PROLOGUE
Ceux qui se disputent l'honneur d’être les pères de la littérature canadienne ont évidemment trop bonne opinion de leur fille. S'ils la considéraient de plus près, ils n’en réclameraient pas si haut la paternité.
C'est une assez jolie fille, je l’admets, et quoique trèsfaible encore, il y a lieu d'espérer qu’elle vivra. Mais elle est bien fluette et sos traits ne sont pas trèsdistingués. Sa figure a quelque chose de commun, que l'on se rappelle toujours avoir vu quelque part. Elle peut avoir des charmes pour ses parents; mais elle est bien loin d’être ce qu’on appelle une beauté. Elle manque de couleur, d'expression, de nerf et de vie.
Cependant, je suis de ceux qui croient qu’elle grandira parce qu'elle est de bonne race. Elle est fière et digne, et ce n’est pas elle qui voudrait se trainer dans la fange où l'on voit éclore tant de romans et de vaudevilles français. Elle est profondément religieuse et sa voix n'insulte pas Dieu, ni la religion.
Je puis affirmer la chose sans restriction; car les insulteurs de la religion, dans notre pays, sont rares, et comme la pluspart ne savent pas la grammaire, il ne
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peut pas être question d’eux quand je parle de littérature.
Ce qui distingue notre littérature, c’est .son amour du beau et du vrai. Le beau c'est le laid n’est pas sa devise. Elle est un art et non pas un métier. Nos écrivains sont, à peu d’exceptions près, des poètes et non des machinistes. Nous n'avons pas pour les culsde-jatte, les bossus, les courtisanes et toutes Îies autres laideurs physiques et morales, ce goût particulier que nourrissent Victor Hugo, Eugène Sue, A. Dumas, Théophile Gautier et bien d’autres.
Elle possède le fond ; il faut lui donner la forme. Or, son défaut capital, c’est de manquer d'étude.
Elle n’a pas assez de connaissances, et l’esprit de ses maîtres n’est pas suffisamment meublé. J'en connais qui phrasent très-bien, et qui n’ont aucune érudition. Or, ceux-là pourront faire une bonne page, jamais un bon livre.
Mais tout jeune qu’elle soit, la littérature canadienne est pleine de promesses, et nous aurons droit d'en être fiers, quand elle sera pdrvenue à maturité. En attendant, indiquons lui ses défauts, afin qu'elle les corrige, et les qualités qui lui manquent, afin qu'elle puisse les acquérir.
La critique est à l’ordre du jour et M. l'abbé Casgrain en a posé les principes d’un ton magistral et sentencieux, Il veut qu'elle soit saine et vigoureuse, et qu’elle ne craigne pas de montrer les défauts à coté des beautés véritables.
‘“ Le temps est passé, s'écrie-t-il, des panégyriques ‘ littéraires : ces ménagements, ces critiques à l’eau de “ rose qui avaient leur utilité, qui étaient même néces- « saires il y a quelques années, quand les lettres cana- ‘“ diennes en étaient à leur début, seraient fatals aujour-
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“d'hui. Ils n'auraient pour effet que d’endormir nos ‘hommes de lettres dans une fausse sécurité, de les « faire reposer sur des lauriers éphémères trop facile- “ ment conquis; tandis qu'une vigoureuse critique, qui “ signalerait bravement leurs faiblesses aussi bien que “ leurs qualités, stimulerait leur ardeur, épurerait leur “ woût, élargirait leurs idées, en éclairant le jugement ‘ des lecteurs.
‘4, Pourquoi ne pas dire tout haut ce que cha- “ cun dit tout bas ? N'est-il pas temps de séparer l'ivraie ‘“ du bon grain, de distinguer l'or du clinquant ?
5, Le temps est venu, croyons-nous, d'agir avec “ liberté, d'apprécier nos écrivains, non pas à leur valeur ‘relative, mais à leur valeur absolue ; non pas entourés “ de circonstances qui les étaient pour un temps, mais “ dans l’isolement de l'avenir, alors que leurs œuvres ‘ n'auront pour se soutenir que leurs propres forces.”
Nous nous emparons de ces doctrines que nous croyons justes, et nous en ferons l'application aux. œuvres qu’il nous sera donné d'apprécier, à celles de l'abbé Casgrain, comme aux autres.
On verra que nous serons plus fidèle à ces principes qu'il ne l’a été lui-même.
Nous ne critiquerons pas pour le plaisir de la chose, sans tenir compte des lois de la vérité et de la justice. Mais nous ne biaiserons pas devant les ridicules dont se couvrent quelquefois des écrivains très-bien doués d’ailleurs. Nous ferons la part du talent avec toute l’impartialité qui doit distinguer la vraie critique, mais nous n’oublierons pas que l'écrivain a besoin qu’on lui indique ses défauts, plutôt que ses qualités, qu'il réussit toujours à découvrir lui-même.
Nous causerons et nous enseignerons. L'’enseignement seul deviendrait ennuyeux, si l’on n’y mêlait un
grain de causerie, Aux talents qui méritent des éloges et des piqûres, nous distribuerons des deux dans une mesure aussi équitable que possible. Pas de fausse réserve, pas de sous-entendus; nous appellerons les choses par leurs noms. Le vinaigre et le miel viendront l’un après l’autre, jamais mêlés. C’est dire que nous n’appartenons pas à l’Opinion Publique, * où ces deux breuvages vont toujours ensemble.
Un pseudonyme, M. Placide Lépine, s’est aussi essayé dans la critique littéraire. Mais il n'avait pas même l'idée de la chose et ses silhouettes ne sont pas plus de la critique que M. Fabre n’est un homme d'état, ou M. Dessaulles un théologien. Cependant, il ne manquait pas d’un certain chic et il aurait réussi à amuser quelques lecteurs, que nons n’en serions pas surpris. Mais un farceur, même spirituel, n'est pas un bon critique, et, comme nous en aurons bientôt des preuves, il rend quelquefois ridicules ceux qu'il voudrait combler d'éloges.
C’est l’idée de bien des gens que plusieurs des heureux silhouettés, ne sont autres que les silhouetteurs euxmêmes. Nous le croyons pour notre part, et c'est pourquoi nous donnerons à leur œuvre conjointe plus d’attention qu'elle n’en mérite réellement. Nous tenons à démontrer au comité des silhouetteurs-silhouettés, qu’il y a souvent du danger à parler de soi-même, et que l’encensement réciproque ne réussit pas toujours. Qui croit faire une apothéose, lance quelquefois un pavé.
* Journal littéraire et politique illustré, publié à Montréal depuis
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Depuis que j'ai annoncé mes Portraits et Pastels, je reçois des lettres sans nombre et sans bornes. Députés, journalistes, poètes, orateurs demandent à grands cris des portraits de plein pied, et ils m'adressent leurs autobiographies revues, corrigées et annotées. Un conseiller municipal et un marguiller réclament la même faveur, et affirment qu'ils se sont faits eux-mêmes et qu'ils sont parvenus sans intrigues, à la haute position qu'ils occupent, Un député national (je crois que c'est celui de Charlevoix) m'écrit: je confesse volontiers que je ne suis pas un Adonis, mais quand je m’anime à parler, je ne suis point laid, et ma voix n’est pas du tout désagréable.
Messieurs, je reconnais vos mérites et je suis bien fiché que tant de gens les ignorent. Mais je vous avertis que je ne pourrai pas vous satisfaire tous.
Je ne veux pas faire comme ce flagorneur de Placide Lépine, qui promettait leurs silhouettes à cinquante personnes, sans excepter Buies, et qui ne voulait que se ailhouetter lui même. Non, non, pas de blague, s’il vous plaît, messieurs les littérateurs. Vous n'êtes pas si nombreux, ni si illustres que vous croyez. Vous n'êtes pas trente, ni vingt, ni dix; et qui veut un portrait n’est peut-être pas digne d’un simple pastel. La vérité avant tout; nuda veritas, disait Lépine qui a tant menti à son épigraphe, et que je ne veux pas imiter.
D'ailleurs, je vous peins gratis; vous n'avez pas le droit d’être exigeant. Si vous voulez absolument un portrait flutté, allez à l’Evénement et emportez une bonne bourse ; moyennant finances, vous ferez faire là, tout ce que vous voudrez.