‹ Les Guêpes canadiennes [microforme]Chapitre 49 sur 62 · FERRER · texte numérisé non relu

FERRER

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parce que l’eau à un peu trop gèné sa respiration. Vous dites cela en termes beaucoup plus scientifiques, et c'est encore une spécialité qui vous rapporte un assez joli denier,

Dans toutes ces choses, vous ne trouvez guère de légitime contradicteur, Il ÿ a peu d’Orfila et de Raspail dans ce pays pour vous tenir tête. Devant les tribunaux, vous parlez comme un oracle, si bien que, non content d’étaler votre science, vous entreprenez quelquefois d'enseigner aux juges et aux avocats leur métier. Faites cela pourtant, le moins souvent possible, surtout avec le juge-en-chef Duval.

Quant à vos écrits, je ne nie point leur mérite, mais jy cherche en vain “ les idées qui vont révolutionner le monde,” et je n’ai pas encore constaté leur ‘ influence.” “ Je ne la sens pas dans l'air,” comme votre silhouetteur; toutefois, j’'admets qu'ils renferment diverses choses en l'air,

Vos Mélanges ont le défaut d’être trop mélangés. Ils ne sont pas les différentes parties d’une œuvre homogène. Aucun lien commun ne les unit. Pas une idéemère qui domine le tout.

C’est pour cela, me direz-vous, que vous avez donné à vos œuvres ce titre indéfini: “ Mélanges.” Cependant, je fais observer qu’il ne manque pas d'ouvrages portant ce titre, et qui possèdent l'unité. Ce sont les formes diverses d’un fond unique.

Au reste, c’est un livre agréable à lire, et qui prouve de l’esprit d'observation, de la couleur et de l’imagination. Le style est beaucoup moins fleuri que celui de l'abbé Casgrain, mais il est plus correct, moins imagé mais plus concis. S'il a moins de qualités—ce qui serait difficile à dire—il a certainement moins de défauts. L'emphase, le précieux, la cheville et le pathos ne «y

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rencontrent guère, et l’on y sent moins ce travail opiniâtre de l'écrivain, qui fatigue le lectenr.

La recherche de l'esprit y est peut-être le seul travail choquant, dont le lecteur s’aperçoive. Vous avez fait trop d’eftorts en ce genre; vous avez coupé trop de phrases principales, et vous y avez semé trop d’'incidentes inattendues, pour arriver à faire de l’esprit. Quand le lecteur s'aperçoit de ce jeu, l'effet est raté.

Il n’en est pas moins vrai que vous avez de l'esprit, presqu’autant que vous croyez en avoir, assez, dans tous les cas, pour que je puisse livrer à vos réflections les phrases suivantes d’un grand penseur.

‘“ La force de lesprit consiste à en connaître les “ bornes... Tout ce qui n’est qu'esprit est un peu volatil “de sa nature, au moral comme au physique. Il “produit d’abord une impression vive, qui bientôt se & dissipe et s’évapore à force d’être répétée: semblable “à ces monnaies dont l'empreinte s'efface par le frotte- ‘’ment.”

La méditation de ces pensées vous persuadera que, plus de modestie et de jugement ne vous nuiraient pas ; et elle vous expliquera comment, on peut lire vos Mélanges avec plaisir, mais non pas les relire.

J'ai dit que l'emphase et la cheville ne se rencontrent guère dans vos Mélanges. Je dois en excepter le Défricheur de langue, qui est une pièce fort chevillée. L'à-propos et l'actualité en firent tout le succès, lors de son apparition. Aujourd’hui, on la lit en entier presque sans dérider.

Mais c'est une œuvre de jeunesse, et je suis volontiers indulgent pour vos débuts.

Ce morceau est d’ailleurs en vers, et vous admettrez sans doute, que vous n'avez pas comme M. Fréchette, l'art d'alligner des rimes sans rien mettre dedans.

Plusieurs vers de cette pièce sont de M. J. C. Tache, et je les reconnaîtrais, lors même qu'ils ne seraient pas indiqués par une astérisque. [ls portent le cachet de leur auteur, et sans être faciles (car lui non plus, n'a pas la bosse de la versification,) ils sont les meilleurs.

Heureusement, vous avez fait pou de vers, et je vous en félicite. Je me rappelle avoir entendu chanter une chanson dont vous êtes l’auteur, et qui ne vaut pas mieux que les romances de Mimi Pinson, Voici le premier couplet :

Est-ce bien toi qui causes mon délire, Amour que je croyais toujours braver ?

Est-ce bien toi qui dans mon cœur soupires, En me disant : il faut encore aimer ?

Frappe, à douleur, je défie ta colère,

Mon pauvre cœur saura bien te lasser ; Mais frappe encore, verse ta coupe amère, Oh! laissez-moi, je veux toujours aimer !

Vous me direz, mon cher docteur, que c'est un péché de jeunesse dont vous ne vous êtes pas vanté, et ce sera vrai. Je passe donc sans insister davantage.

Placide Lépine vous a fait injure, il me semble, en disant que les ‘ Mélanges” contiennent la somme de vos idées. Si c'était là tout l’homme, ce serait trop peu. A côté de quelques idées sérieuses, on y trouve de jolies choses, d’élégantes babioles, ‘ des fanfreluches ” même, qui plairaient davantage au lecteur, si l'on n’y sentait un peu de suffisance dans votre gaîté, et si l’on n’y voyait d'aventure, poindre—comme le bâton de l’appuriteur —un petit bout de pédanterie.

Mais enfin, vous êtes encore mieux que votre livre, et tout votre cerveau n’est pas là. Sinon, vous n'avez rien de ce qu’il faut pour créer une révolution dans le* esprits.

Après l'exécution que Placide Lépine a faite de vous, bien malgré lui, il ne saurait être dangereux de vous

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flatter. J'ajouterai donc que vous n'êtes pas un mauvais professeur ; vous avez un avantage sur quelquesuns de vos confrères, qui, s’il fallait en croire le Journal de Québec, ne connaissent pas le premier mot de ce qu'ils enseignent,

Votre diction n’est point parfaite; Placide lui-même en convient, Seulement, il se trompe du tout au tout, dans le seul reproche qu’il vous adresse: ‘ Votre phrase marche, dit-il, elle ne vole pas.” Je trouve, moi, et d’autres trouvent aussi, que, si elle se contentait de marcher, ce serait pour le mieux; mais elle court par sauts et par bonds et souvont elle tombe dans de véritables casse-cous.

Pour votre parole parlée, aussi bien que pour votre parole écrite, le plus grand défaut, peut-être, c'est cette préoccupation de vous-même, cette moue dédaigneuse, qui.a tant charmé votre umi Placide ; c'est ce sourire au coin de votre moustache, que vous ferez bien de décrocher une fois pour toutes, quitte à le déposer au musée ou à la bibliothèque. L'abbé Brunet et l’abhé Laverdière, ces intrépides collectionrieurs, ne le refuseront pas.

Donc, si vous voulez être bien gentil, si vous voulez que maman Laval puisse être vraiment fière de vous, soyez un peu moins convaincu de votre propre mérite, et admettez un peu plus volontiers celui des autres ; Ôtez-vous de la tête cette idée malsaine, que tous ceux qui ne s’agitent pas autant que vous, sont des niais et des impuissants ; n'allongez pas si souvent la mâchoire, comme signe suprême de votre dédain, et ne cherchez pas à vous mordre les dents.

Vous avez des connaissances, de la sagacité, du talent et de l'étude. Faites servir tout cela, avec discernement, pour le plus grand avantage de tous, et tout ira

pour le mieux dans le meilleur des mondes. On a beaucoup parlé d’un navire qui n'avait pas de quille ; il faut redouter davantage de n'avoir point de gouvernail.

Et maintenant, Ô le plus malin des professeurs, ne vous mettez jamais à quatre pattes et ne vous laissez pas atteler. Cette posture est pleine de dangers. Elle n’a pas réussi au roi Nabuchodonosor, qui, dans son temps, était un aussi grand homme qu’Henri IV et vous même,

Il n’est pas bon, non plus, d’habituer vos petits Louix XIII à vous monter sur le dos, cravache en main. C’est le faible de notre époque—on l’a dit souvent—de manquer de respect. Parents, professeurs, gouvernants, autorités de toute espèce se laissent trop monter sur le dos. Louis XTII ne ferait peut-être pas une aussi triste figure dans l’histoire, entre deux grands rois, s’il eut reçu une autre éducation; craignez le même malheur pour Hübert second.

Pour en finir, bon docteur, ayez un peu moins de morgue et appliquez vous aux choses de votre spécialité.

Guérissez-vous du cacoethes scribendi. Je ne dis rien du cacoethes loquendi-—toute votre pharmacopée n’y sufiirait pas ; —ne songez point à éclipser l’universalité de Pic de la Mirandole, ni celle de Voltaire, qui, ellesmêmes, ne furent pas de bon aloi; défiez-vous des succès de la plateforme, des cliques, des flagorneurs, des cancans, des prôneurs qui veulent être prônés, de la camaraderie, de la bohème, des biographies mirobolantes—comme celle du Chevalier Falardeau,*—der silhouettes improvisées ; allez, sans tout cela, votre petit bonhomme de chemin, et en dépit de tous les Placide

* Peintre canadien, établi à Florence depuis nombre d'années.

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Lépine, vous ne serez point plus ridicule qu’un autre, ct il vous arrivera même d’être plus utile à vos compatriotes, que plusieurs grands hommes de votre connaissance, y compris l’'économiste Langelier, l’agronome Jôson, * le fantaisiste Fabre, et l'abbé aux légendes.

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