‹ Les Guêpes canadiennes (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · PIERRE J. O. CHAUVEAU · texte numérisé non relu

PIERRE J. O. CHAUVEAU

Nuda reritas.

— Eh bien, M. Lajoie, comment trouvez-vous que je vous trouve ? Votre portrait ne dépare pas notre galerie canadienne. Pour un peintre du pays, il n'est pas absolument mal-venu. La ressemblance est passable. Ce n'est pas fort de couleur; mais le dessin me parait bon. Le dessin, voyez-vous, c'est la qualité du peintre portraitiste. Après cela^ il attrape la couleur s'il peut. Mais il ne doit jamais oublier que la physionomie est, avant tout, dans les lignes.

— Vraiment, M. Lépine, vous m'avez mis dans la confusion ; vous me peignez trop en beau, et réputation oblige.

— Même sous votre costume de fondeur de cuillère ?

— Quant à cela, je vous avouerai que j'aurais autant aimé un accoutrement moins étrange.

— Allons donc ! Vous n'y pensez pas ; rien de plu»

pittoresque. P^t puis ce

loi

— Pardon de vous interrompre, M. Lépine, niais Jt^ crois qu'on frappe à votre porte.

— ^^P^ntrez.

La porte s'ouvre, et dans l'entrebâillement se dessine la silhouette d'un petit homme assez gros, prestement cambré sur sa colonne vertébrale, et qui salue, en souriant, avec une politesse urbaine. Il entre en se dandinant, un poing sur la hanche, froissant une paii-e de gants entie ses doigts, et va s'asseoir près du chevalet sur lequel sèche un portrait fraîchement ébauché de David.

Tiens, M. Chauvcau ; soyez le bien-venu. Vou-^ êtes ponctuel, et moi aussi. Je n'ai plus qu'à donner un coup de pinceau au portrait de M. Lajoie, à lui grisonner les cheveux, et à lui tirer les oreilles... Bien, voilà.

Maintenant, à vous M. le Ministre. Quel genre de portrait dé^ircz-vous : face ou ti'ois-quart ?

— J'aimerais assez un profil.

— Un protil, dites-vous! ^lais y avcz-vous réfléc'ii ! Vous avez le profil de votre caractère. Voyez plutôt : front et menton fuyants, nez )jlus qu'ordinaire. Si jetais disciple de Lavatei*. je dirais que vous avez du lapin dans la physionomie. Kn vous voyant, je j)ense à cette éj)igi*aninie dirigée contre Louis XVllI, lorsque fut exposé, pour la première fois, le portrait de ce prince par le peintre Gros. Peut-être avez-vous lu ce quatrain, que le Journal de Paris», reproduit tout lé ceinment, le quinze janvier passé, si je ne nie trompe,

De la peinture admirez la majçie.

Le Gros l'a peint, notre bon souverain

Qu'en le voyant, chacun s'écrie :

Le Oro8 l'a peint, Le Gros l'a peint !

Louis XVIII, qui était un homme de beaucoup d'esprit, fut le premier à rire de l'épigramme, et répondit par ce bon mot :

— Les Français s'amusent, laissons-les faire. Tant qu'ils riront, ils resteront tranquilles.

M. Chauveau est aussi un homme d'esprit, un gentilhomme aussi, il a la repartie fine, la saillie piquante. Pour cela, il est bien français. Nul ne sait mieux que lui saisir l'a propos pour décocher la parole à détente. C'est à lui qu'on doit ce bon mot à l'adresse de son ami Cauchon, lorsque fut exposé, pour la première fois, dann les couloirs du palais législatif, à Ottawa, le portrait du président du Sénat, avec ce luxe de dentelles et de «oiries qui amusa si fort le public.

— C'est bien Cauchon, dit Chauveau; mais, ajouta-t-il en haussant les épaules, il a trop de soies.

M. Chauveau est entre deux âges, ni jeune ni vieux. Sa petite personne rotonde est encore leste; sa marche est ferme et agile. D'autre part, ses cheveux grisonnent ; les muscles de son visage commencent à s'affaissGv. Ses grands yeux bleus, à fleur de tête, remarquables par leur douceur, n'ont plus cet encadrement de jeunesse qui donnait du velouté à leur éclat. Sa voix claire, et légè]*ement nazillarde, est plus brève. Les contradictions de la politique, qui aigrissent sa nature irritable, l'ont rendue saccadée. L'accent anglais, dont il n'a jamais pu se défaire, est plus remarqué.

Né avec une intelligence vive et prime-sautière, son développement fut précoce : il serait devenu un homme, s'il n'avait pas eu le malheur irréparable d'être élevé par des vieilles filles. Sa nature, plus sensible que forte, en a subi une entorse dont elle n'a pas guéri.

En mettant le pied hors du berceau, le ])etit Piei-re était un petit prodige. Ses tantes qui l'adoraient, et.

qui le gâtaient plus encore, étaient dans radmiratioii devant ses traits d'esprit. Sa mémoire heureuse retenait tout ce qu'on lui confiait. On lui faisait apprendre de petits compliments, des historiettes, des fables ; et il débitait cela debout sur un meuble, avec geste et entrain, aux applaudissements de son auditoire. De là datent ses premiers triomphes d'éloquence: pour tribune, un tabouret, pour manteau d'orateur, une jaquette. Acclamé avant l'âge, il n'a jamais oublié l'odeur de ce premier encens.

Elève du séminaire de Québec, ses études furent brillantes. Sous le capot du jeune rhétoricien, on entrevoyait l'étoffe du littérateur. Les écoliers n'avaient j)as mis grand temps à deviner et à lui faire expier le?» défauts de son éducation ieminine. Cet âge est san.-» pitié.

Sa trop grande sensibilité mettait en éveil leur.^ railleries. Pour un mot, pour un geste, pour la moindre niO(iuerie, il pleurait.

— Qu'a-t-on fait encore à M. Chauveau ? demandait, un jour, le maître de classe.

Un grand écolier efflanqué, armé d'un nez de Paganini. se lève.

— C'est moi, dit-il, qui ai envoyé un cartel à M. Chauveau ; je l'ai provoqué en duel à coup de nez.

Cela n'empêcha pas qu'au sortir de ses études, M. Chauveau ne fût un des jeunes gens les plus distingués de «on époque. Les dangers et les malheurs de soi» pa\s avaient surexité son patriotisme. Eendons-lui cet hommage ; les premiers accents de sa muse poétique furent un cri d'indignation. Il fallait du courage ))Our crier honte et maléiliction au tyran sur les tombes de Duquette et de Lorimier. Les vers .sont nul», mai»* l'effort est généreux.

Admis au barreau après ses quatre ans de cléricature, il eut peu de soucis de se créer une clientelle. Ses goûts et ses talents d'écrivain le poussaient naturellement vers la carrière politique. Elu membre du parlement en 1844, il continua de siéger jusqu'en 1855. Deux fois, il prit place sur les banquettes ministérielles, d'abord avec le portefeuille de Solliciteur Général pour le Bas-Canada, puis avec celui de Secrétaire-Provincial.

Surintendant de l'éducation depuis 1855, il occupe depuis 1867 le fauteuil de premier ministre dans l'assemblée législative de la province de Québec.

Ses premiers écrits avaient paru dans le Canadien, et l'avaient placé, tout d'abord au premier rang de nos écrivains. Il a disséminé une foule d'articles dans le Castor, le Fantasque, la Bévue Canadienne, le Courrier des Etats-Unis, dont il fut le correspondant canadien de 1841 à 1852. Il y a dans ces dernières correspondances des pages à lire. En 1856, il fonde le Journal de V Instruction Publique et The Journal of Education.

M. Chauveau n'a écrit qu'un livre, Charles Guérin .Ce roman de mœurs canadiennes, ébauché d'abord, abandonné pendant longtemps, repris, quitté, parut enfin en 1852.

Postiche des romans français, mieux écrit qu'un grand nombre d'entr'eux, Charles Guérin est un joli livre qu'on loue et qu'on ne lit pas. De canadien, il n'a guère que la signature. Il a toutes les qualités delà forme, excepté la vie: style élégant, harmonieux, iri'é prochable, mais sans nerf et sans couleur locale.

M. Chauveau est né, a grandi, a vécu dans la ville. Il n'a étudié nos mœurs canadiennes que dans nos salons mi-français, mi-anglais. Il connaît la vie rurale à peu près comme ce citadin, établi de la veille à la cam pagne, qui écrivait à l'apothicaire du coin, de lui envoyer de la graine de pois. Et avec cela, M. Chauveau

])én)re en Chambre sur l'agriculture, et ses idées lécoiules font pousser les rabioles autour de son fauteuil.

Avec des qualités littéraires sérieuses, Charles Guérin est mort sans avoir vécu ; tandis que d'autres livres, ])lus faibles de style, moins ingénieux de fable, resteront, parce (qu'ils sont travaillés sur le vrai, frappés suil'ettigie nationale.

Le public, trompé dans son attente, s'en est vengé par la satyre. La verve française est loin d'être morte chez nous. Charles Guérin a servi de cible aux francstireurs; il porte encore attaché au flanc, avec bien d'autres, un dard qui l'a percé d'outre en outre. On ne s'attendrait pas à trouver ce trait de malice gauloise dans une lettre écrite par une plume que M. Chauveau connait bien.

" Mon cher ami,

''...Tu te j)lains d'insomnie: écoute mon aventure. " et fais-en ton profit.

" Kn juillet dernier, j'étais allé l'endre visite à un " ancien compagnon d'études, qui vit dans les Cantons "de l'Est. Après une journée de route fatigante, j'ar- •' rivai chez lui barrasse; et je ne tardai pas à lui " demander un lit, me promettant une bonne nuit de ''sommeil. Mais je comptais sans mes hôtes; j'étais à " peine assou])i, que je m'éveillai assailli ])ar une nuée "de punaises. Impossible de dormir, j'allumai ma " lampe, et, assis sur mon lit, j'allongeai la main vers "deux petits i-ayons de bibliothé(|uc, accolés au mui-. " J'en tirai un volume, Je l'ouvre : le Panthéon cana- " dien de M. Bibaud. Une plume maligne avait écrit "au-dessous du titre; imprhné sur des feuilles de })avof. ** L'idée i\c lire ne me vint même pas. Je déchirai les " feuilles une .-i une, les roulai en j)illulos entre mes " mains, et je m'amusai à les jeter sur les punaises, que

"je voyais se promeuer sur le couvre-pied. J'observai "qu'aussitôt qu'une pillule tombait dans le voisinage " d'une punaise, celle-ci baillait et restait assoupie. " Curieux de ma découverte, je saisis un second volume. " Je regarde : Charles Guérin. Une feuille est déchirée, *' roulée en pillule. Je n'avais pas lancé la quatrième. " que toutes les punaises ronflaient d'un sommeil léthar- " gique, et me laissaient dormir tranquille jusqu'au " lendemain..."

Pour être juste, il faut dire que M. Chauveau a écrit à une époque où les lettres canadiennes en étaient à leurs premiers bégaiements. Le public littéraire existait à peine. Il est venu trop tôt dans un siècle trop jeune.

M. Chauveau était né homme de lettres. S'il avait suivi sa vocation, au lieu d'être un accident littéraire, il serait devenu un maître. La politique nous Ta enlevé. Il lui aurait fallu concentrer sa vie, il l'a éparpillée. La littérature canadienne regrette en lui son enfant prodigue. L'ambition a commencé sa ruine, l'adulation l'a achevé.

Grand mandarin des écoles, il y fait ses entrées en palanquin, porté sur les épaules des inspecteurs. Elèves et maîtres lui tiennent les cassolettes d'encens sous le îiez.

Vous ne savez pas depuis quand M. Chauveau déteste les Français ? Depuis son voyage à Paris. Lui qui croyait parler le pur accent du faubourg saint-Germain, il ne pardonne pas aux Parisiens de l'avoir pris pour un Anglais.

Il a été fort indigné de voir qu'il y avait, en France, quelques individus qui ne le connaissaient pas.

— Tu crois, lui disait en ricanant Cartier, qu'à chaque station, le maire de la ville va venir te présenter une adresse !

Si VOUS voulez savoir l'anecdote du Vatican, demandez à rhonorable Langevin. Il y a aussi l'anecdote iW l'université-Laval, l'anecdote de Gérin, l'anecdote... Mais non, je veux être bon prince. Quelques unes de mes biographies auront besoin d'un grain d'épice.

L'entrée de M. Chauveau au ministère de l'Instruction Publique a inauguré, dans ce département, une ère nouvelle. Sous l'influence de cet esprit éclairé, l'éducalion populaire s'est répandue, s'est relevée,

M. Chauveau est le plus poli de nos hommes publics, et le plus aimable.

Il a trop d'esprit pour être grave; lui seul se prend au sérieux, Ceux qui l'ont connu enfant, disent qu'il n'a pas vieilli ; ceux qui l'ont connu depuis, le savent. Il arrive enfant à tout âge. Il n'a pas, il ne peut pas avoir d'ennemis; il n'a que des moqueurs. La faiblesse est le fond de son caractère; la délicatesse, le fond de son esprit ; le fond de son cœur est la bonté.

Quand les grelots de la ])opularité auront fini de sonner, que i-estera-t-il de M. Chauveau ?

Comme orateur? Kien ; si ce n'est, ])eut-ètre, une ])age de son «liscours A l'inaugui-atioii du înonument dr Sainte-Koye.

Comme poète? Quelques strophes, la neige? poésie incorrecte, chevillée, mais gentille d'inspiration, qui j-estera, à moins qu'elle ne f(;nde aux i-ayons de la critique.

Comme ])rosateur ? Il y a longtemi)s que Charles Ouérina huivi la ])ente du ruisseau.

Vivra-t-il comme homme d'Etat ?

Je laisse à d'autres de le décider. .l'ai vi)ulu seulement jugei- l'homme de lettres.

Argenleuil; S mars 1872.

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