‹ Les Guêpes canadiennes [microforme]Chapitre 57 sur 62 · M. L. O. DAVID · texte numérisé non relu

M. L. O. DAVID

Îl y a, à Paris, au Journal des Débats, nn écrivain qui signe David, et cette signature signifie personne, c'est-àdire tout le monde. A l’Opinion Publique, on a fait mieux encore; c’est le journal lui-même, qui a cette signification. Ilest l'opinion de tout le monde, c’est-àdire qu'il n’a ni opinions, ni principes, ni doctrines.

Si M. Mousseau était son seul rédacteur, la gazette aurait au moins une couleur politique. Mais M. David est toujours à ses côtés, tenant dans sa main une éponge en guise de plume, et repassant constamment cette éponge sur la palette de son collègue.

Lorsque l’Opinion Publique parut, son prospectus disait qu'elle serait une revue essentiellement politique (sic). ÆEssentiellement était certainement de trop et jamais programme n'a été rempli d’une manière plus singulière.

Une revue essentiellement politique doit avoir des priucipes arrêtés, une ligne de conduite ferme, un chef et un drapeau. Or l’Opinion Publique n’a rien de tout cela, le drapeau de M. Mousseau n'étant pas celui du journal.

Le prospectus disait encore :

‘“ Nous n’oublierons jamais que le journalisme est un xucerdoce.”

Risum teneatis, amici ; je n’invente rien, et je ne plaisante pas; vous trouverez cette phrase textuelle dans

le No. 1 du journal. Ilne faut pas reprocher aux rédacteurs de n’avoir pas tenu cet engagement, qui était audessus de leurs forces. M. Mousseau admettra volontiers, qu’il n’a jamais eu de dispositions pour le sacer-

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doce ; et si M. David en eut jadis, il y a longtemps qu’il n'en a plus.

Une autre promesse que M. David n’a pas tenue, est celle qu’il faisait dans son premier article, ‘ Un nou- “ vel enfant, disait-il, est né au journalisme canadien. “ 11 grandira et se développera...” Il ne trompait personne en 8e présentant avec l'innocence de l'enfant qui vient de naître ; mais son erreur a été de ne pas grandir. Il menace même de prolonger l'enfance, jusqu’à l'âge où les autres y reviennent, après avoir passé par la virilité.

On ne saurait dire que M. David porte bien son nom. Mais on peut affirmer qu'il n’a rien de Goliath. Il est petit, fluet, efféminé, et paraît avoir vécu de sirops et de limonade. Sa physionomie est d'ailleurs assez intelligente, et ses traits sont assez jolis, malgré leur expression un peu béate. Il a quelquefois des airs penchés, et le ton amorosn; maïs c’est tout de même, un minois plaisant.

Il a les cheveux bruns, un peu frisés —presque autant que ses phrases qui ne manquent pas de fioritures—der veux d’un bleu pâle, et un nez de perroquet. Plût au ciel qu’il n’eut pas autre chose de cet oiseau des tropiques !

Le joueur de Regnard parle en quelque endroit :

De femmes qui jamais n’ont pu fermer la bouche Et qui sur le prochain vous tirent à cartouche.

M. David a quelque chose de cette nature des commères; Il a toujours la bouche ouverte, et il pérore sur tout; mais il ne tire qu'à poudre, et ce n’est pas lui, qui aurait la malice de vouloir loger dans la cervelle du voisin, un plomb qu’il n’a pas dans la sienne.

Quand il est appelé à faire une lecture, il prend des airs plus mâles, et une pose plus virile. Mais alors son

tic particulier est de 8e croire l’industrie faite homme. Illusion étrange, puisque personne n’a moins que lui, des idées pratiques sur l’industrie, Mais quand il a fait cet effort pour paraitre un homme, il s'affaisse, et reprend son allure enfantine.

On appelait feu Eric Dorion l'Enfant terrible; M. David devrait s'appeler l'Enfant pas terrible. Il avait jadis, des principes très-libéraux ; il lui en reste encore quelque chose, juste assez pour ne pas rompre avec sex anciens amis, et juste assez peu, pour que le parti conservateur le tolère. Quand il lui arrive de céder encore à sa nature libérale, et de casser un petit carreau de vitre avec un petit caillou de sa petite fronde, on sourit.

I est d’ailleurs si bon, si doux, si sensible. Malgré ses tendances nutionardes, c'est un agneau, que j'estime-

“ais toujours, s'il ne sortait pas de son rôle,

S'il continue, il aura passé dans le monde sans faire trop de bruit, mais il aura fait encore moins de besogne. Son tort est de se croire né grand homme, et de ne pax travailler à le devenir. Comme journaliste, il a toujours peur qu'on ne lui reproche de montrer trop de zèle religieux ; qu’il se tranquilise, il est sous ce rapport, d’une modération immodérée.

Il appartient à l’école ni pour ni contre, et quand il est obligé de se prononcer entre deux hommes, ou entre deux doctrines, il déploie des ressources infinies pour qu'on ne sache pas ce qu’il pense—ce qui fait que ses meilleurs articles sont couleur d'invisible.

Quelle est la cause de cette hésitation perpétuelle qui dit oui et non, se porte à droite et à gauche, flatte celuici, caresse celui-là, et reste suspendue entre le ziste et

le zeste ?—Nous croyons qu'il y a faiblesse naturelle d'esprit, mais aussi, beaucoup de calcul.

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M. David, reprochant à M. F. X. A. Trudel * une aigreur que celui-ci n’a jamais euo, dit; ‘“ Dans un pays “ comme celui ci, les ménagements et l'esprit de con- “ ciliation sont nécessaires à celui qui veut parvenir.”

Voilà donc le secret des appréciations, et des critiques à l’eau de rose de M. David! Voilà le fin mot de sa morale ! Jl veut parvenir le jeure homme, et pour cela. dit-il, à faut des ménagements et de la conciliation. Ce motto explique toutes ses complaisances pour certaine hommes, et certaines doctrines blämables. Je comprends maintenant pourquoi, il admire tant M. Buies, l’ignoble «uteur de Za Lanterne, et M. Fréchette, et M. Dessaulles, auquel il vient de faire sa cour en me décochant un trait inoffensif. Il tient à conserver des amis partout, dans le camp de l’impiété, comme dans celui de la religion. C’est ainsi qu’il n’a pu trouver un seul mot de blâme pour l'incrédulité de M. Papineau, dans le portrait qu'il en a fait. Sa conscience pourtant lui eriait qu’il fallait en parler, et à force de travail il a réussi à composer cette phrase obscure,

“Ilest en religion ce qu'il est en politique, libre et “indépendant, défiant de l'autorité, n’acceptant rien “sans discussion, et croyant difficilement ce qu'il ne “comprend. pas. Inutile de signaler les résultats de

# cette indépendance en matières religieuses, chacun les

“voit et peut les juger.”

C’est tout, Saisissez bien, lecteurs, toute l’habileté de ce style ni pour ni contre. Avec cette manière de parler, un rationaliste n’est pas un incrédule, ni un impie ; v'est un homme ltbre et indépendant.

Hélas! M. David, croyez-moi, toute cette habileté ne mône à rien. Dire franchement et ouvertement la

* M. Trudel est aujourd'hui sénateur.

vérité vaut toujours mieux, et ceux qui s’imaginent qu'il faut la couvrir d'un voile pour la faire accepter, sont voués à la médiocrité.

Un profond penseur, qui est en même temps un grand écrivain, a fait le portrait de l’homme médiocre, Je le copie pour l'instruction de M. David, qui devra s'y reconnaître comme dans un miroir.

‘“ L'homme médiocre est juste-milieu, sans le savoir. 1] l'est par uature, et non par opinion; par caractère, et non par accident...Le trait caractéristique, absolnment caractéristique de l’homme médiocre, c'est su déférence pour l'opinivu publique. Ilne parle jamais, il répète toujours. Il a le plus profond respect pour ceux qui sont connus, n'importe à quel titre, pour ceux qui ont beaucoup imprimé. Il ferait la cour à son ennemi, s’il devenait célèbre.

“ L'homme médiocre peut avoir telle ou telle aptitude spéciale ; il peut avoir du éalent, mais l'intuition lui est interdite. Il n’a pas la seconde vue; il ne l'aura jamais. Il peut apprendre; il ne peut pas deviner. Il admet quelquefois une idée, mais il ne lu suit pas dans ses diverses applications ; et si vous la lui présentez en

termes différents, il ne la reconnait plus ; il la repousse.

‘“ [1 admet quelquefois un principe; mais si vous arrivez aux conséquences de ce principe, il vous dira que vous exagérez.

‘“ Si le mot exagération n'existait pas, l’homme médiocre l’inventerait.

‘ L'homme médiocre aime les écrivains qui ne disent ni oui ni non sur aucune question, qui n'affirment rien, qui ménagent toutes les opinions contradictoires.

‘“ Il trouve insolent, toute affirmation, parce que toute affirmation exclut la proposition contradictoire. Mais

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si vous êtes un peu ami et un peu ennemi de toutes choses, il vous trouvera sage et réservé.

“ [1 fait semblant de dire quelque chose et ne dit absolument rien.

7 “ I] reste à l’homme médiocre en activité, en fonction, di ane inquiétude : c'est la crainte de se compromottre. Aussi, il exprime quelques pensées volées à M. de la

«Li Palisse, avec la réserve, la timidité, la prudence d’un

ère, homme qui craint que ses paroles trop hardies, n'é-

oln- branlent le monde ! ”

Li Ramussez tout cela, M. David, c’est votre propriété.

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De Maistre a dit:

“Je ne sais comment le mauvais choque moins que ke médiocre continu.”

C’est une observation dont j'ai souvent reconnu la verité, en lisant les écrits de M. David. Ils n’appartiennent pas au genre mauvais, mais au médiocre continu. On n’y trouve rion d’original, et presque rien qui soit À au-dessus des lieux communs.

Quand il parle industrie, il nous fait l'effet d’un joueur de serinette : il joue toujours le même air, et il semble «roire que cet air là, va sauver le pays.

Quand il parle politique, il est incolore et insaisissable. Est-il conservateur ?—Sans doute, lisez telle phrase. Est-il nationard ?—Mais oui, lisez la phrase suivante.— Mais il éfait partisan de Sir George Cartier ?—Sans doute, lisez la biographie qu’il en a faite.— Ah! j'avais cru qu'il était un de ses adversaires ?—Mais oui, il l’a combattu sur tous les husting de Montréal.

On peut varier ce dialogue et le prolonger indéfiniment, au sujet de toutes les appréciations que M. David a publiées sur les hommes et les choses.

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