CLAUDINE ALEXANDRINE DE TENCIN
Les deux portraits que nous avons de Mme de Tencin, celui de la jeunesse et celui de Vâgetniîr, dorment à examiner deux femmes différentes : Vune mélancolique, séduisante et captieuse; Vautre sévère, autoritaire et réftéchie.
Cest Vamour de soi et l'indifférence pour les autres qui semblent avoir rapproché en Mme de Tencin ces deux natures.
Très personnelle et peu sensible, mais fort avide de sensations, celte femme a dû se chercher à travers tout, en poursuivant son ombre. C'était une ombre lourde qui, dès l'enfance, laccompagna et qui prit figure, plus tard, dans les traits de cette matrone judicieuse et dominatrice que nous donne le portrait de l'âge mûr.
Dans sa jeunesse, Mme de Tencin était une jolie faunesse un peu triste.
Son visage long nous rappellerait celui de la Joconde, mais les yeux, au lieu d'être ironiques et froids, sont provocants, et V énigme que nous propose leur regard est trop facile à deviner. Voilà certes une femme qui n' attendait pas qu'on la pénétrât pour se trahir.
La lèvre supérieure , plus mince que la lèvre in férieure , nous indique cependant que la femme ne s'abandonna jamais entièrement. L'oreille parait petite et le lobe en est fin, mais elle est placée haut comme l'oreille des faunes : c'est là le signe d'ins-
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tincts subtils et voluptueux, que récèlent encore le menton rond et la narine mobile.
Par contre, le front est très élevé et lisse : c'est une logicienne qui a des tendances mystiques et des facultés littéraires, mais peu d'imagination poétique ; Vidéal est par elle ramené très vite aie plan de la raison.
Le cou lourd, les seins bas, les épaules tombantes, la taille longue accusent un tempérament mixte, porté à la fois à la retenue et au risque.
Cette femme se reprend très vite en jugeant tout ce qui la frôle : cest la manière qu'elle a de s'en défendre ou de s'en distinguer.
Avec l'âge, elle s'alourdit et s'appesantit sur les autres, tout en continuant de s'admirer elle-même.
Le menton s'est doublé; il est presque agressif à force d'être volontaire ; le nez est devenu maussade et sensuel, l'œil inquisiteur, le front logique et têtu. La main dodue et gracieuse a des doigts carrés et pratiques. C'est une main habile qui a dû profiter des combinaisons qu'élaborait, dans une vie d'aventures, l'esprit fertile d'une chanoinesse mondaine.
A peine retrouve-t-on, dans la majestueuse et lourde matrone, la jolie femme du premier portrait. Celle-là était une sorte de Diane chasseresse, mais une Diane prude et hardie qui eût aimé garder les moutons à la Cour.