homme éminent l'avait devancée ; il eut la confiance et l'amitié de tous ; il fut la lurr.ière et l'honneur de son comté. Sa pratique de médecin, qui l'entrai nait partout sur cette côte, favorisait î-es goûts d'aventures. Il visita les deux rives du fleuve, vécut de la vie des bois, séjourna dans les chantiers, observa les mœurs de nos voyageurs, s'assit dans le vvigwam des Micmacs et des Montagnais, étudia tout, prit note de tout.

Dans toutes ses courses sur le fleuve, dans les campagnes, au milieu des forêts, il était dans son élément. Son ardente poitrine a besoin du grand air, de l'espace, l'atmosphère des villes Tétoufie. Il subit la vie de bureau, mais ne s'y accoutume pas. S'il eut vécu du temps de son ancêtre Joliet, il l'eut accompagné dans sa découverte du Mississipi.

Esprit essentiellement actif, incapable d'une heure de repos, M. Taché a essayé de tout, et de quelque chose encore; il s'est même occupé de construction navale. [1 est auteur du fameux navire à trois quilles, qui avait toutes les perfections, avec un seul défaut : celui de marcher comme l'écrevisse, ou plutôt de ne pas marcher du tout.

* Canuck, terme de mépris appliqué aux Canadiens-français par kf personnes d'originr! anglaise.

Du vivant du National, quand ses rédacteurs poursuivis à toute outrance j)ar M. Taché, traques paitoul. troués de part en pai-t |)ar bon teriible éi)ieu, ne savaient plus où se réfuucier, ils ^Je sauvaient à \nn\{ du navire à trois quille^, forçaient M. Taclié à ])i endi-e la barre et naviguaient avec lui jus(i"rà la paix.

En 1847, élu, à runaniniité, menibi-e du comté de Himouski, il siégea au jjarlenient ju-^qn'en 1857. Char«ié par le icouverncment provincial de lepré-enter le Canada à l'exposition universelle de Paris, en 1855, il en est revenu avec la croix de la Légion d Honneur.

De 1857 à 1850, rédacteur du Courrier du Cituada ; de 1859 à 1869, inspecteur des ])i'isons ; entin (icpute-ministre d'agriculture et des statistiques depuis lSt)9.

Il a représenté, pour la seconde fois, le Canada à l'exposition universelle de Paris en 1807. (/eux-là seuls qui ont vu M. Taché à l'œuvre, durant ce-< deux ex])Osltioîis, savent quels services et quel honneur il a rendu à sou pays dans ces deux occasions.

Au physique, M. Taché est de taille moyenne, allurr vive, chevelure et barbe blondes, œil bleu clair, trait^ réguliers, mains parfaites, ce qui donne beaucoup do grâce à son geste, conversation facile et enjouée, rir** intruraental, imitation perfectionnée de l'accordéon.

M. Taché a écrit je ne sais combien de brochure*; ^olu• je ne sais combien de sujets. Partout éiincellent, puimi bien des scories, des jets de lumière ; partout on reconnaît l'esprit laru»% dédaignant les minuties tUla forme, bondissant de sommets en >()nimels, j)')iir saisir et grouper les grandes idées.

Il excelle surtout dans la polémique; son passage au Courrier du Canada a relevé le ton de la })res8e dans notrv pays.

lîabile, caustique, mordant ju'=iqu'au sang, rusé, prudent dans son audace, il avait été créé et mis au monde pour combattre et terrasser Cauchon. Seul, il a pu lui mettre le carcan, et il le gardera. Depuis lors, où qu'il aille, il le porte avec lui.

Modeste, M. Taché a pourtant son orgueil. Il n'a pas. tant s'en faut, la vanité de Chauveau ; mais il a sa vanité à lui propre, qui consiste à ne jamais dire comme les autres. Vif dans ses manières, on n'a pas à lui reprocher la rudesse de Cauchon ; mais il a ses moments d'aspérités. Il a aussi, quand il veut, le bon ton. l'urbanité de Chauveau.

C'est un de ces hommes tout d'une pièce, qui se détachent en relief sur une époque ; en le voyant, on pense à ces bronzes antiques coulés d'un seul bloc, que le temps n'a pu entamer ; figure digne et originale qu'on aime à regarder dans ce siècle de caractères uniformes.

Auteur, M. Taché est l'homme de sa vie. Il écrit toujours d'inspiration, d'un seul jet; il a pris pour habitude de ne point raturer. Sa phrase, souvent rude et incorrecte, est toujours bouillante de verve et d'originalité. Ses idées étranges vous agacent, mais vous intéressent. Quand on ne le lit pas de plaisir, on le lit de rage. Le style, c'est l'homme.

Sa Pléiade rouge, publiée sous le pseudonyme de Gaspard Lemage, est un petit chef-d'œuvre du genre: très-soigné de forme, pétillant d'esprit et de malice. Cormenin l'eut signé.

Son plus beau titre est, sans contredit, son livre : — Des Provinces de V Amérique du Nord et d'une Union Fédérale (1858;, livre vraiment prophétique, révélant une perspicacité de vue qu'eut admirée De Maistre. Lu ici avec intérêt, étudié en Europe ; il a eu parmi bien <rantre6, j>our admirateur M. de Montîilembert. ''C'est.

dit M. Rameau, ce qu'il y a de mieux et de jdus complet 8ur la matière."

A l'origine de la confédération, on se contenta de le piller effrontément, sans en donner presque jamais crédit à l'auteur.

M. Taché s'est essayé même en poésie ; hélas ! c'est de la ]irose où les vers se sont mis.

En littérature, ses Trois Légendes, et l'Histoire du père Michel seront citées comme vérité de couleur locale; elles sentent bien " le terroir laurentjen."

En général, style âpre et inégal, mais toujours saillant.

Dans ses mauvais jours, sa phrase ressemble à son vaisseau à trois quilles; elle ne marche plus, ou elle prend des embardées, saute de roc en roc, et va donner de la proue sur un obstacle imprévu, ensanglante en passant, l'oreille de Cauchon, écrase les doigts de Fabre.

C'est comme cela qu'un jour, elle a failli éboigner ce pauvre X. qui avait eu l'imprudence de plagier Flammarion, et de le lui jeter en brochure par le nez. L'infortuné X. rentra chez lui, tout meurtri et penaud, remportant sur son dos toute 1 édition de sa brochure, eondamné pour sa pénitence, pendant tout un hiver, a allumer son poôle avec.

Pour couronner ces belles qualités M. Taché est un chrétien ardent et sincère.

Caractèi-e scabi-eux, mais intègre, franc eomine l'épéo du roi. Diamant suj)erbe, mais pas entièrement taille.

Au demeurant, grand cœur, grand esprit, l'un dc^ plus nobles types (ju'ait encore produit !a race Canu dienne.

Argenleuil. (; Février, 1872.

G. DE B0UCHER7ILLE.

Nuda Veritas.

Quand vous allez à Québec, il vous arrive quelquefois, îsans doute, pour peu surtout que vous soyez membre du parlement provincial, de passer, en longeant les remparts, par un endroit que les habitants de la vieille cité guerrière appellent " la grande batterie." Alors, si vous descendez, en tournant le dos à la mesquine enceinte parlementaire, la ruelle étroite et tortueuse qui serpente à côté de l'antique muraille, votre œil se promène ébloui, sur le majestueux horizon qui domine fièrement les lourds canons de tonte dormant allonges au-dessus du rempart. Votre regard, tant qu'il peut aller, glis>e sur les flots sombres du fleuve, caresse les vertes collines de la côte Beaupré, puis finit par errer sur la cime onduleuse et bleuâtre des Laurentides dont les pics les les plus élevés se drapent, au loin, dans un manteau de gaze vaporeuse, arrachée aux nuages errants dans le ciel

Mais autant il est grandiose, immense, cet horizon où le regard se perd avec délices, autant le trottoir, foulé par vos pas distraits, est étroit et serré contre le mur qui marque la limite des jardins du séminaire. Aussi, êtes-vous bientôt tiré de votre contemplation extatique par le bruit des pas d'un monsieur qui vient à votre rencontre. Comme vous allez lui faire place, vous regardez machinalement le passant. Puis, soudain, lleuve aux grandes eaux, collines verdoyantes et montagnes bleues, sont oubliés et vous contemplez curieusement, à la dérobée, celui dont la présence vous a tiré do votre rêverie.

Un vrai type. Cinquante-cinq ans. Grand, maigre, teint billieux, figure osseuse, barbe grisonnante, bouche fine, nez accentué, grand front méditatif, 3'oux bruns, profonds et tellement absorbés, qu'à voir leuiregard en dedans, on les croirait séparés du monde i^xtéi'ieur par le verre des lunettes qui s'interposent ontr'eux et les vains objets de la vie matérielle.

Connaissez-vous cet homme, c'est à ])eine s'il vous nalue en murmurant quelques mots qui ne vous sont certainement pas destinés; car il se parlait à lui-même quand vous l'avez rencontré. Lui êtes- vous étranger ; oh ! alors, il ne perçoit en vous qu'un obstacle et ne se range qu'instinctivement pour ne point s'\* heurter.

— Assurément, me direz-vous, c'est, soit un poète, un philosophe ou un inventeur.

En effet, et ])lus même ; car ces qualités différentes, il les réunit toutes trois.

Poète, écrivain, il est l'auteur de ce roman fortement «•on(;u que tous, enfants, vieillards, hommes graves et jrivolos, dévotes et coquettes se rappellent avoir lu.

Qui ne connaît Une de perdue deux de trouvées f

Qui ne se souvient de la sensation produite ])ar ce récit ingénieux, large et sombre, lorsqu'il parut, d'abord en partie, je crois dans l'ancien Album de la Minerve, et plus tard, en entier, dans la Revue (Canadienne d'aujourd'hui.

Pour ma part, je sens encore un frisson de teneur en relisant la scène du serpent.

Pierre de St. Luc, victime d'un guet-apens que lui a tendu le «loctcur Kivard, qui veut faire disparaîtie W jeune homme pour s'emparer de sa fortune, tombe au pouvoir de la mère (Joco-Létard et de ses deux fils, touK les trois, gens de sac et de coi-de. Il est amené blessé, et mihh connaissance dans le bouge de la more Létard, où il

est descendu dans la cave, " attaché sur un lit de planches, dépouillé de ses vêtements, et baignant dans son >*ang."

Pluchon, complice du docteur, apporte à l'habitation des Létard une dame-jeanne qui contient un serpent à sonnettes vivant, et dont la morsure est mortelle. Le bandit ouvre la trappe de la cave et lance avec force la dame-jeanne qui se brise en éclats au fond du cachot.

C'est la nuit. Au dehors rugit la tempête ; le tonnerre et les éclairs sont déchaînés dans le ciel.

" Pierre de St. Luc s'était réveillé en sursaut, au bruit que ûi la dame-jeanne en se brisant sur le plancher. 11 entendit la ti'appe se fermer et crut distinguer, à la lueur de l'éclair qui avait illuminé le cachot, un reptile qui s'agitait au milieu des débris et des morceaux de verre brisé... Les sifflements aigus du reptile ne laissèrent plus de doute à Pierre de St. Luc, que ses geôliers voulaient le faire mourir sous les morsures mortelles du serpent qu'ils venaient de jeter dans son cachot. Les éclairs qui commençaient à se succéder avec rapidité, lui firent voir un énorme serpent à sonnettes, replié en spirales sur lui-même, la tête élevée, les yeux jetant des flammes et se balançant comme pour s'élancer...

"...Après quelque temps, le reptile lâcha un sifflement aigu, agita violemment ses sonnettes et se coucha le long du plancher, à l'endroit où il touche au mur. La direction que prit le serpent était opposée à celle dans laquelle se trouvait le lit de Pierre; il put le suivre à l'espèce de bruissement que faisait le serpent en coulant sur le plancher, quoiqu'il avançât lentement et sans agiter ses sonnettes.

" Pierre retenait son haleine pour mieux entendre, ear sa tête, retenue par une courroie sur un morceau de 'M>is au lieu d'oreiller, ne pouvait se tourner; il était

dîins de cruelles angoisses ; quoiqu'il ne put plus \'oir le serpent, il sentit qu'il approchait de son lit, une sueur froide coula de son front; bientôt il sentit le draj) se soulever sur ses pieds, un corps froid glissait sur son corps nu... Toutes ses chairs frissonnèrent à ce contact... Le long de ses jambes, il sentait se glisser le reptile qui se trouvait attiré par la chaleur... Bientôt il vit la tète du serpent dépasser le drap qui était replié sur sa poitrine... Il sentait son haleine sur son visage... Pierre eut la force et la présence d'esprit de rester immobile, réprimant, autant que possible, jusqu'aux battements de ses artères. Peu à peu le reptile ramassa ses anneaux et se roula en spirales sui" la poitrine de Pierre ; celui-ci, qui avait fermé les yeux, les sentit s'ouvrir malgré lui, par un etî'et spasmodique des nerfs, et ils s'attachèrent sur ceux du rej)tile qui brillaient comme deux charbons ardents ; il vit sa tète immobile, sa gueule entr'ouverte et montrant ses longues dents si fines, qui tuent avec tant de promptitude ceux qu'elles mordent. Attiré par une puissance magiiéticjue, Pierre ne pouvait fermer les yeux, ni les détacher de ceux du serpent. Il éprouva d'indicibles sensations, il sentait ses forces l'abandonner, son sang ne circulait plus dans ses veines, le vertige commençait à s'emparer de son cerveau... Il lui semblait voir les yeux du serpent grandir démesurément... peu à peu, ses j>auj)iores se fermèrent et tout son corps tressaillit convulsivement... I.i' serpent fit entendre un sifflement... Pierre avait ])er(lii connaissance."

Cette scène vraiment dramati(pie nous rappelle — outi'e dans les lnca>i de Marmontel, cette caverne peuplée de serpents et «ians laquelle Alonzo se réfugie par une soirée d'orage — certain chapitre des Mi/stcres Je Parifi, où l'on voit l'impossible héros d'JOugùne »Sue, enfermé

prisonnier dans une cave submergée par l'eau qui mont 3 toujours, menaçante, terrible, inévitable, tandis qu'une bande de rats terrifiés se précipitent sur le malheureux qui, garrotté, ne peut que frémir de dégoût sous ces milliers de pattes grouillantes. Mais la scène da cachot, telle que décrite par M. de Bouclierville, est infiniment supérieure à celle des Mystère de Paris, ouvrage si à la mode il y a vingt ans, et maintenant oublié. Oui, la crainte, leffroi, l'horripilation que les deux écrivains ont voulu développer, en leurs lecteurs, par ces deux tableaux, atteignent une densité plus grande chez l'auteur canadien que chez le célèbre romancier français.

Malheureusemen t, à part les nombreuses négligences de style et de langage, un très-grand défaut dépare l'œuvre de M. de Boucherville. L'intérêt, si bien ménagé, si bien soutenu au commencement, loin d'aller croissant jusqu'à la fin, commence à languir dans la seconde partie et se traîne péniblement jusqu'à la tin. On dirait, dès que son héros a quitté ce pays aimé du soleil et nommé Louisiane, pour venir en Canada, que la verve de l'auteur s'est glacée au terrible vent de nos hivers.

Quelle raison donner de ce brusque changement dans le même ouvrage ?

Serait-ce que l'auteur écrivit la première partie du roman dans toute l'exhubérance de sa verve de jeune homme, tandis que la seconde fut terminée seulement vingt années plus tard, alors que ses illusions d'or avaient fait place à ce froid réalisme qui, n'ayant plus la force de créer, ne sait que pleurer sur sa présente imj^uibsance et regrette les beaux rêves de sa jeunesse à jam.ais envolée ?

Nous croyons plutôt que ce défaut était incontrôlable, vu le caractère de l'auteur. N'avons-nous pas diî,

en eftet, qu'il est à la fois poète, inventeur et philosophe. Eh ! voihi ! N'aui*ait-il eu que hi seule qualité / (le romancier et il conduisait à bonne fin son ouvrage. ( Mais les deux auti-es hommes, qui sont en lui, ont para- \ lysé le premier en voulant agir différemment chacun de son côté.

Ce matin, M. de Boucherville est poète. Le premier ra^'on de soleil qui s'e>t furtivement glissé dans sa chambre à coucher, était si gai. les eaux du vaste fleuve !^i calmes et grandioses lorsque l'auteur a fait sa prome nade matinale vei's certain bastion du rempart, si verdoN-aiite était la vallée de Saint-Charles, la brise printanièro avait de si doux parfums en venant caresser son front, que le poète enthousiasmé ne pense qu'à eélébier, dans quelque œuvre nouvelle, ces beautés de la nature auxquelles il est si sensible.

Il gagne son bureau en scandant sa pensée au bruit de ses pas. Arrivé dans son cabinet de travail, au conseil législatif, il trouve sur sa table le joui-nal du matin. Il l'ouvre et le parcourt, d'un œil d'abord distrait, puis, de plus en plus attentif: — Tiens, murmuret-il, quelqu'uTi aurait trouvé le mouvement perpétuel I llum! lime semble que je ne suis j)as bien loin, moi, de l'avoir découvert...

Peu à peu, le journal lui glisse des mains. Lui ne s'en aperçoit pas ; car son œil profondément rêveur, n'a plu^• que ce regard en dedans que nous lui connaissons.

Probablement, toutefois, que son procédé du mouvement perpétuel est incomplet, car il secoue sa rêverie et porto ses regards sur une table erKîombivo do paperasses et d'une ])yramide de dictionnaires de toutes les langues connues.

— r)ah ! se dit-il. et j'oubliai.^ mon travail sur une lunguc uni\ e>'sol!r. Allons' allons' à l'ouvrage. Je

n'ai pas fait grand'chose, hier. C'est ce diable de Faucher qui m'a fait perdre tout mon temps. 11 a engage la conversation sur la similitude entre les caractères astèques et les «hiéroglyphes égj^ptiennes, ce qui nous a entraînas dans une interminable discussion, sur la physionomie à peu près identique des téocallis du Mexique et des vieux monuments égyptiens. Vite à l'œuvre, ou je n'aurai pas terminé la lettre A avant dix-huit mois.

Malheur à vous si vous intervenez alors, car il vou* faudra certainement avaler durant une heui-e, plus de racines... de mots qu'il ne fallut autrefois de tubercules pour nourrir tous les solitaires de la Thébaïde.

Après avoir ainsi marié, pendant plusieurs heures, les syllabes les plus étranges et les plus étonnées de se rncontrer ensemble, un lambeau de nom français avec une bribe de substantif grec, une douce syllabe italiennt^ avec quatre ou cinq rétives consonnes allemandes, il sent le besoin de reprendre des forces pour continuer sa gigantesque entreprise.

Mais en retournant à son logis, il fait rencontre d'une connaissance. On parle d'abord du chemin de fer du Nord, partant de M. Cauchon, puis des programmisteK, des prêtres du comté de Champlain et de religion. Peu a peu on cause prédictions, prophéties, miracle», et notre héros de se lancer à corps perdu dans une dissertation interminable sur les prétendus miracles des brahmanes, les supercheries de Mahomet et les fureu)-^ extatiques des jongleurs indiens.

Sa pt^nsée prend dès lors un autre cours, et le dictionîiaire de la langue universelle est renvoyd aux calendes ^rrecques.

Aussi, ce soir, s'^ndormira-t-il en rêvant à la dixièm*,' et dernière incarnation de Vichnou.

C'est ainsi que ce savant infatigable, étudie, cherche ou invente continuellement. Trouvera-t-il jamais quelque chose ?

Après cela, comment voulez- vous que les œuvres de M. de Boucherville ne se ressentent pas des soubresauts d'un caractère aussi étrange. Un dernier trait de la mobilité des idées et des projets de l'auteur do Une de perdue.

.' Un jour, il demeurait alors à Boucherville, il annonce à sa femme qu'il part pour Montréal et que son absence .sera de très-courte durée.

Huit jours, deux semaines, trois mois s'écoulent, ei madame n'a pas de nouvelles de monsieur.

Grand émoi dans la famille. Où est il ? Qu'est-ii devenu ? Est-il vivant ou mort ?

L'anxiété de tous est à son comble, quand, cinq moie après son départ, on reçoit une lettre de l'absent.

On l'ouvre ; elle est datée de Rio-Janeiro.

Il avait soudain y)ris fantaisie à notre héros d'aller, sans en prévenir personne, faire un petit tour de santé... au Brésil.

Argenteuil, ce 10 février 18T2.

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